Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" 1990

 


résumé : Il était le désordre à lui tout seul
Les années 70/80 à Paris. Ange Tournoyeur est le fils d’Odile, une comédienne ratée, et de Maurice, un cheminot qu’il méprise.
Agrégée autour de Ange, sa bande d’adolescents, "Les Incorruptibles", qui se retrouve au café de Claire, la brune.
Ange aime les garçons. Les garçons, pas les hommes.
Un jour, après avoir observé le spectacle écœurant d’un pauvre enfant qui lave les vitres des voitures à un carrefour de la rue du Pont-Neuf, Ange décide de détourner le destin. Alors que rien ne l’y prédestinait, lui qui a toujours considéré le lycée comme un "lieu d’entraînement à se foutre du monde", il prend sa décision.
Peu de temps après, le jour de ses 18 ans, sa rencontre sur les quais une nuit, avec un rescapé des camps qui l’avait dragué, fait basculer sa vie. Suit l’autre décision, définitive.
Mais en attendant, il continuera son combat avec la vie, sera tenté par elle, rencontrera Vincent.
Son œuvre sera sa vie : Retourner le couteau et mettre des années avant de l’enfoncer.

(extrait) « Je m'appelle Jean Tournoyeur (tout le monde m'appelle Ange) et j'ai décidé d'écrire un journal. Qu'on ne me demande pas pourquoi, peut-être qu'un jour je le saurai. Je n'aurais jamais rien pu écrire avant ce jour. Si on me l'avait dit, il y a seulement trois mois, j'aurais trouvé cela absurde, inutile. Mais peut-être que ça l'est. Mais c'est aussi l'absurdité des choses qui m'aura décidé. On ne peut pas vraiment dire que j'ai été complètement pris au dépourvu. Ce que j'ai découvert je crois que je le savais déjà, sans le savoir. Il me sera sûrement difficile d'expliquer ce qui s'est passé. J'ai vécu jusqu'ici à faire ce que j'aimais. Parce que pour moi c'était la seule façon. J'ai toujours été attiré par les garçons. Je n'ai pas beaucoup attendu pour avoir du plaisir avec eux. Chez eux je crois que j'aime tout. J'aime les garçons, pas les hommes. Je n'ai aucune idée de l'âge adulte. Les adultes me semblent une espèce tellement étrangère, surtout les hommes. Je ne les aime pas. J'ai des parents mais c'est comme si je n'en avais jamais eus. C'est tout. Eux non plus je ne les aime pas. D'ailleurs j'ignore tout de l'amour qui me semble aussi étranger. Ma vie c'est Paris qui fait partie de moi. On sait tous les deux des choses que ce journal peut-être ne saura jamais. Je suis né près du canal Saint-Martin, je le vois de ma fenêtre. Je connais dans Paris des endroits où des choses incroyables se passent. La vie dans ces endroits y est méconnaissable. Il est possible que ce ne soit pas la vie mais autre chose. Je n'ai pas cherché à comprendre car probablement il n'y a rien à comprendre. J'ai dix-huit ans depuis un mois très précisément. Ce qui est arrivé la nuit de mon anniversaire me dicte ce journal. Aujourd'hui je suis sûr que cela dictera aussi ma vie. Ma vie, c'est aussi ma bande de potes. Nous nous sommes appelés "les Incorruptibles" il y a plusieurs années déjà. Il y a sûrement une raison à ce nom. Notre bande c'est surtout cinq garçons avec moi. Et puis il y a Mathieu qui vient d'y rentrer avec qui je n'ai pas fait l'amour mais qui me ressemble un peu. Il y a aussi Antoine qui est beau. Être aussi beau qu'il l'est est une chose terrible. Tous les deux nous devons le savoir. Eux tous sont ma famille, avec Claire. Claire a quarante-cinq ans et possède un café où nous allons souvent. Elle est ma mère à sa manière. Si je n'aimais pas les garçons j'aurais sûrement fait l'amour avec Claire. Elle, elle aurait aimé. Nous sommes sa vie, elle aussi aime les garçons. Je la comprends mais je crois qu'à cause de l'amour elle a déjà beaucoup souffert. Ce qu'elle appelle l'amour. Nous en avons rarement parlé.
Je vais au lycée Voltaire qui n'est pas loin de chez moi. Je n'y ai jamais été bien. Je ne pourrai jamais accepter l'ordre qu'on nous impose. L'ordre en général. À la fin de l'année dernière j'ai décidé de jouer leur jeu pour mieux les avoir. J'ai décidé d'étudier. J'ai l'impression rien qu'à l'écrire que je me suis soumis. Mais moi je sais que ce n'est pas vrai. Leur ordre, pour des garçons comme nous, c'est plus tard la certitude de l'obéissance, de n'être plus rien après l'enfance. Je crois que c'est leur ordre mais c'est aussi celui de la vie. Je ne vais pas le subir. Ma vie ne m'intéresse que si elle ressemble à quelque chose que j'ai en tête. Il va falloir un peu faire semblant. Moi je saurai toujours ce qui compte. Je vais réussir mon bac, ensuite j'ai décidé de préparer Normale Sup, parce que c'est ce qui correspond le mieux à ce qui m'intéresse. Je vais les étonner. Je continuerai à aimer des garçons dans des endroits noirs où je ne verrai que leurs visages. Je retrouverai Claire qui nous fera fumer. Rien ne sera possible sans oublier un peu. J'irai toujours dans les gares juste pour regarder et puis dans les jardins. Aussi le long de la Seine. Quelquefois je regarde mon visage dans l'eau. Il y a des choses inexplicables.
Je veux dire dans ce journal quelque chose qui va commander ma vie. La nuit de mon anniversaire un homme assez vieux m'avait dragué, je l'ai frappé longtemps. Parce qu'il était vieux et pour d'autres raisons qui ne sont pas claires. Et puis il a commencé à me parler. Peu importe pourquoi. Ce qu'il m'a révélé je l'ai cru tout de suite. C'est pour moi un grand mystère car il m'a raconté des choses que l'on ne peut imaginer. Il s'appelle Éric. Je me demande si je ne l'avais pas déjà vu. Éric m'a raconté l'horreur. Depuis que je l'ai rencontré, j'ai beaucoup lu sur ce qu'il m'a dit. Pas spécialement pour être sûr. J'ai vu aussi des films. Éric a été déporté dans un camp de concentration pendant la Seconde Guerre Mondiale. Aujourd'hui je ne comprends pas vraiment pourquoi c'est cette nuit-là que ces événements dont j'avais entendu vaguement parler m'ont bouleversé. J'ai dû vivre sans ouvrir les yeux. Maintenant je ne peux plus. Je me dis que je devais avoir peur de les ouvrir. C'est pour ça que je riais souvent. Il faut continuer à rire. J'ai appris ce que les hommes ont fait. Je voudrais m'en empêcher mais cela change tout pour moi. J'ai découvert que le monde où je suis est un monde effrayant. L'injustice que l'on y voit est déjà dégueulasse. Mais ça encore, on peut toujours se révolter. Faire quelque chose. Mais comment vivre après ce que les hommes ont fait ? Je crois qu'il est impossible de se dire que ce n'est qu'une page d'Histoire. Moi je ne peux pas. J'ai décidé de mourir jeune à l'heure que je choisirai. C'est la seule réponse que j'ai trouvée. Le seul moyen de se venger de tout. J'ai toujours fait les choses contre la vie. J'ai tout arraché quand on ne me donnait rien. À commencer par chez moi. Je voudrais que ma mort que je décide aujourd'hui soit la dernière et la plus belle partie d'une œuvre. Je ne sais pas si je réussirai. Je crois que oui. Évidemment ce n'est pas pour tout de suite. En attendant je vais bien m'amuser. Il y a des choses que j'ignore que j'aimerais comprendre. Je crois que je ne sais rien. Des choses qui, elles, semblent me connaître. Et puis tant qu'il me restera de la vie il va falloir la corriger. Il faudra installer le désordre de la justice et de la liberté. Je veux bien espérer. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Barbe Bleue

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"L'œil gauche de Vladimir" 1991

 


résumé : "Accepter cet ordre infâme, et puis quoi !"
Une nuit noire, sans électricité.
Paris, rue Bonaparte. Elle est une actrice connue, Anna Va, elle se réfugie dans un café au moment de la panne, dans le noir elle parle à l'homme, un sculpteur de renom, si laid pourtant, Ferdinand Cerf, ils ne savent rien l'un de l'autre ; il faut absolument qu'elle appelle son fils de cinq ans, ils décident alors d'aller dans l'appartement de l'homme pour appeler, en attendant que la panne soit réparée. Mais la nuit sera noire d'un bout à l'autre.
Paris les regarde, ses habitants, ses amoureux, ses ennemis parfois, elle se dit qu'elle doit faire quelque chose.
Et un moine qui a trouvé le livre qu'il est venu rechercher à Paris, le livre qui parle de ce roi choisi par Dieu. Le moine s'appelle Vladimir, il est jeune, avant d'être prêtre il a épuisé la vie, d'en haut, d'en bas, il n'avait peur ni de crever ni de vivre.
Enfin, un criminel de guerre, traqué par un homme depuis des années, mais le criminel a recruté deux types pour se débarrasser de cet homme. C'est là que Paris s'incarnera et agira, malgré tous les cars de police qui ont débarqué à Saint-Germain pour la traque.
Menacés, éclairés d'une bougie ou d'un briquet, Anna et Ferdinand peu à peu, mot à mot, caresse à caresse, allumeront la nuit.
Vladimir marche dans la ville noire vers le foyer où il dormira. Il croise sur sa route les gens de cette nuit-là, ceux à qui enfin la nuit donne leur chance. Près des Batignolles, il se rend compte qu'il a oublié son livre à l'église Saint-Germain-des-Prés. Il remarche en sens inverse. Il rencontre un enfant, Juanito, qui l'emmène dans une taverne avec ses clients à part, un monde hors du monde. Juanito lui présente Ange, avec qui Vladimir discutera longtemps.
Jusqu'au moment où le jour reviendra, au petit matin. Que restera-t-il alors de cette nuit immense ?

(extrait) « Je me sens bizarre... Il y a juste cinq ans, j'étais plongée dans le noir... C'est plus vraiment pareil, moins de fêtes, et puis, toujours ces "beaux quartiers" !... je me sens vieille, moins de courage... Vladimir... jamais je ne me consolerai de m'être endormie au moment de sa mort, j'aurais pu faire quelque chose... c'est pas vraiment la mort, je sais que tout va bien pour lui, mais quand même... ils s'en vont tous, je me sens de plus en plus seule... Il faudrait que je me débrouille pour fêter l'anniversaire... Ferdinand vient d'exposer ses toutes dernières œuvres, il ne travaille plus qu'avec des détritus depuis cinq ans. Ils disent qu'il est devenu fou. Et le même jour, Anna qui annonce qu'elle abandonne le cinéma ! depuis qu'ils se sont rencontrés, elle n'a plus tourné que deux films. Deux triomphes. Elle dit que maintenant elle se consacrera entièrement à son fils, Jules. Lui, je l'aime beaucoup. Notamment depuis cette nuit où il a fugué pour venir me rejoindre près du canal Saint-Martin. On a décidé de faire ensemble de grandes choses... Anna n'est pas parvenue à faire traduire le livre de Vladimir. Je ne suis même pas sûre qu'elle en ait vraiment envie. Il ne se passe pas une heure sans qu'elle pense à Ferdinand, elle en connaît assez. Le livre est près d'elle, ça lui suffit... Tiens ! je crois que j'ai une idée. Me replonger dans le noir. Mais pour une heure seulement. Allez ! secoue-toi un peu, ma vieille !

Alors Vladimir retrouva Ange dans le petit café sans fenêtres où Juanito l'avait conduit. À les entendre rire, Paris sentit couler des larmes. Elle n'avait pas pleuré depuis longtemps. Elle se remit à espérer. © »

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"Barbe Bleue" 1993

 
                       

résumé : "je suis accroc de Barbe Bleue, trop, je ne sais plus m'en passer et cependant je ne l'aime pas, il est bien trop obscur, trop compliqué, souvent je le trouve lâche"
Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, Première et Terminale, loin de Paris adoré.
Barbe Bleue, au bord de la forêt et de l'océan, établissement à la réputation trouble mais aux résultats scolaires exceptionnels, est un ancien château dirigé par le terrible chanoine Laberge, personnage ambivalent, tyrannique mais bienveillant pour tout ce qui touche à la perpétuation de Barbe Bleue et aux "bandes" du collège ; il ne découragera pas Alexandre dans ses tentatives pour découvrir les secrets du château, malgré Vergez, le surveillant général sadique détesté par Alexandre.
Alexandre le solitaire, différent, moqué, qui en cachette monte le cheval de l'étable qu'il appelle Alméria, et qui finira par agglomérer autour de lui un groupe de garçons, les Rieurs.
Premier amour avec Francisco, plus jeune que lui.
Alexandre aussi qui conclura un pacte avec Wagner, le sorcier de la forêt.
Chute de cheval, coma, visite de Laberge à l'hôpital Saint-Louis, Alexandre récupère pour sa dernière année au collège.
Tandis qu'à Paris une épidémie de morts suspectes endeuille la capitale, il fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue et de ses habitants, sous le regard du vieux Lucien Zot, l'ancien professeur de latin prestigieux, qui l'observe, le protège de loin, sans même lui parler, et qui finira par partager avec lui le secret de sa vie, celui du blockhaus.
Tant de rencontres qu'Alexandre n'aurait jamais imaginées : Il ne percera pas les mystères, il les traversera.

(extrait) « Il s'était retrouvé de l'autre côté du mur, d'un coup, il avait cru mourir, au début il ne distinguait rien. Il en avait oublié son mal de tête, ou il était fini, mort on ne devait plus avoir de migraine. On le regardait. Maintenant il voyait bien les yeux posés sur lui. Il cria : "fous le camp !" Il eut un mouvement en arrière. "Eh ! calme-toi ! t'es Beaumanoir c'est ça ? tu parlais à qui dans le confessionnal ? t'es fou toi !" À la pensée qu'il était bien vivant Alexandre se mit à rire, c'est l'autre qui l'arrêta : "Michel Piaget, tu te souviens, les bizutages, j'étais intervenu en ta faveur, tu riais moins à l'époque !" Alexandre se souvenait parfaitement, un garçon sportif, si différent de lui qu'il n'avait même pas cherché à s'en faire un ami. "Regarde ! c'est incroyable ! j'ai basculé avec toi, j'étais de l'autre côté du confessionnal, moi qui voulais découvrir un secret ! t'es un as !" Ils étaient entourés de croix, de calices, de pierres précieuses, dans le fond ils apercevaient un autel au-dessus de quelques marches, des habits de messe traînaient par terre, Alexandre paraissait ne pas s'y intéresser. Qu'est-ce que le garçon avait pu penser de lui ? et dire qu'il avait cru se confesser à Dieu ! Pourquoi ne le laissait-on pas tranquille ? Tout ça pour une malheureuse porte ! Il n'y avait rien à espérer, voilà la vérité ! Piaget s'était mis à fouiller partout, il répétait : "quelque chose doit être caché là !", il se cognait la tête, déplaçait des étoffes, ouvrait le tabernacle, rien, "laisse ça, y a rien à découvrir, rien, j'aurais dû m'en douter depuis longtemps !" Assis sur les marches de l'autel. Piaget les yeux brillants, "allez ! c'est déjà bien, un passage secret, j'en rêvais !", rien n'entamait sa joie. Il regarda Alexandre. Ses yeux las. Las de combats qu'il jugeait soudain inutiles, le manque d'argent, la mort de Daniel, le bac, tout l'accablait maintenant, pourquoi s'était-il obstiné ? Son camarade jouait, lui il ne jouait pas, c'était sa vie qu'il risquait à chaque fois, qui aurait pu comprendre ? Il aurait dû s'en douter, Barbe Bleue lui faisait le coup du chaud et du froid sans arrêt, c'était ainsi qu'il le retenait prisonnier. À son tour il regarda Piaget, il semblait si heureux d'être là qu'Alexandre esquissa un sourire. "Quand même ! on est vivant nom de Dieu ! j'ai bien cru y passer ! il y a quelque chose de merveilleux là-dedans, être vivant, un jour je saurai quoi exactement, tu n'es pas d'accord ?" "Peut-être, sinon je n'aurais pas cherché, comme toi. Mais tu as bien vu, il n'y a rien, jamais rien. Au début je trouvais cela amusant, mais s'il n'y a rien à quoi bon ? Tout m'ennuie." "J'ai compris, je t'ai écouté tu sais." Il avait dit cela avec tant d'assurance qu'Alexandre le crut. Il ne vit plus en Michel un gêneur, l'énergie du garçon passait un peu en lui, il l'écouta, Michel pensait que l'existence était merveilleuse, qu'elle leur réserverait bien des surprises, des mots qui rejoignaient les gestes de Sean parfois, ses yeux, Alexandre les répétait les soirs où il imaginait les grands départs, les continents lointains, il se racontait une histoire impossible, les mots cachaient tant d'exigence, tellement de blessures passées ou à venir. "Une porte cela n'est rien. J'ai des idées de grandeur, elles n'ont jamais trouvé leur place, alors une porte, tu parles !" Michel sourit à son tour. "Je t'apprendrai. Ils t'ont sous-estimé. Il faut leur tenir tête, ils n'en mènent pas large." © »

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L'acharnement de soi-même

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"H" 1994

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « 1977, rencontre avec H à Sciences Po, nous avons dix-neuf ans tous les deux. Nous ne nous quitterons plus, ou seulement pour de brefs moments pendant lesquels nous nous écrirons l'essentiel de nos lettres. Nous ne serons amants que six mois, en 1979. Lorsque je rencontre H il veut déjà écrire depuis longtemps, mais à part quelques notes il n'a rien mené à son terme. De mon côté je parle de devenir un jour comédien et de faire de la radio. H écrit son premier roman en 1985, en 1986 il apprend qu'il est séropositif, sida, trois autres romans suivront. J'écris mon premier roman en 1989. H meurt le 26 juillet 1993 en un peu plus d'un mois, lymphome au cerveau, il est demeuré bien portant et a mené une vie "normale" jusqu'à son hospitalisation, il venait de terminer une nouvelle, "L'outarde". H est enterré dans le caveau de ma famille, au Père-Lachaise. Alors que j'écris ce livre je suis toujours séronégatif. © »

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"L'acharnement de soi-même" 1995

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors... Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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L'acharnement de soi-même

J'ai écrasé le mégot

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"J'ai écrasé le mégot" 1997

 


résumé : Aimer est plus fort que la vie.
"Pardonne-moi. Nous nous aimons assez maintenant pour pouvoir se passer de la vie. Tu es le seul à pouvoir comprendre l'espoir dans le désespoir. Sois fort, je ne t'abandonnerai jamais. Notre éternité je l'ai peinte, dis-leur"
Des meurtres à Paris sans lien apparent : œil crevé et sable sur le sol, 13 pages d'un livre arrachées ; des meurtres qui pourraient ressembler à ceux d'Angel, le personnage du roman noir, situé à New York, qu'est en train d'écrire Léo Tirictiscu ; roman qu'il écrit après le suicide de David, son jumeau ou tout comme, et au moment où il rencontre Coutil, étudiant à Sciences Po. Rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.
Léo, écrivain de trente-huit ans, dont les jeux sexuels aiment jouer avec la peur, est sujet à des crises d'épilepsie qui pour quelques secondes, qui paraissent des heures, le ramènent toujours à un lieu qui s'appelle 'La Prison'.
La mort de David n'a pas empêché Léo de continuer la vie avec lui, David est partout, la mort n'est qu'un défi : Sa présence muette revêtait chaque instant d'éternité.
Et David avant sa mort avait parlé à Léo d'une rencontre qu'il ferait, il en avait même fait un tableau, son dernier tableau. Léo ne cesse de se demander : est-ce Coutil cette rencontre ? Il finira par parler du tableau à Coutil, ils parlent de plus en plus ensemble, de tout, des meurtres, du tableau de David, tout. Le lien de Léo avec Coutil les amènera tous deux au point de non-retour.
L'inspectrice de police chargée de l'affaire des meurtres, Gaby Steamer, une Noire originaire de New York, rencontrera Léo, l'écrivain de romans noirs qu'elle admire, en espérant qu'il l'aide dans une enquête qui la désespère au point de retourner quelques jours à New York demander l'avis de son vieux complice, Chet Roy.
Léo accepte d'étudier de son côté le mystère des 13 pages arrachées.
Mais ni lui, ni Coutil, ne sont portés à trahir...

(extrait) « Gare de Lyon, restaurant Le Train Bleu. Lily Bath est arrivée en mauve, cachée derrière des lunettes de soleil. Des clients la reconnaissent mais lui fichent la paix. Personne n'emmerde Lily Bath. On attend d'elle qu'elle chante, c'est tout. Elle plaisante avec le serveur qu'elle connaît bien. Lily chante la mort mais elle fait rire tout le monde. Vingt ans qu'elle est exilée au Vésinet, avec son âne et ses salades. "Tu sais, c'est merveilleux, bientôt c'est la Fête des Loges ! dit-elle de son débit rapide.
- Tu y vas encore ?
- Mais mon chéri, je n'ai pas encore cent ans ! Je m'y promène, c'est tout, je regarde les enfants, les garçons. Ce Coutil, je suis sûr qu'il aimerait ça !
- Qu'est-ce qui te le fait dire ?
- Ce que tu m'as dit de lui. S'il est si beau que ça ! Il doit aimer les tours de magie, la barbe à papa, la vie doit l'ennuyer autrement !
- Je ne sais pas ce qu'il aime. Je ne sais pas si la vie l'ennuie tant que ça. C'est plutôt lui qui doit ennuyer la vie.
- Qu'est-ce que tu racontes ! Elle serait perdue la vie sans des gens comme lui !
- Il n'y a pas de gens comme lui.
- Ecoute, déjà il y a ton Angel qui lui ressemble, non ? Il doit y en avoir d'autres.
- Angel n'existe pas.
- Ah ! non ! Pas ça, pas à moi, chéri ! Tu l'as écrit, il existe, il existe plus que bien des vivants. En tout cas cela ne dépend que de toi. Et puis il y a toi. C'est à toi qu'il ressemble Coutil !"
Elle avait passé sa vie à chanter. Et Léo le voyait, elle chanterait toujours. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Barbe Bleue

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L'acharnement de soi-même

J'ai écrasé le mégot

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"La photographe" 1998

 


résumé : "Y a ceux qui comprennent et les autres. Tu mets une croix sur les autres"
Paris, rue Niepce. Amalia Sané, 35 ans, photographe, qui vit avec Tadzio, le petit singe de Lisbonne, et qui parfois vend son corps dans un petit hôtel près du Luxembourg : elle sait y faire, les hommes c'est sa culture.
Amalia dont personne ne veut des photos, parce qu'elle refuse de se compromettre avec ceux qu'elle appelle 'les invertébrés' : Amalia refusée pour être ce qu'elle est, et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra, Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.
Le livre est le monologue d'Amalia, qui invente des mots plus vrais que les mots. Et la mort de Vincent. Et Tadzio qui ne la quitte jamais. Il y a le monologue d'Amalia avant de retrouver Julien, et après.
Elle est amie avec Thomas Bassumport, le jeune écrivain de 19 ans. Elle a photographié Barbara, madame Y., Duras, Mandela, Mitterrand, mais elle a gardé ces photos-là pour elle.
Sa caméra, son appareil photo elle l'appelle le VL, VL comme Vladimir Lorentz, du nom du garçon sur la tombe du Père-Lachaise près de laquelle elle a rencontré Julien Rivière la première fois, le 8 novembre 1982.
Elle recherche Julien partout, à Trouville surtout, parce que la première fois il lui avait parlé de 'la maison à Trouville'.
Quand elle retrouvera Julien, elle ira jusqu'au bout de la vengeance et de l'amour : Si on aime Julien c'est parce qu'il sait aimer. C'est probablement la seule chose qu'il sait faire et tout le reste se ramène à ça. Il n'écrit pas il ne photographie pas mais aimer il sait.
Tout de suite Tadzio a aimé Julien. Julien a le même âge qu'Amalia. Avec Julien elle ira dans la maison du quai d'Anjou, dans celle de Trouville, celle des Batignolles : Le corps de Julien a tout éclipsé.
Jusqu'aux photos qu'ils feront ensemble dans la chambre du Pont-Neuf. Enfermés.

(extrait) « Julien frappe à la porte. Je ne l'ai pas revu depuis la dernière fois. Au téléphone on a parlé longtemps. Elle n'avait plus d'hésitation. J'ai senti qu'il était soulagé. Il a dit qu'il a acheté les places d'avion pour New York. En septembre quand il fera moins chaud. Je ferme à clé la porte de la chambre. J'ai assez de pellicules pour tenir le temps qu'il faudra. Je ne bougerai pas le VL. Le jour ce sera la lumière du Mali. La nuit la pâleur de Caparica. J'ai son visage entre les mains. Il a posé ses mains sur les miennes. Il a dit : "Je t'aime". Moi : "Julien". C'est tout. Il enlève sa veste. Il est en noir les bras nus. J'ai enlevé mes chaussures. J'ai vu dans son regard qu'il attend ce moment depuis longtemps. Il a attendu autant qu'il l'a refusé. C'est possible. On attend tous les deux que tout devienne possible. Et continuer à se taire. Tout ce qu'on pourrait dire là serait rudimentaire. Elle est revenue avec lui dans cette chambre pour ne plus jamais être rudimentaire. On n'est pas venu sans rien. Recommencer à zéro c'est pas notre genre. Il y a dans la chambre vide la maison à Trouville et celle quai d'Anjou. Sa chambre, tout ce qu'il voulait faire quand il serait grand. Il y a tout ce qu'il a fait, rien à voir. Il y a Louison. Il y a la mer. Il l'entend comme moi. Quand on était petit on la regardait tous les deux. Cette fois on s'approche ensemble. Le bruit grandit. Quand elle parlait du bruit elle disait qu'on l'entendait à peine, que c'était un murmure. Plus maintenant. De près la mer n'est pas ce qu'on croyait. Les enfants n'ont plus peur. Ils sont comme les enfants. Ils avancent. On croyait que c'était noir. C'est vert. Un vert de forêt sombre avec de grands arbres et une route au milieu. Le bruit et le vert sombre sont terrifiants, on le savait. Mais ils nous ressemblent. Ce doit être pour ça qu'on n'a pas peur. Il y a le VL. La main qu'on s'est tendue en novembre dans un cimetière, le plus grand cimetière. Le plus beau. Comme Julien. C'est lui qui nous regarde maintenant, le VL. Il nous regarde comme mon petit Lucifer. Il agonise. Elle se dit qu'il agonise. Lucifer n'existerait pas sans Julien ni Amalia. Elle comprend pourquoi elle s'est montrée patiente. Pourquoi elle n'a jamais renoncé à retrouver Julien. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Barbe Bleue

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L'acharnement de soi-même

J'ai écrasé le mégot

La photographe




"L'insecte" 2000
Éditions du Seuil - collection Solo, dirigée par René de Ceccatty
 
                       

résumé : "j'affirme que les autres les ont obligés eux à se cacher et à se taire et que eux en sont morts autant que eux sont morts de moi virus du sida"
Le livre est un long monologue du virus du sida. L'auteur analyse et dénonce le silence qui a entouré la mort des homosexuels au début de l'épidémie (années 80 et début 90).
C'est le virus du sida lui-même qui raconte l'histoire des "garçons du sida" : eux versus les autres, parce que le texte est tout du long articulé sur l'opposition entre "eux" et "les autres" : "Eux" ce sont les séropositifs et leurs amis homosexuels, victimes indirectes. Est-ce que "les autres" représentent les hétérosexuels ?
Le virus raconte l'histoire personnelle de certains de ces garçons : Sang Inquiet (qui écrit un livre où il fait parler le virus du sida), Tête Perdue, Petit Balafré, Piotr et d'autres, leur combat de vivre, de survivre mais aussi de faire face à la mort.
C'est l'histoire d'une génération sacrifiée qui n'a pas abandonné, et qui laissera au monde le legs toujours vivant d'une solidarité, contre l'homophobie.
Le livre de Jean-Michel Iribarren a été originellement publié aux éditions du Seuil en 2000.

(extrait) « On a beaucoup parlé de moi et pas d'eux. Moi, je suis le virus du sida, c'est-à-dire que les autres m'appellent le virus du sida. D'autres noms aussi je crois, compliqués. Eux, on ne leur a donné aucun nom. Ceux que j'ai tués. Tués, du moins c'est ce que je croyais, il faudra en reparler. Tête Perdue par exemple, j'ai longtemps cru que je l'avais tué. Plus si sûr. Parce que les autres. Beaucoup plus difficile à identifier les autres. Moi, ils m'ont identifié en quelques mois, en quelques mois ils m'avaient trouvé un nom. Eux, ils avaient déjà commencé à mourir, sans nom. Les autres étaient trop occupés à m'en trouver un de nom pour penser à eux. Moi, virus du sida, j'ai des milliers de noms d'eux. Tiens, au hasard : Thomas, il avait 20 ans quand il est mort, en 1983. Je suis "safe" sur les dates : il faudra vous y faire mais j'aime rire, comme eux, ils riaient beaucoup ils n'étaient pas ce que les autres croient : ils riaient en colère, colera mais alegria. Thomas, même sa famille l'a laissé mourir seul. Pourtant les autres, c'en est mortel, n'arrêtent pas de parler de "la famille", "la famille" est même un des anticorps essentiels dans l'implacable système immunitaire que les autres ont édifié en complicité avec "la vie" pour rejeter tout ce qui ne leur ressemble pas, c'est ce qu'il m'a fallu apprendre, ou réapprendre : les autres sont entièrement au service de "la vie" et de son implacable système immunitaire, les autres n'attachent strictement aucune importance à ce qu'ils disent, les mots pour les autres n'ont aucune importance : le mot "famille" par exemple ils ne l'emploient que si cela arrange l'implacable système immunitaire que les autres ont édifié avec "la vie" pour rejeter tout ce qui ne leur ressemble pas. © »

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"Yaguine" 2000

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Le monde reste incroyablement beau. Même la misère quand tu la regardes elle est belle. Pasolini assassiné mais les garçons de Rome s'embrassent dans les parcs la nuit. On fait toujours l'amour, un beau couple c'est toujours bouleversant, rien n'y fait. Les écrivains écrivent, ils n'ont jamais été aussi nombreux et quand on sait ce que ça peut te coûter d'écrire, même une merde. La mort ne tue toujours pas l'amour. Ceux qui meurent sont beaux : tu as embrassé son front glacé à la morgue. Les enfants croient tout ce qu'on leur raconte, ou bien ils pleurent mais ça ne dure jamais. La mer a toujours de ces couleurs. Les gens écoutent encore les gens. Les gens consolent encore les gens. Les femmes étendent encore le linge. Les mères restent les mères, avec la peur. L'horreur non plus n'a pas disparu, on peut encore mourir de faim, ou dans une flaque de sang : les cris résonnent encore, partout, même en silence. Ni l'horreur, ni la révolte, tu connais des cœurs à éclater de révolte. Le monde reste incroyablement humain quand même.
Alors d'où ça vient ? Cette impression de fin du monde. ©»

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"Undead" 2002

 


résumé : "j´étais pas aux ordres de la vie"
Autobiographie, la jeunesse. Fils d'une mère parisienne, et d'un père venu en France d'un petit village de la Navarre espagnole. Enfance dans les Landes à écouter la radio et Mireille Mathieu, en rêvant de Paris. Collège religieux. Premier de la classe à défaut d'être voyou. Les garçons. L'amour terrible entre le fils et la mère.
Le douloureux départ de la maison. Paris. Sciences Po : La rencontre déterminante avec Vincent. L'acceptation définitive de l'homosexualité d'un jour à l'autre.
Vincent, premier amour, et puis devenu le frère, plus fort que toutes les rencontres éphémères.
La révolution Barbara, pour toute une vie, celle sans qui la vie n'aurait pas été ce qu'elle fut : de Pantin au Châtelet en passant par Lily Passion.
Après Sciences Po, le refus d'un travail normal, la recherche de la vie d'artiste. La radio, Macha Béranger, les radios libres.
Comme il faut bien vivre, quelques boulots dans le monde politique : attaché de presse de ministres.
L'incapacité à frayer avec les intermédiaires de toutes sortes, le prix cher de la liberté.
L'envie d'être comédien enfin concrétisée. Cours Florent. Les amis théâtreux. Passage à la télévision. Finalement rôle de Frank dans le moyen métrage de Jean-Luc Godard "Puissance de la parole".
Et toujours Vincent : "Mon destin est de t'avoir rencontré. Je voudrais encore plus."
Rencontre de Vincent avec Hadrien. Naissance du trio infernal : L'amitié à la vie à la mort, les années sida commencent.
Renoncement au cinéma, décision d'écrire, comme Vincent. Le premier roman doit être publié mais l'éditeur fait faillite. Manuscrits refusés.
La mort de Vincent. Puis de Hadrien. Le deuil impossible de Vincent.
Boulot de prof instit désespérant. Le heurt entre l'au-delà de Vincent et le monde.
Jusqu'à la rencontre avec Matteo, deux ans après la mort de Vincent, comme un don que ferait Vincent après la mort : Matteo, le sauveur.
Publication du livre dans lequel le virus du sida monologue.
Quitter Paris. Avec Matteo. Pour toujours quoi qu'il arrive.

(extrait) « dans les jours qui ont suivi on a recommencé à travailler ensemble, l'ambiance avait changé, je faisais des allusions de plus en plus précises, je croyais qu'il avait compris, un soir j'ai eu un rendez-vous avec un garçon que j'avais entendu parler à la radio, il avait appelé Macha Béranger une nuit, Macha que j'allais connaître quelques mois plus tard, je l'adorais Macha à l'époque, et donc ce garçon qui l'a appelée un soir, je sais plus ce qu'il lui avait raconté mais ça m'avait plu, j'ai passé un coup de fil à la radio pour avoir ses coordonnées, on s'est donné rendez-vous pour dîner, j'espérais qu'il ressemblerait à ce qu'il avait dit, j'en avais parlé à Vincent... je l'ai vu le garçon, il ressemblait pas du tout, on a parlé quand même, puis je suis rentré dans ma chambre, j'ai appelé Vincent, j'ai dit : de toute façon il était moche, je me suis dit cette fois il va comprendre, mais y avait rien à faire, il a seulement pensé que c'était normal de préférer quelqu'un de beau plutôt que moche, ça pouvait plus durer, je lui ai dit, alors t'as pas compris ? il a dit, quoi ? cette fois j'ai pas employé de circonlocutions, noir sur blanc je le lui ai dit, par la suite il m'a dit que si je lui avais annoncé que Mars était entré en collusion avec la terre, ça lui aurait pas fait plus d'effet, tout de suite il a répondu : "moi aussi", il devait être vingt-deux heures, on pouvait pas en rester là, on s'est donné rendez-vous au métro Duroc... je suis monté dans la rame qui le transportait, la première chose dont je lui ai parlé je me souviens c'est de droit administratif, fallait trouver une transition, on allait quand même pas faire comme si on venait de s'avouer un crime, et puis je l'ai emmené dans mes jardins, il les connaissait pas, maintenant on vit, avant on avait pas vécu, et on vivrait ensemble, le monde ce serait ensemble, on était nés à deux mois d'intervalle, on s'est tout raconté, lui sa "première fois" l'été d'avant, sur une plage, rien d'impérissable, depuis quelques semaines il connaissait un garçon de vingt-six ans qui travaillait chez Peugeot, rencontré dans un cinéma porno, rien à redire, tout compte fait Vincent aussi il avait une nouvelle vie, même si je le sentais bien, ce garçon c'était pas la passion, le lendemain quand on s'est retrouvés en cours, ça faisait drôle, Sciences Po je regretterai jamais... il est tombé amoureux, comme ça, d'une seconde sur l'autre, il me l'a dit le lendemain, dès qu'il m'avait vu sur le quai du métro la veille, plutôt il me l'a fait comprendre, quand on faisait la queue au resto U de Necker, on était dans de beaux draps, parce que de mon côté je m'attendais pas du tout à ça, ça venait trop tard son coup de foudre, c'était l'année d'avant qu'il aurait fallu, ma révélation de la veille c'était pour l'amitié, que dorénavant on chemine ensemble, on serait plus seuls dorénavant... ça l'a pas découragé Vincent, amoureux il restait, il acceptait juste que je le sois pas, il attendrait qu'il disait, c'était malin comme stratégie, me laisser faire mes tentatives avec d'autres et être toujours là pour me recueillir en cas de pépin, pour moi c'était pas si mal non plus, j'attendais quelqu'un mais j'étais pas seul pour autant, j'avais Vincent, on parlait de plus en plus, on parlait sans arrêt, ce serait mentir de dire que la vie commençait pas à nous paraître merveilleuse, et Paris pour accompagner tout ça, Paris aussi on le découvrait, en long en large et en travers, ce qu'on a pu marcher, on travaillait dans ma chambre et au bout d'un certain temps je lui disais, t'as envie de continuer ? il répondait à chaque fois quelque chose comme : pas vraiment, en fait il me laissait décider, je savais être convaincant si j'étais convaincu, il a toujours dit que j'aurais pu le convaincre de n'importe quoi quand je m'y mettais, convaincu je l'étais, qu'y avait plus de temps à perdre, qu'on avait assez donné, qu'y avait Paris derrière la porte et autant de merveilles, on laissait tout en plan, notre mauvaise conscience aussi, moi surtout, Vincent il se laissait vivre, on sortait de la chambre, on allait n'importe où, quand même encore beaucoup du côté des Champs-Élysées, et puis la Seine, on allait chez les marchands de disques, Vincent c'était pas vraiment son truc mais il se laissait faire, puis on retournait dans la chambre, on retravaillait, un minimum il fallait bien, les quelques heures qu'on extorquait ça nous paraissait l'éternité, déjà... © »

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L'insecte

Yaguine

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Wild Samuel

Géant

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"Wild Samuel" 2013

 


résumé : "Mathieu lui avait passé un papier : on a réussi, non ? C'est fou, avait murmuré, Wild. Non, c'est pas fou, c'est possible, je te l'avais dit, mais je me souviens pas bien, juste qu'on l'a fait"
Paris, Berlin. Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans au lycée Henri IV de Paris. Wild aime les filles et Mathieu les garçons mais leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild se mariera à Berlin avec Elsa, il aura un fils, puis se séparera, il voyagera, sera comédien puis aujourd'hui une voix dans la radio, mais il ne pourra pas se résigner à être séparé de Mathieu et le recherchera même malgré lui. Il essaiera de retrouver "L'Endroit", accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin. Mais dans ses rêves d'aujourd'hui : est-ce que Mathieu est vraiment Mathieu ?

(extrait) « Ça n'avait pas marché. Le lendemain, Wild avait pris Mathieu par l'épaule en cour de récréation, ça existe pas ces choses, il lui avait dit résigné en s'efforçant de sourire. Mathieu lui avait enlevé la main. Écoute, si, il faut essayer. Je t'avais dit d'y penser avant de t'endormir, tu y as pensé ? Oui, j'y ai pensé. Alors tu n'y as pas pensé sérieusement, il faut que tu y penses sérieusement, en y croyant. D'accord, avait répondu Wild. C'est drôle, entre les deux c'était toujours Wild qui donnait l'impression d'être le plus fort, physiquement il l'était, Mathieu donnait plus l'impression de la fragilité. Wild était grand, Mathieu pas très grand. Et pourtant. Ils s'étaient laissés à Maubert. Tout près de la rue de Bièvre fermée à ses deux extrémités parce que le Président y habitait. La fille du Président était dans leur classe, ils le savaient, elle le leur avait dit, parce qu'ils étaient différents des autres elle avait dit, ils l'avaient crue et partagé le secret. Cette nuit-là, de décembre, pour la première fois ils s'étaient retrouvés en rêve. Dans la bibliothèque du lycée, très sombre. Quand Wild avait poussé la porte, Mathieu était déjà là. Tu en as mis du temps ! La bibliothèque était vide. Ils s'étaient assis sur une table. À un moment madame Véra, la professeur d'histoire qui aimait bien Mathieu, était entrée mais elle ne les avait pas dérangés, comme si elle ne les voyait pas. Dans un coin de la bibliothèque, sur un écran, on jouait le film Au revoir les enfants, qu'ils venaient de voir ensemble quelques semaines avant au cinéma, avec les grands-parents de Wild. Les enfants du film dans le rêve étaient plus âgés mais c'était bien ce film. Pourquoi tu t'appelles Wild, avait demandé Mathieu. C'était mon grand-père, John Wild, un soldat américain. Puis ils avaient poussé une porte mais étaient retombés dans la bibliothèque. Je n'ai plus peur, avait dit Wild. Peu à peu d'autres garçons et filles étaient entrés, mais ils ne voyaient pas Wild et Mathieu, puis la bibliothèque était redevenue vide. Ils avaient parlé de s'enfuir. S'enfuir, disait Mathieu. C'est lui le soldat ? Par la fenêtre ils avaient vu un beau soldat, en bas. Je ne sais pas, il n'est resté qu'un jour, on ne l'a plus revu. Ils s'étaient quittés au métro Maubert, juste à l'une des entrées du jardin du Luxembourg. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"Géant" 2016

 


résumé : "Ils sont beaux les futurs papes, un homosexuel noir trop beau pour eux et un vieil Italien terrifié à l'idée de devenir pape"
Une heure dans la vie de trois personnages, la même heure : Vincent, Léa, Ben.
Vincent, l'écrivain, dans sa chambre à Paris près du Canal Saint-Martin ; il écrit un roman dont le personnage principal serait Dieu, qu'il appelle Jim Mortail. Vincent vit avec Sarah et leur fils adoptif, Mamoudou, qui veut être comédien. Vincent revient de l'hôpital où sa mère vit ses derniers moments : "Elle était le paradis. Elle pouvait être l'enfer".
Léa, la mère de Vincent, dans sa chambre de l'hôpital Pasteur où elle va mourir, et qui commence son dernier voyage dans un train sans heures, des visages, la mer, une fête aussi, même le Prince Mychkine est là.
Et Benjamin Sané, le jeune cardinal noir, "Le guerrier" comme on l'appelle, originaire du Mali (sa mère y recueillait des orphelins du sida, parmi lesquels Mamoudou), ami de Vincent et de Léa. Ben à la dernière heure du conclave au Vatican qui l'élira, ou pas, comme le prochain pape ; assis à côté du mystérieux cardinal Visconti, Ben qui échange des regards avec le beau garde suisse, Danilo, et qui en attendant la fumée blanche, poursuit son dialogue méfiant avec Dieu, que parfois il appelle Géant.

(extrait) « (Vincent) Ils ne se touchent pas. Il est revenu, le jeune homme. Ils parlent. Il lui parle. Ils sont assis sur les marches de la passerelle de la Grange-aux-Belles. On dirait qu'ils sont irréels. Qu'ils sont là pour moi, pour ma mère qui meurt. J'entends les pas de Sarah dans l'appartement, plutôt, je les devine. Je la sens même quand je ne la vois pas, je sais quand elle s'impatiente, quand elle me veut, même si elle ne me brusque jamais. Encore quelques minutes. Il se passe quelque chose, ça aussi je le sais. Je veux être là quand elle mourra. Et pourtant je ne serai peut-être pas là. Je n'ai jamais voulu vivre détruit parce que je voulais continuer à vivre. Ma mère me détruit, Julien me détruit, Sarah me détruit, mais moi, je ne me détruis pas. Je lutte contre la destruction. Comme eux sur la passerelle luttent contre la destruction. Je me retourne vers le lit, j'ai entendu un bruit, c'est rien, sûrement encore les pas de Sarah. Elle riait beaucoup avec Sarah. Elle aimait rire même si elle a dû passer plus de temps à vouloir rire qu'à rire. Elle me racontait les séances de rire avec sa murmureuse, la femme qui chante. J'avais photographié sa murmureuse dans sa loge du chapiteau il y a longtemps, c'est là qu'elle avait écrit sur la photo "à mon petit poète", parce qu'elle savait que je voulais écrire, elle disait à maman, laisse-le écrire, c'est une fleur sauvage. Il fait nuit. Je ne suis pas sûr de garder le titre de mon roman, "L'Autre", justement ce n'est pas l'autre, Jim ce n'est pas l'autre, c'est moi aussi. Il y a dans la chambre à côté de Léa un enfant malade qui probablement va mourir aussi. Il n'a presque jamais de visiteurs. Je ne sais pas quelle est la plus grande entre l'injustice de la vie et l'injustice de la mort, mais c'est pareil. Maman n'était pas une révoltée, pas comme moi, elle ne se révoltait pas contre la vie, je crois, mais elle se révoltait quand même, contre moi, contre ce qui portait atteinte à sa sacro-sainte liberté, sans rien dire, comme elle était, comme un roc fragile. Je vois plus souvent Mamoudou préparer ses scènes de théâtre que préparer son bac, j'ai peur pour lui, pour son avenir, sa liberté. Quand on vieillit on connaît la vie et on emmerde tout le monde avec cette connaissance de la vie. Mamoudou ne pense pas à tout ça, il revient de l'enfer mais il a la vie devant lui. Il m'a dit un jour, j'ai la vie devant moi, et il a rajouté, et toi aussi, et maman, je ne sais pas s'il le disait sérieusement. Mais Mamoudou parle toujours sérieusement. Non, je n'ai pas la vie devant moi, je l'ai là, dans la main, et ce n'est pas vrai que la vie je l'ai connue avec l'âge comme on dit, je l'ai connue très vite, avec Julien, très vite j'ai compris qu'il fallait être vigilant parce qu'elle ne me laisserait pas beaucoup de chance de rester moi-même. © »

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trilogie « Âmes dehors »

 

premier roman : "Le pull gris fer" 2018



résumé : "Il a toujours été comme ça, même petit, il savait tout sans en donner l'impression, il me disait des choses auxquelles je n'avais jamais pensé, des choses de la vie, il était comme avec toi, des fois j'en pouvais plus qu'il soit lui"
Velma, la soixantaine, est seule depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, le self-made man, est mort. Velma est une journaliste française assez connue.
Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils, Frédéric, parti il y a dix ans aux Etats-Unis, il avait 22 ans, et dont elle n'a plus de nouvelles. Frédéric qui avait des rapports compliqués avec son père, et très (trop ?) proches avec sa mère.
À Los Angeles elle descend dans l'hôtel où Janis Joplin est morte. Aidée par Asa, son ami de jeunesse américain, aujourd'hui scénariste à Hollywood, elle commence sa quête en Californie. Dans l'hôtel elle rencontre Matthew, le jeune poète, s'ensuit une sorte de romance inespérée.
Allers et retours entre Los Angeles et San Francisco, Venice Beach, Santa Monica, la Paramount, à bord de la décapotable Camaro. Elle rencontre des amis de Frédéric, Tom, Dan, la fuyante Sandra, elle hante les lieux qu'il aurait fréquentés, des bars gays, une librairie à West Hollywood... Mais où s'en est allé Matthew ?
Le hasard la fait tomber sur une certaine photo du Los Angeles Times qui la décide à partir à New York. Greenwich Village. Et puis Pierre, le petit ami de Frédéric au temps du lycée, l'appelle un jour de Paris : il veut lui parler d'un appel qu'il a reçu quelques semaines auparavant...
À la radio, la voix de Jimmy Prince la nuit précipitera le dénouement.

(extrait) « Elle n'a pas dit que son mari venait de mourir. Elle en a un peu assez de répéter ça, la veuve. Les deux garçons ont dit qu'ils étaient des frères, bros, comme brothers. Frères de cœur, elle a pensé, les vrais frères. Le plus âgé avait l'air de protéger l'autre, Terry, qui ne parlait pas beaucoup, c'est le plus âgé qui faisait la conversation. Are you french? Les deux frères de Morro Bay, ils l'ont entendue au snack commander sa viande sur le grill, spécialité de l'endroit qui donne sur la mer. Ils étaient assis à côté d'elle. Le plus âgé, Bill, ce qu'il pouvait parler : il débordait, il parlait de la France où il n'est jamais allé, il parlait de l'amour, il disait que beaucoup d'hommes avaient dû l'aimer, que ça se voyait, il parlait comme parlent ces Américains des choses de la vie, les choses intérieures, avec naturel, elle a dit, un homme, pas beaucoup d'hommes, Bill a eu l'air impressionné, il a dit que c'était le véritable amour, celui jusqu'à la mort, mais même là elle ne l'a pas dit, Terry souriait, Terry devait l'admirer, Bill prenait soin de Terry, c'est ce qu'elle a pensé, parce que Terry était plus jeune et très beau mais avait l'air d'un junky, un abîmé, déjà, alors Bill était là, Bill ne le disait pas comme ça mais il le disait, il disait qu'ils ne se quittaient pas, que c'était plus important que les filles, journaliste, elle a dit, et Bill avait toute une théorie sur les journalistes, qui tournait autour de la méfiance, pas tous, a dit Velma, oh ! Velma ? c'est beau Velma, elle pensait qu'ils avaient besoin d'une mère, qu'ils étaient un peu comme seuls au monde, ils ne mangeaient pas, juste une bière pour deux, ils avaient un gros sac à dos posé à côté, vous en voulez un peu ? et ils ont mangé de son plat, et elle en a redemandé, pour eux, ils lui faisaient du bien, c'est pas toujours les nantis qui font du bien, ce qui fait du bien c'est la fragilité, les êtres comme à la dérive, encore que Bill, il était pas à la dérive, il se chargeait de tout, de Terry surtout, ça se voyait dans les regards, ça se voyait dans ses mots qui disaient des choses cachées derrière ce qu'ils disaient, elle ne pouvait pas s'empêcher de les imaginer dans quelques années, ce que la vie allait leur faire, la vie fait pas de cadeaux, on dit ça et on dit vrai, pas de cadeaux, rien que des empoisonnés, tout le monde a pas cette chance d'avoir un Alain, ou Alain une Velma, laquelle chance se paye par un désert quand l'un meurt et que l'autre reste, puis elle s'est dit que Bill était un battant, un de ces types qui chaque jour repartent à la reconquête, d'eux-mêmes et de leur brother, les forts sont là pour les fragiles, elle s'est dit ça, et elle s'est dit que c'était aussi pour ça qu'elle était là, pour Frédéric, abandonné aussi, I dont give a fuck about that shit, et ils ont fumé sur le ponton devant le restaurant, face à la mer, j'en ai rien à foutre de ces conneries, c'est ce qu'a dit Bill quand elle a dit en riant que ça devait être interdit de fumer trop près du restaurant, et il avait raison, on fait rien dans la vie si on commence à se faire emmerder par des interdictions de ce genre, c'était bon la cigarette avec Bill et Terry, dans son voyage y avait que des gens jeunes, la vieille c'était elle mais elle se sentait pas si vieille que ça, et eux non plus la voyaient pas comme ça, c'est pour ça qu'ils allaient vers elle, parce qu'Alain en avait fait une sacrée Velma, Alain et Velma ensemble avaient fait ça et c'était fait maintenant, la mort n'y pouvait rien, ni la solitude, ni les saloperies de la vie, Bill savait ces choses-là malgré sa jeunesse, il les savait d'instinct, il était magnifique, un héros, à la dérive peut-être mais un héros, les autres héros sont pas intéressants, il a bien fallu se quitter, ils se sont pris dans les bras, elle et Terry, elle et Bill, take care, elle a dit, elle avait envie de pleurer mais elle ne pleurait pas, Bill a dit, brothers, il l'a redit. Et de nouveau, la route. © »

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deuxième roman : "Rollercoaster" 2021


                       



résumé : "je voulais partir, j'avais lu des livres, ceux qui font des choses, des grandes choses vous savez, ils partent toujours, tous. Même ceux qui restent, je me comprends" (Diego)
New York 2019, Frédéric, Velma, Matthew. Matthew, né à New York, vit avec Frédéric le Parisien depuis douze ans, ils se marient. Matthew est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric, Velma, qu'il a connue quand celle-ci recherchait son fils, dont elle était sans nouvelles, en Californie. Frédéric fait une émission de nuit dans une radio du Queens : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins de certains vont finir par se rencontrer, et parmi eux, Andrew et Pete à Columbia University ; et Diego, le jeune immigré mexicain qui rencontre madame Soledad (88 ans) et qui habitera chez elle à Manhattan Upper East Side, après avoir vécu des mois dans la rue et connu Lena, la fille des rues de la nuit. Et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre étrange avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole la cité ; les amis s'organisent pendant le lockdown... mais, New York revit quand même, et nos personnages réunis aussi...

(extrait) « Il est là en avance. Rayons de soleil, lunettes de soleil. Il est venu en métro. Descendu à la station Coney Island-Stillwell Avenue. Ce matin au lieu d'aller à Columbia, il a traîné, repensé aux mots de Jimmy la nuit dernière, les mots sur l'obscurité, âmes obscures dans la nuit blanche. Traîné dans les rues, au milieu des passants qui passent, pensé à Brick, s'est imaginé dans la peau de Brick sur une scène. Il s'est rasé comme à un rendez-vous important. Par email il a dit à Andrew, je le rencontre aujourd'hui. Il a pensé, Andrew ne sera pas jaloux, il connaît Jimmy maintenant, ils ont dîné souvent ensemble, mais il l'a dit : aujourd'hui, sans dire où. Andrew a répondu, je penserai à toi, il n'a pas dit, à vous : à toi. Le soleil se cache, il n'est pas dix-sept heures. Et puis un rayon sur la mer. Il la regarde, la mer. La mer de Frédéric, les deux verseaux. Il marche, les cent pas, la jetée, revient. Le cœur bat. Il a toujours battu le cœur, dans le sud aussi, dans les salles obscures, à cœur qui bat, à cœur battant. Et s'il ne venait pas ? Je n'ai pas de téléphone, nous ne nous sommes pas donné nos adresses électroniques. Il chante, doucement, sa voix légèrement nasillarde. Il est presque seul. Un vieil homme. Un petit garçon passe, le regarde, lui sourit, il lui rend le sourire. C'est mieux quand tu souris, lui a dit Andrew. Il aime qu'on lui sourie, il n'aime pas la guerre mais la guerre est partout. Et puis seul à nouveau. Ah non, quelqu'un s'avance au loin, quelqu'un. Il sait. Il sourit à Frédéric.
Il hésite. Frédéric est devant lui, lui sourit. James le prend dans ses bras. Puis il dit, oh pardon, je ne devrais pas avec ce virus de merde. Frédéric dit, laisse tomber le virus, et c'est lui qui le prend dans ses bras. Et maintenant ? Ils se regardent. Frédéric se retourne et dit, alors nous y sommes, au rollercoaster ? James ne baisse pas les yeux, nous y sommes, c'est bien non ? et Matthew ? il demande, pourquoi il n'est pas venu ? Il viendra la prochaine fois. James : oui, la prochaine fois. Et maintenant. C'est comme si... Comme si c'était facile, pas si difficile en tout cas, être tous les deux, comme s'ils étaient comme amis de longue date. James ? Oui ? On va regarder la mer ? Ils y vont. J'ai emmené un thermos avec du café et des croissants, puisque tout est encore fermé ici, dit Frédéric (le parc d'attractions n'ouvre qu'au printemps). On le prend où le petit-déjeuner ? demande James. Ils rient. Le petit-déjeuner à 17h, mais Jimmy n'est pas réveillé depuis si longtemps. Ils s'assoient sur un banc devant la mer. Silence. L'eau, grise, et bleue. J'ai emmené la pièce avec moi, dit James. Oui, on mange et on en parle, mais dis-moi, tu en as vraiment envie, de tout ça ? James continue à regarder la mer, il a des miettes de croissant sur lui (Jimmy aussi), j'avais envie d'être avec vous, le reste je ne sais pas, être acteur c'est toujours mieux que d'être à Columbia. Ne dis pas ça s'ils t'interrogent à l'audition, sourit Jimmy. Oh non, on va les enculer. Les enculer ? ce ne sont pas des ennemis. Prudence, prudence, dit James. Le café est encore chaud. J'aime le café très chaud. Moi aussi. Ils se regardent furtivement. Ça ne te fait pas peur toute cette histoire du virus ? demande James. Un peu oui, pour ma mère surtout, mais ce n'est pas le sida non plus. James pense à Ronald. Il lui parle de Ronald. Ma mère a un ami qui a écrit un livre sur ça, en France, un type qui a connu cette époque dans les pires moments. Ronald m'a raconté, je ne sais pas comment ils ont fait, pour survivre je veux dire. Oui moi non plus, mais ils l'ont fait, c'était leur guerre. Frédéric voudrait prendre James par l'épaule, ne le fait pas. Ils sont toujours sur le banc, le café fini, les croissants, tu es venu comment ? Avec la voiture de Matthew, je te ramènerai si tu veux. Oui, merci. Comme ça il est un peu là quand même, dit James, Matthew, et puis : allez viens, on marche, tu veux bien ?
J'ai choisi ma scène en fait. Il faudrait que toi ou Matthew joue mon père. Frédéric rit, Big Daddy uh ! et pourquoi ne demandes-tu pas à ce Ronald ? J'y ai pensé mais... bon, je préfère toi ou Matthew, je ne sais pas à qui demander... Tu sais que ma mère connaît Glenn Close, hein ? tu as dû la voir quand tu nous espionnais au mariage... James se tait. Elle connaît peut-être un vieil acteur qui accepterait... Ils sont sur la jetée. Ils s'allongent sur les espèces de planches faites pour ça. J'aurais besoin d'une béquille, dit James en souriant. Oui, et il faudra te bander le pied et que tu apprennes à marcher à cloche-pied. Ils sont très près l'un de l'autre, ils se touchent, corps qui se frôlent. Bon, dit Frédéric, c'est d'accord, mais je crois que Matthew fera ça mieux que moi, en plus... vous vous ressemblez physiquement. Ah tu trouves aussi et... il est d'accord ? Tout à fait d'accord. James ne lui demande pas comment Matthew prend toute cette histoire, les lettres, rollercoaster, tout ça, c'est Frédéric qui dit, Matthew est d'accord, il a aimé tes lettres tu sais, enfin, à part la première (sourire). Tu m'en veux ? De la première lettre ? non, c'est très romanesque, tu es romanesque tu sais dans ton genre. Et tes études ? N'en parlons pas, s'ils me prennent je laisserai tomber, je me trouverai un job de barman, n'importe quoi, j'ai raison non ? Probablement, c'est plus honnête, plus risqué. Je ne peux pas vivre comme ça, un pied là et l'autre ailleurs. Frédéric pense que ce que James dit là, il pourrait le dire aussi, il pense qu'ils se ressemblent et que ça fait un peu bizarre, il pense beaucoup à Matthew, Matthew et lui se ressemblent pour s'accorder, c'était écrit depuis le début, il se demande avec qui peut s'accorder James, il aurait envie de le protéger, il le sent fragile, là, dans toute sa force qui l'a mené à le rencontrer lui, ce chemin qui a mené à ce mercredi, ici, à Coney Island, la scène doit durer cinq minutes, dit James, ça fait court, il faudrait commencer à répéter vite, tiens regarde... Il sort la pièce, le passage qu'il a choisi, celui où Big Daddy aborde frontalement la relation de Brick avec Skipper, et la révolte de Brick qui s'ensuit. Parle-moi de toi, dit Frédéric. Oh. Pourquoi tu m'as écouté comme ça, dis-moi. James sent comme si sa vie ici se levait droite, comme si sa vie passée, à tenir, à s'accrocher, ici, prenait enfin un sens. Alors, il se soulève des planches de bois, regarde Frédéric, je savais qu'on se ressemblait, j'aurais tout fait pour te rencontrer, et quand je t'ai vu avec lui... Matthew, ça aussi, j'ai compris, que j'étais sauvé, parce que tu aimais, que tu l'aimais lui, je ne sais pas comment t'expliquer... Une larme coula sur sa joue. Frédéric lui prit la main. Si tu fais ça dans ta scène, ils te prennent à coup sûr. Ils rient. Ne dis pas ça, dit James, je ne joue pas. Et ne me prends pas la main, le virus, tu sais. Oui mais on est des preneurs de main dans la famille, il faudra t'habituer. Je m'habituerai facilement je crois, tiens, lis-la la scène. Je la connais, j'ai relu la pièce y a pas longtemps, et Matthew aussi. Alors relis-la là. La la ? répond Frédéric. Oui, la la, idiot, tiens.
BIG DADDY : Brick, personne pense que ce n'est pas normal !
BRICK : et bien, ils ont tort ! ça ne l'était pas ! C'était quelque chose de pur et de vrai, et ça ce n'est pas normal.
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troisième roman : "Hotel Monroe" 2024




résumé : "Notre hôtel ça va être le nouvel hôtel Chelsea, c'est ce que dit Jimmy. Et James explique aux autres que l'Hotel Chelsea à New York dans les années soixante-dix, et après, était l'hôtel des artistes, des poètes, des gens comme Mapplethorpe. Mapple quoi ? dit Andrew. Oh vous êtes tous des ignares, rétorque James."
Suite de "Rollercoaster", New York (quand on espérait encore que T. ne soit pas réélu) : Frédéric (alias Jimmy), Matthew, Velma, Soledad, Diego, Pete et les autres quittent leurs appartements respectifs pour emménager tous dans l'Hotel Monroe près de l'Hudson, que Soledad et Velma ont racheté.
Un hôtel librairie des années 30, genre art déco, un hôtel de trois étages pour eux seuls et qui n'aura qu'une seule chambre réservée pour des clients, dans laquelle vont défiler des personnages parfois célèbres, parfois étranges.
Commence une nouvelle vie dans ce qui serait comme l'Hotel Chelsea des années 2020 où tous les âges sont représentés de 22 ans à 90 ans (Soledad) ; James tourne avec Scorsese, puis joue dans une pièce à Brooklyn au théâtre Nouvelle Vague avec une actrice qui fait son grand retour, Jimmy continue la nuit son émission de radio Streetwalk, Diego tourne dans une pub Levis, et on découvre de nouveaux venus comme le jeune inspecteur Frown qui demande des conseils à Soledad pour ses enquêtes policières, Celine qui rencontre Pete, devenu assistant parlementaire au Capitole, et même une comédienne très connue, et qui elle aussi écoute Jimmy à la radio...

(extrait) « On a nettoyé la chambre vite fait vite dit, ni vu ni connu. Évidemment il avait fallu attendre que les policiers y aient fait leurs recherches et analyses. Un mort dans la seule chambre de clients de l'Hotel Monroe, ça la foutait mal. Mais le nom de l'hôtel ne s'ébruita pas. Soledad était devenue très amie de l'inspecteur qui menait l'enquête. Sean à la réception avait laissé monter un homme qui prétendait aller visiter Mr. Denver. Sean appela la chambre et Mr. Denver dit qu'on pouvait le laisser monter, ce Mr. Alonzo. Personne n'avait entendu le coup de feu. En fait il n'y en avait pas eu, Mr. Denver avait été étouffé avec un oreiller, ce qui plus tard permit de constater que la chambre n'était pas en si mauvais état, pas de sang. Dieu merci. Tout le monde fut interrogé. L'inspecteur, Mr. Frown, était jeune, débutant, charmant et très bien noté. Mais il était impossible de trouver quelque part un quelconque Mr. Alonzo, on fit donc un portrait robot, d'après les indications de Sean. Et Mr. Denver ne correspondait à aucune personne déjà classé comme dangereuse ou dans le genre, ce devait être un faux nom. C'est là qu'intervint Soledad. Elle demanda à parler en privé à Mr. Frown. Elle le reçut dans sa suite. Le contact fut immédiat entre les deux. Et ne put que s'améliorer lorsque Soledad donna l'identité de Mr. Denver. Petit Luke, dit-elle. Comme je vous vois inspecteur, petit Luke. Petit Luke ? Oui, c'était le fils d'un mafioso qui dans le temps avait voulu faire des affaires avec mon mari. Un mafioso charmant au demeurant, Mr. Leveuf, un féru d'opéra. Mais lorsque Julio (le mari de Soledad) se rendit compte que ce Leveuf n'était pas aussi net que ça et avait laissé sur le chemin beaucoup de veuves pour avoir supprimé leurs maris, ils cessèrent de le voir et l'affaire en resta là. Mais elle se souvenait très bien de leur fils, petit Luke. Un gentil garçon, avec une grosse tache rouge sur le visage. Petit Luke n'avait pas changé, elle en mettrait sa main au feu. Mais comment avez-vous pu le reconnaître avec vos yeux ? lui demanda Diego plus tard. Mais parce que c'est lui qui m'a reconnue ! dans le couloir, on s'est croisé, vous voyez Diego je ne dois pas faire mon âge, madame Balboa, il a dit. Et en le voyant de près j'ai compris, c'était petit Luke, et d'ailleurs lui-même me l'a dit. J'ai failli lui proposer de venir prendre un glass dans ma suite, vous imaginez s'il était venu ! avec le meurtrier à nos trousses, j'aurais fini sous un oreiller, j'aime mieux ne pas y penser. À partir de ce moment, Mr. Frown se prit d'une grande amitié pour Soledad qu'il considéra on ne sait trop pourquoi pour la réincarnation de miss Marple et régulièrement, il venait lui demander conseil. Soledad se laissa prendre au jeu et, n'étant pas née de la dernière pluie, considéra qu'après tout oui, elle avait toujours eu du flair pour démêler les histoires policières. Tu ne crois pas qu'elle est en train de devenir cinoque, dit Lena à Diego, qui répondit, pas du tout, au contraire, tu crois qu'un inspecteur de police sorti premier de son école d'inspecteurs de police, se donnerait la peine de venir lui demander conseil si elle était cinoque. Oui, sauf si lui-même est cinoque, répondit Lena. © »

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"Matteo le magnifique" 2023

 
résumé : deux longs voyages à 45 ans de distance, deux tournants qui se rejoignent

(extrait) « J'avais vingt ans. Il en avait dix-huit. Je n'idéalise rien. Un matin je me suis réveillé, je suis allé dans la pièce qui était genre salon et il était là. Il m'a souri tout de suite. On a parlé tout de suite. Plus tard la sœur aînée de Daphne me dirait qu'il était très sauvage et qu'il ne se liait à personne. Elle était d'autant plus surprise de ce qui se passait avec moi. Il était tout ce que je n'étais pas, ou pas encore. J'étais à Sciences Po Paris, je fréquentais des gens de mon cercle si tu veux, et même pendant les vacances d'été, c'était des amis de notre milieu, comme ils disent. Cela changerait. Cela changerait radicalement avec mon acceptation du mois précédent. Ma seconde changerait tout. Je n'étais d'aucun milieu, j'étais de mon milieu à moi, j'étais de moi, prêt à tout, je me méfiais déjà et depuis longtemps de ce qu'était mon milieu social, je ne le rejetais pas, tant s'en faut mais bon, je me méfiais, j'aimais pas l'injustice, depuis toujours, un jour j'avais discuté ferme avec un ami proche de la famille dont j'aimais pas les idées, j'avais treize ans, quelque chose comme ça. À partir de maintenant j'allais en rencontrer des garçons, de partout, pour la beauté, pour le sexe, pour les câlins et refaire le monde y a pas de classe sociale, c'était fini de m'enfermer chez moi, à moi les garçons magnifiques. Et le premier magnifique ce fut lui, Conrad. De mes dix jours au Nouveau Mexique il ne me reste presque rien, sauf lui. Il était beau. Ce fut un amour platonique, je ne crois pas qu'il était gay d'ailleurs. Ce fut un amour adolescent, celui que je n'avais pas eu au collège et qui m'avait tant manqué. La journée il travaillait dans un MacDo, pour se faire de l'argent, c'était les vacances d'été. Il était adorable dans sa tenue MacDo, je crois l'avoir vu habillé comme ça une fois. Je le regardais dormir dans sa chambre, en pleine lumière du jour, ça m'épatait, moi qui avais toujours besoin du noir complet pour dormir. Il me souriait. Je sais plus de quoi on parlait. Je sais plus ce qu'on a fait tous les deux, je me rappelle juste les derniers instants ensemble. Je sais juste ce que m'avait dit la sœur de Daphne : que c'était la première fois qu'elle le voyait se lier comme ça avec quelqu'un. Il était malicieux. Je l'oublierai jamais. En un sens Conrad fut mon premier garçon. Je le trouvais cent fois plus beau que moi. Je sais pas si j'avais raison ou tort. Même si moi aussi je commençais à me trouver magnifique. Et en fait c'est peut-être bien pour ça qu'il s'était lié avec moi, parce que j'étais devenu moi-même en l'espace de quelques semaines, que ça se voyait, qu'on était semblables. C'est pénible la mémoire. Ah si je pouvais me souvenir davantage : Nous deux, ce qu'on faisait, de quoi on parlait, de quoi on riait. Je crois quand même qu'il me parlait des filles. Ça ne me gênait pas. Les filles, elles seraient toutes à ses pieds, c'était pas possible autrement. Et les garçons aussi. © »

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"Parce qu'eux" 1989                        "L'infini" 2026

 
                       


« (l'artiste)

ma mère et mon enfance je crois ce fut pareil
pas un lieu un moment où elle n'était pas là
ce fut sa création du début à la fin
quel artiste d'avoir atteint à cette perfection
jamais ou presque je n'ai cherché à fuir
j'ai accepté l'amour jusque dans ses barreaux
regarder au travers c'était déjà pas mal
j'étais premier en classe pendant ces années-là
je crois que j'aurais pu être tout autre chose
mais j'étais avec eux c'était dans leur tableau
c'était plus un moyen car je ne signais rien
comment pourrais-je dire mon enfance
ma mère nous donnait ce qu'elle n'avait pas eu
elle murmurait cela les soirs qu'elle se confiait
on vivait dans la liberté
pourvu tout simplement qu'on demeurât ensemble
l'obsession de mon père était qu'on restât libre
il avait enduré avant d'y parvenir
il pensait à la ferme où il avait servi
à ceux dont la naissance tenait lieu de pouvoir
cette fierté qu'il devait ravaler
l'argent arriva peu à peu et les choses changèrent
il n'eut d'autre horizon que nous
sans me sembler blessé par la misère des autres
je ressemble à eux deux et je suis différent

la voiture arrivait à l'heure du déjeuner
on la guettait de loin et l'on passait à table
il fallait trois fois rien pour que ce soit la fête
ça n'était pas l'argent qui nous rendait heureux
on vivait dans un ordre qui n'était pas le nôtre
pour Noël on sortait la carafe à musique
au cou du chien on nouait une guirlande
c'est l'image que je garde lorsque je pense à nous
celle de notre famille réunie au repas
on mangeait un peu ogres et on parlait beaucoup
entre guerre et silence elle choisissait toujours
ce fut le prix payé pour la douceur des jours
un petit peu moins d'elle pour beaucoup plus de nous
elle aussi était libre
d'une liberté sage et rebelle
et ma jeunesse ignorait le visage de la haine © »

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France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview 2000

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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"L'envol"

 
lettres à ma mère - lettres de ma mère


(lettre à ma mère)

15 mai 1995

Mes parents chéris,
Oui, mes parents chéris - Vous le serez toujours.
Pourquoi mon silence ? Il y a tant de raisons, dont certaines m'échappent sûrement - Sans doute ne l'aurais-je pas fait si C. n'avait été là pour vous parler. Je me suis tu, je souffrais, je souffre toujours, je souffrirai toujours. Même s'il n'y a pas que la souffrance, loin de là. Je sais que cette douleur, il est difficile aux autres de l'affronter. Avec Hervé je n'ai pas toujours su. Cette indifférence des autres et du monde - que je crois inévitable - cette manière de dire : "ce n'est qu'un mauvais moment, ça va passer, il faut bien continuer à vivre", voir le monde continuer à tourner comme avant, tout cela m'était devenu insupportable. Car il n'y a pas qu'Hervé, tous ces morts ! Quant à moi j'ai compris : je veux bien continuer à vivre, mais je ne continuerai pas à vivre comme si rien ne s'était passé. Mon silence était un appel aussi. Je n'avais plus envie de vivre, ni de mourir. J'attendais de vous quelque chose, sans savoir quoi précisément. Aujourd'hui je comprends mieux cette solitude de ceux qui n'en peuvent plus. Quant à vous appeler pour dire des banalités ou pour vous rassurer, je ne pouvais plus. Seul C. - je crois qu'Hervé me l'a envoyé - a compris. Dans un article, on résumait la vie de Mitterrand à cela : aller jusqu'au bout d'une certaine idée de lui-même, quoi qu'il en coûte. C'est exactement pareil pour moi - Cette idée de Hervé, c'est la même chose, parce qu'il est ma conscience, comme j'étais la sienne. De cela, je n'ai de comptes à rendre qu'à moi-même, au-delà même de l'amour que vous ou d'autres me portent. Mon destin était de rencontrer Hervé, aujourd'hui il est d'écrire, les deux se rejoignent. Écrire, ce n'est pas seulement écrire. Je n'ai jamais eu vraiment envie de mourir parce qu'il me restait un sens, un chemin et la douleur en fait partie, il ne faut pas la fuir. Les derniers mois que j'ai passés à l'école ont été, à bien des égards, inhumains. Comprenez-moi bien : je n'ai pas peur d'affronter les choses, c'est le contraire. Le peu d'énergie qui me restait passait dans ce travail - si usant pour même des gens qui ne sont pas dans ma situation - et il ne m'en restait plus pour l'essentiel : survivre à Hervé - La fatigue est venue me rappeler que j'étais en train de mourir à moi-même. Vous n'imaginerez jamais ce qu'est pour moi la mort d'Hervé, la catastrophe qu'elle est aussi, et le temps n'y fait rien, combien il me faut garder de "force" pour la surmonter et faire ce que je sais être mon devoir. J'en ai assez d'être dans la position de devoir presque m'excuser de cette mort et de redire sans cesse qu'elle n'est pas une mort comme les autres. Tout lien social, et ce travail en était un au plus haut degré, m'est devenu insupportable : je vous le répète, je ne peux plus vivre comme si rien ne s'était passé. Cela se manifeste jusque dans les détails : le bruit, le monde me sont difficiles. Vous n'imaginerez jamais non plus les ravages du sida sur nous, tous nos amis morts, nous vivons sur les décombres d'une guerre sans presque pouvoir en parler - et cela ne changerait d'ailleurs rien de fondamental. Je sais que j'ai toujours eu un rapport difficile au travail. Mais ce n'est pas le travail en tant que tel, c'est le lien social qu'il implique et la mort d'Hervé a porté cela au paroxysme. Ce n'est pas un manque d'exigence, de courage ou de volonté. Je possède ces vertus-là plus que tout autre. Je les mettrai au service de cette idée que j'ai de moi-même, d'Hervé et de l'écriture. Et vous au milieu de tout ça ? Il y a mon enfance, ce que je vous dois et pour lequel je n'ai cessé de vous remercier. J'ai toujours voulu préserver notre amour. C'est un choix qui ne va pas de soi, pour quelqu'un épris de liberté comme moi. J'ai été tendre, plus tendre que vous ne le pensez. Votre présence, même lointaine, est bien lourde parfois. Mais je n'aime retenir de cela que cet amour qui rend meilleur, sans quoi il n'y a pas de vie. Maman m'a dit un jour que, pour elle, Dieu comptait plus que nous. Quant à moi, si j'arrive un jour à Dieu, ce sera par l'amour des autres, celui d'Hervé sûrement, le vôtre peut-être, et alors nous n'aurons pas peiné pour rien. Malgré le respect et l'amour que je vous dois, il faut bien vous dire qu'avec vous j'ai l'impression depuis 20 ans d'avoir à m'excuser d'être ce que je suis. Je suis ce que je suis et j'en suis fier. J'ai essayé de comprendre votre attitude. Peut-être qu'en agissant ainsi, vous avez voulu m'apprendre la vie et ne pas me faire perdre de vue des valeurs qui m'ont souvent inspiré. Mais aujourd'hui ? À vos âges et au mien, ne serait-il pas temps de marcher main dans la main ? J'ai envie d'être aimé pour ce que je suis, totalement, je crois le mériter. En ce moment, je ne vois guère d'amis car je n'y trouve pas grand-chose qui me satisfasse. À part C. J'écris un 5ème livre. C. a fait parvenir à François Mitterrand quelques pages d'Ange et H, par l'intermédiaire de Madame Mitterrand qu'il connaît. J'espère venir cet été à Hossegor. Voilà, je sais que je ferai ce que je peux pour aller au bout de mon destin. Le reste est secondaire et s'arrangera, pourvu qu'il ne me détourne pas de l'essentiel. Soyez à mes côtés si vous le désirez. Puissiez-vous voir ce que cette lettre suppose d'amour et d'espoir dans l'avenir. Je ne souffrirai pas pour rien. Tant qu'Hervé sera près de moi.

JeanMicheH

Merci à maman de sa persévérance à me laisser des messages et à m'écrire. Le billet a beau être plus petit, il n'en est pas moins bon ! Physiquement, je vais un peu mieux, un peu seulement. Cette phrase de F. Mitterrand jeune : "Il n'est pas de force au monde, ni de force politique, philosophique, religieuse, d'Etat, d'argent, de capital, à l'égard de laquelle je ne sois tout à fait libre. Et si j'avais un orgueil à tirer de ma vie, ce serait celui-là."

Jean-Michel Iribarren


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