Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez


« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. »

(Montherlant, Les garçons)


Dernières lectures :

"DISTURBING THE PEACE", Richard Yates : relecture, John Wilder au milieu de la trentaine, New York, insatisfait de son mariage, de son travail dans la publicité, le roman commence à Bellevue où il est interné pour problèmes mentaux, cela lui servira quand il en sortira pour faire de l'univers de Bellevue un film qu'il produit avec une fille plus jeune, Pamela, qu'il a rencontrée dans son travail, il a toujours rêvé de cinéma, mais l'alcool, les désillusions dans la production du film et aussi dans sa relation avec Pamela, et le roman se termine dans une sorte de Bellevue de la côte ouest, sans doute le roman le plus sombre de Yates puisqu'il est sans rédemption à peu près tout du long, même si on rit parfois, et pourtant on aimerait sauver John Wilder


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « Cinq heures de l'après-midi, Sané part en campagne. (Jésus octroie tant d'occupations à mama qu'elle n'est pas libre auparavant. Cent vingt minutes quotidiennes consacrées à la "collecte" des enfants, il en faudrait le triple. L'emploi du temps serré de mama l'empêche à son grand dam de mener une recherche efficace et de contrevenir par trop aux ordres de Des Ursins.) Sept heures du soir, mama s'en retourne, les bras chargés de sacs, parfois d'un ou deux nourrissons, ses "chats de poussière" ainsi qu'elle les appelle.
"Il est tard, songe mama, et il faudrait dormir." (Silvio la réveille constamment, est-ce tolérable ?) Mama épuisée dès l'aube. Continuer, faire son devoir. Pourquoi et pour quel bénéfice ? Voilà une question qu'elle ne se pose jamais. Sa crainte (mama n'est plus si jeune) : perdre la force de nourrir et torcher les marmots, d'accepter en apostolique le mal qui les emporte tous. "Grand Jésus et l'insouciance !" Mama Sané rit sous cape, suce son gros pouce anthracite, s'assoupit en prononçant "dodo".
Bientôt le branle-bas. Mama vient d'expédier sans ménagement, au mépris de l'usage, Silvio hors de la couette. La petite peste, estomaquée, file en ravalant son rire réveille-maison. Bien fait ! Mama Sané n'est pas d'humeur. Elle contemple la pièce encombrée de sacs de couchage d'où émergent ça et là un crâne lisse évoquant un melon, une jambe, deux bras secs pareils aux arbres du Sahel, des yeux pensifs comme des olives. "Macédoine de l'Afrique...", constate mama qui n'est jamais en peine d'images. Un étrange volatile - sorte de poule - circule dans ce dédale, aussi à l'aise qu'une oie dans un jeu. Mama, dont le sang n'a fait qu'un tour, étend une main gracieuse et, d'un geste inspiré de quelque tableau de Michel-Ange, elle sème d'invisibles graines : "Petit, petit..." à l'intention de l'animal sans méfiance auquel elle tord le cou dès qu'il s'est approché. Ainsi va l'existence cahoteuse : mardi la dèche, mercredi de cocagne. "Quelle tuile en perspective ?" s'interroge-t-elle soudain. Lequel d'entre eux sera malade, un créancier osera-t-il s'aventurer dans ce quartier à la réputation de coupe-gorge ? A l'un de ces charognards, ayant bravé pour deux cents francs les dangers inhérents à toute intrusion dans le bidonville au nom si peu évocateur : "Fleur de savane" (un Harlem pour "sous-Noirs" aux environs de Tombouctou), mama avait lancé pas plus tard qu'avant-hier : "Saisissez les loupiots !" Le cafetier avait fui. "Cela m'apprendra, grommelle Sané, couvant du regard ses bambins, à vous faire des extras !" Une drôle d'idée d'emprunter quatre caisses de Coca, boisson venue des Amériques esclavagistes ! Car si mama bénéficie d'une paix relative, par une distribution à chacun, savamment répartie au cours de la journée, d'un verre de ce breuvage que pour sa part elle déteste, et que les garnements dégustent tel un nectar, grâce à quoi un silence et la sagesse semblent tomber comme une averse - quel repos ! on n'entend que les mouches et les bourdons et tout au loin les rumeurs, l'affliction du voisinage -, tout cela n'est que soulagement éphémère : qu'adviendra-t-il, la ration épuisée ? Mama, élevée par les bons Pères, capitaine d'un vaisseau en perdition, arche de Noé des porteurs du sida échouée sur une colline à l'écart de la cité, fera face à l'éventuelle mutinerie de son équipage par cette imprécation : "Bolcheviks ! mauvais Français !" (réminiscence des "gronderies", dans les années cinquante, du chanoine des Ursins devenu archevêque qui, au village, faisait office d'instituteur).
A l'idée de cette probable révolte, mama fait les gros yeux, gonfle la poitrine, durcit les biceps - répétition de la scène qu'elle jouera le moment venu pour impressionner l'auditoire.
Et, tout à coup, mama prend conscience du ridicule de la situation et de la singularité du moment. Ses mimiques théâtrales, le jeu de ses pupilles et de ses muscles lui paraissent déplacés, quasi obscènes. Car elle n'en revient pas de la quiétude ambiante : les rejetons dorment, un léger gazouillis - dont elle se demande s'il est fictif - semble rehausser la torpeur, l'impression de calme presque paradisiaque se dégageant du lieu. Que se passe-t-il ? Depuis toujours les hurlements à l'aurore, le tintamarre ébranlent les tympans, jusqu'à l'équilibre nerveux de mama, obligée de s'abriter quelques instants sous le micocoulier, où les bruits de gosses se fondent avec ceux plus distants du quartier qui s'anime. Chaque matin le désir d'abandonner une mission que personne ici-bas ne lui a confiée s'empare de son cerveau. Assise dans la fraîcheur finissante, mama fait le plein d'égoïsme, songe que sa retraite d'employée des postes lui permettrait de vivre chichement. Quelques minutes de ces pensées roboratives et mama sans plus attendre se hâte vers l'appentis de cuisine, allume le feu, retourne dans la pièce - où souvent un mutisme a succédé aux pleurs comme si les mômes respectaient la déprime de mama - dorlote, ressasse, tel un leitmotiv lui soutenant le cœur : "All right ! c'est parti pour un tour."
Mais aujourd'hui, contrairement aux autres levers, règne la tranquillité ; et mama en cette minute exceptionnelle n'a nulle envie de déserter, et bien qu'elle ne se soit pas encore refugiée sous le micocoulier (arbre de vie), elle se sent d'attaque ! Par quel phénomène ? puisque rien ne va - hormis un silence inhabituel et provisoire (Sané a mal dormi ; les provisions s'épuisent ; on a signalé la présence dans le bidonville du collecteur d'impôts, il pointera chez mama un nez inquisiteur : "Certainement vos pensionnaires vous assurent de confortables revenus." Allez lui faire entendre raison !). Et Sané qui s'en fout et rigole. © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie" (extrait paru dans le nº8 de la revue "Les hommes sans épaules"), "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"


Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « J'ai appris ma séropositivité en juillet 1986... à 27 ans, on se cherche encore. On sait à peine comment se comporter face aux réalités fondamentales de l'existence, et déjà il faut tout réexaminer, tout reconstituer, tout reconsidérer...
L'angoisse nous prend. Le suspens s'installe et des tas de questions surgissent brutalement. Que va m'apporter de plus la conscience de l'éphémère ? Quel contenu mettre dans cette durée imprécise ? A quoi mesure-t-on une vie ? Où est le chemin ? Chaque jour pourra-t-il être une fête désormais ? Jusqu'où les gens qui m'aiment aujourd'hui vont-ils m'accompagner ? Est-ce qu'ils ne m'abandonneront pas si je devenais malade ? etc...
Il ne m'était plus possible de renvoyer à plus tard l'acceptation, la compréhension, la réalité de ma fin que j'avais laissée enfouie dans le tréfonds de mon âme tout au cours de ma vie comme nous le faisons tous...
Etre séropositif c'est exister sans garantie. Aussi n'est-il plus possible d'être lâche...
Il y a cette tension, comme si j'avais en permanence en moi la présence d'une bombe à retardement dont l'explosion incontrôlable peut survenir du jour au lendemain...
L'annonce de ma séropositivité a été pour moi un choc psychologique et émotionnel, une agression, une tragédie, et bien sûr je n'avais pas de recette pour faire face à cette terrible métamorphose. Comme chaque séropositif, il a fallu que je me débrouille seul avec mon nouvel état, que j'aille puiser en moi suffisamment de force et d'imagination pour m'assurer une relative paix intérieure...
Il faut vaincre le sort avec ses propres armes. La seule arme dont je sache me servir ce sont les mots. J'ai senti la nécessité des mots. Ils sont devenus le luxe de ma force apparente et provisoire...
Le sida crie : tu vas peut-être mourir ! Ce que je dis n'est pas ce que vous croyez entendre. Ce dont je parle n'est pas ce dont je parle... J'ai besoin de vous, aidez-moi. Est-il possible d'être à ce point semblable et cependant si différent ?
Je parle de mon histoire personnelle pour saisir ce qui m'est arrivé, et du même coup faire échec à la clandestinité qui entoure cette nouvelle maladie...
Je ne souhaite ni être intégré, ni assimilé, je veux être moi-même, rester moi-même pour ne pas me noyer dans un infini désert de solitude. Je veux mourir en vie... J'en parle car parler sauve...
Dire c'est tisser les fils qui rattachent aux autres. Nos souffrances ne sont pas secrètes. Elles appartiennent à l'histoire de l'humanité...  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

sex educationSex education
créé par Laurie Nunn, avec Asa Butterfield, Gillian Anderson, Ncuti Gatwa, Emma Mackey, Connor Swindells, Kedar Williams-Stirling


let them talkLet them talk
de Steven Soderbergh avec Meryl Streep, Lucas Hedges, Candice Bergen, Dianne Wiest  


chino darinEl reino
de Marcelo Piñeyro et Claudia Piñeiro, avec Chino Darín, Nancy Dupláa, Joaquín Furriel, Mercedes Morán, Diego Peretti


it's a sinIt's a sin
créé par Russell T Davies, avec Olly Alexander, Omari Douglas, Callum Scott Howells, Lydia West, Nathaniel Curtis, Keeley Hawes