Hervé Loyez


« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. »

(Montherlant, Les garçons)


Dernières lectures:

"LUCIEN LEUWEN", Stendhal : relecture, mon Stendhal numéro trois, dommage que le roman soit inachevé dans tous les sens du terme, et qu'il y ait autant de développements politiques que je ne comprends pas bien (je n'aime pas couper ma lecture en me reportant aux notes de fin du livre)- encore qu'il y a des passages tellement actuels sur la démocratie, sur la vertu, etc., mais le père Leuwen est une figure si originale, et puis reste Lucien, le petit frère de Julien Sorel et Fabrice del Dongo, même pureté sombre, même inadaptation au monde malgré leur force, mais Lucien, lui, ne meurt pas, ça fait la différence, à relire donc of course

"THE CHILDREN ACT", Ian McEwan : lu le livre après avoir vu le film, Londres, elle (Fiona) est juge, lui (Adam) a dix-sept ans et va mourir de leucémie si on ne lui transfuse pas du sang, ce que ses parents et lui refusent pour des raisons religieuses, Fiona doit décider sur la demande de l'hôpital de transfuser malgré tout, et pour se faire va rencontrer le garçon sur son lit de malade, de la naît l'histoire entre eux deux, Fiona décide de donner raison à l'hôpital et Adam peut retrouver une vie normale, Adam se prend d'une sorte d'amour pour Fiona et essaie à tout prix de communiquer avec elle mais elle garde des distances à cause de sa situation sociale, bref... l'histoire est forte et émouvante chaque fois qu'il s'agit d'Adam mais il y a trop de digressions sur les cas de justice que Fiona a à traiter...

"SOMEDAY THIS PAIN WILL BE USEFUL TO YOU", Peter Cameron : relecture, je dois beaucoup à ce livre puisqu'il m'aura fait découvrir le livre de Salinger auquel on l'a comparé, et c'est vrai qu'il y a de ça, James Sveck pourrait être le Holden Caulfield d'aujourd'hui, même si le livre n'a pas le génie de "The catcher in the rye", et tant mieux d'une façon, j'ai toujours envie de le relire, pour James, pour New York, pour sa drôlerie aussi

"LES ENVOÛTÉS", Gombrowicz : j'ai toujours bien aimé Gombrowicz dont j'ai lu le journal et Ferdydurke, ici il s'agit d'une histoire sur les forces occultes qui nous entourent, comme Barbara j'ai toujours cru aux "forces", on passe les pages en ayant envie de continuer, c'est déjà ça même si ça ne remplace pas mes romans favoris que je relis régulièrement

"LES GARÇONS", Montherlant : relecture, ce livre est sans soute le seul où je retrouve ce que j'aurais aimé vivre dans l'adolescence et que je n'ai jamais vécu, ce monde des garçons dans l'univers catholique d'un collège, les amitiés au bord de l'amour, j'ai connu le collège catholique mais pas le reste, et finalement ce doit être aussi un livre sur la foi, puisque tout se tient et que tout est dans tout, à relire, bien sûr

"JEAN-CHRISTOPHE", Romain Rolland : ma 3ème relecture (la première à 18 ans), j'ai relu à peu près 1000 pages des 1500 au total, cette fois ma lecture m'a un peu déçu, pas le personnage de Christophe, qui je crois m'aura beaucoup influencé, mais justement après un tiers du livre (celui qui se passe en Allemagne, le meilleur à mon sens), le personnage se perd un peu dans trop de personnages secondaires, trop de descriptions horripilantes (je hais les descriptions) et trop de discussions verbeuses, néanmoins c'est quand même ma 3ème lecture, et ça reste un grand livre, hymne à la vie et à la liberté


Hervé et Mark :

Extrait de « QUAND NOUS SERONS À MUKALL », de Hervé Loyez :

Hervé Loyez « 26 juillet 1990.
Vincent ! J'avais laissé la consigne à Djamilah, ton infirmière : "Vous lui direz que je suis parti en vacances, vous lui direz que je ne supporte pas, que je ne lui pardonne pas son attitude d'hier soir".
"Va ! Tu m'oublieras vite !" Il n'est plus nécessaire de te décrire l'effet qu'ont provoqué en moi ces paroles dans ta bouche : Va ! tu m'oublieras vite ! Je me suis demandé ce qui t'avait poussé à les prononcer, je m'interroge encore. Est-ce ma faute si Vincent doit mourir ? Comment peux-tu m'en vouloir d'une impuissance qui me ronge, autant que la maladie qui t'emporte et me rapproche de toi ? Il ne restait que les mots, Vincent, devant ton injustice, les mots et mon silence, quatre semaines d'un long silence. Je t'ai parfois souhaité cette mort dont tu me parles trop, dont tu parles si mal. Et je songeais : "Vincent disparu, Vincent tel qu'en lui-même, tu m'appartiens, je te connais, je te sais mieux que toi". Jusqu'où m'entraînes-tu Vincent ? Je voudrais être à ta place, souffrir pour toi. Qu'est-ce que je raconte là ? Mais nous y sommes ! Ne me dis jamais plus "Tu m'oublieras vite". J'ai commencé d'écrire ce roman pour me venger de toi, avec l'envie de t'arracher des larmes qui ne fussent plus des larmes sur toi-même. Je priais à haute voix- quoi ? la dignité, la conscience d'être un homme : "Aidez-moi car j'ai besoin de l'admirer parce que je l'aime". Tu excuseras, Vincent, mes exigences pour toi puisqu'elles ne sont pas vaines. Le piège s'est refermé. J'ai retrouvé celui que je n'avais jamais perdu. Tu es en moi, je te comprends. Enfin je me comprends. Contre toi-même et grâce à toi. Vincent ! la vie est moins injuste que vous…
Je prenais des nouvelles de Vincent, à ton insu, deux fois par jour, Djamilah me disait : "Il ne va pas si mal". Il nous en reste du temps ! Avant, après, tu es le temps qui reste. Jusqu'à ma propre mort.
Il y a, dans la chambre à côté de la tienne, un cas bien étrange pour la science. Un jeune homme du nom de Jérôme victime d'un accident il y a trois ans. Il paraît qu'il va se réveiller bientôt : le professeur Xui Hoang, qui s'occupe si bien de toi, le croit dur comme fer. Pour lui ce sera la gloire. Et je crois bien qu'il aime Jérôme tout autant, et même plus que la gloire. Nous autres hommes, si nous étions plus simples… Va, je te pardonne.
Mon analyste (tu connais Constance !) vient de m'annoncer qu'elle a plaqué son bonhomme (dit-elle). Elle me téléphone quotidiennement. Elle se réjouit de sa liberté retrouvée. Je devrais peut-être changer d'analyste. Qu'en penses-tu ? Nous ne reverrons plus Maurizio que tu trouvais charmant. C'est vrai qu'il est mignon.
J'ai parlé l'autre jour à une vieille femme dans la rue, tout près de Saint-Louis. Comme elle sentait l'alcool j'ai cru reconnaître ma mère. Une erreur comme une autre. Elle avait l'air d'attendre quelqu'un.
Pour faire patienter le coursier qui t'apportera mon manuscrit d'ici une heure ou deux, je lui ai versé un verre de whisky pur. J'ai terminé ma lettre. J'inscris sur l'enveloppe : "Vincent Pradau. Hôpital Saint-Louis. Chambre 508". Tu auras terminé ta lecture au matin.
Demain dès l'aube je partirai. Il fera beau. Je traverserai la place de la République, je regarderai la statue, elle me parle de toi. Je longerai le canal. Quai de Jemmapes je m'arrêterai dans un troquet. J'irai peut-être voir Constance rue Saint-Maur. Je lui conseillerai : "D'ici quelques jours va donc acheter au café du rond-point un paquet de tabac". Je donnerai cinquante francs à Simone. Elle ne me criera pas "Merci !", il y faudra un peu de temps. Quand il sera dix heures j'aurai grimpé les cinq étages. Je jetterai un œil, un instant, dans la pièce à côté. L'infirmière m'annoncera : "C'est pour bientôt. C'est une seconde naissance". Jérôme !
Et mon cœur s'emballera. Je pousserai d'une épaule la porte de ta chambre, avec dans mes mains deux poches pleines de sandwichs. Tu ne me diras rien, je t'ai tout dit déjà. Je n'ai plus peur, je crois en la vie éternelle au cours de nos jours, Vincent ! © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde" (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26)

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin:

Mark Anguenot Franchequin « Comme si c'était méprisable d'avoir quelques unes de ces bonnes petites valeurs chrétiennes qui rendent quand même, quoi qu'on en dise, la vie un peu tolérable. Oui je suis chrétien, pas catholique. Oui, je crois au Christ, à Jésus, à l'homme, pas à Dieu. Et j'en suis fier, même si c'est devenu désuet... Si être chrétien, c'est avoir plus de conscience que les autres, alors je veux bien être chrétien.
Pratiquer ne peut pas consister à affirmer qu'on a rencontré Dieu. J'ai rarement pratiqué, et pourtant, parfois, j'ai l'impression qu'une lumière divine m'a visité et que je n'y ai pas répondu.
Les morts sont-ils morts ou veillent-ils sur nous ? Traînent-ils encore sur terre pour nous aider à vaincre ? Pourquoi n'arrivons-nous pas à penser que notre vie est de toute façon provisoire. Je crois qu'on peut dominer la mort grâce à notre mémoire. Si Hervé venait à mourir, il continuerait à vivre en moi...
Mon reflet dans la glace ne m'a jamais satisfait. Je le trouve acceptable mais pas beau... Surtout en ce moment !... et je n'ai jamais compris que des gens me trouvent beau, et me le disent, par-dessus le marché !... Pour moi, je serai toujours le petit balafré, méprisé par son entourage, de l'école des Vieilles Perrières de Besançon. C'est l'image la plus forte qui ne m'a jamais vraiment quitté depuis ces années d'enfance, qui me tient compagnie, mais personne ne le sait, ni ne me croirait...
C'est dur de vivre avec une image de soi jamais achevée, mais finalement, je préfère ça, plutôt que d'être gonflé de suffisance et de certitude, comme certains qui n'ont pas d'états d'âme sur leur valeur, et qui le clament en écrasant les autres. Je ne les envie pas, mais c'est rassurant. Ils peuvent devenir des modèles et des buts à atteindre pour ceux qui sont si mal dans leur peau, et il y en a ! Nous aide-t-on à être autrement ? Vu les critères esthétiques qui sont devenus les nôtres de nos jours. Beauté, richesse, jeunesse, mode... et exclusion, rejet du reste : malades, handicapés, mal foutus, inadaptés, bancals, tordus, que l'on enferme, que l'on cache.  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

Sulla mia pelleSulla mia pelle
de Alessio Cremonini, avec Alessandro Borghi, Jasmine Trinca, Max Tortora   


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de Nadine Labaki, avec Zain al-Rafeea, Yordanos Shiferaw, Kawsar al Haddad  


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de Pawel Pawlikowski, avec Joanna Kulig, Tomasz Kot  


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de Peter Farrelly, avec Mahershala Ali, Viggo Mortensen, Linda Cardellini  


the muleThe mule
de Clint Eastwood, avec Clint Eastwood, Bradley Cooper, Dianne Wiest