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"JANNIK SINNER - 8 CHILOMETRI", Federico Ferrero, Federico Mariani
Hervé et Mark :
"JANNIK SINNER - 8 CHILOMETRI", Federico Ferrero, Federico Mariani
Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :
«
Mama n'a plus le blues, mama se dirige vers la réserve de Coca, s'envoie une lampée - geste hérétique ! -, termine la bouteille au goulot, ça mousse,
mama recrache un peu, claque sa langue et sort..., abasourdie, prendre l'air. La poule, qu'elle tient toujours pendue par les pattes, semble ressusciter. Elle s'agite, pousse un cri de coq. "Un travelo !" s'écrie mama horrifiée (elle est à cheval sur les principes), et d'achever illico l'animal. Mama dubitative : "Que faire de cette dépouille mortelle ?" Phrase singulière appliquée à une poule, traduisant chez Sané un désarroi : pour des ventres affamés ce volatile est une aubaine. Cependant ses mœurs supposées le rendent peut-être impur... Et mama au cœur simple, comme toujours lorsqu'elle s'estime confrontée à un dilemme paraissant insoluble, puise son vocabulaire dans les missels et les sermons.
Mais elle se ressaisit. L'espèce d'exaltation qu'elle vient de ressentir (et qui lui ressemble si peu) n'est-elle pas inquiétante ? Maladie, "court-circuit de la tête...", tout est possible. Se confier à l'infirmière ? Mama n'éprouve aucune sympathie pour un "oiseau de malheur" (c'est ainsi qu'elle surnomme Sœur Marie-Tarcisius, diaconesse entre divers âges mesurant presque deux mètres, au long visage de marabout). La seule apparition de sa silhouette cassée sous le linteau provoque la panique dans la bicoque et un début de débandade. Silvio se réfugie au sommet du tronc, son ascension fait s'envoler des corbeaux. S'ensuit un brouhaha mêlant les pleurs des plus petits, les exhortations au calme de Sané, les croassements et claquements d'ailes, les cris de Tarcisius alors que s'engage entre elle et les fuyards une course-poursuite et, au final, les commentaires désabusés de la Sœur d'une voix rauque, asthmatique : "Les rats ont quitté le navire", tandis qu'elle s'écroule dans un ersatz de fauteuil fait de multiples pièces récupérées sur les décharges et dénommé "trempoline musical" à cause du bruit de ses ressorts.
Six heures trente. Mama sur la pointe des pieds retourne vers son "chez-soi", pousse la porte doucement, introduit le haut du corps dans l'embrasure, glisse alentour un regard scrutateur. Pas un geste, aucun bruit de respiration, Sané ne perçoit rien. Une tombe. A-t-il suffi que Silvio, contrairement aux autres matins, s'échappe en silence pour provoquer le bouleversement d'une routine semblant immuable ? Mama se demande si elle doit se réjouir ou se préoccuper de ce sommeil collectif, à ce point surprenant qu'elle éprouve un malaise, comme si brusquement elle avait été transportée dans un univers de prime abord comparable au sien, dont elle découvrirait qu'il n'obéit plus aux mêmes lois. Son inquiétude devrait pousser mama à se précipiter à l'intérieur (difficile du dehors où la lumière est vive de distinguer sur ces figures plongées dans la pénombre une expression traduisant la vie). Il ne lui reste qu'à ouvrir les fenêtres et à crier "Debout là-dedans !". Elle n'en fait rien. Une telle hâte trahirait-elle son émotion d'imaginer qu'elle lit sur ces visages une volupté, l'oubli, une délivrance, quelle qu'en soit la cause ? C'est avec un sentiment d'amour mêlé d'angoisse qu'il lui semble contempler, retenant son souffle, cette atmosphère de légèreté, ce bonheur qu'elle leur prête, son propre répit tellement inattendu, comme incarnés et indiciblement unis : miracle, progéniture dont il convient de s'écarter.
Un unique nuage passe et canalise un instant la chaleur. Elle frémit. Et s'ils étaient tous morts ? Il en disparaissait ainsi de temps en temps. Mama découvrait à l'aube un corps raide, vite transporté jusqu'au cimetière sans larmes, tout comme elle ramassait les "chats" sur les chemins sans le moindre plaisir. Mama depuis longtemps avait cessé de rire ou de pleurer, et ne s'accordait chaque jour qu'une à deux minutes d'un désespoir ravalé "presto", tel ce goût acide et brûlant dans sa gorge qu'elle noyait d'eau et de salive. "Entrer comme il se doit, ne pas entrer ?" Paralysie de mama. Un rayon s'est introduit dans la chambre. Mama, qui se tenait dans l'angle à peine esquissé de l'ouverture, se rejette en arrière, ferme la porte, s'appuie sur le mur en torchis, admire l'établissement géométrique des branches du micocoulier planté voici vingt ans de ses mains, si magnifiquement prospère ! Mama s'est effondrée dans le fauteuil de Tarcisius, s'emploie à dénombrer les mouches agglutinées sur le cadavre de la poule, contemple au loin les minarets. Des perles d'eau salée coulent le long de ses joues, mama les ingurgite. Un soubresaut a parcouru son corps, le ciel brûle, un instant il semble à mama que les corbeaux roucoulent. "Bol... cheviks..." Elle agite une main devant elle. La face de Benjamin lui apparaît. Qu'est-il devenu ce frère, ce presque fils ? Comme elle lui en avait voulu de son départ, comme elle l'avait détesté ! Elle se revoit il y a trente ans. Maman Balla déjà si vieille... "Sané, Sané..." : écraser le sorgho. L'épuisement, la quasi-démission de Balla au sourire édenté, qui passait la plupart de ses heures dans un hamac au seuil de la case, recevant telle une impératrice mandingue ses copines et ses anciens amants (ils évoquaient leurs souvenirs en mastiquant des graines), ce repli hors des réalités quotidiennes, dans un semi-gâtisme où maman Balla semblait avoir atteint la joie, avaient conféré à Sané dès quatorze ans le statut de mère nourricière. À l'aube elle expédiait au champ papa Soundjata qui filait doux et, comme Balla, reine en son monde, jouissait d'une béatitude sans pareille. Et voici que mama éprouve soudain un sentiment de liberté ! La vision de Balla dans son hamac sans doute, celle du chanoine des Ursins lui en faisant le reproche : "Madame, votre paresse n'est pas chrétienne !" II la persécutait de sa Chrétienté, maman Balla l'observait sans comprendre, selon son humeur ou le temps qu'il faisait elle répliquait par une plainte mélodieuse, sorte de chant des commencements de la Terre, ou par un rire qu'il qualifiait de "simiesque". Les cris de Balla, dans un imaginaire furtif, ont ravigoté mama. Sept heures s'égrènent à une pendule voisine. Tel un hippopotame qui s'extrait d'une mare, Sané se hisse péniblement. © »
Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain, auteur de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie" (extrait paru dans le nº8 de la revue "Les hommes sans épaules"), "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"
Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :
« Hervé s'est envolé pour toujours hier, le 26 juillet 1993, à l'âge de 35 ans ; j'ai très envie de le suivre...
Il y a indiscutablement des carences insoupçonnables face à notre conception limitée de la pluralité des mondes et au respect de l'intelligence, de la nécessité des autres cultures, des autres races que celle à laquelle on appartient et dont on n'est en rien responsable. Je n'aurai jamais l'audace de mépriser un étranger, de me sentir supérieur à d'autres êtres humains de couleur ou de mœurs différentes des miennes. Qu'ai-je fait pour être français, blanc, catholique de sexe masculin, qu'ai-je décidé de mes origines et de cette distribution des cartes ? Je ne m'abriterai jamais derrière la facilité de me croire élu, il n'y a pas de sous-hommes. J'ai beau être un Européen nanti et à l'abri, je n'accepterai jamais sans broncher que la moitié du monde survive pour que l'autre puisse continuer de vivre.
Le racisme, comme le VIH, il sommeille, se tait et ronronne en silence et puis un jour il s'active, se met à l'œuvre pour commencer sa mission destructrice, accomplir son destin. Il n'y a pas que le racisme d'ailleurs, l'antisémitisme, la haine des femmes, l'homophobie, etc. La méfiance, en fait, devant la différence, l'inconnu, et tout ce qui ne nous ressemblerait pas... Jamais il ne faut rester calme et tolérant face à tout ce qui nous semble pernicieux et humainement inadmissible, ne jamais s'accoutumer à la souffrance et à l'injustice. Face à nos manques graves d'humanisme il faut toujours avoir des facultés d'indignation supérieures à la moyenne, il faut s'insurger, sinon toute horreur pourra devenir possible et banale...
La recherche, oui, d'abord ! Mais aussi la prévention. J'ai l'impression qu'on mise beaucoup sur la recherche, parce qu'il est insupportable pour les hommes d'imaginer qu'on va devoir vivre longtemps avec ce virus, et pendant ce temps-là on néglige la prévention. Alors que, admettons qu'on ne trouve rien avant 50 ans, ce qui est une hypothèse- vaccin ou traitement, peu importe-, imagine, il faut 50 ans pour mettre un truc au point, il n'y aura pas un mec qui va trouver ça avant 50 ans. Si on est toujours dans cette situation de précarité par rapport à la prévention, comment on va s'en sortir ? En Afrique, la prévention, ils ont compris que c'était une arme... Il faut faire de la prévention un événement, chaque jour, pour que les gens arrêtent de se transmettre ce putain de virus... © »
(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)
Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie
«
Mama n'a plus le blues, mama se dirige vers la réserve de Coca, s'envoie une lampée - geste hérétique ! -, termine la bouteille au goulot, ça mousse,
mama recrache un peu, claque sa langue et sort..., abasourdie, prendre l'air. La poule, qu'elle tient toujours pendue par les pattes, semble ressusciter. Elle s'agite, pousse un cri de coq. "Un travelo !" s'écrie mama horrifiée (elle est à cheval sur les principes), et d'achever illico l'animal. Mama dubitative : "Que faire de cette dépouille mortelle ?" Phrase singulière appliquée à une poule, traduisant chez Sané un désarroi : pour des ventres affamés ce volatile est une aubaine. Cependant ses mœurs supposées le rendent peut-être impur... Et mama au cœur simple, comme toujours lorsqu'elle s'estime confrontée à un dilemme paraissant insoluble, puise son vocabulaire dans les missels et les sermons. Mais elle se ressaisit. L'espèce d'exaltation qu'elle vient de ressentir (et qui lui ressemble si peu) n'est-elle pas inquiétante ? Maladie, "court-circuit de la tête...", tout est possible. Se confier à l'infirmière ? Mama n'éprouve aucune sympathie pour un "oiseau de malheur" (c'est ainsi qu'elle surnomme Sœur Marie-Tarcisius, diaconesse entre divers âges mesurant presque deux mètres, au long visage de marabout). La seule apparition de sa silhouette cassée sous le linteau provoque la panique dans la bicoque et un début de débandade. Silvio se réfugie au sommet du tronc, son ascension fait s'envoler des corbeaux. S'ensuit un brouhaha mêlant les pleurs des plus petits, les exhortations au calme de Sané, les croassements et claquements d'ailes, les cris de Tarcisius alors que s'engage entre elle et les fuyards une course-poursuite et, au final, les commentaires désabusés de la Sœur d'une voix rauque, asthmatique : "Les rats ont quitté le navire", tandis qu'elle s'écroule dans un ersatz de fauteuil fait de multiples pièces récupérées sur les décharges et dénommé "trempoline musical" à cause du bruit de ses ressorts.
Six heures trente. Mama sur la pointe des pieds retourne vers son "chez-soi", pousse la porte doucement, introduit le haut du corps dans l'embrasure, glisse alentour un regard scrutateur. Pas un geste, aucun bruit de respiration, Sané ne perçoit rien. Une tombe. A-t-il suffi que Silvio, contrairement aux autres matins, s'échappe en silence pour provoquer le bouleversement d'une routine semblant immuable ? Mama se demande si elle doit se réjouir ou se préoccuper de ce sommeil collectif, à ce point surprenant qu'elle éprouve un malaise, comme si brusquement elle avait été transportée dans un univers de prime abord comparable au sien, dont elle découvrirait qu'il n'obéit plus aux mêmes lois. Son inquiétude devrait pousser mama à se précipiter à l'intérieur (difficile du dehors où la lumière est vive de distinguer sur ces figures plongées dans la pénombre une expression traduisant la vie). Il ne lui reste qu'à ouvrir les fenêtres et à crier "Debout là-dedans !". Elle n'en fait rien. Une telle hâte trahirait-elle son émotion d'imaginer qu'elle lit sur ces visages une volupté, l'oubli, une délivrance, quelle qu'en soit la cause ? C'est avec un sentiment d'amour mêlé d'angoisse qu'il lui semble contempler, retenant son souffle, cette atmosphère de légèreté, ce bonheur qu'elle leur prête, son propre répit tellement inattendu, comme incarnés et indiciblement unis : miracle, progéniture dont il convient de s'écarter.
Un unique nuage passe et canalise un instant la chaleur. Elle frémit. Et s'ils étaient tous morts ? Il en disparaissait ainsi de temps en temps. Mama découvrait à l'aube un corps raide, vite transporté jusqu'au cimetière sans larmes, tout comme elle ramassait les "chats" sur les chemins sans le moindre plaisir. Mama depuis longtemps avait cessé de rire ou de pleurer, et ne s'accordait chaque jour qu'une à deux minutes d'un désespoir ravalé "presto", tel ce goût acide et brûlant dans sa gorge qu'elle noyait d'eau et de salive. "Entrer comme il se doit, ne pas entrer ?" Paralysie de mama. Un rayon s'est introduit dans la chambre. Mama, qui se tenait dans l'angle à peine esquissé de l'ouverture, se rejette en arrière, ferme la porte, s'appuie sur le mur en torchis, admire l'établissement géométrique des branches du micocoulier planté voici vingt ans de ses mains, si magnifiquement prospère ! Mama s'est effondrée dans le fauteuil de Tarcisius, s'emploie à dénombrer les mouches agglutinées sur le cadavre de la poule, contemple au loin les minarets. Des perles d'eau salée coulent le long de ses joues, mama les ingurgite. Un soubresaut a parcouru son corps, le ciel brûle, un instant il semble à mama que les corbeaux roucoulent. "Bol... cheviks..." Elle agite une main devant elle. La face de Benjamin lui apparaît. Qu'est-il devenu ce frère, ce presque fils ? Comme elle lui en avait voulu de son départ, comme elle l'avait détesté ! Elle se revoit il y a trente ans. Maman Balla déjà si vieille... "Sané, Sané..." : écraser le sorgho. L'épuisement, la quasi-démission de Balla au sourire édenté, qui passait la plupart de ses heures dans un hamac au seuil de la case, recevant telle une impératrice mandingue ses copines et ses anciens amants (ils évoquaient leurs souvenirs en mastiquant des graines), ce repli hors des réalités quotidiennes, dans un semi-gâtisme où maman Balla semblait avoir atteint la joie, avaient conféré à Sané dès quatorze ans le statut de mère nourricière. À l'aube elle expédiait au champ papa Soundjata qui filait doux et, comme Balla, reine en son monde, jouissait d'une béatitude sans pareille. Et voici que mama éprouve soudain un sentiment de liberté ! La vision de Balla dans son hamac sans doute, celle du chanoine des Ursins lui en faisant le reproche : "Madame, votre paresse n'est pas chrétienne !" II la persécutait de sa Chrétienté, maman Balla l'observait sans comprendre, selon son humeur ou le temps qu'il faisait elle répliquait par une plainte mélodieuse, sorte de chant des commencements de la Terre, ou par un rire qu'il qualifiait de "simiesque". Les cris de Balla, dans un imaginaire furtif, ont ravigoté mama. Sept heures s'égrènent à une pendule voisine. Tel un hippopotame qui s'extrait d'une mare, Sané se hisse péniblement. © »
Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain, auteur de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie" (extrait paru dans le nº8 de la revue "Les hommes sans épaules"), "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"
Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :
« Hervé s'est envolé pour toujours hier, le 26 juillet 1993, à l'âge de 35 ans ; j'ai très envie de le suivre...Il y a indiscutablement des carences insoupçonnables face à notre conception limitée de la pluralité des mondes et au respect de l'intelligence, de la nécessité des autres cultures, des autres races que celle à laquelle on appartient et dont on n'est en rien responsable. Je n'aurai jamais l'audace de mépriser un étranger, de me sentir supérieur à d'autres êtres humains de couleur ou de mœurs différentes des miennes. Qu'ai-je fait pour être français, blanc, catholique de sexe masculin, qu'ai-je décidé de mes origines et de cette distribution des cartes ? Je ne m'abriterai jamais derrière la facilité de me croire élu, il n'y a pas de sous-hommes. J'ai beau être un Européen nanti et à l'abri, je n'accepterai jamais sans broncher que la moitié du monde survive pour que l'autre puisse continuer de vivre.
Le racisme, comme le VIH, il sommeille, se tait et ronronne en silence et puis un jour il s'active, se met à l'œuvre pour commencer sa mission destructrice, accomplir son destin. Il n'y a pas que le racisme d'ailleurs, l'antisémitisme, la haine des femmes, l'homophobie, etc. La méfiance, en fait, devant la différence, l'inconnu, et tout ce qui ne nous ressemblerait pas... Jamais il ne faut rester calme et tolérant face à tout ce qui nous semble pernicieux et humainement inadmissible, ne jamais s'accoutumer à la souffrance et à l'injustice. Face à nos manques graves d'humanisme il faut toujours avoir des facultés d'indignation supérieures à la moyenne, il faut s'insurger, sinon toute horreur pourra devenir possible et banale...
La recherche, oui, d'abord ! Mais aussi la prévention. J'ai l'impression qu'on mise beaucoup sur la recherche, parce qu'il est insupportable pour les hommes d'imaginer qu'on va devoir vivre longtemps avec ce virus, et pendant ce temps-là on néglige la prévention. Alors que, admettons qu'on ne trouve rien avant 50 ans, ce qui est une hypothèse- vaccin ou traitement, peu importe-, imagine, il faut 50 ans pour mettre un truc au point, il n'y aura pas un mec qui va trouver ça avant 50 ans. Si on est toujours dans cette situation de précarité par rapport à la prévention, comment on va s'en sortir ? En Afrique, la prévention, ils ont compris que c'était une arme... Il faut faire de la prévention un événement, chaque jour, pour que les gens arrêtent de se transmettre ce putain de virus... © »
(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)
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