Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez


Dernières lectures :

"NINE STORIES", J.D. Salinger : relecture, Salinger ce n'est pas seulement le Catcher ou Franny et Zooey, il a continué à écrire sans publier, il pouvait se le permettre mais quand même : rarissime, pour autant on a ces neuf nouvelles, cette façon d'écrire qui lui est propre, comme si la scène était vécue sur le moment, ses personnages sont tous jeunes, il y a une forme de mysticisme, de façon de voir le monde, il y a le décalage, toutes les nouvelles sont salingeriennes mais j'ai bien mes préférées, notamment le soldat et la petite fille dans le salon de thé, je jeune garçon prodige de dix ans ou encore cette école par correspondance de beaux-arts à Montréal où le héros essaie de correspondre avec la religieuse qui lui envoie ses dessins, et aussi celle avec Franklin qui me fait penser à Holden


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « Ce 23 février 1992, sept heures cinquante-trois, la colline se tient encore debout, là-haut dans la maison silencieuse les petits assistés de mama dorment ou bien ils sont tous morts, Sané abandonne sa méditation à l'ombre des acacias, elle se redresse, remue son postérieur couvert de terre, ôte gracieusement de sa chevelure les racines d'arbousier et, sans apercevoir dans le taillis Moussa, qui se demande s'il n'a pas affaire à quelque personnage de légende sorti d'un crâne de griot, elle s'empresse ! Mama traverse le bidonville, on la salue respectueusement, qui ose ne pas aimer Sané ? "Où ti courres ?" s'enquiert Republica, jeune fille d'une vingtaine d'années. Mama fait signe qu'elle est aphone, peut-être muette, allez savoir - incommunication. Les plus jeunes célèbrent mama, tournent comme des mouches autour d'elle, ils escomptent de menus cadeaux (une graine de tournesol, le bouchon d'une bouteille de Coca ou autres plumes de marabout), dans cette foule Sané se fraie difficilement un chemin, elle écarte les bras, ressemblant à un épouvantail dans un marigot. "Pas une minute à perdre", songe-t-elle.
Madame Sané, qu'est-ce qui motive votre hâte ?
Elle imite le grondement d'un chacal, la perfection est saisissante et l'on s'écarte de mama. Dans le regard des gamins du quartier, mama Sané découvre la stupeur : ils se demandent pourquoi mama n'est plus si drôle, si complice, pour quelle raison elle se fâche. "Ma' Sané tu ne joues plus le jeu", semblent-ils penser. Mama hésite. En prendre un dans ses bras, ou leur crier : "Il n'y a plus de Sané" ? Elle passe un doigt sur ses lèvres, palpe sa gorge voluptueusement, elle tourne sur elle-même de plus en plus vite, ils font la ronde en sens inverse. Un vieillard accroupi sur une bûche, en équilibre instable - il travaillait autrefois dans un cirque -, frappe dans ses mains. Republica pose sur le front de Sané une couronne de fleurs du baobab. Mama fait une pirouette savante, titube - les favelas ont accouru, on s'assemble, on tend des linges, une voix jette a la ronde : "Sané s'est trouvée mal, elle y passera surement !" On lui tapote les joues, on la requinque, elle a perdu l'usage de la parole, elle s'établit sur ses jarrets, juste un éblouissement, la voilà qui s'en va, et ils la suivent ! Vingt, trente, peut-être même cinquante filles et garçons sagement répartis en deux colonnes, va comme je te pousse et queue leu leu derrière mama. Ce petit monde chantonne, expédient de chorale sur la décharge bordant le bidonville. Pieds nus, accrochés au boubou de mama, ils forment une traîne improvisée. Le cortège s'est engagé sur le bas-côté de l'autoroute où on peut lire sur des panneaux ornementés : "Bouygues. Grands Travaux de l'Etat. Pour votre confort, votre sécurité, nous aménageons une bande d'arrêt d'urgence." Le rythme des voitures aidant, la file s'emmêle et se disloque, se dévergonde, et clac ! sur les fesses de mama, et clac ! sur les cuisses du voisin. Plus un cantique, le rap ! On klaxonne alentour. "Est-ce un spectacle pour nos héritiers ?" crie à mama un automobiliste en chapeau. En ville, des généraux de bronze de l'époque coloniale montés sur des chevaux couillus semblent donner ce conseil à Sané : "Retourne d'où tu viens." Dans le quartier des ambassades et autres administrations, sur une place où s'élève, telle une bonbonnière rococo en pierre blanchie, l'Hôpital militaire Soumaoro-Kanté, une grand-mère à la taille imposante vêtue d'un solide pagne du pays de Do en cotonnade nouée sous l'aisselle psalmodie à l'ombre d'un caïlcédrat : "I don don don kokodji." Elle vend des papayes frites. "Wassa wassa ayé", dit mama (qui a retrouvé sa langue). "Wassa wassa ayé", répond l'aïeule. Sané balaie des yeux les quelques marches donnant accès à l'Hôpital, achète des papayes frites qu'elle distribue à la cantonade. "Adieu, rentrez chez vous." Leurs chemins se séparent, les enfants s'éloignent sagement, ils se tiennent par la main. L'un d'eux se retourne, agrippe le poignet de mama, il lui désigne les poches de sa culotte pleines de gravier. "Petit Poucet je suis. On va là-bas. Tu nous rejoins ?" Il montre du doigt la direction du nord, Tessalit, l'adrar des Iforas. Mama caresse sa petite tête crépue. Qu'est-ce qu'ils ont tous à vouloir s'échapper et que signifie leur amour pour mama ? Enfermée dans sa boîte et ses contradictions, seule à connaître la réponse, elle songe à Mamadou, et Silvio, et Benjamin, aux deux jumeaux et leur sur blottis contre la porte. Combien sont-ils dans la masure au faîte du Niougou ? "Il s'est passé des choses ce matin !" énonce-t-elle en toute simplicité. Sainte mama crocodile ! L'apparition en majesté du silence dans l'univers normalisé des bruits de la colline et la monotonie enfreinte suffiront-elles à faire de toi un monstre ? Je vous entends rabâcher : "Combien sont-ils dans le Septentrion, mais également combien sont-ils sur le Niougou ?" Mama ignore l'exactitude. Elle les aurait voulus par centaines sous sa coupe, c'est là son seul échec, c'est là sa seule souffrance. Plantée comme une statue de Vierge en travers de la route, doigts sur le cur, la face éblouie vers le ciel et, comme Balla, devenue reine, Sané adresse au Très-Haut ce message en forme de procès-verbal : "Mama aimantée du panache, outarde nourricière de l'Afrique, le désespoir se dilue en toi !"

Mama Sané soupire, la troupe de ses fidèles a disparu par enchantement, le square est vide. II n'y a plus que la vieille sous son caïlcédrat et sur le trottoir une succession de cailloux ternes paraissant à mama d'un bleu de lazuli. Il fait quarante degrés, Sané s'installe dans le soleil, les chants des muezzins comme des souffles d'air frais ont rendez-vous avec mama. Elle erre quelques jours dans la ville. Elle la traverse en direction du sud, elle se transporte au nord, les montagnes du Tchad et celles de l'Hadramaout sont invisibles à l'horizon. Elles sont inaccessibles. Mama suit la trace azurée sur le sol d'un pas vif. Place Kouroukan, à l'orée d'espaces arides, lieu bordé d'entrepôts où le vent crie, mama s'est assise sur le rebord d'une fontaine asséchée, elle a remonté sa robe au-dessus des genoux. Elle s'attarde. Un tourbillon de plumes et de brindilles de paille lui picote les chevilles. Elle vient d'apercevoir à ses pieds un tas de gravillons, le contenu d'une poche d'enfant. Le fil que suivait Sané s'est interrompu, la progéniture que mama couvait s'est dissipée comme une bande de moineaux. Elle éparpille de son talon les turquoises, elle se dévêt entièrement, les plumes et les brindilles se collent à sa peau moite. Mama se dresse, bat des ailes, mama s'ébroue, elle sautille vers le désert tout proche. Au sommet d'une dune mama creuse un nid, s'accroupit dans le sable fiévreux. Elle lisse son duvet blanc de sa langue assoiffée, de la dureté d'un bec, déploie ses bras comme un manteau protecteur. Elle se réjouit : "ils ne tarderont plus." Elle s'endort apaisée. Au loin une caravane de marchands chemine vers Tombouctou.
NO HAY CAMINOS HAY QUE CAMINAR © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain, auteur de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie" (extrait paru dans le nº8 de la revue "Les hommes sans épaules"), "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"


Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « Comme si c'était méprisable d'avoir quelques unes de ces bonnes petites valeurs chrétiennes qui rendent quand même, quoi qu'on en dise, la vie un peu tolérable. Oui je suis chrétien, pas catholique. Oui, je crois au Christ, à Jésus, à l'homme, pas à Dieu. Et j'en suis fier, même si c'est devenu désuet... Si être chrétien, c'est avoir plus de conscience que les autres, alors je veux bien être chrétien.
Pratiquer ne peut pas consister à affirmer qu'on a rencontré Dieu. J'ai rarement pratiqué, et pourtant, parfois, j'ai l'impression qu'une lumière divine m'a visité et que je n'y ai pas répondu.
Les morts sont-ils morts ou veillent-ils sur nous ? Traînent-ils encore sur terre pour nous aider à vaincre ? Pourquoi n'arrivons-nous pas à penser que notre vie est de toute façon provisoire. Je crois qu'on peut dominer la mort grâce à notre mémoire. Si Hervé venait à mourir, il continuerait à vivre en moi...
Mon reflet dans la glace ne m'a jamais satisfait. Je le trouve acceptable mais pas beau... Surtout en ce moment !... et je n'ai jamais compris que des gens me trouvent beau, et me le disent, par-dessus le marché !... Pour moi, je serai toujours le petit balafré, méprisé par son entourage, de l'école des Vieilles Perrières de Besançon. C'est l'image la plus forte qui ne m'a jamais vraiment quitté depuis ces années d'enfance, qui me tient compagnie, mais personne ne le sait, ni ne me croirait...
C'est dur de vivre avec une image de soi jamais achevée, mais finalement, je préfère ça, plutôt que d'être gonflé de suffisance et de certitude, comme certains qui n'ont pas d'états d'âme sur leur valeur, et qui le clament en écrasant les autres. Je ne les envie pas, mais c'est rassurant. Ils peuvent devenir des modèles et des buts à atteindre pour ceux qui sont si mal dans leur peau, et il y en a ! Nous aide-t-on à être autrement ? Vu les critères esthétiques qui sont devenus les nôtres de nos jours. Beauté, richesse, jeunesse, mode... et exclusion, rejet du reste : malades, handicapés, mal foutus, inadaptés, bancals, tordus, que l'on enferme, que l'on cache. © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

compartiment 6Compartiment 6
de Juho Kuosmanen, avec Seidi Haarla, Youri Borissov


victorLove, Victor
créé par Isaac Aptaker & Elizabeth Berger, avec Michael Cimino, George Sear, Anthony Turpel, Anthony Keyvan, Mason Gooding, Rachel Hilson, Bebe Wood, Isabella Ferreira, Ana Ortiz, James Martinez  


first ladyThe First Lady
dirigé par Susanne Bier, avec Gillian Anderson, Viola Davis, Michelle Pfeiffer, O-T Fagbenle


elvis Elvis
de Baz Luhrmann, avec Austin Butler, Tom Hanks