Hervé Loyez


« Si je ne t'aimais pas tant, tout aurait été plus facile. »

(Montherlant, Les garçons)


Dernières lectures:

"COLD SPRING HARBOR", Richard Yates : relecture, le beau Evan se marie avec Mary, a une petite fille, divorce, se remarie avec Rachel, ils vivent avec la mère de cette dernière, cette mère inénarrable qu'on retrouve dans tous les livres de Yates, puis Evan renoue en secret avec Mary, et ainsi de suite, c'est souvent drôle et au bord du désespoir au quotidien aussi, Yates est dans mon panthéon


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « "Sané..." Mama Sané pousse un grognement d'aise, elle se retourne, laisse glisser son bras, cherche à tâtons dans le noir, ses doigts effleurent un corps. "Benjamin...", soupire mama Sané. Elle le reconnaît au creux de son thorax, malformation congénitale où la sueur se décante - de quoi remplir un mini-verre au matin. Mama fait un effort, se penche au-dessus du gamin qui, allongé par terre au pied de la couche où elle repose, délire dans un sommeil traversé de visions. Mama Sané agrippe le rebord du lit pour ne pas basculer, caresse le crâne de Benjamin. L'eau perle à son front, coule sur les joues de l'enfant comme s'il pleurait, descend le long des jambes, inonde le trou de la poitrine. Sané disperse la transpiration avec sa paume, lèche sa main. Le petit est sucré, elle s'en régale au crépuscule. Dans le désert tout proche, les chiens sauvages braillent comme les mauvais chanteurs des rues de Tombouctou passé la prière du soir. Les cajoleries de mama ont apaisé Benjamin, il rêve. Sané ferme les yeux, elle revoit sa mère, ses frères, papa Soundjata et le village au bord du Faguibine. Veaux, vaches, rizières, famille ont disparu, c'était il y a longtemps. "Sané, Sané...", murmurait maman Balla aux moindres tâches à accomplir. "Sané, Sané" : écraser le manioc. "Sané, Sané" : traire la vache, puiser dans la mare une eau trouble et fruitée comme la sueur de Benjamin. Elle l'appelle Benjamin ce petit mal formé, Benjamin fils, en souvenir du frère cadet parti pour la ville voici quinze ans, et que l'on n'a jamais revu. "Sané !" Mama Sané a sursauté. Ce cri insistant, où l'on discerne une volonté de créer un scandale, mama Sané n'en ignore pas l'auteur. "C'est toi Silvio ? Vilain ! Pas déranger les autres." Combien sont-ils dans l'unique pièce de la maison ? A trois heures du matin, est-ce le moment de compter ? Un hurlement : "Sané !" Un de plus et la nuit est fichue. Un frisson a parcouru la chambre, Benjamin se retourne, Mamadou vient de tousser, les tout derniers dont elle oublie le nom - ils sont arrivés hier : deux jumeaux et leur sœur blottis contre la porte - s'agitent dangereusement. "Bolchevik !" souffle-t-elle à l'adresse de Silvio l'agitateur, qu'elle attrape rudement par un bras et fourre sous le sac de patates reprisé qui sert de couverture. Le gamin n'attendait que ce geste, il se replie en position fœtale, suce son pouce, cale ses épaules, son dos, ses petites fesses dans les bourrelets du ventre de mama Sané. Elle soupire : à chaque fois la même comédie ! Au matin, mama menacera Silvio d'un abandon parmi les crocodiles sur les rives du Niger, le long de la piste embrasée de soleil de Ke-Macina, dans la vallée du Tilemsi. Réprimandes inutiles faisant partie du rite : six heures quinze précises, Sané met en garde Silvio, premières paroles avant même le Pater. Six heures dix-huit : ayant écouté la litanie, subi les bourrades de mama pour le pousser hors de la natte, Silvio éclate d'un rire qui fait office de sonnerie. Six heures dix-neuf : il sort faire ses besoins, part à la chasse, on ne le reverra qu'à midi. "Bon débarras", imagine mama en étreignant Silvio. Au fond son préféré avec Benjamin. Dans sa tête, mama qui ne parvient pas à se rendormir énumère ses ouailles. Depuis trois ans qu'elle les ramasse au hasard des rues, le chiffre moyen de ses pensionnaires augmente malgré une mortalité élevée (mais moins qu'à l'hôpital). "Clinique mama Sané, séjours de longue durée, coût : zéro franc CFA. Avec l'aide alimentaire (insuffisante) de la paroisse de Tombouctou." Mama a bien pensé inscrire cette phrase sur un panneau à l'entrée du chemin, voire distribuer des tracts en ville sur les marchés... Le but ? Recueillir le plus possible d'orphelins, faire savoir à tous les condamnés du Mali "qu'après ta mort mama Sané soignera ta descendance". Combien de miséreux a-t-elle adoptés ? Trente, quarante, mama les voudrait tous mais elle n'a que deux bras, cinquante mètres carrés, un bol de bouillie à leur offrir. Monseigneur des Ursins, un Blanc, lui a défendu de "faire de la retape" - péché d'orgueil selon ce saint homme. "Laissez venir à vous les petits polissons, surtout n'allez pas les quérir ! Ils afflueraient de la Zambie, du Botswana, du lit des rivières asséchées, et des montagnes de l'Hadramaout. Malheureuse ! ils emporteront tout, déferleront sur les provinces, ils nous dévoreront et vous avec." Quel discours ! Monseigneur des Ursins a quatre-vingt-six ans et la chaleur le trouble un peu. Mama Sané respecte ses cheveux blancs et son état d'ecclésiastique. Elle obtempère à demi : plus de distribution chez les boutiquiers de ses étiquettes religieusement récupérées sur les sacs de patates et où mama, au dos, calligraphiait des mots vantant "L'établissement" et ses propres mérites. Elle se réserve toutefois, quoi qu'en pense Monseigneur, une inspection journalière des trottoirs de la ville, de ses bas-fonds, de ses banlieues, pour débusquer les sans-logis. © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie", "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"

Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « Je déteste quand les hommes cherchent à vouloir tout scientifiquement expliquer, justifier et comprendre. Il nous faut savoir garder une place aux choses mystérieuses qui nous dépassent et que nous ne saisirons jamais. Que seraient nos existences misérables de petits mortels sans cette part d'inconnu qui nous entoure et nous assaille. Je revendique des rêveries déraisonnables, extravagantes, inhumaines, chimériques, au moins nous permettent-elles d'échapper un temps à la cruelle réalité, à l'insoutenable et écœurante réalité. C'est dans ses rêves et son imaginaire, dans ses capacités à fuir la médiocrité quotidienne, à la rejeter que, sans doute, l'homme est souvent le plus beau et offre au monde une face de lui-même acceptable, c'est quand l'imaginaire prend le pas sur le réel que la vie devient un petit peu moins insupportable. C'est ce qui m'émeut chez la plupart des artistes, ils savent que leur mission est bien de nous alléger de nos souffrances, de nous convier au désordre de l'esprit par le beau et l'originalité de leur vision, de nous dérober aux affres de notre condition, de nous dérégler de notre trajectoire en nous soumettant à leur bénéfique et constructive dérivation : que serait un monde sans art ni fantaisie dans cette sinistrose qu'est la vie ? Leur invitation au voyage est un bienfait pour l'humanité qui de toute façon flotte lamentablement et ne parvient pas à contrôler ni ses vents ni ses coups, ils nous sauvent de la déprime et leur présence saine contribue à notre salubrité mentale...  © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

Stan & OllieStan & Ollie
de Jon S. Baird, avec John C. Reilly, Steve Coogan, Nina Arianda, Shirley Henderson   


tea with the damesTea with the dames
de Roger Michell, avec Eileen Atkins, Judi Dench, Joan Plowright, Maggie Smith  


sunset over hollywoodSunset over hollywood
de Uli Gaulke  


die kinder der utopieDie kinder der utopie
de Hubertus Siegert  


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de Trevor Nunn, avec Judi Dench, Sophie Cookson, Tom Hughes