Hervé Loyez


« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. »

(Montherlant, Les garçons)


Dernières lectures:

"SUR LA ROUTE", Jack Kerouac : relecture, on sait que la réalité du livre a été un peu élaguée pour les besoins de la publication à l'époque, qu'importe puisque le héros n'est pas Kerouac mais Neal Cassady, celui qui brûle et se brûle, le fou, l'incarnation de la jeunesse sanctifiée ; les deux, Kerouac et Cassady mourront jeunes parce que brûlés de vivre, chaque lecture du livre est différente, tantôt plus intense, tantôt moins


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « Ce 23 février 1992, sept heures cinquante-trois, la colline se tient encore debout, là-haut dans la maison silencieuse les petits assistés de mama dorment ou bien ils sont tous morts, Sané abandonne sa méditation à l'ombre des acacias, elle se redresse, remue son postérieur couvert de terre, ôte gracieusement de sa chevelure les racines d'arbousier et, sans apercevoir dans le taillis Moussa, qui se demande s'il n'a pas affaire à quelque personnage de légende sorti d'un crâne de griot, elle s'empresse ! Mama traverse le bidonville, on la salue respectueusement, qui ose ne pas aimer Sané ? "Où ti courres ?" s'enquiert Republica, jeune fille d'une vingtaine d'années. Mama fait signe qu'elle est aphone, peut-être muette, allez savoir - incommunication. Les plus jeunes célèbrent mama, tournent comme des mouches autour d'elle, ils escomptent de menus cadeaux (une graine de tournesol, le bouchon d'une bouteille de Coca ou autres plumes de marabout), dans cette foule Sané se fraie difficilement un chemin, elle écarte les bras, ressemblant à un épouvantail dans un marigot. "Pas une minute à perdre", songe-t-elle.
Madame Sané, qu'est-ce qui motive votre hâte ?
Elle imite le grondement d'un chacal, la perfection est saisissante et l'on s'écarte de mama. Dans le regard des gamins du quartier, mama Sané découvre la stupeur : ils se demandent pourquoi mama n'est plus si drôle, si complice, pour quelle raison elle se fâche. "Ma' Sané tu ne joues plus le jeu", semblent-ils penser. Mama hésite. En prendre un dans ses bras, ou leur crier : "Il n'y a plus de Sané" ? Elle passe un doigt sur ses lèvres, palpe sa gorge voluptueusement, elle tourne sur elle-même de plus en plus vite, ils font la ronde en sens inverse. Un vieillard accroupi sur une bûche, en équilibre instable - il travaillait autrefois dans un cirque -, frappe dans ses mains. Republica pose sur le front de Sané une couronne de fleurs du baobab. Mama fait une pirouette savante, titube - les favelas ont accouru, on s'assemble, on tend des linges, une voix jette a la ronde : "Sané s'est trouvée mal, elle y passera surement !" On lui tapote les joues, on la requinque, elle a perdu l'usage de la parole, elle s'établit sur ses jarrets, juste un éblouissement, la voilà qui s'en va, et ils la suivent ! Vingt, trente, peut-être même cinquante filles et garçons sagement répartis en deux colonnes, va comme je te pousse et queue leu leu derrière mama. Ce petit monde chantonne, expédient de chorale sur la décharge bordant le bidonville. Pieds nus, accrochés au boubou de mama, ils forment une traîne improvisée. Le cortège s'est engagé sur le bas-côté de l'autoroute où on peut lire sur des panneaux ornementés : "Bouygues. Grands Travaux de l'Etat. Pour votre confort, votre sécurité, nous aménageons une bande d'arrêt d'urgence." Le rythme des voitures aidant, la file s'emmêle et se disloque, se dévergonde, et clac ! sur les fesses de mama, et clac ! sur les cuisses du voisin. Plus un cantique, le rap ! On klaxonne alentour. "Est-ce un spectacle pour nos héritiers ?" crie à mama un automobiliste en chapeau. En ville, des généraux de bronze de l'époque coloniale montés sur des chevaux couillus semblent donner ce conseil à Sané : "Retourne d'où tu viens." Dans le quartier des ambassades et autres administrations, sur une place ou s'élève, telle une bonbonnière rococo en pierre blanchie, l'Hôpital militaire Soumaoro-Kanté, une grand-mère à la taille imposante vêtue d'un solide pagne du pays de Do en cotonnade nouée sous l'aisselle psalmodie à l'ombre d'un caïlcédrat : "I don don don kokodji." Elle vend des papayes frites. "Wassa wassa ayé", dit mama (qui a retrouvé sa langue). "Wassa wassa ayé", répond l'aïeule. Sané balaie des yeux les quelques marches donnant accès à l'Hôpital, achète des papayes frites qu'elle distribue à la cantonade. "Adieu, rentrez chez vous." Leurs chemins se séparent, les enfants s'éloignent sagement, ils se tiennent par la main. L'un d'eux se retourne, agrippe le poignet de mama, il lui désigne les poches de sa culotte pleines de gravier. "Petit Poucet je suis. On va là-bas. Tu nous rejoins ?" Il montre du doigt la direction du nord, Tessalit, l'adrar des Iforas. Mama caresse sa petite tête crépue. Qu'est-ce qu'ils ont tous à vouloir s'échapper et que signifie leur amour pour mama ? Enfermée dans sa boîte et ses contradictions, seule à connaître la réponse, elle songe à Mamadou, et Silvio, et Benjamin, aux deux jumeaux et leur sœur blottis contre la porte. Combien sont-ils dans la masure au faîte du Niougou ? "Il s'est passé des choses ce matin !" énonce-t-elle en toute simplicité. Sainte mama crocodile ! L'apparition en majesté du silence dans l'univers normalisé des bruits de la colline et la monotonie enfreinte suffiront-elles à faire de toi un monstre ? Je vous entends rabâcher : "Combien sont-ils dans le Septentrion, mais également combien sont-ils sur le Niougou ?" Mama ignore l'exactitude. Elle les aurait voulus par centaines sous sa coupe, c'est là son seul échec, c'est là sa seule souffrance. Plantée comme une statue de Vierge en travers de la route, doigts sur le cœur, la face éblouie vers le ciel et, comme Balla, devenue reine, Sané adresse au Très-Haut ce message en forme de procès-verbal : "Mama aimantée du panache, outarde nourricière de l'Afrique, le désespoir se dilue en toi !"

Mama Sané soupire, la troupe de ses fidèles a disparu par enchantement, le square est vide. II n'y a plus que la vieille sous son caïlcédrat et sur le trottoir une succession de cailloux ternes paraissant à mama d'un bleu de lazuli. Il fait quarante degrés, Sané s'installe dans le soleil, les chants des muezzins comme des souffles d'air frais ont rendez-vous avec mama. Elle erre quelques jours dans la ville. Elle la traverse en direction du sud, elle se transporte au nord, les montagnes du Tchad et celles de l'Hadramaout sont invisibles à l'horizon. Elles sont inaccessibles. Mama suit la trace azurée sur le sol d'un pas vif. Place Kouroukan, à l'orée d'espaces arides, lieu bordé d'entrepôts où le vent crie, mama s'est assise sur le rebord d'une fontaine asséchée, elle a remonté sa robe au-dessus des genoux. Elle s'attarde. Un tourbillon de plumes et de brindilles de paille lui picote les chevilles. Elle vient d'apercevoir à ses pieds un tas de gravillons, le contenu d'une poche d'enfant. Le fil que suivait Sané s'est interrompu, la progéniture que mama couvait s'est dissipée comme une bande de moineaux. Elle éparpille de son talon les turquoises, elle se dévêt entièrement, les plumes et les brindilles se collent à sa peau moite. Mama se dresse, bat des ailes, mama s'ébroue, elle sautille vers le désert tout proche. Au sommet d'une dune mama creuse un nid, s'accroupit dans le sable fiévreux. Elle lisse son duvet blanc de sa langue assoiffée, de la dureté d'un bec, déploie ses bras comme un manteau protecteur. Elle se réjouit : "ils ne tarderont plus." Elle s'endort apaisée. Au loin une caravane de marchands chemine vers Tombouctou.
NO HAY CAMINOS HAY QUE CAMINAR © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « Que faire pour sortir de cette logique du spectacle à laquelle nous pousse le regard des autres ? Que faire pour être authentique et cesser d'être en représentation permanente juste pour remplir un rôle ?
Je sens de plus en plus que je deviens une question et un vrai poids pour moi-même d'abord et pour les autres ensuite. C'est terrible, tu sais, la pression de chaque jour qui passe. C'est terrible de savoir qu'il va sans doute me manquer du temps pour approfondir tout ça et mener une réflexion sur mon expérience de la vie et mon histoire. C'est terrible de savoir que, finalement, l'on dispose de bien peu de temps pour essayer de comprendre quelque chose et qu'une vie ne suffit jamais pour convaincre les autres de notre existence...
Pourquoi donc avons-nous besoin des autres pour croire à ce qu'on fait ?... Réussir sa vie, ça doit sans doute consister à devenir soi-même. À ne pas attendre le consentement des autres..., l'approbation populaire qui ne veut surtout pas des gens qui crient, des gens qui dérangent, qui font désordre dans le terrible ordre social...
Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je n'ai jamais su. J'ai cette impression d'avoir tout à découvrir de nouveau. Je me mets de mieux en mieux à comprendre la mentalité des déportés et tout le travail de Michael Pollak sur ce sujet ainsi que celui de Primo Levi. En ce moment, je relis "La Nuit" d'Elie Wiesel. Petit livre de 150 pages qui empêche de dormir...
Se sauver au travers des autres et grâce à eux. Ça ressemblerait à du découragement et ça ne me plaît pas... Il faut vivre et se révolter. Résister au temps. Mais comme je me sens faible et impuissant dès que je pense au temps qu'il me reste. J'ai l'âme et l'esprit affamés. Je crève de vie, comme on dit : "je crève de faim"...  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




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de Roger Michell, avec Eileen Atkins, Judi Dench, Joan Plowright, Maggie Smith  


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