Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez


« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. »

(Montherlant, Les garçons)


Dernières lectures :

"YOUNG HEARTS CRYING", Richard Yates : Yates est sûrement un de mes écrivains préférés, si ce n'est mon préféré, ce roman est centré sur Michael Davenport, jeune écrivain de poèmes, on le suit jusqu'à ses cinquante ans, son mariage avec Lucy, Lucy est riche mais il ne veut pas vivre sur son argent, son divorce, et toujours cette vie d'écrivain difficile, il publie mais cela reste confidentiel, Yates est sûrement l'écrivain que j'ai lu qui parle le mieux de ce qu'est l'écriture, et Michael Davenport reste un de mes personnages favoris, à fleur de peau et en guerre


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « Cinq heures de l'après-midi, Sané part en campagne. (Jésus octroie tant d'occupations à mama qu'elle n'est pas libre auparavant. Cent vingt minutes quotidiennes consacrées à la "collecte" des enfants, il en faudrait le triple. L'emploi du temps serré de mama l'empêche à son grand dam de mener une recherche efficace et de contrevenir par trop aux ordres de Des Ursins.) Sept heures du soir, mama s'en retourne, les bras chargés de sacs, parfois d'un ou deux nourrissons, ses "chats de poussière" ainsi qu'elle les appelle.
"Il est tard, songe mama, et il faudrait dormir." (Silvio la réveille constamment, est-ce tolérable ?) Mama épuisée dès l'aube. Continuer, faire son devoir. Pourquoi et pour quel bénéfice ? Voilà une question qu'elle ne se pose jamais. Sa crainte (mama n'est plus si jeune) : perdre la force de nourrir et torcher les marmots, d'accepter en apostolique le mal qui les emporte tous. "Grand Jésus et l'insouciance !" Mama Sané rit sous cape, suce son gros pouce anthracite, s'assoupit en prononçant "dodo".
Bientôt le branle-bas. Mama vient d'expédier sans ménagement, au mépris de l'usage, Silvio hors de la couette. La petite peste, estomaquée, file en ravalant son rire réveille-maison. Bien fait ! Mama Sané n'est pas d'humeur. Elle contemple la pièce encombrée de sacs de couchage d'où émergent ça et là un crâne lisse évoquant un melon, une jambe, deux bras secs pareils aux arbres du Sahel, des yeux pensifs comme des olives. "Macédoine de l'Afrique...", constate mama qui n'est jamais en peine d'images. Un étrange volatile - sorte de poule - circule dans ce dédale, aussi à l'aise qu'une oie dans un jeu. Mama, dont le sang n'a fait qu'un tour, étend une main gracieuse et, d'un geste inspiré de quelque tableau de Michel-Ange, elle sème d'invisibles graines : "Petit, petit..." à l'intention de l'animal sans méfiance auquel elle tord le cou dès qu'il s'est approché. Ainsi va l'existence cahoteuse : mardi la dèche, mercredi de cocagne. "Quelle tuile en perspective ?" s'interroge-t-elle soudain. Lequel d'entre eux sera malade, un créancier osera-t-il s'aventurer dans ce quartier à la réputation de coupe-gorge ? A l'un de ces charognards, ayant bravé pour deux cents francs les dangers inhérents à toute intrusion dans le bidonville au nom si peu évocateur : "Fleur de savane" (un Harlem pour "sous-Noirs" aux environs de Tombouctou), mama avait lancé pas plus tard qu'avant-hier : "Saisissez les loupiots !" Le cafetier avait fui. "Cela m'apprendra, grommelle Sané, couvant du regard ses bambins, à vous faire des extras !" Une drôle d'idée d'emprunter quatre caisses de Coca, boisson venue des Amériques esclavagistes ! Car si mama bénéficie d'une paix relative, par une distribution à chacun, savamment répartie au cours de la journée, d'un verre de ce breuvage que pour sa part elle déteste, et que les garnements dégustent tel un nectar, grâce à quoi un silence et la sagesse semblent tomber comme une averse - quel repos ! on n'entend que les mouches et les bourdons et tout au loin les rumeurs, l'affliction du voisinage -, tout cela n'est que soulagement éphémère : qu'adviendra-t-il, la ration épuisée ? Mama, élevée par les bons Pères, capitaine d'un vaisseau en perdition, arche de Noé des porteurs du sida échouée sur une colline à l'écart de la cité, fera face à l'éventuelle mutinerie de son équipage par cette imprécation : "Bolcheviks ! mauvais Français !" (réminiscence des "gronderies", dans les années cinquante, du chanoine des Ursins devenu archevêque qui, au village, faisait office d'instituteur).
A l'idée de cette probable révolte, mama fait les gros yeux, gonfle la poitrine, durcit les biceps - répétition de la scène qu'elle jouera le moment venu pour impressionner l'auditoire.
Et, tout à coup, mama prend conscience du ridicule de la situation et de la singularité du moment. Ses mimiques théâtrales, le jeu de ses pupilles et de ses muscles lui paraissent déplacés, quasi obscènes. Car elle n'en revient pas de la quiétude ambiante : les rejetons dorment, un léger gazouillis - dont elle se demande s'il est fictif - semble rehausser la torpeur, l'impression de calme presque paradisiaque se dégageant du lieu. Que se passe-t-il ? Depuis toujours les hurlements à l'aurore, le tintamarre ébranlent les tympans, jusqu'à l'équilibre nerveux de mama, obligée de s'abriter quelques instants sous le micocoulier, où les bruits de gosses se fondent avec ceux plus distants du quartier qui s'anime. Chaque matin le désir d'abandonner une mission que personne ici-bas ne lui a confiée s'empare de son cerveau. Assise dans la fraîcheur finissante, mama fait le plein d'égoïsme, songe que sa retraite d'employée des postes lui permettrait de vivre chichement. Quelques minutes de ces pensées roboratives et mama sans plus attendre se hâte vers l'appentis de cuisine, allume le feu, retourne dans la pièce - où souvent un mutisme a succédé aux pleurs comme si les mômes respectaient la déprime de mama - dorlote, ressasse, tel un leitmotiv lui soutenant le cœur : "All right ! c'est parti pour un tour."
Mais aujourd'hui, contrairement aux autres levers, règne la tranquillité ; et mama en cette minute exceptionnelle n'a nulle envie de déserter, et bien qu'elle ne se soit pas encore refugiée sous le micocoulier (arbre de vie), elle se sent d'attaque ! Par quel phénomène ? puisque rien ne va - hormis un silence inhabituel et provisoire (Sané a mal dormi ; les provisions s'épuisent ; on a signalé la présence dans le bidonville du collecteur d'impôts, il pointera chez mama un nez inquisiteur : "Certainement vos pensionnaires vous assurent de confortables revenus." Allez lui faire entendre raison !). Et Sané qui s'en fout et rigole. © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « A-t-on plus d'importance pour les autres du fait d'être malade ? Je ne veux pas de cette importance-là. Je n'attends rien de cette maladie. Je veux la paix. Je n'ai pas de vide à remplir avec une maladie. Ma vie a toujours été suffisamment dense, riche et compliquée, même avant le sida, quand j'étais en bonne santé. En fait, VIH m'emmerde. Je ne veux rien de lui. Quand il est arrivé, les galères et les emmerdes ont commencé.
La séropositivité ne doit pas faire partie de notre identité. Je veux rester moi-même. Être moi-même. VIH n'existe pas.
À une récente réunion, j'ai entendu des choses terrifiantes dites par des grands malades. Mais dans quelle détresse et quelle solitude faut-il être pour se créer une maladie mortelle, sans laquelle on ne serait rien devant les autres ?!
Je viens de recevoir et de lire la dernière nouvelle d'Hervé. Il écrit comme un peintre. Son œuvre est belle comme un tableau africain, plein de misère et de désespoir.
Je n'aime pas l'arrogance de ceux qui prétendent croire, ni celle d'ailleurs de ceux qui ne croient pas.  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

And then we dancedAnd then we danced
de Levan Akin, avec Levan Gelbakhiani, Bachi Valishvili, Ana Javakishvili  


HollywoodHollywood
de Ryan Murphy, avec David Corenswet, Darren Criss, Jeremy Pope, Patti LuPone, Laura Harrier, Jim Parsons, Jake Picking, Holland Taylor  


La odisea de los gilesLa odisea de los giles
de Sebastián Borensztein, avec Ricardo Darín, Luis Brandoni, Chino Darín, Rita Cortese   


judyJudy
de Rupert Goold, avec Renée Zellweger, Finn Wittrock, Jessie Buckley, Royce Pierreson  


el doble más quinceEl doble más quince
de Mikel Rueda, avec Maribel Verdú, Germán Alcarazu