Hervé Loyez


« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. »

(Montherlant, Les garçons)


Dernières lectures :

"LA CHARTREUSE DE PARME", Stendhal : relecture, qui de Fabrice ou de la Sanseverina te transporte le plus? mais ils sont si liés l'un à l'autre, à seize ans je voulais que ma lecture ne finisse pas, rien n'a changé, la pureté de Fabrice, le sublime de la Sanseverina. Ce fut pendant les graves discussions que nous avions ensemble sur ce sujet important, que je commençais à voir en lui une grâce parfaite... Enfin, s'il n'est heureux je ne puis être heureuse.


Hervé et Mark :

Extrait de « LES PETITS ENFERS DE DAVID LORENTZ », de Hervé Loyez :

Hervé Loyez « Barbara serait-elle là ? Elle n'aimait pas les visites impromptues ; il était rare qu'elle se déplace pour répondre au coup de sonnette de l'interphone, quand celui-ci retentissait à une heure où elle n'attendait personne. Barbara Arrochkoa avait fait de son appartement (qui était aussi son atelier) une quasi-forteresse. Passée depuis des années maîtresse dans l'art d'utiliser son répondeur, branché en permanence, elle ne cessait d'encourager David à faire cet investissement inappréciable et peu coûteux, qui écartait les gêneurs, et contribuait à une gestion savante des relations sentimentales. Elle disait : "quand je rencontre un mec que j'ai envie de revoir, c'est pas pareil si je sais qu'il m'a appelée ou si c'est moi qui fais la première la démarche" ; ce qui signifiait : comme on n'est pas en permanence chez soi, le répondeur évite de longues stations dommageables à l'équilibre nerveux devant un téléphone muet ; il permet d'adapter son discours au ton du message reçu, parade à un éventuel contresens nuisible à l'image qu'on se fait de soi-même, et de sa dignité. C'est aussi un moyen de ne pas décrocher quand celle ou celui dont on est amoureux appelle à un moment inopportun (chaque instant d'une histoire dans la mesure du possible se doit d'être parfait).
David se souvenait encore de l'espèce de panique qui avait saisi Barbara un premier janvier de l'année dernière, lorsque le répondeur était tombé en panne. Elle lui avait téléphoné en catastrophe, et ils s'étaient propulsés le lendemain jusqu'à Longjumeau, en RER. L'usine du fabricant était ouverte et avait procédé sur le champ à la réparation. Ce soir-là David avait été invité par Barbara dans un excellent restaurant.

David avait les clés de la porte d'en bas et de celle du palier. Seul à bénéficier du privilège, jamais il n'en avait usé. Aujourd'hui la surprise n'en serait que plus grande.
Barbara travaillait à sa nouvelle sculpture, dont elle lui avait parlé hier- il l'avait à peine écoutée. Quand elle l'entendit entrer elle se retourna : "Qu'est-ce qui te prend !"
Elle ne paraissait pas mécontente, un peu étonnée ; dans son regard flottait une lueur qu'il connaissait trop bien. Elle exprimait des sentiments divers dont à la fois il avait conscience et qu'il se refusait à voir en face, car il était venu pour chercher son pardon. Une phrase qu'il avait maintes fois employée lors de crises comparables entre elle et lui (et souvent bien plus graves, comme celle du "départ à Tokyo") lui courait dans la tête : "Est-ce qu'on ne pourrait pas faire comme si de rien n'était, recommencer à zéro ? Oublie ce que j'ai dit".
Il se mordit les lèvres. Surtout ne pas la prononcer. Rien de tel pour que Barbara s'emporte pour de bon.
Elle était debout au milieu de la pièce, portait un tablier de toile couvert de taches. En voyant David, elle avait laissé tomber sur le sol l'espèce de petit scalpel qu'elle utilisait pour découper la glaise. Elle lui parut fragile malgré sa tête rejetée en arrière qui témoignait d'une certaine arrogance. Il avait le cœur qui battait. Elle eut un sourire un peu triste qu'elle voulait engageant. Ne sachant trop que dire, David observait la sculpture. Et Barbara, désignant cette dernière d'un geste : "Voici en avant-première et en exclusivité pour toi 'jeune homme sentant le talc violé par une jeune fille idéaliste et perverse', mais c'est loin d'être fini".
Dans son inachèvement quasi informe, l'œuvre semblait une juxtaposition heureuse, à l'équilibre précaire, d'un socle épais d'argile planté de protubérances multiples paraissant s'agiter, et d'une colonne gracieusement torsadée, penchée légèrement vers la terre, semée d'antennes arborescentes qui retombaient comme les branches d'un saule.
"J'aime bien, dit David. C'est une commande ?
- Le directeur de la New York Public Library, pour le hall de l'expo : "photos érotiques des années 20".
- Tu sais, je suis désolé pour hier soir.
- Désolé de quoi ?
- Ne fais pas la bête. Ce n'était pas exactement comme d'habitude, il n'y avait pas la même complicité.
- A qui la faute ? Moi j'étais comme je suis toujours depuis 10 ans.
- 10 ans, 10 ans... Tu es obligée de me supporter depuis 10 ans ? On dirait à t'entendre...
- J'ai appris à t'aimer comme tu es, c'est tout. Je ne crois pas qu'on puisse changer les gens. J'ai longtemps cru. L'âge sans doute.
- Je sais. Tu as le chic pour t'attribuer les beaux rôles. Ta résignation est admirable ; tu es une sainte, capable d'aimer sans retour."
Il essayait parfois la dérision pour se sortir des situations embarrassantes. Ce stratagème, éprouvé maintes fois non sans succès avec Adriana ou Maria Kloy, ne fonctionnait pas si bien avec Barbara.
David Lorentz avait d'ailleurs plus d'un tour dans son sac. Quand il se sentait fautif, il pouvait également mimer la colère, la lassitude envers lui-même jusqu'à un désespoir profond, presque sincère- à tel point que Barbara lui reconnaissait une certaine "roublardise".

"Je t'ai trop dit que je t'aimais, fit-elle brusquement. Je pensais qu'entre nous il n'y avait rien de ces rapports de force, de ce cynisme. Mais finalement tu es comme tout le monde. Tu t'habitues à l'amour, tu en profites, tu crois que c'est un fait acquis, quelquefois tu en as marre. Tu étouffes c'est ça ? Moi ça ne m'empêche pas de t'aimer, avec toi, malgré toi."
David quitta Barbara vers 10 heures, après le dîner. Les choses s'étaient arrangées. L'atmosphère du repas avait été plus chaleureuse que la veille.
Il se dit, en attendant son taxi pendant dix minutes sur la place de la Nation déserte, que "tout de même, Barbara exagérait parfois". Est-ce que ça valait la peine de prendre ses grands airs, de lui faire la leçon ainsi qu'elle s'y était employée ? "Tu es comme tout le monde" avait-elle lancé, ce qui sans doute signifiait : "Tu ne vaux pas plus cher".
Déjà il avait oublié comme il avait été dans ses petits souliers avant l'explication. Mais elle lui avait pardonné. Pour quelle raison, sinon qu'il était "éminemment pardonnable" ?
Dans l'esprit de David le pardon de Barbara, au lieu de lui faire prendre une conscience plus aigüe de sa faute, la réduisait. Il était persuadé voici encore quelques heures d'avoir mal agi. Il s'interrogeait maintenant. Embarqué dans cette logique, il était naturel qu'il trouve qu'elle "exagère". Il est humain de considérer qu'une personne participe à la faute dont elle est la victime. On voit ça tous les jours.
Un taxi s'arrêta, le conduisit chez lui. © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde" (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26)

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « Qu'est-ce que c'est "mourir dans la dignité", "proprement", quand tu n'as pas d'autre alternative, d'autre choix ? Soleil-Levant, qui est en train vraiment, je crois, de vivre ses derniers jours- je dis bien : de vivre ses derniers jours, et non pas de mourir- me disait, il y a quelque temps : "ne viens plus me voir, car j'ai des couches, et cela m'humilie". Je lui ai répondu : "Soleil-Levant, ne t'inquiète pas, si tu chies dans ton froc, ça ne m'empêchera pas de t'aimer, et de t'aider, jusqu'au bout".
J'ai peur qu'on cesse d'aimer les gens parce qu'ils chient dans leur froc, parce qu'ils rotent, parce qu'ils pètent, à cause des médicaments qu'on leur donne. Parce qu'on veut des malades propres, des morts propres, qui ne dérangent pas, et qui n'embêtent pas les bien-portants et les vivants.
J'ai peur que les malades aient envie de mourir parce qu'ils sentent qu'ils pèsent, qu'ils sont une charge, qu'ils se dégradent physiquement, et non pas parce qu'ils ont le choix...
J'ai été un homosexuel plutôt discret, même invisible parfois, pensant que c'est comme ça qu'on m'aimerait et qu'on m'accepterait, et j'ai eu tort, et je le regrette.
J'ai été un séropositif bavard, mais pas assez à mon goût, aussi je ne serai pas un malade discret et propre. Et j'emmerderai les bien-portants jusqu'au bout. Je ne me laisserai pas mourir silencieusement.
Je crois que lorsque Daniel Defert a écrit que le malade était un réformateur social, il a écrit la chose la plus intelligente et la plus puissante, peut-être, qu'il n'écrira jamais plus. C'est un malade qui te le dit. Certes, je tiens debout, je peux encore travailler, conduire ma moto... mais mon corps me parle, et je sens bien qu'il est malade, et que, petit à petit, je quitte le monde des bien-portants qui pensent que nous voulons mourir proprement et qui veulent nous y aider...
Je ne veux pas de ces soignants qui me font peur et qui, sous couvert soi-disant d'humanisme et de dignité, assassinent indirectement les malades, avec en prime la certitude d'avoir bien fait...
Qu'est-ce que c'est que cette humanité qui enferme tout ce qui la dérange, qui se débarrasse de tout ce qui lui fait peur ?
Nous sommes vraiment à l'âge de pierre des sentiments !  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

dolor y gloriaDolor y gloria
de Pedro Almodóvar, avec Antonio Banderas, Penélope Cruz, Leonardo Sbaraglia, Asier Etxeandia, Julieta Serrano   


tea with the damesTea with the dames
de Roger Michell, avec Eileen Atkins, Judi Dench, Joan Plowright, Maggie Smith  


gloria bellGloria Bell
de Sebastián Lelio, avec Julianne Moore  


die kinder der utopieDie kinder der utopie
de Hubertus Siegert  


Once upon a time in HollywoodOnce upon a time in Hollywood
de Quentin Tarantino, avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Emile Hirsch, Austin Butler, Julia Butters