« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. » (Montherlant, Les garçons)

Hervé Loyez


Dernières lectures:

(en parallèle de mes lectures, je relis, pour parfaire mon allemand et parce que ça me plaît, les livres de Thomas Bernhard, en allemand, en ce moment : "Ein Kind", un des cinq livres de son autobiographie, l'enfance, le grand-père adoré, le calvaire scolaire, la nazisme, la volonté de vivre malgré tout...)

"L'ENVERS DU PARADIS", Fitzgerald : relecture, Amory Blaine, adolescence et jeunesse, Princeton, les désillusions, le roman a certes dû être plus provocateur quand il fut publié en 1920, mais finalement il le reste, parce que l'individu qui combat la sale logique de la vie, cela reste provocateur, le roman est trop bavard et il y a plein de phrases que je ne comprends pas mais il est tellement fitzgeraldien qu'à la fin le personnage de Amory me manque et je n'ai d'autre solution que de le relire, plus tard

"L'ÉTÉ 80", Marguerite Duras : recueil de ses chroniques à Libération durant l'été 80, elle dit que c'est le livre sur la mer, ce qui est vrai, elle parle bien de la mer avec sa langue à elle, qui irrite mais qui finalement emporte le morceau, on la veut durassienne Duras, miraculeuse, comme la mer, blanche, apaisée, violente

"A GOOD SCHOOL", Richard Yates : relecture, le grand Yates, j'aime chacun de ses livres, ici une "prep school" près de New York je crois, une bonne école comme il est dit mais différente des autres, à part, à la veille de la seconde guerre mondiale, le personnage principal doit ressembler à Yates, il sera écrivain sûrement plus tard, c'est encore le monde de la jeunesse qui prépare le monde d'après, celui des adultes qui ne le seront jamais tout à fait, une merveille

"THE CATCHER IN THE RYE", J.D. Salinger : relecture en anglais, bref c'est probablement le livre que j'amènerais sur l'île déserte, on écoute Holden Caulfield et son personnage est plus réel que bien des personnages dits réels, il est : là, la littérature et les mots y sont réinventés, la vie est là, drôle et en abîme, je le lis lentement pour qu'il ne finisse pas, et il ne finit jamais

"WHY WE CAME TO THE CITY", Kristopher Jansma : j'en ai lu la moitié, en anglais mais j'ai eu un peu de mal avec la langue (sans savoir si le vocabulaire utilisé est inutilement compliqué, ça arrive), inégal, avec trop de détails sans intérêt (pour moi), et le personnage de New York, la ville, ne me paraît pas assez un personnage, tant s'en faut, je vais donc maintenant relire un de mes favoris

"LES DÉMONS", Dostoïevski : relecture, ce n'est pas mon Dostoïevski préféré mais quand même, 1000 pages et ce n'est jamais du remplissage, on pourra discuter sur l'aspect politique du livre mais ce qu'il me reste toujours, c'est cette force qui te confronte à l'abîme de l'existence, le tien propre aussi, l'abîme de l'existence de Dieu, parfois pour quelques lignes seulement tu te dis que tu as bien fait de le relire, et puis il y a Stavroguine, qui est un peu un condensé de tous les héros dostoïevskiens, archange déchu et à la fois si près d'être sauvé


Hervé et Mark :

Extrait de « LES ENFANTS DE LA FOLIE », de Hervé Loyez :

Hervé Loyez « Aschenbauer me dit : "On implantera la blastula dans les replis du péritoine. Le placenta, cette sangsue qui nourrit l'embryon en le reliant à l'utérus, va se brancher sur les multiples vaisseaux sanguins de votre péritoine."
- Quels sont les risques ? demandai-je.
- L'hémorragie. Dans les grossesses classiques, l'utérus se contracte et obture les vaisseaux peu avant l'accouchement. Ce qui n'est pas le cas, bien sûr, du péritoine. On laissera donc le placenta dans l'abdomen car, si l'on tente de l'ôter en même temps que l'enfant, c'est l'explosion, et la mort.
- Je voulais dire… les risques pour l'enfant…
- Dix à quinze pour cent de succès pour les grossesses abdominales chez la femme. Mais on devrait faire mieux chez l'homme. Vous comprenez… L'implantation de l'œuf n'est pas faite au hasard."
Alors Julien dit à Aschenbauer : "Sans votre garantie qu'il ne peut rien arriver à Jérôme, j'interdis l'expérience". Puis, en se tournant vers moi : "Quoi que tu en penses". Et, si je me souviens bien, l'autre le rassura.

Le professeur Aschenbauer passait pour un esthète, doublé d'un savant homme. A cette époque, il était sans doute l'expert le plus connu de la fécondation artificielle. Toutefois, ses méthodes un peu particulières l'empêchaient d'être totalement reconnu par ses pairs. Il ne professait rien d'autre pourtant que la copie la plus parfaite, la reconstitution identique de l'acte d'amour pour éviter que la cérémonie de l'extraction du sperme ne se transforme en un rite expiatoire, farce gigantesque et masturbatrice sous un œil scientifique et froid dont le produit s'épanche dans quelque ersatz vaginal en verre.
Il avait été convenu que Julien serait le père de l'enfant que j'allais porter. J'en serais donc la mère en quelque sorte, rôle que je devais partager avec la femme qui donnerait son ovule. On avait beau faire en effet, nous ne pouvions rien sans ovule. Ce brave Aschenbauer, vieil homosexuel militant qui avait dans sa jeunesse, dans les années 1990, découvert le remède du sida, en était d'autant plus désolé qu'il affirmait que deux ovules mis en contact pouvaient se fractionner et produire un embryon, ce qui était sans conteste la preuve absolue de l'autosuffisance et de la supériorité féminines à venir. Un cauchemar, disait-il en écrasant une larme.
Julien n'avait pas hésité. Contre le pardon qu'il offrait à Constance, il lui avait fait demander par l'entremise d'Aschenbauer de se prêter à l'expérience. Le vieux praticien s'était rendu dans le Jura, non loin de la commune de Morez, là-même où Adèle était enterrée et où Constance avait acheté une maison. Il l'avait rencontrée. Elle avait accepté.
Julien et moi nous rendîmes plus de dix fois au domicile d'Aschenbauer. A chaque fois nous y faisions l'amour. Bien que tout dans la chambre fut installé de la manière la plus normale et même un peu conventionnelle, nous n'étions ni l'un ni l'autre très à l'aise.
Lors de l'avant-dernière séance, Aschenbauer nous fit les mêmes recommandations qu'il nous faisait d'ordinaire. Que se passa-t-il ? Je n'en sais rien. Il me sembla qu'Aschenbauer fit à mon intention un petit signe, un clin d'œil, quelque chose en tout cas de presque imperceptible, à ce point que je fus persuadé que la prochaine séance serait la bonne sans pouvoir en parler à Julien. Le vieux professeur était tellement rempli de tics qu'un simple clin d'œil pouvait ne rien signifier sans doute. Comment expliquer alors que je savais, ce vendredi d'avril où nous nous rendîmes pour la dernière fois chez Aschenbauer, que l'expérience aurait lieu ce jour-là ?
Toujours est-il que cette simple intuition, érigée par moi-même au rang d'une quasi-obsession, m'ôta de la tête les recommandations apprises.
De la sorte, nous fîmes l'amour longuement, intensément. J'oubliai tout à fait ce qu'il m'était imparti d'éviter.
Aschenbauer me l'avait souvent dit : je ne devais pas jouir afin que nos semences n'allassent pas se mêler en une orgiaque procréation artificielle. Mais le jour dit, quand je sentis Julien venir, je ne pus m'empêcher d'aller me joindre à lui. A la même seconde, deux traînées longues et blanches s'éjectèrent de leurs gangues jumelles et, parvenues à leur hauteur maximale sous l'empire du plaisir qui les y propulsait, cette force un instant supérieure à celle de l'attraction terrestre, elles allaient retomber, devenues une seule et même courbe lente, quand le plafond s'entrouvrit d'où jaillit une drôle de machine qui aspira l'ensemble goulûment, comme une bouche.
Le tout s'était produit en à peine trois secondes et nous laissa pantois. Alors Aschenbauer parut. Avec un œil concupiscent sur nos sexes encore raides, il dit : "Victoire totale, la rencontre a eu lieu". Il ajouta : "Mon Dieu comme cela s'est fait vite, à croire qu'il n'attendait que ça".
Alors je lui dis : "Victoire, victoire, peut-être… Mais de qui sera l'enfant ?" Et Julien ajouta : "Oui, qui est le père ?"
Aschenbauer répondit sans répondre : "Attendons tout de même la fragmentation… on ne sait jamais". Puis, après un instant de silence : "Vous ne trouvez pas que c'est mieux ainsi ?" © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde" (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26)

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin:

Mark Anguenot Franchequin « Qu'est-ce que c'est "mourir dans la dignité", "proprement", quand tu n'as pas d'autre alternative, d'autre choix ? Soleil-Levant, qui est en train vraiment, je crois, de vivre ses derniers jours- je dis bien : de vivre ses derniers jours, et non pas de mourir- me disait, il y a quelques temps : "ne viens plus me voir, car j'ai des couches, et cela m'humilie". Je lui ai répondu : "Soleil-Levant, ne t'inquiète pas, si tu chies dans ton froc, ça ne m'empêchera pas de t'aimer, et de t'aider, jusqu'au bout".
J'ai peur qu'on cesse d'aimer les gens parce qu'ils chient dans leur froc, parce qu'ils rotent, parce qu'ils pètent, à cause des médicaments qu'on leur donne. Parce qu'on veut des malades propres, des morts propres, qui ne dérangent pas, et qui n'embêtent pas les bien-portants et les vivants.
J'ai peur que les malades aient envie de mourir parce qu'ils sentent qu'ils pèsent, qu'ils sont une charge, qu'ils se dégradent physiquement, et non pas parce qu'ils ont le choix…
J'ai été un homosexuel plutôt discret, même invisible parfois, pensant que c'est comme ça qu'on m'aimerait et qu'on m'accepterait, et j'ai eu tort, et je le regrette.
J'ai été un séropositif bavard, mais pas assez à mon goût, aussi je ne serai pas un malade discret et propre. Et j'emmerderai les bien-portants jusqu'au bout. Je ne me laisserai pas mourir silencieusement.
Je crois que lorsque Daniel Defert a écrit que le malade était un réformateur social, il a écrit la chose la plus intelligente et la plus puissante, peut-être, qu'il n'écrira jamais plus. C'est un malade qui te le dit. Certes, je tiens debout, je peux encore travailler, conduire ma moto… mais mon corps me parle, et je sens bien qu'il est malade, et que, petit à petit, je quitte le monde des bien-portants qui pensent que nous voulons mourir proprement et qui veulent nous y aider…
Je ne veux pas de ces soignants qui me font peur et qui, sous couvert soi-disant d'humanisme et de dignité, assassinent indirectement les malades, avec en prime la certitude d'avoir bien fait…
Qu'est-ce que c'est que cette humanité qui enferme tout ce qui la dérange, qui se débarrasse de tout ce qui lui fait peur ?
Nous sommes vraiment à l'âge de pierre des sentiments !  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

the woundThe wound
de John Trengove, avec Nakhane Touré, Bongile Mantsai, Niza Jay  


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de Francesco Amato, avec Toni Servillo, Verónica Echegui, Luca Marinelli  


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de Martin McDonagh, avec Frances McDormand, Sam Rockwell, Woody Harrelson  


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de Francis Lee, avec Josh O'Connor, Alec Secareanu