Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez


« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. »

(Montherlant, Les garçons)


Dernières lectures :

"THE CATCHER IN THE RYE", J. D. Salinger : énième relecture alors que dire, tout a été dit sur ce livre, mais chacun a son lien propre avec Holden Caulfield, on ne va pas dire de ce livre c'est un chef d'œuvre, ce serait le réduire que de dire ça et le mettre dans une généralité, on ne peut pas non plus séparer le langage (style) du livre du personnage de Holden ou de son histoire, le plus fascinant c'est ce que je me suis dit pendant ma lecture, je lis des mots, je lis un roman et pourtant Holden Caulfield est LÀ, vraiment là, vivant, c'est vrai certes de tous les romans mais pas à ce point-là, on ne peut pas non plus le résumer à un livre sur l'adolescence ou le coming of age, bref, d'une certaine façon, indépassable


Hervé et Mark :

Extrait de « LE VOYAGE À ALBA », de Hervé Loyez :

Hervé Loyez « (fragmentaire de Julien) Elle ne comprenait pas. Il était seul à comprendre le drame qui l'habitait. Son esprit se heurtait au dilemme qu'on voulait, de toutes parts lui imposer. Quand elle apprit ce que sa mère exigeait de lui, au nom de la raison, au nom du souvenir, au nom même de l'amour, elle crut qu'il plaisantait. Etait-il concevable, à leur époque, qu'une mère s'opposât à l'amour de son fils ? C'était une mère abusive, voilà.
Et si chantage il y avait, à aucun prix il n'y fallait céder. C'était cela, n'est-ce pas, qu'il avait décidé ? Il eut toutes les peines du monde à expliquer que cette mère était malade, qu'elle ne raisonnait pas comme eux, que l'on ne pouvait imaginer une réponse normale à un problème né de quelqu'un qui ne l'était plus. Mais elle aussi était malade, l'avait-il oublié ? Il ne pouvait invoquer cet argument de sa mère malade pour fausser leur amour. Ou alors elle s'était trompée sur son compte, une fois de plus.
Il l'aimait, il était fou d'amour pour elle. Il le disait. C'était cela seul qui importait. Le reste n'était qu'accommodements. Il dirait à sa mère qu'il ne la verrait plus, mais pour autant n'en continuerait pas moins.
Elle lui disait qu'il ne la ménageait pas, elle, que ça n'était pas à elle qu'il faisait la faveur de dissimuler la vérité. Et puis cacher la vérité comportait des revers. A nouveau les vacances approchaient. Il lui faudrait retourner là-bas, il avait depuis toujours passé avec sa mère une partie des vacances. C'était le prix payé au mensonge. Non, il n'avait qu'à choisir. Elle ne supporterait pas ce qu'il lui proposait.
Il était opiniâtre. Il décida de ne plus lui en parler, mais d'agir à sa guise. Il était intimement persuadé de sa capacité à concilier l'inconciliable. Il refusait de s'enfermer dans les barrières que l'on voulait édifier autour de lui.
Il découvrait son désir de liberté qui se manifestait en lui à la faveur de l'enfermement qu'on voulait lui faire connaître. Toute une semaine, ils ne se quittèrent pas. Il fut heureux de constater que son amour à elle n'avait pas faibli. Ils vivaient un amour pur. Tout ce dont il avait rêvé, il le vivait en ce moment précis. Ça valait la peine de se battre, de sacrifier les obstacles qui tentaient de s'y opposer. Peut-être avait-elle raison. De même il savait que leur amour était unique, que jamais plus il n'en connaîtrait de semblable, qu'il ne fallait donc à aucun prix risquer de le perdre. C'était ce qu'il se disait, dont il était persuadé, mais c'était une persuasion extérieure à lui-même, abstraite.

Il était seul ce matin-là. Il faisait beau. Elle ne serait de retour qu'à midi. Il se sentait bien. Il avait chassé de lui les pensées dont il ne voulait pas. Il avait presque fait son choix. Elle le devinait, ce choix. Elle le devinait à ses gestes, à sa façon de lui parler, au soulagement qui était le sien, à la clarté de son regard. Elle l'entourait des mille et une attentions du jour et de la nuit. Ils étaient beaux de leur certitude commune, de leur amour, de leur égoïsme absolu.

Et il y eut le facteur qui portait une lettre.
Il ne savait pas pourquoi, mais le fait qu'il eût amené cette lettre, qu'il la lui ait donnée en main propre au lieu de la déposer dans la boîte comme à l'habitude conférait une solennité étrange au petit carré blanc qu'il tenait contre lui, serré. La lettre ne lui était pas adressée. Elle comportait la mention "personnelle", et c'était à elle qu'on l'avait envoyée. Quelque chose le poussait à décacheter l'enveloppe. Ce qu'il fit, avec précaution, comme un voleur. Elle était signée du médecin qui la soignait. Il lui écrivait qu'elle était sans doute guérie, qu'elle faisait partie des rarissimes exemples de rémission que comportait cette maladie. Il y avait bien quelques examens à pratiquer encore, mais sa conviction était faite, elle était guérie.
Il referma l'enveloppe avec la même précaution qu'il avait mise à l'ouvrir. Et attendit. Il était fou de joie. Il ne dirait rien. Lui laisser le soin de découvrir elle-même la merveilleuse nouvelle. Il sortit.
La ville était à l'image de lui et de l'instant qu'il vivait, elle reflétait le calme, l'harmonie, les forces de la vie qui s'épanchaient en corolles. Les arbres étaient en fleurs, les trottoirs étaient nets. Au-delà de la rue qui gravissait la pente, il croyait voir la mer. Il en sentait l'odeur, il en goûtait le sel. Il courut jusqu'au sommet. Parvenu à l'endroit où l'horizon de son rêve recomposait la mer, il aperçut en contrebas l'autre versant de la ville. Elle était encore plus belle que la mer.
Quand il rentra le cœur battant, elle était là qui l'attendait. Elle avait été bouleversée par la nouvelle. Son visage reflétait tout ce qui avait passé en elle de stupeur, d'émoi, d'émerveillement à la lecture de la lettre. Mais aussi quelque chose dans les yeux trahissait la gêne, l'inquiétude, quelque chose qui ne dura pas plus d'une seconde. Elle fut, l'espace de cette fraction d'instant un animal blessé qui sent le danger et se garde. Elle lui sauta au cou. Tout avait disparu. Elle était plus joyeuse que jamais. Mais il comprit qu'elle ne voulait rien dire, qu'elle conservait son secret pour elle. Sans doute attendait-elle d'être sûre, tout à fait sûre.
Et il n'y pensa plus.
Les jours avaient passé. Il se surprit par deux fois à l'accomplissement de gestes dont il avait perdu l'habitude. Cela n'était rien que de banal, mais elle le remarqua. Il s'enfermait le soir, une heure ou un peu plus, et lisait en écoutant de la musique. Cela avait constitué auparavant un passe-temps favori qu'il avait délaissé. Et puis ce jour-là, à nouveau, il ressentit cet appel, profond, qui renouait avec une part de lui-même et de son passé. Il n'en eut pas même conscience.
Il ne s'en aperçut qu'au sortir de cet état de torpeur où l'avaient plongé ses lectures, la musique et sa pensée. Il trouvait cela normal après tout. Mais il savait qu'elle lui en ferait le reproche. Il était influençable. Son attitude symbolisait pour elle une part de lui qui petit à petit lui échappait. Elle disait qu'elle le comprendrait chez un autre, un autre dont elle aurait été parfaitement sûre. Mais chez lui, que ne pouvait-on craindre ? Son esprit balançait, il était indécis, perpétuellement en proie aux doutes, aux remords. Il ne connaissait point de ligne droite. Tout en lui était mouvant, sauf la sincérité qui était totale. Elle le savait, qu'il était sincère. Mais il fallait le garder de lui-même, de ses chimères, de ses inclinaisons à l'erreur.
Quand elle avait parlé, il admettait. Il le lui disait. Mais il sentait qu'il avait raison aussi. Ils avaient raison tous les deux. Ils aspiraient au même but. Ils empruntaient simplement des chemins différents. Lui naviguait sur les chemins de traverse. Il serait plus long à parvenir au terme. Il n'avait pas sa maturité, sa connaissance innée. Il lui fallait tout essayer pour comprendre. Alors il traînait. Il avait le temps. Il ne voyait pas pourquoi elle était si pressée. C'est cela qui les séparait. C'était peu et beaucoup à la fois.

Bien sûr, il ne trouvait aucun réconfort auprès de sa mère. Elle n'avait pas varié, se raidissait tous les jours davantage dans l'attitude la plus inconciliante. Mais ce qui l'inquiétait, au-delà du jugement inconsidéré, était la dérive qui s'emparait d'elle, de son esprit. Ceci dépassait le problème qui était le sien tout en le recouvrant très exactement. Il devenait un prétexte qui à son tour était obsession. Il ne pouvait rien faire contre cela. Persister eût empiré le mal, capituler ne l'eût en rien guéri. Mais au moins aurait-il la conscience tranquille en feignant de céder, seule voie qui lui restait quand bien même elle comportât des risques, comme tous les compromis.
Quoiqu'il aspirât à la pureté, l'intransigeance, la beauté du sacrifice, il était poussé à ce compromis que rejetait son âme.
Il dut s'y résoudre ; et le plus dur restait à faire, annoncer la nouvelle. Il aurait au moins cette franchise. Il lui devait cela. Il n'avait ni la capacité ni le désir de feindre à tout propos. C'eût été une violence qu'il se serait faite à lui-même, à tout ce qu'il continuait de croire.
Le train entrait en gare. Elle était là qui l'attendait. © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde" (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26)


Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « Je l'aime ce monde, malgré toutes ses horreurs, il m'apparaît moins odieux que le rien, que la mort et le néant ou la poussière. Il faut aimer la vie, si forte, si belle, si mystérieuse, si miraculeuse.
Avec entêtement, je n'arrête pas de dire que je ne crains pas la mort, que je dois y aller les yeux ouverts, qu'il faut consentir aux choses, mais tout ça c'est du remplissage.
Je souffre... Je me répands sans aucune dignité, mais c'est vrai que je ne veux pas porter ma souffrance avec dignité. M'écraser, me taire, mourir proprement et silencieusement.
C'est magnifique d'être en train d'être. Nous sommes au cœur d'un miracle permanent. Je me fous d'être un malade digne et silencieux. Je ne serai pas un malade invisible comme j'ai trop souvent accepté d'être un gay invisible pour plaire et être accepté. Maintenant je m'en fous. Il faut s'en foutre et je vais m'en foutre. Je suis une grande gueule et je l'ouvrirai. Si ça dérange, je ne force personne à m'aimer.
Je ne me cacherai pas pour mourir. Maintenant, ce ne sont plus les animaux, mais les hommes qui se cachent pour mourir. Affronter la peur de la mort ne suffit plus. Il faudrait en plus ne pas en parler et se cacher ? Les hommes seraient-ils si peu capables de solidarité ? Les vivants ne veulent plus tenir la main des mourants ? Je veux de l'aide. Je demande du renfort. On ne peut pas y arriver seul.
Un jour, les hommes s'aimeront. Ils ne craindront ainsi plus de devenir homosexuel. La peur d'être gay est un obstacle majeur à l'amitié entre les hommes. Ils préfèrent se faire la guerre plutôt que de s'enculer, car ce plaisir est une part inacceptable d'eux-mêmes et ils en ont peur. Les femmes, je les aime, car elles n'ont pas peur des homosexuels. Ce sont toujours les mères qui acceptent mieux que les pères dans les familles où vivent des enfants homosexuel(le)s.  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

RatchedRatched
créé par Ryan Murphy, avec Sarah Paulson, Finn Wittrock, Judy Davis, Cynthia Nixon, Jon Jon Briones, Charlie Carver et Sharon Stone


suburraSuburra
créé par Daniele Cesarano, Barbara Petronio, avec Alessandro Borghi, Giacomo Ferrara, Eduardo Valdarnini, Carlotta Antonelli  


Love & AnarchyLove & Anarchy
créé par Lisa Langseth, avec Ida Engvoll, Björn Mosten, Reine Brynolfsson


L'ApprendistatoL'Apprendistato
de Davide Maldi