« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. » (Montherlant, Les garçons)

Hervé Loyez


Dernières lectures:

"LIARS IN LOVE", Richard Yates : relecture, formidable, sûrement le meilleur livre de nouvelles que j'ai jamais lu, ça se passe à Greenwich Village ou à Londres, la dernière nouvelle à Hollywood, il y a toujours ce désenchantement de Yates qui n'est jamais désespéré, ce personnage incroyable de la mère qui revient toujours dans ses livres, les amours de la jeunesse qui fracassent souvent, les filles sont libres et les garçons fragiles, et la dure vie d'artiste, d'écrivain

"QUELLE ÉPOQUE!", Trollope : 800 pages, Londres fin du dix-neuvième siècle, sacré Trollope, un bol d'air, et c'est incroyablement moderne, le personnage du financier corrompu qui se lance en politique, la liberté de la femme, l'omniprésence de l'argent et la solitude de l'individu à côté, tout ça raconté avec ironie et distance, oui sacré Trollope

"ASK THE DUST", John Fante : relecture, comment ne pas relire une telle merveille, Los Angeles années 30, le jeune écrivain, Arturo Bandini, à la recherche de la gloire dans sa petite chambre d'hôtel, surtout à la recherche de vivre, amoureux de Camilla Lopez qui en aime un autre qui ne l'aime pas à en laisser sa peau, c'est un feu d'artifice, un hymne à la vie à travers les mots, mais les mots trempés à la sueur

"LE ROUGE ET LE NOIR", Stendhal : je ne me lasserai jamais de le relire, pour Julien Sorel, sa noire grandeur et son humanité révoltée, son intégrité et ses doutes, cette fois-ci ce sont surtout les dernières pages, celles d'après son arrestation qui m'ont cloué, cette manière d'aller vers la mort, intact, les yeux ouverts, et dans l'amour

"RAISE HIGH THE ROOF BEAM, CARPENTERS - SEYMOUR, AN INTRODUCTION", J.D. Salinger : deux nouvelles où l'on retrouve des membres de la famille Glass de "Franny et Zooey", rien que pour ça... la première est vraiment drôle et se passe un jour de mariage à New York; l'autre est une sorte de portrait-pas portrait de Seymour (par son frère cadet), l'aîné de la famille qui s'est suicidé à 31 ans, la lumière de la famille dont le frère ne dit rien des causes du suicide, ou le dit autrement, j'ai eu du mal à le lire en anglais et suis passé à la version espagnole en cours de route, malheureusement, l'incroyable est que cette famille Glass soit une famille de fiction, mais est-ce vraiment incroyable

"L'ENVERS DU PARADIS", Fitzgerald : relecture, Amory Blaine, adolescence et jeunesse, Princeton, les désillusions, le roman a certes dû être plus provocateur quand il fut publié en 1920, mais finalement il le reste, parce que l'individu qui combat la sale logique de la vie, cela reste provocateur, le roman est trop bavard et il y a plein de phrases que je ne comprends pas mais il est tellement fitzgeraldien qu'à la fin le personnage de Amory me manque et je n'ai d'autre solution que de le relire, plus tard


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « Ce 23 février 1992, sept heures cinquante-trois, la colline se tient encore debout, là-haut dans la maison silencieuse les petits assistés de mama dorment ou bien ils sont tous morts, Sané abandonne sa méditation à l'ombre des acacias, elle se redresse, remue son postérieur couvert de terre, ôte gracieusement de sa chevelure les racines d'arbousier et, sans apercevoir dans le taillis Moussa, qui se demande s'il n'a pas affaire à quelque personnage de légende sorti d'un crâne de griot, elle s'empresse ! Mama traverse le bidonville, on la salue respectueusement, qui ose ne pas aimer Sané ? "Où ti courres ?" s'enquiert Republica, jeune fille d'une vingtaine d'années. Mama fait signe qu'elle est aphone, peut-être muette, allez savoir - incommunication. Les plus jeunes célèbrent mama, tournent comme des mouches autour d'elle, ils escomptent de menus cadeaux (une graine de tournesol, le bouchon d'une bouteille de Coca ou autres plumes de marabout), dans cette foule Sané se fraie difficilement un chemin, elle écarte les bras, ressemblant à un épouvantail dans un marigot. "Pas une minute à perdre", songe-t-elle.
Madame Sané, qu'est-ce qui motive votre hâte ?
Elle imite le grondement d'un chacal, la perfection est saisissante et l'on s'écarte de mama. Dans le regard des gamins du quartier, mama Sané découvre la stupeur : ils se demandent pourquoi mama n'est plus si drôle, si complice, pour quelle raison elle se fâche. "Ma' Sané tu ne joues plus le jeu", semblent-ils penser. Mama hésite. En prendre un dans ses bras, ou leur crier : "Il n'y a plus de Sané" ? Elle passe un doigt sur ses lèvres, palpe sa gorge voluptueusement, elle tourne sur elle-même de plus en plus vite, ils font la ronde en sens inverse. Un vieillard accroupi sur une bûche, en équilibre instable - il travaillait autrefois dans un cirque -, frappe dans ses mains. Republica pose sur le front de Sané une couronne de fleurs du baobab. Mama fait une pirouette savante, titube - les favelas ont accouru, on s'assemble, on tend des linges, une voix jette a la ronde : "Sané s'est trouvée mal, elle y passera surement !" On lui tapote les joues, on la requinque, elle a perdu l'usage de la parole, elle s'établit sur ses jarrets, juste un éblouissement, la voilà qui s'en va, et ils la suivent ! Vingt, trente, peut-être même cinquante filles et garçons sagement répartis en deux colonnes, va comme je te pousse et queue leu leu derrière mama. Ce petit monde chantonne, expédient de chorale sur la décharge bordant le bidonville. Pieds nus, accrochés au boubou de mama, ils forment une traîne improvisée. Le cortège s'est engagé sur le bas-côté de l'autoroute où on peut lire sur des panneaux ornementés : "Bouygues. Grands Travaux de l'Etat. Pour votre confort, votre sécurité, nous aménageons une bande d'arrêt d'urgence." Le rythme des voitures aidant, la file s'emmêle et se disloque, se dévergonde, et clac ! sur les fesses de mama, et clac ! sur les cuisses du voisin. Plus un cantique, le rap ! On klaxonne alentour. "Est-ce un spectacle pour nos héritiers ?" crie à mama un automobiliste en chapeau. En ville, des généraux de bronze de l'époque coloniale montés sur des chevaux couillus semblent donner ce conseil à Sané : "Retourne d'où tu viens." Dans le quartier des ambassades et autres administrations, sur une place ou s'élève, telle une bonbonnière rococo en pierre blanchie, l'Hôpital militaire Soumaoro-Kanté, une grand-mère à la taille imposante vêtue d'un solide pagne du pays de Do en cotonnade nouée sous l'aisselle psalmodie à l'ombre d'un caïlcédrat : "I don don don kokodji." Elle vend des papayes frites. "Wassa wassa ayé", dit mama (qui a retrouvé sa langue). "Wassa wassa ayé", répond l'aïeule. Sané balaie des yeux les quelques marches donnant accès à l'Hôpital, achète des papayes frites qu'elle distribue à la cantonade. "Adieu, rentrez chez vous." Leurs chemins se séparent, les enfants s'éloignent sagement, ils se tiennent par la main. L'un d'eux se retourne, agrippe le poignet de mama, il lui désigne les poches de sa culotte pleines de gravier. "Petit Poucet je suis. On va là-bas. Tu nous rejoins ?" Il montre du doigt la direction du nord, Tessalit, l'adrar des Iforas. Mama caresse sa petite tête crépue. Qu'est-ce qu'ils ont tous à vouloir s'échapper et que signifie leur amour pour mama ? Enfermée dans sa boîte et ses contradictions, seule à connaître la réponse, elle songe à Mamadou, et Silvio, et Benjamin, aux deux jumeaux et leur sœur blottis contre la porte. Combien sont-ils dans la masure au faîte du Niougou ? "Il s'est passé des choses ce matin !" énonce-t-elle en toute simplicité. Sainte mama crocodile ! L'apparition en majesté du silence dans l'univers normalisé des bruits de la colline et la monotonie enfreinte suffiront-elles à faire de toi un monstre ? Je vous entends rabâcher : "Combien sont-ils dans le Septentrion, mais également combien sont-ils sur le Niougou ?" Mama ignore l'exactitude. Elle les aurait voulus par centaines sous sa coupe, c'est là son seul échec, c'est là sa seule souffrance. Plantée comme une statue de Vierge en travers de la route, doigts sur le cœur, la face éblouie vers le ciel et, comme Balla, devenue reine, Sané adresse au Très-Haut ce message en forme de procès-verbal : "Mama aimantée du panache, outarde nourricière de l'Afrique, le désespoir se dilue en toi !"

Mama Sané soupire, la troupe de ses fidèles a disparu par enchantement, le square est vide. II n'y a plus que la vieille sous son caïlcédrat et sur le trottoir une succession de cailloux ternes paraissant à mama d'un bleu de lazuli. Il fait quarante degrés, Sané s'installe dans le soleil, les chants des muezzins comme des souffles d'air frais ont rendez-vous avec mama. Elle erre quelques jours dans la ville. Elle la traverse en direction du sud, elle se transporte au nord, les montagnes du Tchad et celles de l'Hadramaout sont invisibles à l'horizon. Elles sont inaccessibles. Mama suit la trace azurée sur le sol d'un pas vif. Place Kouroukan, à l'orée d'espaces arides, lieu bordé d'entrepôts où le vent crie, mama s'est assise sur le rebord d'une fontaine asséchée, elle a remonté sa robe au-dessus des genoux. Elle s'attarde. Un tourbillon de plumes et de brindilles de paille lui picote les chevilles. Elle vient d'apercevoir à ses pieds un tas de gravillons, le contenu d'une poche d'enfant. Le fil que suivait Sané s'est interrompu, la progéniture que mama couvait s'est dissipée comme une bande de moineaux. Elle éparpille de son talon les turquoises, elle se dévêt entièrement, les plumes et les brindilles se collent à sa peau moite. Mama se dresse, bat des ailes, mama s'ébroue, elle sautille vers le désert tout proche. Au sommet d'une dune mama creuse un nid, s'accroupit dans le sable fiévreux. Elle lisse son duvet blanc de sa langue assoiffée, de la dureté d'un bec, déploie ses bras comme un manteau protecteur. Elle se réjouit : "ils ne tarderont plus." Elle s'endort apaisée. Au loin une caravane de marchands chemine vers Tombouctou.
NO HAY CAMINOS HAY QUE CAMINAR © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin:

Mark Anguenot Franchequin « J'ai appris ma séropositivité en juillet 1986… à 27 ans, on se cherche encore. On sait à peine comment se comporter face aux réalités fondamentales de l'existence, et déjà il faut tout réexaminer, tout reconstituer, tout reconsidérer…
L'angoisse nous prend. Le suspens s'installe et des tas de questions surgissent brutalement. Que va m'apporter de plus la conscience de l'éphémère ? Quel contenu mettre dans cette durée imprécise ? A quoi mesure-t-on une vie ? Où est le chemin ? Chaque jour pourra-t-il être une fête désormais ? Jusqu'où les gens qui m'aiment aujourd'hui vont-ils m'accompagner ? Est-ce qu'ils ne m'abandonneront pas si je devenais malade ? etc…
Il ne m'était plus possible de renvoyer à plus tard l'acceptation, la compréhension, la réalité de ma fin que j'avais laissée enfouie dans le tréfonds de mon âme tout au cours de ma vie comme nous le faisons tous…
Etre séropositif c'est exister sans garantie. Aussi n'est-il plus possible d'être lâche…
Il y a cette tension, comme si j'avais en permanence en moi la présence d'une bombe à retardement dont l'explosion incontrôlable peut survenir du jour au lendemain…
L'annonce de ma séropositivité a été pour moi un choc psychologique et émotionnel, une agression, une tragédie, et bien sûr je n'avais pas de recette pour faire face à cette terrible métamorphose. Comme chaque séropositif, il a fallu que je me débrouille seul avec mon nouvel état, que j'aille puiser en moi suffisamment de force et d'imagination pour m'assurer une relative paix intérieure…
Il faut vaincre le sort avec ses propres armes. La seule arme dont je sache me servir ce sont les mots. J'ai senti la nécessité des mots. Ils sont devenus le luxe de ma force apparente et provisoire…
Le sida crie : tu vas peut-être mourir ! Ce que je dis n'est pas ce que vous croyez entendre. Ce dont je parle n'est pas ce dont je parle… J'ai besoin de vous, aidez-moi. Est-il possible d'être à ce point semblable et cependant si différent ?
Je parle de mon histoire personnelle pour saisir ce qui m'est arrivé, et du même coup faire échec à la clandestinité qui entoure cette nouvelle maladie…
Je ne souhaite ni être intégré, ni assimilé, je veux être moi-même, rester moi-même pour ne pas me noyer dans un infini désert de solitude. Je veux mourir en vie… J'en parle car parler sauve…
Dire c'est tisser les fils qui rattachent aux autres. Nos souffrances ne sont pas secrètes. Elles appartiennent à l'histoire de l'humanité…  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

Romy3 Tage in Quiberon
de Emily Atef, avec Marie Bäumer, Birgit Minichmayr  


On Chesil BeachOn Chesil Beach
de Dominic Cooke, avec Saoirse Ronan, Billy Howle  


love simonlove simon
de Greg Berlanti, avec Nick Robinson, Logan Miller