Hervé Loyez


« Peut-être quand nous mourrons, peut-être la mort seule nous donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manquée. »
(Alain-Fournier, Le grand Meaulnes)


Dernières lectures:

EN COURS : "Les envoûtés", Gombrowicz

"LES GARÇONS", Montherlant : relecture, ce livre est sans soute le seul où je retrouve ce que j'aurais aimé vivre dans l'adolescence et que je n'ai jamais vécu, ce monde des garçons dans l'univers catholique d'un collège, les amitiés au bord de l'amour, j'ai connu le collège catholique mais pas le reste, et finalement ce doit être aussi un livre sur la foi, puisque tout se tient et que tout est dans tout, à relire, bien sûr

"JEAN-CHRISTOPHE", Romain Rolland : ma 3ème relecture (la première à 18 ans), j'ai relu à peu près 1000 pages des 1500 au total, cette fois ma lecture m'a un peu déçu, pas le personnage de Christophe, qui je crois m'aura beaucoup influencé, mais justement après un tiers du livre (celui qui se passe en Allemagne, le meilleur à mon sens), le personnage se perd un peu dans trop de personnages secondaires, trop de descriptions horripilantes (je hais les descriptions) et trop de discussions verbeuses, néanmoins c'est quand même ma 3ème lecture, et ça reste un grand livre, hymne à la vie et à la liberté

"ECRIRE", Marguerite Duras : à la fin de sa vie Duras faisait du Duras et c'est pénible, quand on se croit génial c'est foutu, il est vrai que la mort était pas loin..., reste quand même quelques phrases comme: "Elle a peur d'être allemande, l'Allemagne".

"LE DERNIER NABAB", Francis Scott Fitzgerald : relecture, dernier roman, inachevé, de Fitzgerald, inachevé et pourtant parmi ses 5 romans un de mes préférés, tout comme le film de Kazan d'après le livre, le personnage de Monroe Stahr, magnifiquement interprété par DeNiro jeune dans le film, est sûrement un de ses héros les plus marquants, en tout cas je le préfère à Gatsby, Monroe Stahr tellement romanesque, autour duquel tout s'organise alors que sa propre vie est au seuil de la mort, et puis qui aura aussi bien écrit sur Hollywood et ses derniers nababs ?

"JOURNAL D'UN CURÉ DE CAMPAGNE", Bernanos: j'ai failli arrêter ma lecture parce que parfois ça m'ennuyait, mais j'ai continué parce que Hervé et moi avions adoré le film de Robert Bresson qu'effectivement je trouve supérieur au livre, mais bon, il n'y aurait pas de film sans le livre, qui est comme une retraite, comme les jours au chevet d'un mourant, difficile d'en dire davantage ici, ou seulement cette parole du curé à la comtesse: 'L'enfer, madame, c'est de ne plus aimer'.


Hervé et Mark :

Extrait de « LES PETITS ENFERS DE DAVID LORENTZ », de Hervé Loyez :

Hervé Loyez « Au petit jour un taxi nous ramène à l'hôtel, j'essaie de faire le bilan mental de la soirée. J'ai l'impression d'avoir vécu, comme dans un clip, une nuit saccadée, hachée par la succession, sur un rythme rapide, éblouissant et infernal, des lieux que nous avons fréquentés, des personnes rencontrées, et de nos folles attitudes. Les idées se brouillent dans ma tête. Ce garçon qui se penchait sous un robinet grand ouvert pour rafraîchir sa nuque, est-ce aux toilettes de la Sound Factory, temple de la House Music, dans un bar de Christopher Street, ou dans un appartement privé de la 33ème rue, où se donnait une soirée intitulée "Rites of winter", que j'ai glissé mes doigts sous sa chemise, palpé ses pectoraux, senti battre son cœur ? Combien de temps a duré le baiser que m'a donné Jorand après la première ligne de cocaïne ? C'était sur un trottoir où nous faisions la queue pour entrer dans une boîte, les voitures défilaient sous la pluie, un vieil infirme fouillait dans une poubelle, je lui ai jeté cinquante dollars. A cinq heures du matin sur les quais de l'Hudson un mec hideux m'a supplié de l'enculer. Je grelottais, je venais d'être éclaboussé par une voiture, "Vas-y, ça va te réchauffer" m'a dit Jorand. L'autre me tend une capote, de marque américaine. Semblant taillée pour Hercule elle ne serre pas assez mon sexe, et je constate, au bout de quelques va-et-vient, qu'elle est restée dans son cul. Il la retire avec ses doigts, il a l'air malin. Jorand plié en deux. Je mets un condom français, j'ai l'impression d'être à Pigalle chevauchant une vieille pute. Le petit monstre, qui s'est placé derrière moi, meurtrit mes seins et me fait mal. Je ne dis rien. Je ferme les yeux, j'aperçois ma grand-mère, morte depuis deux ans. Elle me regarde du haut de l'Empire State Building. "Polisson !" Je n'ai plus envie et me retire. L'Américain, qui aurait bien voulu jouir, continue de tendre son cul. Il m'insulte quand il comprend que c'est fini. Il a l'accent de Brooklyn. J'ôte la capote- maculée-, je lave mes mains dans une flaque. Jorand, l'air absent, fume une cigarette. Je pense au petit garçon que j'ai été. Nous retournons en boîte, je veux absolument me désinfecter les doigts au savon. En attendant le taxi pendant cinq bonnes minutes j'ai regardé Jorand d'un air peu amical, mais au moment de monter je n'ai pu m'empêcher de lui dire "Je suis ta chienne".
Jorand me gratifie d'un bisou furtif, et se tourne pour dormir. Rideau. Aurais-je perdu mon aura ? J'aimerais ne plus penser.
Mis le réveil à onze heures. Je compte profiter de ce dernier après-midi- nous partons demain- pour montrer la ville à Jorand. J'ai toutes les peines du monde à le faire se lever. En descendant vers l'Empire State Building, je lui fais faire un crochet par la 43ème rue : "Tiens, c'est là que j'ai habité. Au numéro 333". Il reste muet. Est-ce parce qu'il sent, dans mon attitude et ma voix, qu'il lui faudrait s'attendrir ? Rétrospectivement je lui donne raison d'un silence qui, sur le moment, m'horripila. Jorand trouve que New York est une ville sale ; je m'étonne qu'il n'en distingue pas la poésie noire, anti-esthétique, qu'il n'en soit pas au moins troublé, lui l'adepte des nuits sombres. Il s'anime, au large de Battery Park, sur le ferry qui nous emporte jusqu'à Staten Island, quand son regard découvre à la tombée du jour l'imbrication des lumières entre le ciel et l'eau, dont la même teinte obscure semble ne plus faire qu'un élément unique. Vers neuf heures nous repassons à l'hôtel pour nous changer ; pas même le temps de faire l'amour, déjà nous devrions être au "Terrace", un restaurant très chic, service français, où j'ai réservé hier deux places. Non loin, le "Washington Bridge" illuminé empourpre nos visages. Je commande en français, mais le maître d'hôtel s'affole ; j'avais cru qu'il parlait notre langue quand il a dit, avec toutefois un fort accent : "Par ici Messieurs". Ce n'était sans doute qu'une formule de politesse du plus haut raffinement et programmée pour l'accueil. Soudain, je me mets à parler de ma difficulté à vivre, de l'écriture, de Barbara et d'Adriana. Jorand écoute poliment. Je le sens mal à l'aise. Serait-ce que cet argent "facile" et ma présence trop continue le gênent ? Il me regarde et sourit. Je crains que ce sourire ne signifie : "Au fond, qu'avons-nous à nous dire ?" © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde" (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26)

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin:

Mark Anguenot Franchequin « Qu'est-ce que c'est "mourir dans la dignité", "proprement", quand tu n'as pas d'autre alternative, d'autre choix ? Soleil-Levant, qui est en train vraiment, je crois, de vivre ses derniers jours- je dis bien : de vivre ses derniers jours, et non pas de mourir- me disait, il y a quelques temps : "ne viens plus me voir, car j'ai des couches, et cela m'humilie". Je lui ai répondu : "Soleil-Levant, ne t'inquiète pas, si tu chies dans ton froc, ça ne m'empêchera pas de t'aimer, et de t'aider, jusqu'au bout".
J'ai peur qu'on cesse d'aimer les gens parce qu'ils chient dans leur froc, parce qu'ils rotent, parce qu'ils pètent, à cause des médicaments qu'on leur donne. Parce qu'on veut des malades propres, des morts propres, qui ne dérangent pas, et qui n'embêtent pas les bien-portants et les vivants.
J'ai peur que les malades aient envie de mourir parce qu'ils sentent qu'ils pèsent, qu'ils sont une charge, qu'ils se dégradent physiquement, et non pas parce qu'ils ont le choix...
J'ai été un homosexuel plutôt discret, même invisible parfois, pensant que c'est comme ça qu'on m'aimerait et qu'on m'accepterait, et j'ai eu tort, et je le regrette.
J'ai été un séropositif bavard, mais pas assez à mon goût, aussi je ne serai pas un malade discret et propre. Et j'emmerderai les bien-portants jusqu'au bout. Je ne me laisserai pas mourir silencieusement.
Je crois que lorsque Daniel Defert a écrit que le malade était un réformateur social, il a écrit la chose la plus intelligente et la plus puissante, peut-être, qu'il n'écrira jamais plus. C'est un malade qui te le dit. Certes, je tiens debout, je peux encore travailler, conduire ma moto… mais mon corps me parle, et je sens bien qu'il est malade, et que, petit à petit, je quitte le monde des bien-portants qui pensent que nous voulons mourir proprement et qui veulent nous y aider...
Je ne veux pas de ces soignants qui me font peur et qui, sous couvert soi-disant d'humanisme et de dignité, assassinent indirectement les malades, avec en prime la certitude d'avoir bien fait...
Qu'est-ce que c'est que cette humanité qui enferme tout ce qui la dérange, qui se débarrasse de tout ce qui lui fait peur ?
Nous sommes vraiment à l'âge de pierre des sentiments !  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

Sulla mia pelleSulla mia pelle
de Alessio Cremonini, avec Alessandro Borghi, Jasmine Trinca, Max Tortora   


Ben is backBen is back
de Peter Hedges, avec Julia Roberts, Lucas Hedges  


The guiltyThe guilty
de Gustav Möller, avec Jakob Cedergren  


El ÁngelEl Ángel
de Luis Ortega, avec Lorenzo Ferro, Chino Darin  


bohemian rhapsodyBohemian rhapsody
de Bryan Singer, avec Rami Malek, Ben Hardy, Lucy Boynton, Allen Leech