Hervé Loyez    Hervé Loyez    Hervé Loyez    Hervé Loyez    Hervé Loyez    Hervé Loyez


Dernières lectures :

"JANNIK SINNER - 8 CHILOMETRI", Federico Ferrero, Federico Mariani
"VOYAGE INITIATIQUE", Denton Welch (relecture)


Hervé et Mark :

Extrait de « QUAND NOUS SERONS À MUKALLÂ », de Hervé Loyez :

Hervé Loyez « Jérôme nota dans son journal : "On a marché longtemps malgré le temps de chien. Dehors il m'a dit : "Tu baissais la tête mais je t'ai reconnu. L'autre nuit tu étais à l'hôpital ?" J'ai eu envie de répondre : "Tu sais, je connaissais à peine Vincent. En fait je ne le connaissais pas". Je crains d'être un usurpateur, de n'avoir rien à faire, dans cette histoire, entre Julien et Vincent. Quelle était la nature de leurs liens ? Je ne puis m'empêcher de penser : "Jérôme tu es de trop". Et cependant, s'ils n'avaient aucun secret l'un pour l'autre- ce que je crois comprendre-, il ne peut se glisser me concernant aucune ambigüité dans l'esprit de Julien. Ce n'est pas pour faire parler Vincent à travers moi qu'il est venu : Julien se suffit à lui-même. Il n'a nul besoin de Jérôme. Ne risquant pas de le tromper par mon silence je me suis tu.
Julien ne m'a posé que deux ou trois questions : "Est-ce que tu aimes Paris, t'as quel âge ?" On était trempé. Ma chemise collait à ma poitrine. Ai-je l'air si fragile ? Il m'a regardé, et subitement inquiet : "Tu as faim ? Ce café m'a l'air sympa". Julien me confie qu'il aurait aussi bien pu ne pas être présent aux obsèques ce matin. "Ils" avaient prévenu tout le monde, jusqu'aux arrière-petits-cousins- des gens que Vincent n'avait jamais vus. Lui on l'avait oublié. Il a su le lieu et l'heure de la cérémonie, par l'infirmière de l'hôpital. Le véritable enterrement, dans le caveau de famille, est prévu dans deux jours à Fronsac. "Je ne sais pas si j'irai. Ce n'est pas important. Après peut-être, quand "ils" seront partis." "Ils" ce sont les parents ; ce n'est pas qu'ils soient hostiles à Julien, il est absent de leur conscience. Julien me déclare sans hostilité ni regret : "Ils n'ont aucune idée de Vincent, comment le connaîtraient-ils s'ils me refusent ? D'ailleurs qui peut comprendre ?" Cette dernière réplique je me demande si elle m'est destinée. Je commande une choucroute, de la bière. Il me dit en souriant : "On allait avec Vincent, le lundi, dans un troquet sordide aux Buttes-Chaumont. On commandait des Francfort frites. J'aime les endroits sordides, on s'y sent libre". Je lui réponds : "J'en connais un pas loin". Il me montre une photo : "Conserve-la. J'en ai d'autres". Elle date d'il y a un an. Il était en pleine forme, qui aurait pu croire ? Je n'ose lui demander de quoi Vincent est mort. J'aurais trop l'air de "débarquer". Et en même temps, je ne cesse de me répéter : "Qu'est-ce que tu fais ici ?" Sans doute Julien s'interroge-t-il également : "Qui est Jérôme ? Pourquoi suis-je avec lui en ce moment ?" Ces questions que nous nous posons chacun dans notre tête (j'en suis certain), ni lui ni moi n'osons les formuler. Comme si le fait de les poser franchement risquait de tout gâcher. "Tout", c'est-à-dire quoi ? On se connaît à peine... Entre nous Vincent..., qui semble tout pour Julien et qui n'est rien pour moi. Rien que je puisse moi-même ni expliquer ni entendre. La crainte que nous avons de gaspiller ce qui n'existe pas encore, constitue à mes yeux une preuve que nous comptons l'un pour l'autre. Nos interrogations ne sont pas un obstacle. Le non-dit est somme toute secondaire entre Julien et moi. Déjà l'essentiel est Vincent. J'ignore la cause de tous ces phénomènes.
J'observe la photo. Cette impression de complicité, d'où me vient-elle ? Je n'ai vu Vincent qu'une fois. Encore était-il inconscient. Et je n'ai pas compris, moi dont les intuitions semblent justes, qu'il était en train de mourir. Même quand Julien est apparu à la porte de la chambre et m'a dit : "Est-ce que Vincent vous a parlé ? Non bien sûr, ils m'ont affirmé que tout serait fini demain". Ma rencontre avec eux paraît à ce point inimaginable, que je me crois suspect : Jérôme tu n'as rien ressenti auprès de Vincent, de la compassion peut-être, de la pitié, car tu sortais toi-même d'un état voisin de celui de Vincent. Et puis c'est tout, il ne peut rien y avoir d'autre. Je vais jusqu'à penser : ce n'est pas Vincent mais Julien qui t'attire. Tu inventes cette histoire pour Julien. Mais pourquoi le voudrais-je, moi dont l'unique objectif est d'être libre ?... © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain, auteur de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie" (extrait paru dans le nº8 de la revue "Les hommes sans épaules"), "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde" (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26)


Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « Que faire pour sortir de cette logique du spectacle à laquelle nous pousse le regard des autres ? Que faire pour être authentique et cesser d'être en représentation permanente juste pour remplir un rôle ?
Je sens de plus en plus que je deviens une question et un vrai poids pour moi-même d'abord et pour les autres ensuite. C'est terrible, tu sais, la pression de chaque jour qui passe. C'est terrible de savoir qu'il va sans doute me manquer du temps pour approfondir tout ça et mener une réflexion sur mon expérience de la vie et mon histoire. C'est terrible de savoir que, finalement, l'on dispose de bien peu de temps pour essayer de comprendre quelque chose et qu'une vie ne suffit jamais pour convaincre les autres de notre existence...
Pourquoi donc avons-nous besoin des autres pour croire à ce qu'on fait ?... Réussir sa vie, ça doit sans doute consister à devenir soi-même. À ne pas attendre le consentement des autres..., l'approbation populaire qui ne veut surtout pas des gens qui crient, des gens qui dérangent, qui font désordre dans le terrible ordre social...
Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je n'ai jamais su. J'ai cette impression d'avoir tout à découvrir de nouveau. Je me mets de mieux en mieux à comprendre la mentalité des déportés et tout le travail de Michael Pollak sur ce sujet ainsi que celui de Primo Levi. En ce moment, je relis "La Nuit" d'Elie Wiesel. Petit livre de 150 pages qui empêche de dormir...
Se sauver au travers des autres et grâce à eux. Ça ressemblerait à du découragement et ça ne me plaît pas... Il faut vivre et se révolter. Résister au temps. Mais comme je me sens faible et impuissant dès que je pense au temps qu'il me reste. J'ai l'âme et l'esprit affamés. Je crève de vie, comme on dit : "je crève de faim"... © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

urchinUrchin
de Harris Dickinson, avec Frank Dillane


pogányPogány Induló
docu HBO sur Pogány Induló


trionTrion
de Anders Hazelius, avec Seth Manteus, August Wittgenstein, Felix Sandman, Rebecka Harper


waiting for the outWaiting for the out
de Dennis Kelly et Levi David Addai, avec Josh Finan, Stephen Wight, Samantha Spiro


enzoEnzo
de Robin Campillo, avec Eloy Pohu, Pierfrancesco Favino, Maksym Slivinskyi, Élodie Bouchez