Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez


« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. »

(Montherlant, Les garçons)


Dernières lectures :

"NORMAL PEOPLE", Sally Rooney : je crois que c'est le premier livre que je lis où l'amour est finalement décrit comme une amitié plus terrible que ce que l'on nomme l'amour ou le couple, c'est l'histoire de Marianne et Connell au-delà de leurs relations sexuelles épisodiques, de la fin du lycée à la fin de l'université à Dublin, c'est aussi un peu le 'ni avec toi ni sans toi' de La femme d'à côté de Truffaut, les dialogues insérés dans le texte sans guillemets ni tirets et c'est bien, mais pour autant je crois avoir préféré la série au livre


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « "Sané..." Mama Sané pousse un grognement d'aise, elle se retourne, laisse glisser son bras, cherche à tâtons dans le noir, ses doigts effleurent un corps. "Benjamin...", soupire mama Sané. Elle le reconnaît au creux de son thorax, malformation congénitale où la sueur se décante - de quoi remplir un mini-verre au matin. Mama fait un effort, se penche au-dessus du gamin qui, allongé par terre au pied de la couche où elle repose, délire dans un sommeil traversé de visions. Mama Sané agrippe le rebord du lit pour ne pas basculer, caresse le crâne de Benjamin. L'eau perle à son front, coule sur les joues de l'enfant comme s'il pleurait, descend le long des jambes, inonde le trou de la poitrine. Sané disperse la transpiration avec sa paume, lèche sa main. Le petit est sucré, elle s'en régale au crépuscule. Dans le désert tout proche, les chiens sauvages braillent comme les mauvais chanteurs des rues de Tombouctou passé la prière du soir. Les cajoleries de mama ont apaisé Benjamin, il rêve. Sané ferme les yeux, elle revoit sa mère, ses frères, papa Soundjata et le village au bord du Faguibine. Veaux, vaches, rizières, famille ont disparu, c'était il y a longtemps. "Sané, Sané...", murmurait maman Balla aux moindres tâches à accomplir. "Sané, Sané" : écraser le manioc. "Sané, Sané" : traire la vache, puiser dans la mare une eau trouble et fruitée comme la sueur de Benjamin. Elle l'appelle Benjamin ce petit mal formé, Benjamin fils, en souvenir du frère cadet parti pour la ville voici quinze ans, et que l'on n'a jamais revu. "Sané !" Mama Sané a sursauté. Ce cri insistant, où l'on discerne une volonté de créer un scandale, mama Sané n'en ignore pas l'auteur. "C'est toi Silvio ? Vilain ! Pas déranger les autres." Combien sont-ils dans l'unique pièce de la maison ? A trois heures du matin, est-ce le moment de compter ? Un hurlement : "Sané !" Un de plus et la nuit est fichue. Un frisson a parcouru la chambre, Benjamin se retourne, Mamadou vient de tousser, les tout derniers dont elle oublie le nom - ils sont arrivés hier : deux jumeaux et leur sœur blottis contre la porte - s'agitent dangereusement. "Bolchevik !" souffle-t-elle à l'adresse de Silvio l'agitateur, qu'elle attrape rudement par un bras et fourre sous le sac de patates reprisé qui sert de couverture. Le gamin n'attendait que ce geste, il se replie en position fœtale, suce son pouce, cale ses épaules, son dos, ses petites fesses dans les bourrelets du ventre de mama Sané. Elle soupire : à chaque fois la même comédie ! Au matin, mama menacera Silvio d'un abandon parmi les crocodiles sur les rives du Niger, le long de la piste embrasée de soleil de Ke-Macina, dans la vallée du Tilemsi. Réprimandes inutiles faisant partie du rite : six heures quinze précises, Sané met en garde Silvio, premières paroles avant même le Pater. Six heures dix-huit : ayant écouté la litanie, subi les bourrades de mama pour le pousser hors de la natte, Silvio éclate d'un rire qui fait office de sonnerie. Six heures dix-neuf : il sort faire ses besoins, part à la chasse, on ne le reverra qu'à midi. "Bon débarras", imagine mama en étreignant Silvio. Au fond son préféré avec Benjamin. Dans sa tête, mama qui ne parvient pas à se rendormir énumère ses ouailles. Depuis trois ans qu'elle les ramasse au hasard des rues, le chiffre moyen de ses pensionnaires augmente malgré une mortalité élevée (mais moins qu'à l'hôpital). "Clinique mama Sané, séjours de longue durée, coût : zéro franc CFA. Avec l'aide alimentaire (insuffisante) de la paroisse de Tombouctou." Mama a bien pensé inscrire cette phrase sur un panneau à l'entrée du chemin, voire distribuer des tracts en ville sur les marchés... Le but ? Recueillir le plus possible d'orphelins, faire savoir à tous les condamnés du Mali "qu'après ta mort mama Sané soignera ta descendance". Combien de miséreux a-t-elle adoptés ? Trente, quarante, mama les voudrait tous mais elle n'a que deux bras, cinquante mètres carrés, un bol de bouillie à leur offrir. Monseigneur des Ursins, un Blanc, lui a défendu de "faire de la retape" - péché d'orgueil selon ce saint homme. "Laissez venir à vous les petits polissons, surtout n'allez pas les quérir ! Ils afflueraient de la Zambie, du Botswana, du lit des rivières asséchées, et des montagnes de l'Hadramaout. Malheureuse ! ils emporteront tout, déferleront sur les provinces, ils nous dévoreront et vous avec." Quel discours ! Monseigneur des Ursins a quatre-vingt-six ans et la chaleur le trouble un peu. Mama Sané respecte ses cheveux blancs et son état d'ecclésiastique. Elle obtempère à demi : plus de distribution chez les boutiquiers de ses étiquettes religieusement récupérées sur les sacs de patates et où mama, au dos, calligraphiait des mots vantant "L'établissement" et ses propres mérites. Elle se réserve toutefois, quoi qu'en pense Monseigneur, une inspection journalière des trottoirs de la ville, de ses bas-fonds, de ses banlieues, pour débusquer les sans-logis. © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"


Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « Comme si c'était méprisable d'avoir quelques unes de ces bonnes petites valeurs chrétiennes qui rendent quand même, quoi qu'on en dise, la vie un peu tolérable. Oui je suis chrétien, pas catholique. Oui, je crois au Christ, à Jésus, à l'homme, pas à Dieu. Et j'en suis fier, même si c'est devenu désuet... Si être chrétien, c'est avoir plus de conscience que les autres, alors je veux bien être chrétien.
Pratiquer ne peut pas consister à affirmer qu'on a rencontré Dieu. J'ai rarement pratiqué, et pourtant, parfois, j'ai l'impression qu'une lumière divine m'a visité et que je n'y ai pas répondu.
Les morts sont-ils morts ou veillent-ils sur nous ? Traînent-ils encore sur terre pour nous aider à vaincre ? Pourquoi n'arrivons-nous pas à penser que notre vie est de toute façon provisoire. Je crois qu'on peut dominer la mort grâce à notre mémoire. Si Hervé venait à mourir, il continuerait à vivre en moi...
Mon reflet dans la glace ne m'a jamais satisfait. Je le trouve acceptable mais pas beau... Surtout en ce moment !... et je n'ai jamais compris que des gens me trouvent beau, et me le disent, par-dessus le marché !... Pour moi, je serai toujours le petit balafré, méprisé par son entourage, de l'école des Vieilles Perrières de Besançon. C'est l'image la plus forte qui ne m'a jamais vraiment quitté depuis ces années d'enfance, qui me tient compagnie, mais personne ne le sait, ni ne me croirait...
C'est dur de vivre avec une image de soi jamais achevée, mais finalement, je préfère ça, plutôt que d'être gonflé de suffisance et de certitude, comme certains qui n'ont pas d'états d'âme sur leur valeur, et qui le clament en écrasant les autres. Je ne les envie pas, mais c'est rassurant. Ils peuvent devenir des modèles et des buts à atteindre pour ceux qui sont si mal dans leur peau, et il y en a ! Nous aide-t-on à être autrement ? Vu les critères esthétiques qui sont devenus les nôtres de nos jours. Beauté, richesse, jeunesse, mode... et exclusion, rejet du reste : malades, handicapés, mal foutus, inadaptés, bancals, tordus, que l'on enferme, que l'on cache.  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

startupStartUp
créé par Ben Ketai, avec Adam Brody, Edi Gathegi, Otmara Marrero, Addison Timlin, Martin Freeman, Ron Perlman et Mira Sorvino


let them talkLet them talk
de Steven Soderbergh avec Meryl Streep, Lucas Hedges, Candice Bergen, Dianne Wiest  


kate winsletMare of Easttown
de Brad Ingelsby, avec Kate Winslet, Julianne Nicholson, Evan Peters, Jean Smart, Angourie Rice


it's a sinIt's a sin
créé par Russell T Davies, avec Olly Alexander, Omari Douglas, Callum Scott Howells, Lydia West, Nathaniel Curtis, Keeley Hawes