Hervé Loyez


« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. »

(Montherlant, Les garçons)


Dernières lectures :

"L'IDIOT", DOSTOÏEVSKI : énième relecture mais cette fois cela m'a paru trop long (1000 pages) à cause des digresssions infinies sans rapport avec l'histoire, un roman ne devrait jamais être trop long, il n'en reste pas moins que c'est Dostoïevski, ce qui veut dire cette force, cette puissance incroyable qui mêle le bien et le mal jusqu'aux abîmes, ici dans les personnages du Prince Mychkine et de Rogojine, qui d'ailleurs ne faisaient qu'un seul et même personnage quand Dostoïevski commença à penser son œuvre. (la scène finale entre le Prince et Rogojine est hallucinante)


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « Le soleil immobile, comme encastré dans l'enchevêtrement des branches, émettait un rayonnement qui parut à mama presque "physique", issu d'un règne animalier ignoré de tous, et en même temps, songeait-elle, produit par une machine de science-fiction posée comme un oiseau mythique et rougeoyant sur le micocoulier. "Ut quid dereliquistime ?" Mama se retourne, cherche du regard, elle a distinctement perçu la voix d'un homme, non sans autorité, dans un jargon qui sent l'Eglise, lui demander... Quoi donc ? Mama ne s'affole pas (des voix nous en entendons tous), au long du chemin qui dévale la colline du Niougou, elle se dépêche. Pas une minute à perdre. A gauche en contrebas, les toits de tôle du bidonville chauffés à blanc aveuglent Sané. Elle progresse à tâtons dans la clarté éblouissante, une main tendue vers les hauteurs en parasol, l'autre agrippant des racines qui s'échappent, telles de petites flammes, d'un mur de pierre et d'argile sèches. Parmi les habitants du tertre très peu osent utiliser cet ancien passage de muletiers. Les voisins de mama préfèrent la nouvelle route, plus praticable mais également plus longue. Au risque de se rompre les os, mama s'obstine à emprunter son raidillon. Pour gagner du temps ? C'est un prétexte. Elle met en réalité au-dessus de tous plaisirs le bonheur d'écarter de la main les branches odorantes d'acacia qui font obstacle à sa descente, son émotion de respirer une odeur de terre rouge et granuleuse s'effritant sous ses pas, sa volupté de percevoir, malgré les chants tonitruants des hommes sur les chantiers de construction qui cernent le Niougou, le glissement quasi indistinct de la plante de ses pieds, le délicat déchirement dans les épines de sa robe, la plainte métallique de ses articulations.

Ce 23 février 1992, dès le potron-jaquet, Moussa, étudiant géomètre à l'Université de Bamako, chargé de déterminer les conditions techniques d'un arasement des monts autour de Tombouctou, vit débouler mama. Lors du jugement de Sané, qui eut lieu six mois plus tard, il fit la déclaration suivante : "Elle a surgi recouverte d'humus, des graminées dans ses cheveux et dans sa bouche, je crus avoir troublé dans son sommeil un phacochère et je pris peur (les sangliers d'Afrique solitaires sont féroces). Je me cachai dans un buisson. Un instant après je réalisai que cet être, que je distinguais nettement à travers mon arbuste, était humain !"
La Cour : "Comment pouviez-vous l'apercevoir avec cette précision ?"
Moussa : "Le bosquet était mort, sans feuillage. Je la voyais comme je vous vois : une femme âgée et forte mais finalement pas du tout terrifiante, elle avait l'air très fatiguée."
La Cour (agacée) : "Mais vous avez eu peur..."
Moussa : "Elle apparut sans bruit, à contre-jour, aussi énorme que silencieuse (rires), d'où ma frayeur."
La Cour : "Découvrant qu'elle était humaine, et pas du tout terrifiante avez-vous dit, n'avez-vous point songé à vous montrer ?"
Moussa : "J'y pensai, d'autant qu'elle s'était assise. Elle me tournait le dos, je sentais son souffle, en avançant la main j'aurais pu lui toucher l'épaule. C'est elle qui s'est mise à parler."
La Cour : "A vous ?"
Moussa : "Elle ignorait ma présence, elle s'adressait à elle-même d'une voix faible, répétant : Pourquoi m'as-tu abandonnée ?"
Ces paroles obscures provoqueront un tumulte dans la salle suivi d'une suspension d'audience. Mama, qui sera dispensée de prison, finira-t-elle ses jours dans un hôpital psychiatrique de la banlieue de Tombouctou d'où elle apercevra de loin, à travers les barreaux, les maçons culbuter sa cabane, Sœur Marie-Tarcisius s'emparer du trempoline musical, objet qu'elle avait en affection à l'insu de tous, un scieur de long hésiter avant d'abattre le micocoulier (car on découvrira qu'un essaim d'abeilles charpentières avait élu domicile sous l'écorce), les tracteurs attaquer la butte, arracher les ronces, chasser les corbeaux indignés ? II importera peu à Sané qui se remémorera, du haut de sa chambre capitonnée, les derniers instants d'une autonomie qu'elle ne regrettera pas, sa fuite dans le désert de l'Araouane (ce brusque abandon des "siens" qu'on lui reproche), les yeux de Benjamin, le sourire de maman, la bosse de Soundjata, sa vie jetée dans les décombres du Niougou. Elle écrasera une larme sur un visage rugueux, mama aura beaucoup vieilli, on l'appellera le crocodile. Elle aspirera du haut de sa fenêtre le malheur, elle le transformera, le fera sien comme un insecte - ô mama charpentière ! Le Christ mal digéré est resté en travers de ta gorge, du miel coule de tes mains, il se répand sur la vallée. Elle embrassera les stigmates qu'auront laissés sur ses jambes les morsures des scorpions. Que deviendront les enfants ? Mama ne sera plus qu'indifférence et lassitude. Le monde s'effondrera dans dix milliards d'années, en attendant - avec ou sans mama - le globe continue à tourner. "Vos petits protégés, ces innocents que vous avez adoptés, nourris... et puis abandonnés... Vous les auriez laissés mourir ? Quelle indignité ! que ne rachète pas cette charité au demeurant suspecte dont vous avez fait preuve en les recueillant ! s'écriera le juge s'étranglant à demi. Compte tenu de circonstances atténuantes, nous proposerons cinq ans de résidence surveillée..." Ces paroles de vertu entrées dans une des oreilles de mama tourneront à grande vitesse comme un satellite autour du cerveau désormais hermétique de Sané et sortiront par les narines dans un éternuement. Le feu, l'ultime étreinte avec la Terre, la brûlure des rochers, l'oubli... Et s'il fallait recommencer... Elle aura un sourire solitaire, énigmatique, et songera du sommet de son refuge hospitalier : " Monseigneur des Ursins n'est pas si mauvais homme." Car il viendra lui apprendre le latin, le samedi soir un peu d'araméen, on les entendra rugir au crépuscule dans l'incarnat du soleil qui se couche : "Eli, Eli, lama sabachthani ?" Elle n'en sera que plus "crocodile" aux oreilles des infirmières outrées comme les corbeaux. "Ce monde s'offusque d'un rien", déclarera-t-elle à Moussa venu lui rendre visite dans ce "salon spartiate et dominateur" (ainsi décrira-t-elle sa cellule). © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « J'ai appris ma séropositivité en juillet 1986... à 27 ans, on se cherche encore. On sait à peine comment se comporter face aux réalités fondamentales de l'existence, et déjà il faut tout réexaminer, tout reconstituer, tout reconsidérer...
L'angoisse nous prend. Le suspens s'installe et des tas de questions surgissent brutalement. Que va m'apporter de plus la conscience de l'éphémère ? Quel contenu mettre dans cette durée imprécise ? A quoi mesure-t-on une vie ? Où est le chemin ? Chaque jour pourra-t-il être une fête désormais ? Jusqu'où les gens qui m'aiment aujourd'hui vont-ils m'accompagner ? Est-ce qu'ils ne m'abandonneront pas si je devenais malade ? etc...
Il ne m'était plus possible de renvoyer à plus tard l'acceptation, la compréhension, la réalité de ma fin que j'avais laissée enfouie dans le tréfonds de mon âme tout au cours de ma vie comme nous le faisons tous...
Etre séropositif c'est exister sans garantie. Aussi n'est-il plus possible d'être lâche...
Il y a cette tension, comme si j'avais en permanence en moi la présence d'une bombe à retardement dont l'explosion incontrôlable peut survenir du jour au lendemain...
L'annonce de ma séropositivité a été pour moi un choc psychologique et émotionnel, une agression, une tragédie, et bien sûr je n'avais pas de recette pour faire face à cette terrible métamorphose. Comme chaque séropositif, il a fallu que je me débrouille seul avec mon nouvel état, que j'aille puiser en moi suffisamment de force et d'imagination pour m'assurer une relative paix intérieure...
Il faut vaincre le sort avec ses propres armes. La seule arme dont je sache me servir ce sont les mots. J'ai senti la nécessité des mots. Ils sont devenus le luxe de ma force apparente et provisoire...
Le sida crie : tu vas peut-être mourir ! Ce que je dis n'est pas ce que vous croyez entendre. Ce dont je parle n'est pas ce dont je parle... J'ai besoin de vous, aidez-moi. Est-il possible d'être à ce point semblable et cependant si différent ?
Je parle de mon histoire personnelle pour saisir ce qui m'est arrivé, et du même coup faire échec à la clandestinité qui entoure cette nouvelle maladie...
Je ne souhaite ni être intégré, ni assimilé, je veux être moi-même, rester moi-même pour ne pas me noyer dans un infini désert de solitude. Je veux mourir en vie... J'en parle car parler sauve...
Dire c'est tisser les fils qui rattachent aux autres. Nos souffrances ne sont pas secrètes. Elles appartiennent à l'histoire de l'humanité...  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

La odisea de los gilesLa odisea de los giles
de Sebastián Borensztein, avec Ricardo Darín, Luis Brandoni, Chino Darín, Rita Cortese   


the irishmanThe Irishman
de Martin Scorcese, avec Robert DeNiro, Joe Pesci, Al Pacino, Harvey Keitel  


the two popesThe two popes
de Fernando Meirelles, avec Jonathan Pryce, Anthony Hopkins  


parasiteParasite
de Bong Joon-ho, avec Song Kang-ho, Choi Woo-sik, Park So-dam, Jang Hye-jin  


a rainy day in New YorkA rainy day in New York
de Woody Allen, avec Timothée Chalamet, Elle Fanning, Selena Gomez