Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez Hervé Loyez


Dernières lectures :

"ONCLE VANIA", Tchekhov : je ne crois pas avoir jamais lu Tchekhov quand j'étais dans mes cours de théâtre entre 1985 et 1988, enfin je ne m'en souviens pas, je viens de lire quelques nouvelles de lui qui m'ont plu sans plus, par contre cet Oncle Vania oui, parce qu'avec peu de choses des choses de la vie, l'espérance, la désillusion, les échecs, l'amertume, il nous fait entrer dans l'essence même de la vie, sans que ce soit daté ni rien


Hervé et Mark :

Extrait de « L'OUTARDE », de Hervé Loyez (paru dans la revue "Le serpent à plumes", nº26) :

Hervé Loyez « Mama n'a plus le blues, mama se dirige vers la réserve de Coca, s'envoie une lampée - geste hérétique ! -, termine la bouteille au goulot, ça mousse, mama recrache un peu, claque sa langue et sort..., abasourdie, prendre l'air. La poule, qu'elle tient toujours pendue par les pattes, semble ressusciter. Elle s'agite, pousse un cri de coq. "Un travelo !" s'écrie mama horrifiée (elle est à cheval sur les principes), et d'achever illico l'animal. Mama dubitative : "Que faire de cette dépouille mortelle ?" Phrase singulière appliquée à une poule, traduisant chez Sané un désarroi : pour des ventres affamés ce volatile est une aubaine. Cependant ses murs supposées le rendent peut-être impur... Et mama au cur simple, comme toujours lorsqu'elle s'estime confrontée à un dilemme paraissant insoluble, puise son vocabulaire dans les missels et les sermons.
Mais elle se ressaisit. L'espèce d'exaltation qu'elle vient de ressentir (et qui lui ressemble si peu) n'est-elle pas inquiétante ? Maladie, "court-circuit de la tête...", tout est possible. Se confier à l'infirmière ? Mama n'éprouve aucune sympathie pour un "oiseau de malheur" (c'est ainsi qu'elle surnomme Sur Marie-Tarcisius, diaconesse entre divers âges mesurant presque deux mètres, au long visage de marabout). La seule apparition de sa silhouette cassée sous le linteau provoque la panique dans la bicoque et un début de débandade. Silvio se réfugie au sommet du tronc, son ascension fait s'envoler des corbeaux. S'ensuit un brouhaha mêlant les pleurs des plus petits, les exhortations au calme de Sané, les croassements et claquements d'ailes, les cris de Tarcisius alors que s'engage entre elle et les fuyards une course-poursuite et, au final, les commentaires désabusés de la Sur d'une voix rauque, asthmatique : "Les rats ont quitté le navire", tandis qu'elle s'écroule dans un ersatz de fauteuil fait de multiples pièces récupérées sur les décharges et dénommé "trempoline musical" à cause du bruit de ses ressorts.
Six heures trente. Mama sur la pointe des pieds retourne vers son "chez-soi", pousse la porte doucement, introduit le haut du corps dans l'embrasure, glisse alentour un regard scrutateur. Pas un geste, aucun bruit de respiration, Sané ne perçoit rien. Une tombe. A-t-il suffi que Silvio, contrairement aux autres matins, s'échappe en silence pour provoquer le bouleversement d'une routine semblant immuable ? Mama se demande si elle doit se réjouir ou se préoccuper de ce sommeil collectif, à ce point surprenant qu'elle éprouve un malaise, comme si brusquement elle avait été transportée dans un univers de prime abord comparable au sien, dont elle découvrirait qu'il n'obéit plus aux mêmes lois. Son inquiétude devrait pousser mama à se précipiter à l'intérieur (difficile du dehors où la lumière est vive de distinguer sur ces figures plongées dans la pénombre une expression traduisant la vie). Il ne lui reste qu'à ouvrir les fenêtres et à crier "Debout là-dedans !". Elle n'en fait rien. Une telle hâte trahirait-elle son émotion d'imaginer qu'elle lit sur ces visages une volupté, l'oubli, une délivrance, quelle qu'en soit la cause ? C'est avec un sentiment d'amour mêlé d'angoisse qu'il lui semble contempler, retenant son souffle, cette atmosphère de légèreté, ce bonheur qu'elle leur prête, son propre répit tellement inattendu, comme incarnés et indiciblement unis : miracle, progéniture dont il convient de s'écarter.
Un unique nuage passe et canalise un instant la chaleur. Elle frémit. Et s'ils étaient tous morts ? Il en disparaissait ainsi de temps en temps. Mama découvrait à l'aube un corps raide, vite transporté jusqu'au cimetière sans larmes, tout comme elle ramassait les "chats" sur les chemins sans le moindre plaisir. Mama depuis longtemps avait cessé de rire ou de pleurer, et ne s'accordait chaque jour qu'une à deux minutes d'un désespoir ravalé "presto", tel ce goût acide et brûlant dans sa gorge qu'elle noyait d'eau et de salive. "Entrer comme il se doit, ne pas entrer ?" Paralysie de mama. Un rayon s'est introduit dans la chambre. Mama, qui se tenait dans l'angle à peine esquissé de l'ouverture, se rejette en arrière, ferme la porte, s'appuie sur le mur en torchis, admire l'établissement géométrique des branches du micocoulier planté voici vingt ans de ses mains, si magnifiquement prospère ! Mama s'est effondrée dans le fauteuil de Tarcisius, s'emploie à dénombrer les mouches agglutinées sur le cadavre de la poule, contemple au loin les minarets. Des perles d'eau salée coulent le long de ses joues, mama les ingurgite. Un soubresaut a parcouru son corps, le ciel brûle, un instant il semble à mama que les corbeaux roucoulent. "Bol... cheviks..." Elle agite une main devant elle. La face de Benjamin lui apparaît. Qu'est-il devenu ce frère, ce presque fils ? Comme elle lui en avait voulu de son départ, comme elle l'avait détesté ! Elle se revoit il y a trente ans. Maman Balla déjà si vieille... "Sané, Sané..." : écraser le sorgho. L'épuisement, la quasi-démission de Balla au sourire édenté, qui passait la plupart de ses heures dans un hamac au seuil de la case, recevant telle une impératrice mandingue ses copines et ses anciens amants (ils évoquaient leurs souvenirs en mastiquant des graines), ce repli hors des réalités quotidiennes, dans un semi-gâtisme où maman Balla semblait avoir atteint la joie, avaient conféré à Sané dès quatorze ans le statut de mère nourricière. A l'aube elle expédiait au champ papa Soundjata qui filait doux et, comme Balla, reine en son monde, jouissait d'une béatitude sans pareille. Et voici que mama éprouve soudain un sentiment de liberté ! La vision de Balla dans son hamac sans doute, celle du chanoine des Ursins lui en faisant le reproche : "Madame, votre paresse n'est pas chrétienne !" II la persécutait de sa Chrétienté, maman Balla l'observait sans comprendre, selon son humeur ou le temps qu'il faisait elle répliquait par une plainte mélodieuse, sorte de chant des commencements de la Terre, ou par un rire qu'il qualifiait de "simiesque". Les cris de Balla, dans un imaginaire furtif, ont ravigoté mama. Sept heures s'égrènent à une pendule voisine. Tel un hippopotame qui s'extrait d'une mare, Sané se hisse péniblement. © »

Hervé Loyez, 1958-1993, écrivain, auteur de "Le voyage à Alba", "Les enfants de la folie" (extrait paru dans le nº8 de la revue "Les hommes sans épaules"), "Les petits enfers de David Lorentz", "Quand nous serons à Mukallâ", et "L'Outarde"


Extrait du « journal » de Mark Anguenot Franchequin :

Mark Anguenot Franchequin « J'ai toujours eu la vision de mon corps équivalent à une machine, que je pouvais dompter, que je devais maîtriser. Depuis que VIH est arrivé ce n'est plus possible. Je découvre en mon temps ce corps qui fonctionnerait un peu tout seul, comme une usine chimique, une déchetterie... Tout est en train de me devenir douloureux. Toutes les tâches, même les plus idiotes, me coûtent : cavaler, dormir, digérer, pisser, respirer, chier, voir, marcher, monter, descendre, bronzer, tout ce qui se faisait bêtement, comme des réflexes, se met à dysfonctionner. Je sens VIH me torturer, me décharner, me dénerver, me démuscler, me dépulper. Je suis usé, un vieillard sans en avoir l'âge. C'est un constat terrible et je ne vois pas de solution. Déchéance physique. La vie m'abandonne. La putréfaction va commencer...
Je perds mon sens de l'humour qui pourtant était une arme contre les plaies de ma mémoire. Je n'ai plus envie d'aller à la messe. Il s'agit de reproduire encore une fois la Cène, ce vieux conte que l'on se raconte, obsessionnellement : toujours la même histoire, faut-il y croire ? Il me plaît de savoir que Jésus et ses apôtres ont existé. Les rencontrant, je les aurais sans doute suivis. Jésus, oui... mais Dieu ?
... le sida n'est pas seulement une maladie personnelle, mais une maladie partagée. Nous nous tenons les uns les autres au milieu de toute cette bouillie de souffrances. Malgré toute la part d'indicible et l'impuissance souvent éprouvée face à notre drame... il n'existe pas de faux espoirs. Seule, à mon avis, l'absence d'espoir me paraît fausse, car personne ne connaît les capacités, les ressources et l'avenir de quiconque.
Les anonymes du monde entier. Ce n'est pas parce qu'il ne m'a pas été donné de les rencontrer, de les connaître et de les soutenir que je n'ai pas envie de leur adresser quelques paroles d'encouragement. Où qu'ils soient et quel que soit leur âge, leur sexe, leur mode de transmission, je les implore d'être combatifs, forts et courageux... Chacun de nous est un cas particulier. Au diable les généralités et les statistiques... Enfin, une pensée aussi à tous ceux qui ont croisé mon chemin, mais que ma mémoire chancelante d'émotion et tremblante de tristesse a oubliés et oublie... Sans eux, je serais certainement plus inachevé que je ne le suis déjà... chacun à votre façon unique, vous m'avez aidé à faire de la rage de vivre qui m'envahit, m'assiège et m'encercle une uvre... mes "zèles aimants", vous êtes tous ma ville de Samarie... l'eau que vous m'avez donnée est devenue pour moi source jaillissante en vie éternelle... cette eau vive-là qui n'enlève pas la soif, ne désaltère jamais tout à fait et qu'on appelle la vie... © »

(Mark avait demandé que soit publié dans Libération le communiqué suivant : « Mark Anguenot-Franchequin, né le 8 juin 1958 à Besançon, est décédé du sida après une longue lutte contre la maladie. Il nous a quittés sans honte et sans regret pour rejoindre la terre de ses racines.
La vie est injuste et dégueulasse. C'est un long voyage au bout de la nuit. J'ai beaucoup souffert, mais j'ai aussi connu le bonheur, l'amitié et l'amour.
L'existence est difficile mais on peut vivre quand même et on doit le faire, coûte que coûte. L'aventure en vaut le coup - Mark »)

Mark Anguenot Franchequin, 1958-1994, pionnier de la lutte contre le sida en France, il a notamment été à l'origine de Sida Info Service ; son journal est le témoin de son amour révolté de la vie




Kino

fostersThe Fosters
créé par Peter Paige et Bradley Bredeweg, avec Teri Polo, Sherri Saum, David Lambert, Maia Mitchell, Hayden Byerly, Noah Centineo, Cierra Ramirez


fayeFaye
de Laurent Bouzereau


big boysBig boys
créé par Jack Rooke, avec Dylan Llewellyn, Jon Pointing, Camille Coduri, Izuka Hoyle


ramyRamy
créé par Ramy Youssef, Ari Katcher, Ryan Welch, avec Ramy Youssef, Hiam Abbass, Amr Waked, May Calamawy, Steve Way, Laith Nakli