Hervé Loyez


« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. »

(Montherlant, Les garçons)


Dernières lectures:

"DISTURBING THE PEACE", Richard Yates : relecture, et redécouverte, c'est sombre et pourtant comme toujours avec Yates drôle, histoire d'un homme qui passe à côté de sa vie jusqu'à entrer dans la folie, cette logique dans laquelle s'enfoncent certains êtres, la logique de l'autodestruction ou de la destruction tout court, celle de la vie, très tôt ; comme souvent avec Yates l'homme, encore jeune, a un "bon travail" mais sans intérêt alors qu'il sent qu'il pourrait faire autre chose, créer, mais la vie, mais l'alcool, mais les femmes qui ne sauvent pas, magnifique


Hervé et Mark :

Extrait de « LE VOYAGE À ALBA », de Hervé Loyez :

Hervé Loyez « Constance

24 juillet 1985 - Paris

J'aurais pu cesser là l'écriture de ce livre. Ce que j'ai d'essentiel à ajouter ne l'est pas pour les autres. Ce que j'ai à dire, dans ces ultimes pages résonne pour moi comme une victoire, mais pour moi seule. Pour ceux qui les liront, je ne sais ce qui le disputera de la déception, de la surprise, de l'agacement, que sais-je encore ? Ce dernier chapitre, je ne l'écris que pour moi. Vous pouvez vous passez de le lire.
Je suis seule dans une petite pièce aux murs blancs, contigüe à la chambre où il repose. Je n'ai pas lu les journaux de ce soir. En aurais-je eu la force ? J'ai aperçu par hasard le titre du "Monde" en bas de la page ainsi que le sous-titre : "La mort de Julien Rivière. Un compositeur de romans". J'aime bien le sous-titre. Mes impressions, mes sentiments, ma douleur sont mon affaire. Je n'ai pas ici à en parler. Seule chose que j'ai à dire : ce qui est arrivé à Julien après cet accident stupide d'il y a plus de quatre mois. Ai-je d'ailleurs à le dire ? Je suis consciente en cela de briser certains rêves. Mais aussi d'en créer un nouveau. Il suffit. J'ai peine à finir.
Les médecins m'ont appris très vite qu'il était perdu. Il était plongé dans un coma profond dont il n'avait aucune chance de jamais ressortir. Dora et moi l'avons veillé. Dans son inconscience, il attendait de moi un secours d'une toute autre nature que cette seule et banale présence à ses côtés. Je ne donnerai à cela aucune explication qui puisse vous satisfaire. C'était entre lui et moi. Il y avait dans ses yeux fixes et ouverts une détresse profonde en tout point comparable à celle que j'avais pu lui connaître lorsqu'il ne parvenait pas à exprimer sur le papier ce qu'il sentait confusément sourdre en lui. Je lui parlais. M'entendait-il ? Me comprenait-il ? Je fis comme si c'était le cas. La raison m'échappa. Je conversais avec lui. Il me fallait l'écouter me parler du regard, transcrire à voix haute, afin qu'il l'entendît, ce que dictait son inconscience. Ainsi ai-je fait et son regard changea. L'inquiétude disparut. Jusqu'à son état qui s'améliora, à l'étonnement général. Il murmurait des mots dont j'essayais d'interpréter le sens. J'écrivis son roman à partir de ces mots qui pour moi n'étaient pas étrangers tout à fait. Au cours de cet hiver, il m'avait entretenu de son futur roman. Je trouvai dans ses tiroirs quelques notes brèves. Quels furent ma surprise et mon bonheur de découvrir que j'étais sur la bonne voie en l'entendant murmurer ces noms étranges : Killian, Alba, Duncan, Jérôme, qu'il mêlait à notre propre histoire, réinventée, dont je lisais l'ébauche des caractères et des actes dans ses feuillets. J'avais la certitude qu'il vivait cette histoire, la dernière, mais aussi qu'il voulait plus que la vivre, la transmettre. Je travaillais la nuit. Le jour, je lui lisais le roman. Il ne pouvait parler : à peine quelques mots de ci de là. Notre complicité et son regard, voilà qui me permit d'écrire. Et nos souvenirs pour les conversations du début du roman. Le "Fragmentaire" est de lui.
Que vous dire encore ? Tout est vrai. Ce voyage à Alba, il l'a vraiment vécu. Seul point obscur : Jérôme. Jamais je ne saurai s'il l'a connu dans sa jeunesse ou si c'est un personnage entièrement créé. Une dernière certitude : il est mort autre. Et heureux. C'est là mon désespoir et mon sourire. © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde" (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26)

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin:

Mark Anguenot Franchequin « J'ai toujours eu la vision de mon corps équivalent à une machine, que je pouvais dompter, que je devais maîtriser. Depuis que VIH est arrivé ce n'est plus possible. Je découvre en mon temps ce corps qui fonctionnerait un peu tout seul, comme une usine chimique, une déchetterie... Tout est en train de me devenir douloureux. Toutes les tâches, même les plus idiotes, me coûtent : cavaler, dormir, digérer, pisser, respirer, chier, voir, marcher, monter, descendre, bronzer, tout ce qui se faisait bêtement, comme des réflexes, se met à dysfonctionner. Je sens VIH me torturer, me décharner, me dénerver, me démuscler, me dépulper. Je suis usé, un vieillard sans en avoir l'âge. C'est un constat terrible et je ne vois pas de solution. Déchéance physique. La vie m'abandonne. La putréfaction va commencer...
Je perds mon sens de l'humour qui pourtant était une arme contre les plaies de ma mémoire. Je n'ai plus envie d'aller à la messe. Il s'agit de reproduire encore une fois la Cène, ce vieux conte que l'on se raconte, obsessionnellement : toujours la même histoire, faut-il y croire ? Il me plaît de savoir que Jésus et ses apôtres ont existé. Les rencontrant, je les aurais sans doute suivis. Jésus, oui... mais Dieu ?
... le sida n'est pas seulement une maladie personnelle, mais une maladie partagée. Nous nous tenons les uns les autres au milieu de toute cette bouillie de souffrances. Malgré toute la part d'indicible et l'impuissance souvent éprouvée face à notre drame... il n'existe pas de faux espoirs. Seule, à mon avis, l'absence d'espoir me paraît fausse, car personne ne connaît les capacités, les ressources et l'avenir de quiconque.
Les anonymes du monde entier. Ce n'est pas parce qu'il ne m'a pas été donné de les rencontrer, de les connaître et de les soutenir que je n'ai pas envie de leur adresser quelques paroles d'encouragement. Où qu'ils soient et quel que soit leur âge, leur sexe, leur mode de transmission, je les implore d'être combatifs, forts et courageux…. Chacun de nous est un cas particulier. Au diable les généralités et les statistiques... Enfin, une pensée aussi à tous ceux qui ont croisé mon chemin, mais que ma mémoire chancelante d'émotion et tremblante de tristesse a oubliés et oublie... Sans eux, je serais certainement plus inachevé que je ne le suis déjà... chacun à votre façon unique, vous m'avez aidé à faire de la rage de vivre qui m'envahit, m'assiège et m'encercle une œuvre... mes "zèles aimants", vous êtes tous ma ville de Samarie... l'eau que vous m'avez donnée est devenue pour moi source jaillissante en vie éternelle... cette eau vive-là qui n'enlève pas la soif, ne désaltère jamais tout à fait et qu'on appelle la vie...  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




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