Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez


Dernières lectures :

"VOYAGE INITIATIQUE", Denton Welch : deuxième lecture, Denton Welch, anglais, est mort à 33 ans des suites d'un accident de vélo plusieurs années avant, il était peintre mais après l'accident il a écrit, ce roman autobiographique raconte son long voyage en Chine avec son père et son frère quand il avait 16 ans, juste après avoir fugué du collège qu'il détestait, le récit est à son image à la fois innocent et innocemment pervers, avec des descriptions à n'en plus finir, notamment de ces objets dont il était fou et qu'il recherchait chez les antiquaires et autres, les descriptions m'ennuient d'ordinaire mais là elles font partie du tout, elles parlent, je ne regrette pas de l'avoir relu comme j'avais relu de lui "Soleils brillants de la jeunesse", et c'est souvent drôle


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « "Sané..." Mama Sané pousse un grognement d'aise, elle se retourne, laisse glisser son bras, cherche à tâtons dans le noir, ses doigts effleurent un corps. "Benjamin...", soupire mama Sané. Elle le reconnaît au creux de son thorax, malformation congénitale où la sueur se décante - de quoi remplir un mini-verre au matin. Mama fait un effort, se penche au-dessus du gamin qui, allongé par terre au pied de la couche où elle repose, délire dans un sommeil traversé de visions. Mama Sané agrippe le rebord du lit pour ne pas basculer, caresse le crâne de Benjamin. L'eau perle à son front, coule sur les joues de l'enfant comme s'il pleurait, descend le long des jambes, inonde le trou de la poitrine. Sané disperse la transpiration avec sa paume, lèche sa main. Le petit est sucré, elle s'en régale au crépuscule. Dans le désert tout proche, les chiens sauvages braillent comme les mauvais chanteurs des rues de Tombouctou passé la prière du soir. Les cajoleries de mama ont apaisé Benjamin, il rêve. Sané ferme les yeux, elle revoit sa mère, ses frères, papa Soundjata et le village au bord du Faguibine. Veaux, vaches, rizières, famille ont disparu, c'était il y a longtemps. "Sané, Sané...", murmurait maman Balla aux moindres tâches à accomplir. "Sané, Sané" : écraser le manioc. "Sané, Sané" : traire la vache, puiser dans la mare une eau trouble et fruitée comme la sueur de Benjamin. Elle l'appelle Benjamin ce petit mal formé, Benjamin fils, en souvenir du frère cadet parti pour la ville voici quinze ans, et que l'on n'a jamais revu. "Sané !" Mama Sané a sursauté. Ce cri insistant, où l'on discerne une volonté de créer un scandale, mama Sané n'en ignore pas l'auteur. "C'est toi Silvio ? Vilain ! Pas déranger les autres." Combien sont-ils dans l'unique pièce de la maison ? A trois heures du matin, est-ce le moment de compter ? Un hurlement : "Sané !" Un de plus et la nuit est fichue. Un frisson a parcouru la chambre, Benjamin se retourne, Mamadou vient de tousser, les tout derniers dont elle oublie le nom - ils sont arrivés hier : deux jumeaux et leur sur blottis contre la porte - s'agitent dangereusement. "Bolchevik !" souffle-t-elle à l'adresse de Silvio l'agitateur, qu'elle attrape rudement par un bras et fourre sous le sac de patates reprisé qui sert de couverture. Le gamin n'attendait que ce geste, il se replie en position ftale, suce son pouce, cale ses épaules, son dos, ses petites fesses dans les bourrelets du ventre de mama Sané. Elle soupire : à chaque fois la même comédie ! Au matin, mama menacera Silvio d'un abandon parmi les crocodiles sur les rives du Niger, le long de la piste embrasée de soleil de Ke-Macina, dans la vallée du Tilemsi. Réprimandes inutiles faisant partie du rite : six heures quinze précises, Sané met en garde Silvio, premières paroles avant même le Pater. Six heures dix-huit : ayant écouté la litanie, subi les bourrades de mama pour le pousser hors de la natte, Silvio éclate d'un rire qui fait office de sonnerie. Six heures dix-neuf : il sort faire ses besoins, part à la chasse, on ne le reverra qu'à midi. "Bon débarras", imagine mama en étreignant Silvio. Au fond son préféré avec Benjamin. Dans sa tête, mama qui ne parvient pas à se rendormir énumère ses ouailles. Depuis trois ans qu'elle les ramasse au hasard des rues, le chiffre moyen de ses pensionnaires augmente malgré une mortalité élevée (mais moins qu'à l'hôpital). "Clinique mama Sané, séjours de longue durée, coût : zéro franc CFA. Avec l'aide alimentaire (insuffisante) de la paroisse de Tombouctou." Mama a bien pensé inscrire cette phrase sur un panneau à l'entrée du chemin, voire distribuer des tracts en ville sur les marchés... Le but ? Recueillir le plus possible d'orphelins, faire savoir à tous les condamnés du Mali "qu'après ta mort mama Sané soignera ta descendance". Combien de miséreux a-t-elle adoptés ? Trente, quarante, mama les voudrait tous mais elle n'a que deux bras, cinquante mètres carrés, un bol de bouillie à leur offrir. Monseigneur des Ursins, un Blanc, lui a défendu de "faire de la retape" - péché d'orgueil selon ce saint homme. "Laissez venir à vous les petits polissons, surtout n'allez pas les quérir ! Ils afflueraient de la Zambie, du Botswana, du lit des rivières asséchées, et des montagnes de l'Hadramaout. Malheureuse ! ils emporteront tout, déferleront sur les provinces, ils nous dévoreront et vous avec." Quel discours ! Monseigneur des Ursins a quatre-vingt-six ans et la chaleur le trouble un peu. Mama Sané respecte ses cheveux blancs et son état d'ecclésiastique. Elle obtempère à demi : plus de distribution chez les boutiquiers de ses étiquettes religieusement récupérées sur les sacs de patates et où mama, au dos, calligraphiait des mots vantant "L'établissement" et ses propres mérites. Elle se réserve toutefois, quoi qu'en pense Monseigneur, une inspection journalière des trottoirs de la ville, de ses bas-fonds, de ses banlieues, pour débusquer les sans-logis. © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain, auteur de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie" (extrait paru dans le nº8 de la revue "Les hommes sans épaules"), "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"


Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « J'ai appris ma séropositivité en juillet 1986... à 27 ans, on se cherche encore. On sait à peine comment se comporter face aux réalités fondamentales de l'existence, et déjà il faut tout réexaminer, tout reconstituer, tout reconsidérer...
L'angoisse nous prend. Le suspens s'installe et des tas de questions surgissent brutalement. Que va m'apporter de plus la conscience de l'éphémère ? Quel contenu mettre dans cette durée imprécise ? A quoi mesure-t-on une vie ? Où est le chemin ? Chaque jour pourra-t-il être une fête désormais ? Jusqu'où les gens qui m'aiment aujourd'hui vont-ils m'accompagner ? Est-ce qu'ils ne m'abandonneront pas si je devenais malade ? etc...
Il ne m'était plus possible de renvoyer à plus tard l'acceptation, la compréhension, la réalité de ma fin que j'avais laissée enfouie dans le tréfonds de mon âme tout au cours de ma vie comme nous le faisons tous...
Etre séropositif c'est exister sans garantie. Aussi n'est-il plus possible d'être lâche...
Il y a cette tension, comme si j'avais en permanence en moi la présence d'une bombe à retardement dont l'explosion incontrôlable peut survenir du jour au lendemain...
L'annonce de ma séropositivité a été pour moi un choc psychologique et émotionnel, une agression, une tragédie, et bien sûr je n'avais pas de recette pour faire face à cette terrible métamorphose. Comme chaque séropositif, il a fallu que je me débrouille seul avec mon nouvel état, que j'aille puiser en moi suffisamment de force et d'imagination pour m'assurer une relative paix intérieure...
Il faut vaincre le sort avec ses propres armes. La seule arme dont je sache me servir ce sont les mots. J'ai senti la nécessité des mots. Ils sont devenus le luxe de ma force apparente et provisoire...
Le sida crie : tu vas peut-être mourir ! Ce que je dis n'est pas ce que vous croyez entendre. Ce dont je parle n'est pas ce dont je parle... J'ai besoin de vous, aidez-moi. Est-il possible d'être à ce point semblable et cependant si différent ?
Je parle de mon histoire personnelle pour saisir ce qui m'est arrivé, et du même coup faire échec à la clandestinité qui entoure cette nouvelle maladie...
Je ne souhaite ni être intégré, ni assimilé, je veux être moi-même, rester moi-même pour ne pas me noyer dans un infini désert de solitude. Je veux mourir en vie... J'en parle car parler sauve...
Dire c'est tisser les fils qui rattachent aux autres. Nos souffrances ne sont pas secrètes. Elles appartiennent à l'histoire de l'humanité... © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




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créé par Ryan Murphy et Ian Brennan, avec Evan Peters, Richard Jenkins, Niecy Nash


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créé par Lucia Aniello, Paul W. Downs, Jen Statsky, avec Jean Smart, Hannah Einbinder  


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dirigé par Susanne Bier, avec Gillian Anderson, Viola Davis, Michelle Pfeiffer, O-T Fagbenle


elvis Elvis
de Baz Luhrmann, avec Austin Butler, Tom Hanks