Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez


« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. »

(Montherlant, Les garçons)


Dernières lectures :

"LIARS IN LOVE", Richard Yates : il y a deux livres de nouvelles de Yates et celui-là est mon préféré, chacune des sept nouvelles vaut l'autre, comme ça ici je peux citer la dernière qui se passe à Hollywood avec un clin d'œil à Fitzgerald, le jeune soldad américain à Paris qui n'arrive pas à perdre sa virginité, le garçon et la prostituée à Londres, et aussi la nouvelle qui serait un peu comme un Revolutionary Road qui finirait bien, c'est à dire par le voyage à Paris - bref, à relire et à relire encore comme toute l'œuvre de Yates


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « Le soleil immobile, comme encastré dans l'enchevêtrement des branches, émettait un rayonnement qui parut à mama presque "physique", issu d'un règne animalier ignoré de tous, et en même temps, songeait-elle, produit par une machine de science-fiction posée comme un oiseau mythique et rougeoyant sur le micocoulier. "Ut quid dereliquistime ?" Mama se retourne, cherche du regard, elle a distinctement perçu la voix d'un homme, non sans autorité, dans un jargon qui sent l'Eglise, lui demander... Quoi donc ? Mama ne s'affole pas (des voix nous en entendons tous), au long du chemin qui dévale la colline du Niougou, elle se dépêche. Pas une minute à perdre. A gauche en contrebas, les toits de tôle du bidonville chauffés à blanc aveuglent Sané. Elle progresse à tâtons dans la clarté éblouissante, une main tendue vers les hauteurs en parasol, l'autre agrippant des racines qui s'échappent, telles de petites flammes, d'un mur de pierre et d'argile sèches. Parmi les habitants du tertre très peu osent utiliser cet ancien passage de muletiers. Les voisins de mama préfèrent la nouvelle route, plus praticable mais également plus longue. Au risque de se rompre les os, mama s'obstine à emprunter son raidillon. Pour gagner du temps ? C'est un prétexte. Elle met en réalité au-dessus de tous plaisirs le bonheur d'écarter de la main les branches odorantes d'acacia qui font obstacle à sa descente, son émotion de respirer une odeur de terre rouge et granuleuse s'effritant sous ses pas, sa volupté de percevoir, malgré les chants tonitruants des hommes sur les chantiers de construction qui cernent le Niougou, le glissement quasi indistinct de la plante de ses pieds, le délicat déchirement dans les épines de sa robe, la plainte métallique de ses articulations.

Ce 23 février 1992, dès le potron-jaquet, Moussa, étudiant géomètre à l'Université de Bamako, chargé de déterminer les conditions techniques d'un arasement des monts autour de Tombouctou, vit débouler mama. Lors du jugement de Sané, qui eut lieu six mois plus tard, il fit la déclaration suivante : "Elle a surgi recouverte d'humus, des graminées dans ses cheveux et dans sa bouche, je crus avoir troublé dans son sommeil un phacochère et je pris peur (les sangliers d'Afrique solitaires sont féroces). Je me cachai dans un buisson. Un instant après je réalisai que cet être, que je distinguais nettement à travers mon arbuste, était humain !"
La Cour : "Comment pouviez-vous l'apercevoir avec cette précision ?"
Moussa : "Le bosquet était mort, sans feuillage. Je la voyais comme je vous vois : une femme âgée et forte mais finalement pas du tout terrifiante, elle avait l'air très fatiguée."
La Cour (agacée) : "Mais vous avez eu peur..."
Moussa : "Elle apparut sans bruit, à contre-jour, aussi énorme que silencieuse (rires), d'où ma frayeur."
La Cour : "Découvrant qu'elle était humaine, et pas du tout terrifiante avez-vous dit, n'avez-vous point songé à vous montrer ?"
Moussa : "J'y pensai d'autant qu'elle s'était assise. Elle me tournait le dos, je sentais son souffle, en avançant la main j'aurais pu lui toucher l'épaule. C'est elle qui s'est mise à parler."
La Cour : "A vous ?"
Moussa : "Elle ignorait ma présence, elle s'adressait à elle-même d'une voix faible, répétant : Pourquoi m'as-tu abandonnée ?"
Ces paroles obscures provoqueront un tumulte dans la salle suivi d'une suspension d'audience. Mama, qui sera dispensée de prison, finira-t-elle ses jours dans un hôpital psychiatrique de la banlieue de Tombouctou d'où elle apercevra de loin, à travers les barreaux, les maçons culbuter sa cabane, Sœur Marie-Tarcisius s'emparer du trempoline musical, objet qu'elle avait en affection à l'insu de tous, un scieur de long hésiter avant d'abattre le micocoulier (car on découvrira qu'un essaim d'abeilles charpentières avait élu domicile sous l'écorce), les tracteurs attaquer la butte, arracher les ronces, chasser les corbeaux indignés ? II importera peu à Sané qui se remémorera, du haut de sa chambre capitonnée, les derniers instants d'une autonomie qu'elle ne regrettera pas, sa fuite dans le désert de l'Araouane (ce brusque abandon des "siens" qu'on lui reproche), les yeux de Benjamin, le sourire de maman, la bosse de Soundjata, sa vie jetée dans les décombres du Niougou. Elle écrasera une larme sur un visage rugueux, mama aura beaucoup vieilli, on l'appellera le crocodile. Elle aspirera du haut de sa fenêtre le malheur, elle le transformera, le fera sien comme un insecte - ô mama charpentière ! Le Christ mal digéré est resté en travers de ta gorge, du miel coule de tes mains, il se répand sur la vallée. Elle embrassera les stigmates qu'auront laissés sur ses jambes les morsures des scorpions. Que deviendront les enfants ? Mama ne sera plus qu'indifférence et lassitude. Le monde s'effondrera dans dix milliards d'années, en attendant - avec ou sans mama - le globe continue à tourner. "Vos petits protégés, ces innocents que vous avez adoptés, nourris... et puis abandonnés... Vous les auriez laissés mourir ? Quelle indignité ! que ne rachète pas cette charité au demeurant suspecte dont vous avez fait preuve en les recueillant ! s'écriera le juge s'étranglant à demi. Compte tenu de circonstances atténuantes, nous proposerons cinq ans de résidence surveillée..." Ces paroles de vertu entrées dans une des oreilles de mama tourneront à grande vitesse comme un satellite autour du cerveau désormais hermétique de Sané et sortiront par les narines dans un éternuement. Le feu, l'ultime étreinte avec la Terre, la brûlure des rochers, l'oubli... Et s'il fallait recommencer... Elle aura un sourire solitaire, énigmatique, et songera du sommet de son refuge hospitalier : " Monseigneur des Ursins n'est pas si mauvais homme." Car il viendra lui apprendre le latin, le samedi soir un peu d'araméen, on les entendra rugir au crépuscule dans l'incarnat du soleil qui se couche : "Eli, Eli, lama sabachthani ?" Elle n'en sera que plus "crocodile" aux oreilles des infirmières outrées comme les corbeaux. "Ce monde s'offusque d'un rien", déclarera-t-elle à Moussa venu lui rendre visite dans ce "salon spartiate et dominateur" (ainsi décrira-t-elle sa cellule). © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"


Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « Je déteste quand les hommes cherchent à vouloir tout scientifiquement expliquer, justifier et comprendre. Il nous faut savoir garder une place aux choses mystérieuses qui nous dépassent et que nous ne saisirons jamais. Que seraient nos existences misérables de petits mortels sans cette part d'inconnu qui nous entoure et nous assaille. Je revendique des rêveries déraisonnables, extravagantes, inhumaines, chimériques, au moins nous permettent-elles d'échapper un temps à la cruelle réalité, à l'insoutenable et écœurante réalité. C'est dans ses rêves et son imaginaire, dans ses capacités à fuir la médiocrité quotidienne, à la rejeter que, sans doute, l'homme est souvent le plus beau et offre au monde une face de lui-même acceptable, c'est quand l'imaginaire prend le pas sur le réel que la vie devient un petit peu moins insupportable. C'est ce qui m'émeut chez la plupart des artistes, ils savent que leur mission est bien de nous alléger de nos souffrances, de nous convier au désordre de l'esprit par le beau et l'originalité de leur vision, de nous dérober aux affres de notre condition, de nous dérégler de notre trajectoire en nous soumettant à leur bénéfique et constructive dérivation : que serait un monde sans art ni fantaisie dans cette sinistrose qu'est la vie ? Leur invitation au voyage est un bienfait pour l'humanité qui de toute façon flotte lamentablement et ne parvient pas à contrôler ni ses vents ni ses coups, ils nous sauvent de la déprime et leur présence saine contribue à notre salubrité mentale...  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

a teacherA teacher
de Hannah Fidell, avec Kate Mara, Nick Robinson


let them talkLet them talk
de Steven Soderbergh avec Meryl Streep, Lucas Hedges, Candice Bergen, Dianne Wiest  


fran lebowitzPretend it's a city
de Martin Scorsese, avec Fran Lebowitz


it's a sinIt's a sin
créé par Russell T Davies, avec Olly Alexander, Omari Douglas, Callum Scott Howells, Lydia West, Nathaniel Curtis, Keeley Hawes