Hervé Loyez


« elle avait perpétuellement le sentiment qu'il était très, très dangereux de vivre, ne fût-ce qu'un seul jour. »
(Virginia Woolf, Mrs Dalloway)


Dernières lectures:

EN COURS : "Les garçons", Montherlant (relecture)

"JEAN-CHRISTOPHE", Romain Rolland : ma 3ème relecture (la première à 18 ans), j'ai relu à peu près 1000 pages des 1500 au total, cette fois ma lecture m'a un peu déçu, pas le personnage de Christophe, qui je crois m'aura beaucoup influencé, mais justement après un tiers du livre (celui qui se passe en Allemagne, le meilleur à mon sens), le personnage se perd un peu dans trop de personnages secondaires, trop de descriptions horripilantes (je hais les descriptions) et trop de discussions verbeuses, néanmoins c'est quand même ma 3ème lecture, et ça reste un grand livre, hymne à la vie et à la liberté

"ECRIRE", Marguerite Duras : à la fin de sa vie Duras faisait du Duras et c'est pénible, quand on se croit génial c'est foutu, il est vrai que la mort était pas loin..., reste quand même quelques phrases comme: "Elle a peur d'être allemande, l'Allemagne".

"LE DERNIER NABAB", Francis Scott Fitzgerald : relecture, dernier roman, inachevé, de Fitzgerald, inachevé et pourtant parmi ses 5 romans un de mes préférés, tout comme le film de Kazan d'après le livre, le personnage de Monroe Stahr, magnifiquement interprété par DeNiro jeune dans le film, est sûrement un de ses héros les plus marquants, en tout cas je le préfère à Gatsby, Monroe Stahr tellement romanesque, autour duquel tout s'organise alors que sa propre vie est au seuil de la mort, et puis qui aura aussi bien écrit sur Hollywood et ses derniers nababs ?

"JOURNAL D'UN CURÉ DE CAMPAGNE", Bernanos: j'ai failli arrêter ma lecture parce que parfois ça m'ennuyait, mais j'ai continué parce que Hervé et moi avions adoré le film de Robert Bresson qu'effectivement je trouve supérieur au livre, mais bon, il n'y aurait pas de film sans le livre, qui est comme une retraite, comme les jours au chevet d'un mourant, difficile d'en dire davantage ici, ou seulement cette parole du curé à la comtesse: 'L'enfer, madame, c'est de ne plus aimer'.

"LIARS IN LOVE", Richard Yates : relecture, formidable, sûrement le meilleur livre de nouvelles que j'ai jamais lu, ça se passe à Greenwich Village ou à Londres, la dernière nouvelle à Hollywood, il y a toujours ce désenchantement de Yates qui n'est jamais désespéré, ce personnage incroyable de la mère qui revient toujours dans ses livres, les amours de la jeunesse qui fracassent souvent, les filles sont libres et les garçons fragiles, et la dure vie d'artiste, d'écrivain


Hervé et Mark :

Extrait de « LES ENFANTS DE LA FOLIE », de Hervé Loyez :

Hervé Loyez « Les gouvernements des nations, submergés par cette vague de délire et d'espoir, ne purent que souscrire à cette grande affaire. L'année qui s'écoula bruissait des hypothèses que formulaient les observateurs avertis sur le travail pourtant secret de nos deux organismes. "L'Observatoire des Causes Profondes de la guerre" déclara forfait un beau matin. C'était normal. Il n'y avait pas de causes à la guerre, celle-ci ne survenant qu'en l'absence de causes et seulement là. La "Sous-Commission des Perspectives Sereines", en revanche, publia un long texte de sept cent trente-deux pages, extrêmement dense et profond. Celui-ci décrivait la naissance prochaine d'un monde nouveau où chacun s'exprimerait dans une même langue qui serait le garant de l'édification d'une même culture où se fondraient les différences, sources des malentendus et incompréhensions dont découlait la guerre. L'Observatoire des Causes Profondes de la guerre protesta car il avait analysé cette éventualité d'une différence de cultures et de langues comme explication à la guerre et ne l'avait point retenue. On ne l'écouta pas. On s'émerveilla au contraire de cette découverte. L'enthousiasme populaire battit alors son comble, d'autant plus que les gouvernements américains et britanniques se rallièrent avec empressement à cette analyse qualifiée par eux de "très positive contribution à l'édification d'un monde pacifique".
Les gouvernements des autres nations conçurent quelques réticences devant cette analyse. Toutefois, celles-ci furent balayées par la pression fervente de leurs peuples et d'ailleurs, ils s'étaient depuis de longues années laissés entraîner sur la voie du renoncement en ces matières jugées secondaires. Sa Sainteté le pape Jean approuva l'ensemble des travaux de la Sous-Commission. Et, dans un élan généreux, habitué qu'il était à canoniser, proclama Urbi et Orbi que tous les membres de la commission étaient des saints. Ce qui eut pour effet immédiat la conversion au catholicisme de la reine d'Angleterre et de ses sujets. Seule parmi les nations, la France, qui venait d'élire à sa tête le maréchal de Xaintrand, fervent nationaliste et défenseur de la culture et de la langue française, émit l'idée que peut-être la commission se trompait.
Ce fut un beau tohu-bohu. De toutes parts on railla les prétentions extravagantes, l'orgueil incommensurable et disproportionné de cette pauvre et vieille nation qui n'en finissait pas de ne plus être grande et ne l'acceptait point. "Allons, disait-on, Louis IV, Napoléon, de Gaulle, Mitterrand sont morts depuis longtemps, et de même Voltaire, Rousseau, Stendhal, Balzac, Barrès, Céline et enfin Tournier, le dernier de vos grands écrivains. Votre musique, vos chansons sont mortes. Vous n'avez plus produit de philosophes depuis Sartre. Que vous reste-t-il à crier à la face du monde ?
- Il nous reste à continuer d'être nous-mêmes, déclara le vieux maréchal aux Nations Unies à Genève sous les huées et les ricanements grossiers."
Toutefois, la France insista tant et si bien que la Sous-Commission accepta d'inscrire la langue française comme "idiome éventuellement acceptable" par l'ensemble des Nations Unies après examen et vote. Dès lors, bien que contraint et forcé, le Maréchal souscrivit aux recommandations de la Sous-Commission. Les élections des délégués au Congrès de la Langue Universelle devaient avoir lieu six mois plus tard. Cinq langues avaient été retenues auxquelles s'adjoignit le français : l'anglais, l'espagnol, le russe, l'arabe et le chinois. Il apparut très vite que les trois dernières seraient rapidement distancées en raison de leur complexité, de leur caractère régional- quelques grandes que furent leurs aires de rayonnement respectives- et aussi, il faut l'avouer, de vagues considérations néo-colonialistes ou politiques qui survivaient encore. Au dernier moment, pour une raison mystérieuse car ils se plaçaient bien dans la compétition, les divers gouvernements hispanophones déclarèrent forfait. D'aucuns invoquèrent certaines pressions financières de la part d'une grande démocratie fédérale qui ne fut pas nommée.
L'anglais et le français restaient donc seuls en lice, le premier favori. Le jour du vote, à Genève, le Maréchal fit devant les mille deux cents délégués un discours si poignant, si pathétique que l'on crut, du côté français, la partie enlevée. Et ce, d'autant plus que ce discours dans la grande tradition de Bossuet, contrasta favorablement avec celui de la reine d'Angleterre, laquelle se contenta de crier en lançant sa couronne parmi l'assemblée : "England for ever and God save the Queen !", d'un effet des plus désastreux.
On laissa quelques instants aux délégués pour se répandre dans les couloirs. Les bruits les plus fous, les conjectures les plus délirantes se répandaient parmi la foule assemblée aux abords du palais. En dernière heure le pape proposa la médiation du latin. Devant le peu d'empressement des délégués, il les canonisa afin, dit-il, de leur conférer l'inspiration suprême au moment du choix.
Vint l'heure du vote.
En dépit de la magnifique campagne électorale du Maréchal, l'anglais recueillit 536 voix, contre 535 au français et 129 abstentions.
A l'exception des quelques rares organes de presse francophones subsistant de par le monde comme autant de vieilles reliques attendrissantes, l'ensemble des commentateurs relata cette victoire "franche et massive" comme "le triomphe de l'Esprit, le couronnement de la Raison et des forces du renouveau sur celles d'un passé lointain, tourné obstinément vers une conception orgueilleuse, méprisante et querelleuse des rapports humains d'où découle irréversiblement l'idée de guerre et sa réalisation immédiate".
Devant ce flot de haine qui se déversait de toutes parts sur son pays, le Maréchal fut tenté d'adopter une attitude intransigeante. L'opinion des Français le confortait en ce sens. Vainement il tenta une négociation, quelque chose qui ressemblerait à un traitement de faveur pour la France qui, après tout, avait obtenu 535 voix contre 536. On lui objecta qu'il ne comprenait rien aux règles de la majorité dans une démocratie. Dans la foulée, les délégués décidèrent l'abolition des états et des nations, proclamèrent une nouvelle Déclaration Universelle, et sommèrent la France de se soumettre, d'abandonner sa langue désuète et dangereuse et de rejoindre le grand corps des Nations Unies dans l'amour du prochain.
Cette provocation décida le Maréchal à engager son pays pourtant fort éprouvé par la guerre dans une épreuve de force. Il n'était pas question d'un conflit armé, simplement d'un "long repli sur soi, à défaut de quoi nous perdrions notre âme" annonça le vieil homme.
Les Français tinrent de longs mois. L'hiver fut rigoureux et ils n'eurent rien pour se chauffer.
Ils trouvèrent quelque charme à apprendre l'anglais, se disant qu'après tout cette langue pour beaucoup descendait de la leur, depuis Guillaume le Conquérant. Le Maréchal semblait navré de voir la ferveur diminuer. De leur côté, les Nations Unies, comprenant l'erreur psychologique monumentale qu'elles venaient de commettre, se montrèrent un tantinet conciliantes. On laissait à la France un gouvernement transitoire aux pouvoirs très réduits et une période de quelques années au cours de laquelle l'anglais, langue officielle, serait enseigné conjointement avec le français qui ne disparaîtrait que très progressivement. Cette demi-mesure ne contenta personne. Du côté français elle n'avait pas même le mérite de préserver l'avenir. Il fallait donc faire vite, inventer quelque chose, ne pas perdre de temps. © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde" (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26)

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin:

Mark Anguenot Franchequin « Je déteste quand les hommes cherchent à vouloir tout scientifiquement expliquer, justifier et comprendre. Il nous faut savoir garder une place aux choses mystérieuses qui nous dépassent et que nous ne saisirons jamais. Que seraient nos existences misérables de petits mortels sans cette part d'inconnu qui nous entoure et nous assaille. Je revendique des rêveries déraisonnables, extravagantes, inhumaines, chimériques, au moins nous permettent-elles d'échapper un temps à la cruelle réalité, à l'insoutenable et écœurante réalité. C'est dans ses rêves et son imaginaire, dans ses capacités à fuir la médiocrité quotidienne, à la rejeter que, sans doute, l'homme est souvent le plus beau et offre au monde une face de lui-même acceptable, c'est quand l'imaginaire prend le pas sur le réel que la vie devient un petit peu moins insupportable. C'est ce qui m'émeut chez la plupart des artistes, ils savent que leur mission est bien de nous alléger de nos souffrances, de nous convier au désordre de l'esprit par le beau et l'originalité de leur vision, de nous dérober aux affres de notre condition, de nous dérégler de notre trajectoire en nous soumettant à leur bénéfique et constructive dérivation : que serait un monde sans art ni fantaisie dans cette sinistrose qu'est la vie ? Leur invitation au voyage est un bienfait pour l'humanité qui de toute façon flotte lamentablement et ne parvient pas à contrôler ni ses vents ni ses coups, ils nous sauvent de la déprime et leur présence saine contribue à notre salubrité mentale...  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

Mr Gay SyriaMr Gay Syria
de Ayse Toprak  


Bad Times at the El RoyaleBad Times at the El Royale
de Drew Goddard, avec Jeff Bridges, Cynthia Erivo, Lewis Pullman  


LebenszeichenLebenszeichen
de Alexa Karolinski  


The wifeThe wife
de Björn Runge, avec Glenn Close, Jonathan Pryce