Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Je veux dire dans ce journal quelque chose qui va commander ma vie. La nuit de mon anniversaire un homme assez vieux m'avait dragué, je l'ai frappé longtemps. Parce qu'il était vieux et pour d'autres raisons qui ne sont pas claires. Et puis il a commencé à me parler. Peu importe pourquoi. Ce qu'il m'a révélé je l'ai cru tout de suite. C'est pour moi un grand mystère car il m'a raconté des choses que l'on ne peut imaginer. Il s'appelle Éric. Je me demande si je ne l'avais pas déjà vu. Éric m'a raconté l'horreur. Depuis que je l'ai rencontré, j'ai beaucoup lu sur ce qu'il m'a dit. Pas spécialement pour être sûr. J'ai vu aussi des films. Éric a été déporté dans un camp de concentration pendant la Seconde Guerre Mondiale. Aujourd'hui je ne comprends pas vraiment pourquoi c'est cette nuit-là que ces événements dont j'avais entendu vaguement parler m'ont bouleversé. J'ai dû vivre sans ouvrir les yeux. Maintenant je ne peux plus. Je me dis que je devais avoir peur de les ouvrir. C'est pour ça que je riais souvent. Il faut continuer à rire. J'ai appris ce que les hommes ont fait. Je voudrais m'en empêcher mais cela change tout pour moi. J'ai découvert que le monde où je suis est un monde effrayant. L'injustice que l'on y voit est déjà dégueulasse. Mais ça encore, on peut toujours se révolter. Faire quelque chose. Mais comment vivre après ce que les hommes ont fait ? Je crois qu'il est impossible de se dire que ce n'est qu'une page d'Histoire. Moi je ne peux pas. J'ai décidé de mourir jeune à l'heure que je choisirai. C'est la seule réponse que j'ai trouvée. Le seul moyen de se venger de tout. J'ai toujours fait les choses contre la vie. J'ai tout arraché quand on ne me donnait rien. À commencer par chez moi. Je voudrais que ma mort que je décide aujourd'hui soit la dernière et la plus belle partie d'une œuvre. Je ne sais pas si je réussirai. Je crois que oui. Évidemment ce n'est pas pour tout de suite. En attendant je vais bien m'amuser. Il y a des choses que j'ignore que j'aimerais comprendre. Je crois que je ne sais rien. Des choses qui, elles, semblent me connaître. Et puis tant qu'il me restera de la vie il va falloir la corriger. Il faudra installer le désordre de la justice et de la liberté. Je veux bien espérer. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Ange posait ses yeux sur lui, sans rien dire, puis enfin : "les enfants, c'est toute une histoire, mais personne ne veut voir. Quand j'y pense, derrière la porte, il y avait de ces soleils, ils ignorent tout de ça, toi, tu sais. Je suis parti très loin, je luttais à armes inégales. Elle ne m'aura rien pris, la vie, j'ai tout emporté. Est-ce qu'elle a changé ?" Est-ce que la vie avait changé ? Depuis quand ? se demandait Vladimir. Il n'avait jamais été vraiment son ennemi. Puisqu'elle était à prendre, il s'en était repu. Il émergeait peut-être seulement cette nuit-là, de cette immense prière qu'il avait faite, avec eux, tous les hommes, dans leurs villes, au bout de leurs chemins, il avait aimé avec eux, ils n'avaient rien compris ensemble, ils avaient dégueulé leurs maux, sali la terre pour ne pas s'enfuir, partagé tous les coups, les baisers, leurs maladies, ils étaient des malades, vivaient avec la fièvre, toujours là, c'est à eux qu'il pensait au monastère, il n'avait pas rompu les liens, ils mettaient la violence dans un monde qui avait commencé le premier, ils ignoraient comment ils tenaient encore debout, ils n'avaient pas eu le temps de se poser la question, il y avait toujours eu plus urgent. Comme Ange, Vladimir connaissait les soleils, ceux de quelques uns- ça, il le savait bien- drôles de soleils qui apportaient l'oubli, ils auraient fait n'importe quoi pour ces soleils-là qui les rendaient conquérants, même s'ils n'étaient jamais vainqueurs. Et Vladimir parlait aussi des enfants, ceux qu'il avait croisés, il disait qu'il fallait se faire tout petit, d'ailleurs, c'était toujours les petits qu'il avait rencontrés, avec qui il avait combattu, il parlait de sauver, il racontait les terres lointaines qu'il avait abordées, elles étaient là cette nuit, il disait qu'il n'y avait pas d'autre issue que de vivre. Ange lui souriait. Il n'avait jamais pu. "Accepter cet ordre infâme, et puis quoi !, rigolait-il, j'avais tous les courages, j'étais seul. Elle m'y ramenait toujours, la vie, elle croyait triompher, à me montrer sans cesse comment elle s'y prenait, pour avoir le dernier mot. Je me souviens de tout, des fois, quand j'y songe, je recommencerais. Elle ne l'a pas eu, le dernier mot. Dis-moi un peu, les hommes. On fait encore l'amour ? Est-ce qu'il pleut quelquefois ? Et les jardins ? Parle-moi des hommes oubliés, ils n'avaient plus que le nom d'homme, c'était toujours recommencé, qu'est-ce qui a changé ? Je veux savoir. Il y a si longtemps. Je sais que c'est toujours pareil. Si je t'avais connu, on aurait fait semblant. Je l'encule la vie, c'est tout ce qu'elle mérite !" © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Oui, c'est ça, Alexandre. Ici ils m'appellent Pas Encore Fait. Maintenant ça me fait sourire... je les aime bien... je ne sais pas haïr... même avant... j'en connais un qui m'appelle Alex... ils doivent avoir raison… pas encore fait... c'est difficile, on ne m'a jamais tellement aidé... oui vous aviez sans doute raison, sans le savoir... je n'avais pas idée, tout ce qu'il fallait faire... faire, faire, j'aimais bien ne rien faire, on m'a obligé, dès que je suis arrivé, il n'y avait pas d'autre solution, pas le choix, des fois je pense à ce qu'il reste à faire... on attend trop de soi, moi le premier, moi surtout, j'ai toujours pensé que j'avais le temps, c'était faux, ils m'auraient fait la peau, mais j'aimais bien ne rien faire... je me souviens à Paris... Paris j'y pense sans arrêt... là-bas je voulais revenir, et maintenant que je suis là, je repense à là-bas... quand l'automne revient... c'est plus que l'automne qui revient... le soir, à travers les nuages, il y a du rouge, comme des traînées, comme Dieu qui saignerait à nouveau, mais c'est beau, là il n'y a rien à faire, après seulement, après on y repense, on se dit que ce n'est pas suffisant, que le ciel ne peut se contenter du ciel, on a peut-être tort, Dieu m'a toujours fait ça, on ne sait jamais sur quel pied danser, on croit qu'Il saigne, d'autres fois on se dit que c'est nous, on n'y pense même pas à Dieu... Alex aussi j'aime bien... celui qui me nomme ainsi doit avoir ses raisons... tout seul c'est difficile, il y a beaucoup de choses qui vous échappent, tout seul on n'est pas grand-chose, ce qui est drôle c'est qu'on est quand même seul, on le voit bien, on est toujours abandonné... mon père l'an dernier... je ne l'aimais pas vraiment, mais y a pas que l'amour, y a autre chose, c'est ce qui est bien aussi, en même temps c'est terrible parce qu'on ne sait pas, on ne sait même pas si on saura, on ne comprend jamais, Dieu on vous demande d'y croire, c'est simple, mais il n'y a pas que Dieu, ça aussi on le voit bien, c'est sans arrêt qu'on vous demande de croire... j'avais un ami... Francisco... là je peux en parler... aujourd'hui, je crois... j'ai failli ne plus revenir... ne plus rien faire... c'est des flics qui l'ont tué... on est bien loin de Dieu... c'est pas nous d'ailleurs, c'est Dieu, c'est Lui qui n'est pas là... et il faut quand même continuer, même Francisco voulait... c'est pour lui que je suis revenu, pas pour Dieu, ou alors pour moi, mais pas pour Dieu… vous voyez ça me fait rire un peu... ça c'est la chance… pouvoir rire... avec Francisco on riait tout le temps... Dieu n'aime peut-être pas ça, qu'on rit tout le temps, d'ailleurs avant je ne riais pas, ils en savent quelque chose, ils en ont bien profité, pas vrai ?... c'est depuis que je ris qu'on est un peu amis... je peux bien vous le dire... de toute façon après on oubliera, c'est vrai qu'on est seul, au bout du compte y a que moi qui saurai... voilà : le rire, c'est un peu comme un miracle, pas vraiment ceux de monsieur le supérieur, rien de gratuit, ça pouvait pas être gratuit, si je voulais rire vraiment ça pouvait pas être gratuit... j'ai troqué mon argent contre un rire... ça paraît fou, hein ?... © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « 1977, rencontre avec H à Sciences Po, nous avons dix-neuf ans tous les deux. Nous ne nous quitterons plus, ou seulement pour de brefs moments pendant lesquels nous nous écrirons l'essentiel de nos lettres. Nous ne serons amants que six mois, en 1979. Lorsque je rencontre H il veut déjà écrire depuis longtemps, mais à part quelques notes il n'a rien mené à son terme. De mon côté je parle de devenir un jour comédien et de faire de la radio. H écrit son premier roman en 1985, en 1986 il apprend qu'il est séropositif, sida, trois autres romans suivront. J'écris mon premier roman en 1989. H meurt le 26 juillet 1993 en un peu plus d'un mois, lymphome au cerveau, il est demeuré bien portant et a mené une vie "normale" jusqu'à son hospitalisation, il venait de terminer une nouvelle, "L'outarde". H est enterré dans le caveau de ma famille au Père-Lachaise, il y reste une place, pour moi. Alors que j'écris ce livre je suis toujours séronégatif. © »

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La solitude du mal

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"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors... Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera exploser la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « Face à la Seine dans l'appartement minuscule et assis devant une table dépliée pour l'occasion, ils devisèrent lui d'écriture, elle de ses échecs et succès dans le monde de la criminalité. D'origine new yorkaise, elle avait épousé un Français décédé trois ans après leur arrivée en France. Forte de son expérience- elle était une des meilleures dans son pays- elle avait intégré la police française pour rester à Paris qu'elle aimait. Et puis elle confessa son penchant pour les idées communistes et les boucles d'oreilles, et trouva étrange la présence de peluches dans l'appartement d'un écrivain. "Un écrivain n'est pas une généralité, se contenta de répondre Léo, il ne rend aucun compte.
- Décidément vous ne leur ressemblez pas.
- A qui ?
- Aux écrivains, aux autres.
- Merci mais je leur ressemble aussi, c'est un tiraillement perpétuel entre soi et les autres.
- Et ces tableaux ? Ils ne sont pas de vous, je me trompe ?
- Mon meilleur ami les a peints, David, il est mort il y a trois ans."
A l'heure du digestif ils s'étaient retrouvés sur le canapé-lit. Il sirotait encore et elle tirait sur la taille de sa jupe. "J'ai trop mangé, dit-elle, à chaque fois c'est pareil. Je pense que vous savez pourquoi j'ai voulu vous rencontrer (elle parlait lentement)." Léo la regarda sans comprendre et (il allait y repenser souvent) s'étonna de la réponse qu'il lui fit. "Les meurtres je suppose, le sable et tout le tintouin.
- J'aurais dû vous en parler avant.
- Je ne m'y attendais pas.
- Alors ?...
- Je ne sais pas, j'écris un roman en ce moment...
- La même histoire ?
- Non, pas du tout, enfin je ne sais pas, continuez (un mouvement de son verre trahissait sa nervosité)."
Gaby Steamer essaya de trouver une justification à une visite aux airs de plus en plus surréalistes. Elle avait été chargée de l'enquête et n'avait pas avancé d'un pas. Un médecin, une jeune fille et un cadre assassinés et pas le commencement d'une explication. Aucun lien apparent entre les victimes, pas de témoins et aucune empreinte. A chaque fois le même rituel : les yeux crevés, un temps entre chaque oeil, du sable sur le sang et un livre aux pages arrachées entre les mains du mort, jamais le même. On avait recherché les originaux à grand-peine, retrouvé les pages manquantes, disséquées depuis sans résultat. Bref, Gaby Steamer pataugeait et, en désespoir de cause, s'en remettait à la littérature qu'elle chérissait. Seuls indices : les meurtres ont été perpétrés un vendredi, l'arme du crime serait un couteau de poche suisse et les pages arrachées sont au nombre de treize pour chaque livre. "Vous voyez le genre, vendredi 13 ! si c'est un fou nous ne sommes pas sortis de l'auberge ! lança-t-elle.
- Au contraire, il finira par se faire prendre.
- Dans les romans ils finissent par se faire prendre ! Je ne crois pas qu'il soit fou.
- Pourquoi ?
- Parce que d'abord ils ne sont jamais fous, parce qu'ils ont tous une raison.
- Et celui-là ?
- Il est intelligent. Il ne crève pas les deux yeux en même temps. Il attend. Il doit aimer les livres. Mais il y a autre chose, ah ! et puis j'ai oublié un détail..."
A cet instant le répondeur se mit en route. C'était Coutil qui demandait à Léo de le rappeler. "Il a une drôle de voix, pensa l'inspecteur tout haut. Vous avez beaucoup d'amis jeunes ?... © »

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"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Julien se penche. Il caresse mes cheveux. Nos regards l'un dans l'autre sans se détourner. Longtemps comme ça. Le soleil pâlit et Julien me caresse encore les cheveux. On se regarde encore. Ma main s'est mis à voyager son visage. Le creux de ses oreilles. Son nez aux narines rebondies. A l'intérieur de ses narines. Longtemps aussi. Sous le pli de ses yeux. Là où c'est doux. Plus doux qu'ailleurs. Par-dessus les os des pommettes. J'appuie sur la chair. Son front moite. Mes doigts suivent les lignes. Ils reviennent en arrière. Son menton, à la racine des poils qui piquent mes doigts. Doucement puis de plus en plus vite. Il remue la tête en cadence de mes gestes. La nuit est tombée. Sa main est descendue sur mes lèvres. Et la mienne en même temps sur les siennes. Au-dessous de la lèvre inférieure. Au coin des lèvres. Dans l'espace en creux qui sépare le bas de son nez de la lèvre supérieure. C'est mon doigt qui le premier passe entre la lèvre inférieure et le bas de la mâchoire. C'est chaud comme Julien. Comme son haleine. C'est aquatique déjà. Ses doigts caressent ma langue. Sous la langue. J'ai resorti mon doigt. Mes deux mains prennent ses joues. Une main pour chaque joue qui la tire jusqu'à ce que le visage de Julien se déforme. Il me sourit avec ce visage déformé. Je ne lâche pas ses joues. Ses doigts sont remontés sur le dessus de ma langue. Ils avancent. Ils avancent de plus en plus profond. Les cinq doigts serrés avancent. Je tire sur ses joues. Il avance ses doigts encore. J'ai l'impression de vômir. Mais il n'y a rien sur la main de Julien que ma salive. Il ressort sa main pour la passer sur mon visage. Doucement. J'ai lâché ses joues. Il reste la marque de mes doigts. Il approche sa langue de sa main salivée qui parcourt mes joues et il lèche sa main et mes joues en même temps. J'ai posé mes doigts sur sa nuque au bas des cheveux noirs. J'entends battre. Je passe sur les côtés sur les veines. Il y a dans nos gestes le même rythme. La même lenteur. Nos deux lenteurs ensemble c'est une danse. Les lumières s'éteignent. © »

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L'œil gauche de Vladimir

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « je les ai vus moi virus du sida, moi je sais combien ils ont ri, même rire de la mort, rire entre eux de la mort, c'est comme ça qu'ils ont commencé à en savoir plus sur la mort que tous les autres réunis : en riant, en parlant, de là sont nés leurs mots, puisque les autres se taisaient ils parleraient eux, leurs mots à eux, le contraire des mots nada qu'ont les autres, les mots nada qui rejettent en disant le contraire, les mots nada qui édifient des murs contre tout ce qui ne leur ressemble pas (le mot "morale" par exemple, pour les autres la seule morale consiste à préserver leur implacable système immunitaire, la preuve : leur "morale" a été plus forte que n'importe quelle compassion pour eux, parce qu'eux étaient pédés) les mots nada qui maintiennent l'ordre dans l'implacable système immunitaire qui protège et "la vie" et les autres, c'est pareil, leurs mots à eux désordonnaient, comme les mots que certains d'entre eux criaient devant les autres, que certains d'entre eux criaient pour ceux qui parmi eux en étaient réduits à se cacher pour ne pas "avouer" qu'ils étaient pédés, ou pour ne pas "avouer" leur mauvaise maladie, ou parce qu'ils n'avaient pas la force, plus la force : déjà marcher devenait difficile, alors crier, et quand eux criaient leurs mots qui désordonnent les autres continuaient à se taire, étonnés qu'ils étaient que eux puissent encore trouver l'énergie de crier, presque choqués que eux ne meurent pas sans la ramener... © »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

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Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

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"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Tu ne prétends plus refaire le monde. Tu ne saurais pas. Autrefois tu y pensais à des choses comme refaire le monde mais tu voulais surtout que le monde te donne ta place. Finalement l'imperfection du monde t'a plu. Tu voulais des tyrans pour s'en débarrasser, s'embrasser à la mort du tyran comme sur la place Venceslas à Prague. Tu as eu tes tyrans et tu t'en es débarrassé, tu as pleuré de joie. Tu voulais la maladie pour pouvoir résister. Tu as eu la maladie, avec tes mots tu as résisté. Tu voulais la mort pour savoir. Tu l'as eue, tu as su : rien n'empêche d'aimer, ni la mort. Tu voulais des défaites, superbes, tu voulais te construire de défaites. Les défaites tu les a eues et plus que tu n'aurais jamais imaginé. Tu voulais être beau, que ta beauté tu en sois le seul artisan, comme une conquête. Tu l'as eue, la beauté. Tu voulais des garçons, des garçons pas des hommes, des anges, des diables, pervers, innocents, comme dans les livres, dans les romans de pacotille. Les garçons aussi. Tu voulais l'amour. Nous y voilà. Tu as toujours su ce que c'était, l'amour. Toujours. Tu ne t'es jamais menti là-dessus. Toujours su que l'amour c'était presque nulle part alors qu'on te disait que c'était partout. Tu as toujours su que c'était tragique et pas heureux, à refaire et pas signé, déterminant et pas secondaire. Pour l'amour tu étais prêt à tout, pas à n'importe quoi. Tu savais de l'amour que rien ne lui résiste, ni la mort etc. Tu l'as su vraiment très jeune. Tu n'as jamais connu personne qui connaisse l'amour comme toi tu le connais. Personne. Et tu sais aussi que disant cela personne ne te croira, ce qui après tout est normal puisque tu es bien le seul de ton espèce. L'amour, tu l'as eu. Tu l'as eu avec le reste, avec les défaites, la maladie, la mort etc. Tu l'as toujours et au bout du compte comme disait Hervé, c'est tout ce que tu as, ce que tu as jamais eu, tout ce qu'il reste. Ça n'a jamais suffi. Si cela suffisait, l'amour ne serait plus l'amour. Il te ramène au point de départ, l'amour. Et dégoûte-toi bien d'employer autant ce mot d'amour qui te dégoûte tant de ce qu'on en a fait. L'amour te ramène à toi. Sans lui tu te serais perdu de vue depuis longtemps, ça se voit tous les jours. Il te ramène à toi et tout est à recommencer. C'est d'aimer qui m'a fait regarder vers toi, Yaguine. Qui m'a gardé tel quel : perdu, enfant, guerrier.
Toujours la guerre. Contre elle, l'ennemie.
Si c'était ça aussi qui m'avait mené à Yaguine ? L'ennemi commun : la vie. © »

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"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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(en cours)




"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Moi aussi j'aimais votre rire. Oui Wild, ce que nous avons pu rire ensemble, rire, pleurer, puis rire. Il s'étonne : nous n'avons jamais pleuré ensemble. Plus que vous ne croyez. Ah bon, dit-il sans comprendre. Cette innocence que vous avez, Wild, dit-elle, sans elle, vos portes qui vous perturbent tant, enfin, vous savez bien. Un autre jeune homme vient vers eux. Très jeune, brun. Il dit à Wild, on m'a dit que vous étiez Wild Samuel, je vous écoute tous les soirs, toutes les nuits, et il s'en va, sans même dire son prénom. Ils se regardent un instant. Puis elle dit, vous voyez que vous aussi vous en connaissez de très jeunes, il n'est pas très bien élevé d'ailleurs, il ne m'a même pas regardée. Pour une fois, murmure Wild. Il la raccompagne dans sa chambre. Dans l'ascenseur, il dit, alors vous ne pensez pas que ce sont des hallucinations ? Elle dit, non. Et après ? Après, quoi ? dit-elle, venez, je vais vous montrer les couloirs. Elle lui raconte l'histoire des chambres, l'histoire de la guerre, l'hôtel et la guerre. Ils montent un étage. C'était la chambre de Greta. Elle pousse la porte, venez, et ne dites rien. Elle le regarde. Il entend de l'eau qui coule dans la salle de bains entrouverte. Taisez-vous, dit-elle en prenant sa main. Elle repousse la porte. Ils vont à l'autre bout du couloir. C'est ici, dit-elle. Ils sont devant sa porte mais il lui semble que c'est la même porte qu'il y a un instant. Je ne vous dis pas d'entrer, tout est en désordre. Elle lui passe la main dans les cheveux, vous êtes bien perdu aujourd'hui mais ça ne durera pas, vous en savez bien davantage que moi, dit-elle, mais n'oubliez pas Ellen, et puis nous reparlerons de tout ça, quand vous voulez. Elle pousse la porte. A propos, dit-elle en se retournant, moi aussi j'étais au concert ce jour-là, au Châtelet, et elle referme la porte. Dans le salon au retour, il voit son jeune admirateur en compagnie d'une fille de son âge, le garçon lui fait un signe timide de la main, la fille lui sourit. Wild passe la porte de l'hôtel. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Géant" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Vincent) Je pense à mon livre et je pense à là-bas. Je pense à ma vie. Ecrire un livre c'est penser à sa vie. Pas de livre sans une vie. Je n'écris pas de roman policier ou de roman d'amour. Pas dans le sens strict. J'aurais bien aimé, j'aurais peut-être gagné plus d'argent mais je n'ai jamais pu inventer. Je n'ai jamais pu écrire hors de moi. Je préférais ne rien écrire que d'écrire des salamalecs. Même des salamalecs géniales. Et finalement je me suis dit, tu vas écrire sur Dieu. Je l'appellerai Jim Mortail. Il évoluera dans un lieu qui s'appellera Le Bureau et qui sera entouré de la mer. Je ne savais pas à l'époque que la mer se retirerait loin. La cigarette se consume et je suis toujours assis là sur mon tabouret devant le bureau en acajou de toujours, celui de mon père. Mon juif de père réfugié pendant la guerre et qui a rencontré ma catholique de mère. Dans le roman, je l'appelle David et il est dans sa librairie. Mon père avait sa librairie près de Beaubourg, c'est là qu'ils se sont rencontrés, elle et lui, et aimés. La librairie Europe A. J'ai plutôt été élevé catholiquement. Mon père s'en foutait, elle moins. Ils m'ont laissé choisir. Je n'ai pas choisi. Mais j'écris sur Dieu. Cocteau disait que tout livre est un acte d'amour. Il y a eu la mort de Julien, si jeune. Dans le roman, Julien s'appelle Roman, comme j'ai déjà dit. Le roman se passe en une heure, ce qui pour Dieu n'a aucun sens mais pas pour nous. La cigarette va finir. Théoriquement je ne fume plus jusqu'au dîner. Je n'arrête pas de penser à là-bas et je pense à Jim Mortail aussi. Il faut que je bouge. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"décal'âge" (2018)

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « L'été finissait, c'était les derniers jours de l'été qu'ils partageaient tous les deux ici avec la mer de New York, ils savaient qu'ils avaient le temps maintenant, elle avait le temps de revoir Frédéric, si elle le revoyait, pour rien au monde elle n'aurait voulu le revoir maintenant, là, avec Matthew, le soir dans sa chambre elle l'a encore écouté, c'était pareil et un peu différent, tu vas lui dire qu'on s'est retrouvés ? Oui, on se dit tout, ou à peu près, tu le connais, il déteste le mensonge. Oui, pas comme toi, elle dit. Pas comme moi, heureusement on est différents. Je n'arrive pas à croire qu'on parle de ça, de lui, comme ça, comme si c'était naturel, tu ne veux pas savoir comment j'ai su, toi et lui, comment j'ai compris ? Tu me diras plus tard, tu es une sacrée femme, c'est pour ça que je suis parti, c'était fou, oui tu me diras, on se dira tout, je ne mentirai plus, je ferai comme lui, des fois tu sais je n'en peux plus de lui, il me presse comme un citron, juste d'être ce qu'il est, alors des fois je m'en vais, il sait que ce n'est pas pour longtemps, on se connaît depuis dix ans, on doit avoir le même âge. Arrête. Pardon. Il fallait qu'il arrête, c'était trop vite, et trop beau, comment il parlait de lui, trop inespéré. Ils se sont allongés sur des espèces de planches faites pour ça, pour s'allonger, avec une inclination pour relever le dos, au milieu de garçons et de filles, les yeux vers le ciel qui n'était pas aussi bleu que la première fois qu'elle était venue ici. C'est lui alors, quand tu m'avais dit que tu étais allé avec un seul garçon ? C'est lui, mais ce n'est pas non plus vraiment ce que tu crois. Je crois quoi ? On est pas un couple. Vous êtes quoi ? Mieux. Il la regardait souvent. Comme avant, et plus tout à fait comme avant, sûrement à cause de Frédéric. Mais oui, comme avant aussi, et aujourd'hui ça lui semblait étrange, incestueux. Mais elle se laissait faire. Il n'avait pas changé. Il lui prenait la main. Il était doux. Il était toujours ce qu'elle voulait, et ne voulait pas. Tout était Alain. Tout serait toujours Alain, aujourd'hui plus que jamais et elle savait que même ça, il devait le comprendre, à sa façon mais il le comprenait, déjà là-bas, dans la 105, il comprenait, c'est pour ça qu'ils se voyaient, qu'ils continuaient à se voir : il la comprenait. Tu as toujours le poème ? Qu'est-ce que tu crois ? Il a dit que c'était la seule chose qu'il avait trouvée pour que son absence ne soit pas une trahison. Ce jour-là, il est rentré avant elle, au Village, elle préférait qu'ils ne rentrent pas ensemble, elle est restée avec la mer un peu plus longtemps, il a pris le métro, il a retrouvé Frédéric, il ne l'a pas dit à Velma mais elle n'avait pas besoin de demander, elle savait, elle lui a dit qu'elle était à l'hôtel River, il a dit qu'il savait. Avant de se laisser ils se sont juste regardés, et il a dit, à demain. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

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Wild Samuel

Géant

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"rollercoaster" en cours d'écriture
(titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'...

(extrait)
« Cher Jimmy, (et oui aujourd'hui je t'appelle Jimmy.)
C'était bien.
Tu sais de quoi je parle. Le dîner. Notre rencontre le soir du 31, sans que les autres ne sachent. Les autres, à part nous : toi, Matthew et moi. Même Andrew ne sait pas. J'avais l'impression d'un secret, immense, imprenable, trop grand pour les autres. Mais peut-être que j'exagère. Je suis passionné. Ma mère (adoptive) le disait toujours, elle le dit encore, James est un passionné. Comment le savait-elle, je ne montrais rien, mais je suppose que les mères voient ce que les autres ne voient pas, mais pas sûr non plus, mais c'est vrai, passionné. Nos points communs. Adopté. Alors comme ça ton père aussi. Un orphelin voit le monde différemment. Il ne compte que sur lui. Il tremble de tout. Je tremblais. Je tremble de vous aussi, toi et Matthew, j'ai peur pour vous, c'est normal, comme toi tu dois trembler encore davantage, je ne crois pas en l'amour, tu m'y fais croire mais il reste la peur, la vie, tu sais bien. Tu dis que je ferai de grandes choses. Ah ah, les grandes choses de moi. J'aime que tu dises grandes choses et que tu dises que ce ne seront pas celles des autres, celles de la vie. Je vis depuis enfant avec mes grandes choses, sans elles je serais mort, je peux mourir à tout instant, je n'ai pas peur, pas de ça. J'ai peur de moi, de me perdre, de perdre ma trace. Tu comprendras. Ah ce dîner. Nos regards. Matthew, sa beauté. Et notre rollercoaster ! Personne à part nous n'a compris. Alors vous y êtes allés à Coney Island, le premier janvier, c'était ouvert ? J'ai toujours aimé les fêtes foraines, et à propos, bien vu, quand à propos de Barbara tu parles de la fête du mal de vivre, c'est notre fête, on ne sait pas vivre autrement, le bonheur est réservé aux idiots, aux simples d'esprit, il en faut, je n'ai rien contre eux, mais nous, les gens comme nous, comme tu dis, notre fête, c'est de vivre à la limite, sur le fil, tu es d'accord ? Merci aussi de dire dans ta lettre : entre nous trois, merci de m'inclure, de me faire cette place, votre amour doit être bien grand pour vous permettre ça, m'inclure, ne pas me rejeter comme feraient les autres à votre place. Je peux te faire une confidence ? Je voudrais essayer de devenir comédien. Voilà, c'est dit. Je t'explique. Tout m'ennuie. Enfin, pas tout,
vous ne m'ennuyez pas, les petits matins ne m'ennuient pas, mais le reste ! Mes études m'ennuient alors je pense à la vie d'artiste. Comme toi. Être un artiste de sa vie d'abord, et ça, l'artiste de sa vie, le mettre ailleurs, je n'ai pas le don d'écrire comme vous, mais trêve d'explications, je vais peut-être laisser Columbia (je l'ai déjà laissé une fois avant d'y revenir, Andrew te l'aura peut-être dit), et tenter ma chance, ou alors rester à Columbia et tenter ma chance quand même, mais je ne suis pas doué pour rester le cul entre deux chaises, tu vois. Et à propos, si je passe une scène à l'audition, j'ai besoin d'un partenaire, est-ce que ça t'intéresse ? J'ose à peine te le demander mais je ne sais pas vers qui me tourner, Andrew non, Andrew est comme on dit mon boy-friend, moi je ne le dirais pas ainsi, mais Andrew est quelqu'un de bien pour moi, je le découvre petit à petit, quelqu'un de bien mais pas pour me donner la réplique dans une scène ! Cette lettre est assez longue maintenant. Je suis né le 14 février, et toi ? et Matthew ? Oui, l'eau, comme toi, je marche comme toi à la radio le long des fleuves, je veux la mer et les océans, je regarde l'eau et j'imagine, mais quoi ? qu'est-ce que j'imagine ? Aimer ? va savoir mon Jimmy. Je savais que tu connaissais Andrew, bien sûr, il ne jure que par toi, mais c'est bien moi qui la première fois lui ai parlé de toi. Roberta était fascinée que je connaisse Claudine Steele. Big deal hein. Moi pas. Te connaître toi. Vous connaître vous me paraît bien plus important.
Ton espion, James.
(On ne m'appelle pas Jimmy, mais James, Jimmy c'est toi, Frédéric)
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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

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"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (le junkie de Paris)

ah nous deux
je t'ai tellement rêvé
tellement aimé
tellement vécu
elle a commencé quand l'histoire ?
à mon premier voyage, à onze ans ?
sûrement avant
ta mère d'abord
la Parisienne
qu'importe
c'est une histoire sans début et sans fin
comme est l'amour
oui je te rêvais
adolescent je te rêvais
t'écoutais sur le transistor
te respirais déjà
les voyages avec elle ma mère
quelque jours chez toi, l'éblouissement
les rues
les gens
la fièvre de vivre
les drugstores
je détestais déjà te quitter
et puis je t'ai possédée
autant que toi tu me possédais
tu m'as tout donné
aimer c'est toi
moi c'est toi
ce moi construit, voulu, conquis
tes trottoirs
tes moindres recoins
tes bars, tes garçons
ta folie
la mort, c'est toi aussi
je ne voyageais que dans toi
je ne te quittais pas souvent
à contrecœur, jamais longtemps
elle venait souvent me retrouver
ma mère
femme poisson dans l'eau de son Paris à elle
quand je prenais des vacances
c'était chez toi
Dieu que je t'aimais
tes jardins, tes quais
tes secrets
nos conversations
nos idées
nos superbes défaites
les pleurs c'est toi
la révolte c'est toi
la joie de vivre
la femme qui chante et ses théâtres
Pantin
tu me droguais à toi
j'étais le junkie de Paris
quand mon jumeau est mort tu m'as protégé
je me suis blotti contre toi où revenait son âme
j'attendais l'Ange dans toi
et l'Ange vint
il t'aima autant que moi je t'aime
tes poubelles
tes ponts
dans les allées du grand jardin des morts
ton canal
tes cinémas
tes amants
tes petits matins
tes nuits
tes mains
ton foutre
et il a fallu qu'on se quitte
parti avec l'Ange loin de toi
pour te garder, partir
c'est toi qui me l'as dit
pars, survis
n'oublie rien
vis tout
Paris des jardins après la pluie
Palais Royal
quand tout était possible
quand tout était printemps
quand tout était brutal
c'est dans ma chair
sur ma gueule
et mon âme
la marque de ton éternité
et puis, revivre © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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