Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez


Dernières lectures :

"A SPECIAL PROVIDENCE", Richard Yates : curieusement la première fois que je l'ai lu, c'est au chevet de ma mère, et là il est beaucoup question d'une mère et son fils, Bobby est envoyé en Europe pour la dernière année de la guerre (1945), la guerre y est décrite dans tout ce qu'elle a d'ordinaire et d'héroïque à la fois, si jeune, envoyé à la mort ou à la survie, parallèlement le portrait hallucinant de cette mère (que l'on retrouve toujours dans les romans de Yates), mère sculpteur, mère artiste sans vraiment arriver à la reconnaissance, celle qui ne baisse jamais les bras, cette mère est tout, et il y a ce fameux chapitre où tous les deux s'enfuient de la maison de la soeur de la mère au Texas, parce que la cohabitation est devenue insupportable, ils partent, sans un sou, traînant les bagages sur une autoroute en travaux, au milieu de la poussière comme un brouillard, et ils y arriveront, ce sera leur lien, chapitre grandiose


Hervé et Mark :

Extrait de « LES PETITS ENFERS DE DAVID LORENTZ », de Hervé Loyez :

Hervé Loyez « Au petit jour un taxi nous ramène à l'hôtel, j'essaie de faire le bilan mental de la soirée. J'ai l'impression d'avoir vécu, comme dans un clip, une nuit saccadée, hachée par la succession, sur un rythme rapide, éblouissant et infernal, des lieux que nous avons fréquentés, des personnes rencontrées, et de nos folles attitudes. Les idées se brouillent dans ma tête. Ce garçon qui se penchait sous un robinet grand ouvert pour rafraîchir sa nuque, est-ce aux toilettes de la Sound Factory, temple de la House Music, dans un bar de Christopher Street, ou dans un appartement privé de la 33ème rue, où se donnait une soirée intitulée "Rites of winter", que j'ai glissé mes doigts sous sa chemise, palpé ses pectoraux, senti battre son cur ? Combien de temps a duré le baiser que m'a donné Jorand après la première ligne de cocaïne ? C'était sur un trottoir où nous faisions la queue pour entrer dans une boîte, les voitures défilaient sous la pluie, un vieil infirme fouillait dans une poubelle, je lui ai jeté cinquante dollars. A cinq heures du matin sur les quais de l'Hudson un mec hideux m'a supplié de l'enculer. Je grelottais, je venais d'être éclaboussé par une voiture, "Vas-y, ça va te réchauffer" m'a dit Jorand. L'autre me tend une capote, de marque américaine. Semblant taillée pour Hercule elle ne serre pas assez mon sexe, et je constate, au bout de quelques va-et-vient, qu'elle est restée dans son cul. Il la retire avec ses doigts, il a l'air malin. Jorand plié en deux. Je mets un condom français, j'ai l'impression d'être à Pigalle chevauchant une vieille pute. Le petit monstre, qui s'est placé derrière moi, meurtrit mes seins et me fait mal. Je ne dis rien. Je ferme les yeux, j'aperçois ma grand-mère, morte depuis deux ans. Elle me regarde du haut de l'Empire State Building. "Polisson !" Je n'ai plus envie et me retire. L'Américain, qui aurait bien voulu jouir, continue de tendre son cul. Il m'insulte quand il comprend que c'est fini. Il a l'accent de Brooklyn. J'ôte la capote- maculée-, je lave mes mains dans une flaque. Jorand, l'air absent, fume une cigarette. Je pense au petit garçon que j'ai été. Nous retournons en boîte, je veux absolument me désinfecter les doigts au savon. En attendant le taxi pendant cinq bonnes minutes j'ai regardé Jorand d'un air peu amical, mais au moment de monter je n'ai pu m'empêcher de lui dire "Je suis ta chienne".

Jorand me gratifie d'un bisou furtif, et se tourne pour dormir. Rideau. Aurais-je perdu mon aura ? J'aimerais ne plus penser.

Mis le réveil à onze heures. Je compte profiter de ce dernier après-midi- nous partons demain- pour montrer la ville à Jorand. J'ai toutes les peines du monde à le faire se lever. En descendant vers l'Empire State Building, je lui fais faire un crochet par la 43ème rue : "Tiens, c'est là que j'ai habité. Au numéro 333". Il reste muet. Est-ce parce qu'il sent, dans mon attitude et ma voix, qu'il lui faudrait s'attendrir ? Rétrospectivement je lui donne raison d'un silence qui, sur le moment, m'horripila. Jorand trouve que New York est une ville sale ; je m'étonne qu'il n'en distingue pas la poésie noire, anti-esthétique, qu'il n'en soit pas au moins troublé, lui l'adepte des nuits sombres. Il s'anime, au large de Battery Park, sur le ferry qui nous emporte jusqu'à Staten Island, quand son regard découvre à la tombée du jour l'imbrication des lumières entre le ciel et l'eau, dont la même teinte obscure semble ne plus faire qu'un élément unique. Vers neuf heures nous repassons à l'hôtel pour nous changer ; pas même le temps de faire l'amour, déjà nous devrions être au "Terrace", un restaurant très chic, service français, où j'ai réservé hier deux places. Non loin, le "Washington Bridge" illuminé empourpre nos visages. Je commande en français, mais le maître d'hôtel s'affole ; j'avais cru qu'il parlait notre langue quand il a dit, avec toutefois un fort accent : "Par ici Messieurs". Ce n'était sans doute qu'une formule de politesse du plus haut raffinement et programmée pour l'accueil. Soudain, je me mets à parler de ma difficulté à vivre, de l'écriture, de Barbara et d'Adriana. Jorand écoute poliment. Je le sens mal à l'aise. Serait-ce que cet argent "facile" et ma présence trop continue le gênent ? Il me regarde et sourit. Je crains que ce sourire ne signifie : "Au fond, qu'avons-nous à nous dire ?" © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain, auteur de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie" (extrait paru dans le nº8 de la revue "Les hommes sans épaules"), "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde" (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26)


Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « Je l'aime ce monde, malgré toutes ses horreurs, il m'apparaît moins odieux que le rien, que la mort et le néant ou la poussière. Il faut aimer la vie, si forte, si belle, si mystérieuse, si miraculeuse.
Avec entêtement, je n'arrête pas de dire que je ne crains pas la mort, que je dois y aller les yeux ouverts, qu'il faut consentir aux choses, mais tout ça c'est du remplissage.
Je souffre... Je me répands sans aucune dignité, mais c'est vrai que je ne veux pas porter ma souffrance avec dignité. M'écraser, me taire, mourir proprement et silencieusement.
C'est magnifique d'être en train d'être. Nous sommes au cur d'un miracle permanent. Je me fous d'être un malade digne et silencieux. Je ne serai pas un malade invisible comme j'ai trop souvent accepté d'être un gay invisible pour plaire et être accepté. Maintenant je m'en fous. Il faut s'en foutre et je vais m'en foutre. Je suis une grande gueule et je l'ouvrirai. Si ça dérange, je ne force personne à m'aimer.
Je ne me cacherai pas pour mourir. Maintenant, ce ne sont plus les animaux, mais les hommes qui se cachent pour mourir. Affronter la peur de la mort ne suffit plus. Il faudrait en plus ne pas en parler et se cacher ? Les hommes seraient-ils si peu capables de solidarité ? Les vivants ne veulent plus tenir la main des mourants ? Je veux de l'aide. Je demande du renfort. On ne peut pas y arriver seul.
Un jour, les hommes s'aimeront. Ils ne craindront ainsi plus de devenir homosexuel. La peur d'être gay est un obstacle majeur à l'amitié entre les hommes. Ils préfèrent se faire la guerre plutôt que de s'enculer, car ce plaisir est une part inacceptable d'eux-mêmes et ils en ont peur. Les femmes, je les aime, car elles n'ont pas peur des homosexuels. Ce sont toujours les mères qui acceptent mieux que les pères dans les familles où vivent des enfants homosexuel(le)s. © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

John F. DonovanThe death & life of John F. Donovan
de Xavier Dolan, avec Jacob Tremblay, Kit Harington, Nathalie Portman, Ben Schnetzer


armageddon timeArmageddon time
de James Gray, avec Banks Repeta, Anne Hathaway, Jaylin Webb, Jeremey Strong, Anthony Hopkins, Jessica Chastain  


swimmersThe swimmers
de Sally El Hosaini, avec Nathalie Issa, Manal Issa, Matthias Schweighöfer, Ahmed Malek


1976 1976
de Manuela Martelli, avec Aline Küppenheim, Nicolás Sepúlveda, Hugo Medina