Hervé Loyez


« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. »

(Montherlant, Les garçons)


Dernières lectures:

EN COURS : "Lucien Leuwen", Stendhal, relecture

"THE CHILDREN ACT", Ian McEwan : lu le livre après avoir vu le film, Londres, elle (Fiona) est juge, lui (Adam) a dix-sept ans et va mourir de leucémie si on ne lui transfuse pas du sang, ce que ses parents et lui refusent pour des raisons religieuses, Fiona doit décider sur la demande de l'hôpital de transfuser malgré tout, et pour se faire va rencontrer le garçon sur son lit de malade, de la naît l'histoire entre eux deux, Fiona décide de donner raison à l'hôpital et Adam peut retrouver une vie normale, Adam se prend d'une sorte d'amour pour Fiona et essaie à tout prix de communiquer avec elle mais elle garde des distances à cause de sa situation sociale, bref... l'histoire est forte et émouvante chaque fois qu'il s'agit d'Adam mais il y a trop de digressions sur les cas de justice que Fiona a à traiter...

"SOMEDAY THIS PAIN WILL BE USEFUL TO YOU", Peter Cameron : relecture, je dois beaucoup à ce livre puisqu'il m'aura fait découvrir le livre de Salinger auquel on l'a comparé, et c'est vrai qu'il y a de ça, James Sveck pourrait être le Holden Caulfield d'aujourd'hui, même si le livre n'a pas le génie de "The catcher in the rye", et tant mieux d'une façon, j'ai toujours envie de le relire, pour James, pour New York, pour sa drôlerie aussi

"LES ENVOÛTÉS", Gombrowicz : j'ai toujours bien aimé Gombrowicz dont j'ai lu le journal et Ferdydurke, ici il s'agit d'une histoire sur les forces occultes qui nous entourent, comme Barbara j'ai toujours cru aux "forces", on passe les pages en ayant envie de continuer, c'est déjà ça même si ça ne remplace pas mes romans favoris que je relis régulièrement

"LES GARÇONS", Montherlant : relecture, ce livre est sans soute le seul où je retrouve ce que j'aurais aimé vivre dans l'adolescence et que je n'ai jamais vécu, ce monde des garçons dans l'univers catholique d'un collège, les amitiés au bord de l'amour, j'ai connu le collège catholique mais pas le reste, et finalement ce doit être aussi un livre sur la foi, puisque tout se tient et que tout est dans tout, à relire, bien sûr

"JEAN-CHRISTOPHE", Romain Rolland : ma 3ème relecture (la première à 18 ans), j'ai relu à peu près 1000 pages des 1500 au total, cette fois ma lecture m'a un peu déçu, pas le personnage de Christophe, qui je crois m'aura beaucoup influencé, mais justement après un tiers du livre (celui qui se passe en Allemagne, le meilleur à mon sens), le personnage se perd un peu dans trop de personnages secondaires, trop de descriptions horripilantes (je hais les descriptions) et trop de discussions verbeuses, néanmoins c'est quand même ma 3ème lecture, et ça reste un grand livre, hymne à la vie et à la liberté


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « Mama n'a plus le blues, mama se dirige vers la réserve de Coca, s'envoie une lampée - geste hérétique ! -, termine la bouteille au goulot, ça mousse, mama recrache un peu, claque sa langue et sort..., abasourdie, prendre l'air. La poule, qu'elle tient toujours pendue par les pattes, semble ressusciter. Elle s'agite, pousse un cri de coq. "Un travelo!" s'écrie mama horrifiée (elle est à cheval sur les principes), et d'achever illico l'animal. Mama dubitative : "Que faire de cette dépouille mortelle ?" Phrase singulière appliquée à une poule, traduisant chez Sané un désarroi : pour des ventres affamés ce volatile est une aubaine. Cependant ses mœurs supposées le rendent peut-être impur... Et mama au cœur simple, comme toujours lorsqu'elle s'estime confrontée à un dilemme paraissant insoluble, puise son vocabulaire dans les missels et les sermons.
Mais elle se ressaisit. L'espèce d'exaltation qu'elle vient de ressentir (et qui lui ressemble si peu) n'est-elle pas inquiétante ? Maladie, "court-circuit de la tête...", tout est possible. Se confier à l'infirmière ? Mama n'éprouve aucune sympathie pour un "oiseau de malheur" (c'est ainsi qu'elle surnomme Sœur Marie-Tarcisius, diaconesse entre divers âges mesurant presque deux mètres, au long visage de marabout). La seule apparition de sa silhouette cassée sous le linteau provoque la panique dans la bicoque et un début de débandade. Silvio se réfugie au sommet du tronc, son ascension fait s'envoler des corbeaux. S'ensuit un brouhaha mêlant les pleurs des plus petits, les exhortations au calme de Sané, les croassements et claquements d'ailes, les cris de Tarcisius alors que s'engage entre elle et les fuyards une course-poursuite et, au final, les commentaires désabusés de la Sœur d'une voix rauque, asthmatique : "Les rats ont quitté le navire", tandis qu'elle s'écroule dans un ersatz de fauteuil fait de multiples pièces récupérées sur les décharges et dénommé "trempoline musical" à cause du bruit de ses ressorts.
Six heures trente. Mama sur la pointe des pieds retourne vers son "chez-soi", pousse la porte doucement, introduit le haut du corps dans l'embrasure, glisse alentour un regard scrutateur. Pas un geste, aucun bruit de respiration, Sané ne perçoit rien. Une tombe. A-t-il suffi que Silvio, contrairement aux autres matins, s'échappe en silence pour provoquer le bouleversement d'une routine semblant immuable ? Mama se demande si elle doit se réjouir ou se préoccuper de ce sommeil collectif, à ce point surprenant qu'elle éprouve un malaise, comme si brusquement elle avait été transportée dans un univers de prime abord comparable au sien, dont elle découvrirait qu'il n'obéit plus aux mêmes lois. Son inquiétude devrait pousser mama à se précipiter à l'intérieur (difficile du dehors où la lumière est vive de distinguer sur ces figures plongées dans la pénombre une expression traduisant la vie). Il ne lui reste qu'à ouvrir les fenêtres et à crier "Debout là-dedans !". Elle n'en fait rien. Une telle hâte trahirait-elle son émotion d'imaginer qu'elle lit sur ces visages une volupté, l'oubli, une délivrance, quelle qu'en soit la cause ? C'est avec un sentiment d'amour mêlé d'angoisse qu'il lui semble contempler, retenant son souffle, cette atmosphère de légèreté, ce bonheur qu'elle leur prête, son propre répit tellement inattendu, comme incarnés et indiciblement unis : miracle, progéniture dont il convient de s'écarter.
Un unique nuage passe et canalise un instant la chaleur. Elle frémit. Et s'ils étaient tous morts ? Il en disparaissait ainsi de temps en temps. Mama découvrait à l'aube un corps raide, vite transporté jusqu'au cimetière sans larmes, tout comme elle ramassait les "chats" sur les chemins sans le moindre plaisir. Mama depuis longtemps avait cessé de rire ou de pleurer, et ne s'accordait chaque jour qu'une à deux minutes d'un désespoir ravalé "presto", tel ce goût acide et brûlant dans sa gorge qu'elle noyait d'eau et de salive. "Entrer comme il se doit, ne pas entrer ?" Paralysie de mama. Un rayon s'est introduit dans la chambre. Mama, qui se tenait dans l'angle à peine esquissé de l'ouverture, se rejette en arrière, ferme la porte, s'appuie sur le mur en torchis, admire l'établissement géométrique des branches du micocoulier planté voici vingt ans de ses mains, si magnifiquement prospère ! Mama s'est effondrée dans le fauteuil de Tarcisius, s'emploie à dénombrer les mouches agglutinées sur le cadavre de la poule, contemple au loin les minarets. Des perles d'eau salée coulent le long de ses joues, mama les ingurgite. Un soubresaut a parcouru son corps, le ciel brûle, un instant il semble à mama que les corbeaux roucoulent. "Bol... cheviks..." Elle agite une main devant elle. La face de Benjamin lui apparaît. Qu'est-il devenu ce frère, ce presque fils ? Comme elle lui en avait voulu de son départ, comme elle l'avait détesté ! Elle se revoit il y a trente ans. Maman Balla déjà si vieille... "Sané, Sané..." : écraser le sorgho. L'épuisement, la quasi-démission de Balla au sourire édenté, qui passait la plupart de ses heures dans un hamac au seuil de la case, recevant telle une impératrice mandingue ses copines et ses anciens amants (ils évoquaient leurs souvenirs en mastiquant des graines), ce repli hors des réalités quotidiennes, dans un semi-gâtisme où maman Balla semblait avoir atteint la joie, avaient conféré à Sané dès quatorze ans le statut de mère nourricière. A l'aube elle expédiait au champ papa Soundjata qui filait doux et, comme Balla, reine en son monde, jouissait d'une béatitude sans pareille. Et voici que mama éprouve soudain un sentiment de liberté ! La vision de Balla dans son hamac sans doute, celle du chanoine des Ursins lui en faisant le reproche : "Madame, votre paresse n'est pas chrétienne !" II la persécutait de sa Chrétienté, maman Balla l'observait sans comprendre, selon son humeur ou le temps qu'il faisait elle répliquait par une plainte mélodieuse, sorte de chant des commencements de la Terre, ou par un rire qu'il qualifiait de "simiesque". Les cris de Balla, dans un imaginaire furtif, ont ravigoté mama. Sept heures s'égrènent à une pendule voisine. Tel un hippopotame qui s'extrait d'une mare, Sané se hisse péniblement. © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin:

Mark Anguenot Franchequin « A-t-on plus d'importance pour les autres du fait d'être malade ? Je ne veux pas de cette importance-là. Je n'attends rien de cette maladie. Je veux la paix. Je n'ai pas de vide à remplir avec une maladie. Ma vie a toujours été suffisamment dense, riche et compliquée, même avant le sida, quand j'étais en bonne santé. En fait, VIH m'emmerde. Je ne veux rien de lui. Quand il est arrivé, les galères et les emmerdes ont commencé.
La séropositivité ne doit pas faire partie de notre identité. Je veux rester moi-même. Etre moi-même. VIH n'existe pas.
À une récente réunion, j'ai entendu des choses terrifiantes dites par des grands malades. Mais dans quelle détresse et quelle solitude faut-il être pour se créer une maladie mortelle, sans laquelle on ne serait rien devant les autres ?!
Je viens de recevoir et de lire la dernière nouvelle d'Hervé. Il écrit comme un peintre. Son œuvre est belle comme un tableau africain, plein de misère et de désespoir.
Je n'aime pas l'arrogance de ceux qui prétendent croire, ni celle d'ailleurs de ceux qui ne croient pas.  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

Sulla mia pelleSulla mia pelle
de Alessio Cremonini, avec Alessandro Borghi, Jasmine Trinca, Max Tortora   


Ben is backBen is back
de Peter Hedges, avec Julia Roberts, Lucas Hedges  


cold warCold war
de Pawel Pawlikowski, avec Joanna Kulig, Tomasz Kot  


El ÁngelEl Ángel
de Luis Ortega, avec Lorenzo Ferro, Chino Darin  


Green bookGreen book
de Peter Farrelly, avec Mahershala Ali, Viggo Mortensen, Linda Cardellini  


the muleThe mule
de Clint Eastwood, avec Clint Eastwood, Bradley Cooper, Dianne Wiest