« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. » (Montherlant, Les garçons)

Hervé Loyez


Dernières lectures:

(en parallèle de mes lectures, je relis, pour parfaire mon allemand et parce que ça me plaît, les livres de Thomas Bernhard, en allemand, en ce moment : "Alte Meister", réflexions dans un musée : l'art, et ceux qui en bavardent comme profession, les renommées suspectes, les visites guidées stupides dans les musées...)

EN COURS : "Ask the dust", John Fante (relecture)

"LE ROUGE ET LE NOIR", Stendhal : je ne me lasserai jamais de le relire, pour Julien Sorel, sa noire grandeur et son humanité révoltée, son intégrité et ses doutes, cette fois-ci ce sont surtout les dernières pages, celles d'après son arrestation qui m'ont cloué, cette manière d'aller vers la mort, intact, les yeux ouverts, et dans l'amour

"RAISE HIGH THE ROOF BEAM, CARPENTERS - SEYMOUR, AN INTRODUCTION", J.D. Salinger : deux nouvelles où l'on retrouve des membres de la famille Glass de "Franny et Zooey", rien que pour ça... la première est vraiment drôle et se passe un jour de mariage à New York; l'autre est une sorte de portrait-pas portrait de Seymour (par son frère cadet), l'aîné de la famille qui s'est suicidé à 31 ans, la lumière de la famille dont le frère ne dit rien des causes du suicide, ou le dit autrement, j'ai eu du mal à le lire en anglais et suis passé à la version espagnole en cours de route, malheureusement, l'incroyable est que cette famille Glass soit une famille de fiction, mais est-ce vraiment incroyable

"L'ENVERS DU PARADIS", Fitzgerald : relecture, Amory Blaine, adolescence et jeunesse, Princeton, les désillusions, le roman a certes dû être plus provocateur quand il fut publié en 1920, mais finalement il le reste, parce que l'individu qui combat la sale logique de la vie, cela reste provocateur, le roman est trop bavard et il y a plein de phrases que je ne comprends pas mais il est tellement fitzgeraldien qu'à la fin le personnage de Amory me manque et je n'ai d'autre solution que de le relire, plus tard

"L'ÉTÉ 80", Marguerite Duras : recueil de ses chroniques à Libération durant l'été 80, elle dit que c'est le livre sur la mer, ce qui est vrai, elle parle bien de la mer avec sa langue à elle, qui irrite mais qui finalement emporte le morceau, on la veut durassienne Duras, miraculeuse, comme la mer, blanche, apaisée, violente

"A GOOD SCHOOL", Richard Yates : relecture, le grand Yates, j'aime chacun de ses livres, ici une "prep school" près de New York je crois, une bonne école comme il est dit mais différente des autres, à part, à la veille de la seconde guerre mondiale, le personnage principal doit ressembler à Yates, il sera écrivain sûrement plus tard, c'est encore le monde de la jeunesse qui prépare le monde d'après, celui des adultes qui ne le seront jamais tout à fait, une merveille


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « Le soleil immobile, comme encastré dans l'enchevêtrement des branches, émettait un rayonnement qui parut à mama presque "physique", issu d'un règne animalier ignoré de tous, et en même temps, songeait-elle, produit par une machine de science-fiction posée comme un oiseau mythique et rougeoyant sur le micocoulier. "Ut quid dereliquistime ?" Mama se retourne, cherche du regard, elle a distinctement perçu la voix d'un homme, non sans autorité, dans un jargon qui sent l'Eglise, lui demander... Quoi donc ? Mama ne s'affole pas (des voix nous en entendons tous), au long du chemin qui dévale la colline du Niougou, elle se dépêche. Pas une minute à perdre. A gauche en contrebas, les toits de tôle du bidonville chauffés à blanc aveuglent Sané. Elle progresse à tâtons dans la clarté éblouissante, une main tendue vers les hauteurs en parasol, l'autre agrippant des racines qui s'échappent, telles de petites flammes, d'un mur de pierre et d'argile sèches. Parmi les habitants du tertre très peu osent utiliser cet ancien passage de muletiers. Les voisins de mama préfèrent la nouvelle route, plus praticable mais également plus longue. Au risque de se rompre les os, mama s'obstine à emprunter son raidillon. Pour gagner du temps ? C'est un prétexte. Elle met en réalité au-dessus de tous plaisirs le bonheur d'écarter de la main les branches odorantes d'acacia qui font obstacle à sa descente, son émotion de respirer une odeur de terre rouge et granuleuse s'effritant sous ses pas, sa volupté de percevoir, malgré les chants tonitruants des hommes sur les chantiers de construction qui cernent le Niougou, le glissement quasi indistinct de la plante de ses pieds, le délicat déchirement dans les épines de sa robe, la plainte métallique de ses articulations.

Ce 23 février 1992, dès le potron-jaquet, Moussa, étudiant géomètre à l'Université de Bamako, chargé de déterminer les conditions techniques d'un arasement des monts autour de Tombouctou, vit débouler mama. Lors du jugement de Sané, qui eut lieu six mois plus tard, il fit la déclaration suivante : "Elle a surgi recouverte d'humus, des graminées dans ses cheveux et dans sa bouche, je crus avoir troublé dans son sommeil un phacochère et je pris peur (les sangliers d'Afrique solitaires sont féroces). Je me cachai dans un buisson. Un instant après je réalisai que cet être, que je distinguais nettement à travers mon arbuste, était humain !"
La Cour : "Comment pouviez-vous l'apercevoir avec cette précision ?"
Moussa : "Le bosquet était mort, sans feuillage. Je la voyais comme je vous vois : une femme âgée et forte mais finalement pas du tout terrifiante, elle avait l'air très fatiguée."
La Cour (agacée) : "Mais vous avez eu peur..."
Moussa : "Elle apparut sans bruit, à contre-jour, aussi énorme que silencieuse (rires), d'où ma frayeur."
La Cour : "Découvrant qu'elle était humaine, et pas du tout terrifiante avez-vous dit, n'avez-vous point songé à vous montrer ?"
Moussa : "J'y pensai, d'autant qu'elle s'était assise. Elle me tournait le dos, je sentais son souffle, en avançant la main j'aurais pu lui toucher l'épaule. C'est elle qui s'est mise à parler."
La Cour : "A vous ?"
Moussa : "Elle ignorait ma présence, elle s'adressait à elle-même d'une voix faible, répétant : Pourquoi m'as-tu abandonnée ?"
Ces paroles obscures provoqueront un tumulte dans la salle suivi d'une suspension d'audience. Mama, qui sera dispensée de prison, finira-t-elle ses jours dans un hôpital psychiatrique de la banlieue de Tombouctou d'où elle apercevra de loin, à travers les barreaux, les maçons culbuter sa cabane, Sœur Marie-Tarcisius s'emparer du trempoline musical, objet qu'elle avait en affection à l'insu de tous, un scieur de long hésiter avant d'abattre le micocoulier (car on découvrira qu'un essaim d'abeilles charpentières avait élu domicile sous l'écorce), les tracteurs attaquer la butte, arracher les ronces, chasser les corbeaux indignés ? II importera peu à Sané qui se remémorera, du haut de sa chambre capitonnée, les derniers instants d'une autonomie qu'elle ne regrettera pas, sa fuite dans le désert de l'Araouane (ce brusque abandon des "siens" qu'on lui reproche), les yeux de Benjamin, le sourire de maman, la bosse de Soundjata, sa vie jetée dans les décombres du Niougou. Elle écrasera une larme sur un visage rugueux, mama aura beaucoup vieilli, on l'appellera le crocodile. Elle aspirera du haut de sa fenêtre le malheur, elle le transformera, le fera sien comme un insecte - ô mama charpentière ! Le Christ mal digéré est resté en travers de ta gorge, du miel coule de tes mains, il se répand sur la vallée. Elle embrassera les stigmates qu'auront laissés sur ses jambes les morsures des scorpions. Que deviendront les enfants ? Mama ne sera plus qu'indifférence et lassitude. Le monde s'effondrera dans dix milliards d'années, en attendant - avec ou sans mama - le globe continue à tourner. "Vos petits protégés, ces innocents que vous avez adoptés, nourris... et puis abandonnés... Vous les auriez laissés mourir ? Quelle indignité ! que ne rachète pas cette charité au demeurant suspecte dont vous avez fait preuve en les recueillant ! s'écriera le juge s'étranglant à demi. Compte tenu de circonstances atténuantes, nous proposerons cinq ans de résidence surveillée..." Ces paroles de vertu entrées dans une des oreilles de mama tourneront à grande vitesse comme un satellite autour du cerveau désormais hermétique de Sané et sortiront par les narines dans un éternuement. Le feu, l'ultime étreinte avec la Terre, la brûlure des rochers, l'oubli... Et s'il fallait recommencer... Elle aura un sourire solitaire, énigmatique, et songera du sommet de son refuge hospitalier : " Monseigneur des Ursins n'est pas si mauvais homme." Car il viendra lui apprendre le latin, le samedi soir un peu d'araméen, on les entendra rugir au crépuscule dans l'incarnat du soleil qui se couche : "Eli, Eli, lama sabachthani ?" Elle n'en sera que plus "crocodile" aux oreilles des infirmières outrées comme les corbeaux. "Ce monde s'offusque d'un rien", déclarera-t-elle à Moussa venu lui rendre visite dans ce "salon spartiate et dominateur" (ainsi décrira-t-elle sa cellule). © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin:

Mark Anguenot Franchequin « A-t-on plus d'importance pour les autres du fait d'être malade ? Je ne veux pas de cette importance-là. Je n'attends rien de cette maladie. Je veux la paix. Je n'ai pas de vide à remplir avec une maladie. Ma vie a toujours été suffisamment dense, riche et compliquée, même avant le sida, quand j'étais en bonne santé. En fait, VIH m'emmerde. Je ne veux rien de lui. Quand il est arrivé, les galères et les emmerdes ont commencé.
La séropositivité ne doit pas faire partie de notre identité. Je veux rester moi-même. Etre moi-même. VIH n'existe pas.
A une récente réunion, j'ai entendu des choses terrifiantes dites par des grands malades. Mais dans quelle détresse et quelle solitude faut-il être pour se créer une maladie mortelle, sans laquelle on ne serait rien devant les autres ?!
Je viens de recevoir et de lire la dernière nouvelle d'Hervé. Il écrit comme un peintre. Son œuvre est belle comme un tableau africain, plein de misère et de désespoir.
Je n'aime pas l'arrogance de ceux qui prétendent croire, ni celle d'ailleurs de ceux qui ne croient pas.  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

the woundThe wound
de John Trengove, avec Nakhane Touré, Bongile Mantsai, Niza Jay  


Aus dem NichtsAus dem Nichts
de Fatih Akin, avec Diane Kruger  


Romy3 Tage in Quiberon
de Emily Atef, avec Marie Bäumer, Birgit Minichmayr  


god's own countryGod's own country
de Francis Lee, avec Josh O'Connor, Alec Secareanu