Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : "Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul".

(extrait) « Le bar se rapprochait. Il les sentait déjà les garçons qui ont faim. C'était un festival avant que de rentrer. Des culs à battre le rappel. Des yeux plus perçants que le verre, l'ivresse de se rendre, aux pieds de leurs désirs, au vol de leurs envies. Lorsqu'Ange passa la porte ils étaient déjà nombreux. Il prit une bière et se blottit dans un coin à les voir sans les voir. Il les connaissait bien ces mecs. Leurs plaisirs, c'était les mêmes depuis longtemps renouvelés comme ces prêtres qui disent la messe. Les habits de la célébration. Le recueillement solitaire et silencieux. L'eau, le vin, la bénédiction, la communion. Il éloigne une main, celle-là il n'en veut pas. Elle en trouvera d'autres. Ce n'est pas ça qui manque. La musique gueule pour faire silence. On est d'ici, de pays inconnus, rayés de la carte, protégés. On les gagne en pèlerins, avec humilité, sans façons. Ange boit. Il ne compte pas. Il n'en reviendra pas de cette nuit. Il y est toujours venu sans illusions. Il ne souriait pas. Il attendait son tour. Quelques pas plus loin ; cette main il la garde. Il lui montre les chemins. Il regarde sa gueule. Il y plonge sa bouche. Il garde les yeux ouverts. A côté les garçons sont pressés les uns contre les autres. Des langues se fraient un chemin comme elles peuvent, les corps prennent des poses, assis, debout. Les queues vident leur trop plein, les carreaux se salissent, les mains se peignent, Ange veut rester. Il l'abandonne là pour rejoindre les formes qui lui font une place. Il se plie à leurs jeux. Il ne partira pas. Il murmure à l'oreille de celui qui a sa bouche contre les bouts des seins, "Tu as quel âge ?" L'autre rit. "Vingt et un." Ange agrippe les cheveux pour des baisers perdus, sans espoir de retour, redonne ta bouche, ta langue, on est de nulle part. "Viens on va aller chez moi." © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Au début, ils ne s'en étaient pas rendu compte. Ils étaient trop invincibles. Trop à leurs paroles, à leurs yeux dans lesquels ils se plantaient sans même s'apercevoir que la flamme du briquet devenait inutile. Cependant ils continuaient à l'allumer. Comme s'ils ne pouvaient s'éclairer que comme ça. Comme si la nuit avait triomphé définitivement, comme s'ils avaient gagné. Eclatées les chaînes qui les reliaient à la terre ! Terminé de chercher à tâtons, de ne toucher que du doigt, d'être à ce point petit ! Multipliés les cieux où ils pourraient enfin voler sans se faire mal ! C'est en même temps qu'ils tournèrent leur regard vers la rue, puis à nouveau vers eux. Comme au commencement de leur rencontre, c'est le silence qui les prit. En un instant, ils étaient redevenus impuissants. "C'est rien pourtant, seulement un jour de plus." Anna n'y croyait pas. Bien sûr, ils s'étaient juré de refaire le monde, de le changer par la seule force de leur amour. Ils n'avaient pas rêvé. Pas une seconde, ils ne doutèrent. C'était le monde qui mentait. Maintenant, ils étaient si près l'un de l'autre qu'ils voyaient tout pareil. Le jour qui s'infiltrait, c'était le monde qui essayait de leur reprendre ce qu'ils avaient trouvé. Ils se décidèrent vite. Elle s'empara de l'ange comme une preuve irréfutable de leur unique lien. Il en sculpterait d'autres, il n'était plus aveugle. Ils n'auraient pas supporté un doute, une question, une seule tentative pour composer avec la vie. Ils ne pensèrent même pas à chercher un commissariat pour raconter l'agression dont ils avaient été victimes. Anna voulait déposer l'ange à l'église de Saint-Germain-des-Prés. Ils sortirent dans le froid. Ferdinand et Anna étaient désespérés. Mais qu'était-ce l'espoir, le bonheur ? De vieilles questions d'hier. © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

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Aile




"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Et derrière les carreaux la pluie qui n'en finissait pas ! Comme si rien n'était différent, le bac dans un mois, ils travaillaient. Vergez au poste, pas question de transiger avec la discipline du collège, on punissait de plus belle, après le cours de Chidanbouch Alexandre passerait la récréation à genoux dans la chapelle, au milieu de l'allée centrale, une règle comme coussin. Laberge l'avait surpris à parler durant l'office du matin, à son rappel à l'ordre Alexandre avait souri, il se souvenait des premiers jours à Barbe Bleue, le bruit de fond pendant les messes, son air pieux, sa façon de parler au Seigneur, il était scandalisé de voir les autres chuchoter, depuis ce temps Dieu avait montré ses faiblesses, Alexandre n'avait plus l'impression de lui manquer de respect en détournant son attention de la Sainte Croix, Dieu aussi détournait parfois la tête, c'était même une de ses manies favorites, on savait bien ce qu'il était résulté de ces absences du Tout-Puissant, un peu moins d'honneurs ne faisait pas de mal à Dieu non plus, au moins quand Alexandre parlait à son voisin dans la chapelle il n'engageait que lui, il n'avait pas la prétention de régner sur le monde lui ! en réponse à son sourire Laberge l'avait sorti du rang à la fin de la messe : "vous passerez la récréation du soir à genoux sur une règle ici-même ! et méfiez-vous, je passerai vérifier ! mais que croyez-vous donc ! vous êtes ici pour obéir Beaumanoir ! où en serions-nous sans l'obéissance ! vous êtes un élève comme les autres, tenez-vous-le pour dit !" Alexandre en aurait presque oublié le départ du supérieur dans deux mois, Barbe Bleue faisait tout pour donner le change, le château immobile, jusqu'au vent qui paraissait immobile. Un nouvel élève était même arrivé dans sa classe à la rentrée, un autre de ces passants que la réputation du château avait attiré là. Alexis Rossignol n'était pas expansif, grosses lunettes, veste à gros carreaux, physique ingrat, faisait plus que son âge. Muet pendant les cours il lui arrivait exceptionnellement de se donner en spectacle durant les récréations. Alexandre étonné avait été témoin d'une tirade du garçon, Rossignol déclarait que toutes les filles étaient des "chiennes" et qu'il s'en faisait autant qu'il voulait. Une autre fois Alexis était venu l'interroger sur sa virilité, "parce que moi j'ai des poils partout !" Hormis ces rares moments d'exubérance Alexis avait tout du passe-muraille. Seul son prénom avait intrigué Alexandre le premier jour et il se demandait d'où venait ce garçon renfermé. Alexis ne sortait de sa réserve que pour Piotr Mordeka qui avait le don de mettre un sourire sur ses petites lèvres, des lèvres en proie depuis son arrivée à un herpès tenace. Bref, Alexis n'avait d'autre intérêt que de prouver la bonne santé du collège, Barbe Bleue faisait encore recette, même un troisième trimestre. © »

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"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "à moi la vie, à toi la mort, c'est pareil".

(extrait) « (lettre adressée à H) La nuit où j'ai commencé ton livre, quand je l'ai eu posé et aussi en le lisant, je pensais beaucoup à toi, à nous 2. J'ai écrit ce que je ressentais parce que je sais que ces moments où l'on peut exprimer ce que l'on sent passent. Voilà ce que j'avais marqué sur un papier, tel quel : "Je crois que personne n'est plus dépendant que je le suis de toi. Pourtant c'est toi qui m'as fait libre. Je crache à la gueule du monde entier parce que je t'ai. Je suis grand et fier de toi, par toi. Et ma souffrance c'est de ne pouvoir le dire et que personne ne le saura jamais. Tu es au-delà des mots."
En lisant ça, ne va pas croire que tu m'aimes moins ou mal. Il ne faut pas te complaire dans tes faiblesses comme une fatalité. Tu m'aimes, tu aimes Mark, à ta façon. Peut-être y a-t-il moins d'amour dans un sens mais il y a peut-être aussi plus d'autre chose que chez moi. L'amour ce n'est pas que l'amour... en même temps mon amour n'est pas tout accepter, il est bien supérieur, j'ai réagi ainsi samedi pour nous, c'est aussi pour ça que l'on en est là. Je sais que tu souffres de cette sorte d'impuissance à aimer comme on t'aime. Mais dépasse-la. Pour moi. Pour Mark. Cela en vaut la peine. Notre amour doit nous rendre forts. La vie sera peut-être plus longue que tu ne le penses. Je suis sûr que nous ferons de grandes choses grâce à cette certitude que nous avons. Je suis convaincu de ton talent. Mais le talent n'est rien sans la persévérance. Ni l'amour.
Tu vois, je n'ai même pas envie de te parler de ces derniers temps où c'est vrai je te trouvais un peu égoïste de ne parler que de toi, sans trop t'inquiéter de ce qui m'arrivait aussi à moi. Cette sorte d'abandon de toi et donc de nous que tu avais. Si tu savais ce que je ressentais quand tu m'as dit au "Diable des Lombards" que tu sentais ne plus en avoir pour longtemps. "Il faudra t'y faire", tu m'as dit. Il ne faut pas me dire ça, pas comme ça, tu ne te rends pas compte.
Mon chéri il faut nous préserver. Nous sommes déjà arrivés bien loin. Mais chaque minute compte. Cet amour qui passe le temps est à ce prix. Essaie d'aimer comme tu l'écris si bien dans "Alba" ou quand tu parles de Julien et Jérôme. Et tu verras nous serons intouchables alors. Tous les 3. J'en suis arrivé maintenant, à ce propos, à tenir à nous 3 autant qu'à nous 2. J'aime Mark aussi. C'est indissociable.
Je vous attends tous les deux le 31 à Dax. Et merde à tout le reste ! Tu vois chez nous le temps n'a rien détruit, il nous a au contraire rapprochés. Et je ferai tout pour continuer. JM ©»

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La solitude du mal

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"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors... Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera exploser la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « Il comprend seulement qu'il est là, face à l'inspecteur de police chargée de l'enquête sur une histoire qui imperceptiblement devient la sienne. Une histoire qui ressemble à celle qu'il est en train d'écrire. Il ne sait pas comment il en est arrivé là, quelle histoire pousse l'autre. A moins que l'une ne puisse exister sans l'autre. Oui, il est au courant pour le quatrième meurtre. Oui, il a parcouru des dizaines de fois les pages arrachées. Il a trouvé ce mot "Silence", dans chacune des trois séries de treize pages. Pour le reste il ne voit pas. "Silence", c'est comme un mot fait pour vous narguer, pour suggérer qu'il vaudrait mieux se taire. Il parle néanmoins. Elle écoute en silence justement. Elle rallume une cigarette, lui en propose une qu'il accepte sans hésitation. Il se sent mal à l'aise. Léo Tirictiscu n'aime pas tricher. Son penchant naturel serait de tout raconter. Il resterait à Gaby Steamer à trier, après tout c'est son job, trouver le détail signifiant. Que peut-elle attendre de lui ? Et qu'a-t-il écrit qu'il ne connaît pas lui-même, qui explique qu'elle espère tant de lui ? Il pose une question. Elle l'interrompt. C'est lui qui l'a appelée, il a sûrement quelque chose à lui dire. Elle attend. Et le voilà qui reparle de David. Il rafraîchit la mémoire de son hôte, les tableaux dans son appartement, c'est lui David. Curieusement elle n'a pas l'air surprise. Cela plaît à Léo. Il en a trop vus qui n'y comprenaient rien, pour qui ce seul prénom de David sonnait comme une menace à leur mortelle tranquillité. Du coup il va plus loin. Il évoque la rencontre que David avait prédite. Il dit qu'il croit à ce que David avait peint juste avant de se tuer, le tableau de lumières et d'ombre. Elle a paru troublée lorsqu'il a évoqué le suicide de David. Elle s'efforce de n'en rien montrer et se tait toujours. Il ajoute qu'il y a cent mille façons de rencontrer quelqu'un, que c'était bien dans leur genre à David et à lui de se tenir prêt à tout, l'existence ne peut qu'être tragique. Elle acquiesce en avalant la fumée. Il lui semble que ses yeux sont teintés d'un léger voile humide. "Pardonnez-moi, j'ai la larme facile", glisse-t-elle. Il n'en dira pas davantage sur le sujet. Il précise simplement que cette rencontre, si elle s'avère, sera probablement un homme ou un garçon, il a ses raisons pour penser ainsi. Qu'elle n'aille pas s'imaginer qu'il essaie de lui dire que la rencontre c'est elle ! © »

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"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné son appareil photos, Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Si j'ai dit que j'avais besoin d'être seule c'est en pensant à ma vie d'avant. Il y a sa vie avant et après les retrouvailles. Elle n'y avait pas songé et maintenant il est trop tard. Je me suis revue avec tous les invertébrés qui verbalisent et qui donnent des conseils. Je me suis revue heureuse j'ai eu peur. Heureuse de ne pas leur ressembler. Heureuse des cercles autour de moi. D'avoir pas lu Blanche Neige comme ils voulaient. De pas avoir sépulcré la mort. C'est ce qui lui fait peur aujourd'hui. De presque se demander pourquoi elle voulait se venger. Et en même temps de savoir parfaitement pourquoi et que rien n'a changé. Peur de ne plus être amoreuse. Peur de Julien encore comme toujours comme avant. Tout cet amour et le venin qui va avec. Sa seule rencontre c'est Julien. Sa seule photo. Tout s'y ramène. Les arbres sont en fleur début avril. Et puis il fait chaud. Elle a senti le soleil sur ses bras à Montsouris. Elle ne comprend rien à ce corps qui n'en finit pas d'être vivant. Et maintenant je me terre avec Tadzio dans la chambre Pernety. Tadzio ne suffit plus. Sans Julien je me sens devenir invertébrée. Avec Julien je me sens infidèle. Rien ne sera plus comme avant. Il ne m'a pas appelée. Il pense à moi sans arrêt. J'ai envie d'entendre sa voix. Il y a pire que la manipulation c'est Julien. A Gambetta on n'avait pas de gouvernante. Juste deux ardoises. Une pour Benjamin, une pour moi. Maria écrivait les courses qu'on devait faire. Qui m'en veut ? Personne ne sait qui est Amalia Sané. Sauf Julien. Tous les deux on n'est pas fait pour les questions ratatouille. On est ensemble pour faire l'amour. Pour savoir jusqu'où c'est tenable. Pour les photos. Elle appelle ça vengeance mais l'aquatique n'a pas de mots. On va les faire ces photos. Je les appellerai Enfermés. Aucune photo n'a autant mérité son nom. Il a raison il a toujours raison. Elle ne s'appartient plus. Elle ressemble encore plus aux photos. Il n'y aura plus de trains pour Trouville. Julien a dit qu'en juillet on irait à la fête des Loges. Il n'y aura plus de vengeance puisqu'elle se vengera. © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « Sang Inquiet ne dira rien sur l'échange entre lui et Tête Perdue parce que Sang Inquiet n'avait qu'un seul but : dire eux, eux les garçons du sida qui se mouraient sans que les autres ne daignent leur sourire, dire eux et ce dont les autres furent capables avec eux : eux les garçons du sida qui riaient quand même. Sang Inquiet sait que maintenant il lui faut rejoindre les autres. Il ne sait plus vraiment si c'est encore possible mais il sait que reprendre la maladie inhumaine à Tête Perdue c'est rejoindre les autres, il sait que les autres c'est lui aussi, qu'il ne peut espérer au mieux que vivre à la frontière. Sang Inquiet va rejoindre les autres avec le sentiment mortel de n'avoir pas tout dit sur eux, et en même temps la peur mortelle de se sentir quitte vis-à-vis d'eux. Sans Or Vif et sans les mots il ne pourrait pas rejoindre les autres, ces mots que Tête Perdue a laissés s'en aller vers Sang Inquiet. Dans La Dernière Heure, Tête Perdue dit : pour moi le dernier mot. Je n'ai jamais réussi à identifier ce dernier mot. Car, l'avez-vous compris, eux avaient des mots que les autres n'ont jamais pu infecter.
Vida. © »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

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Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

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"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Tu ne prétends plus refaire le monde. Tu ne saurais pas. Autrefois tu y pensais à des choses comme refaire le monde mais tu voulais surtout que le monde te donne ta place. Finalement l'imperfection du monde t'a plu. Tu voulais des tyrans pour s'en débarrasser, s'embrasser à la mort du tyran comme sur la place Venceslas à Prague. Tu as eu des tyrans et tu t'en es débarrassé, tu as pleuré de joie. Tu voulais la maladie pour pouvoir résister. Tu as eu la maladie, avec tes mots tu as résisté. Tu voulais la mort pour savoir. Tu l'as eue, tu as su : rien n'empêche d'aimer, ni la mort. Tu voulais des défaites, superbes, tu voulais te construire de défaites. Les défaites tu les a eues et plus que tu n'aurais jamais imaginé. Tu voulais être beau, que ta beauté tu en sois le seul artisan, comme une conquête. Tu l'as eue, la beauté. Tu voulais des garçons, des garçons pas des hommes, des anges, des diables, pervers, innocents, comme dans les livres, dans les romans de pacotille. Les garçons aussi. Tu voulais l'amour. Nous y voilà. Tu as toujours su ce que c'était, l'amour. Toujours. Tu ne t'es jamais menti là-dessus. Toujours su que l'amour c'était presque nulle part alors qu'on te disait que c'était partout. Tu as toujours su que c'était tragique et pas heureux, à refaire et pas signé, déterminant et pas secondaire. Pour l'amour tu étais prêt à tout, pas à n'importe quoi. Tu savais de l'amour que rien ne lui résiste, ni la mort etc. Tu l'as su vraiment très jeune. Tu n'as jamais connu personne qui connaisse l'amour comme toi tu le connais. Personne. Et tu sais aussi que disant cela personne ne te croira, ce qui après tout est normal puisque tu es bien le seul de ton espèce. L'amour, tu l'as eu. Tu l'as eu avec le reste, avec les défaites, la maladie, la mort etc. Tu l'as toujours et au bout du compte comme disait Hervé, c'est tout ce que tu as, ce que tu as jamais eu, tout ce qu'il reste. Ça n'a jamais suffi. Si cela suffisait, l'amour ne serait plus l'amour. Il te ramène au point de départ, l'amour. Et dégoûte-toi bien d'employer autant ce mot d'amour qui te dégoûte tant de ce qu'on en a fait. L'amour te ramène à toi. Sans lui tu te serais perdu de vue depuis longtemps, ça se voit tous les jours. Il te ramène à toi et tout est à recommencer. C'est d'aimer qui m'a fait regarder vers toi, Yaguine. Qui m'a gardé tel quel : perdu, enfant, guerrier.
Toujours la guerre. Contre elle, l'ennemie.
Si c'était ça aussi qui m'avait mené à Yaguine ? L'ennemi commun : la vie. © »

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"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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Le temps de Yaguine

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Wild Samuel

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"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Anckchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Vicente est toujours à Paris ? Il avait une fête ce soir, rue Paradis, des gens qui ont un appartement superbe avec une terrasse immense, avec vue sur le Sacré-Cœur, mais je n'y suis pas allée. Elle entrouvre la vitre, allume une cigarette. Si vous voulez Wild, on peut s'arrêter à une fête, près d'Austerlitz, dans un grand hangar. Il ne sait pas. John prend le pont de la Concorde. Ils avancent au pas. Ankhchen fait signe à un garçon qui traverse le pont dans l'autre sens, seul. Vous le connaissez ? Je suppose, c'est un garçon très seul, un garçon terrible, vous n'aviez rien de prévu cette nuit ? Non, je crois que je serais rentré à l'hôtel. Sans le regarder, elle dit, vous êtes pressé de le retrouver maintenant, c'est ça ? C'est ça, dit-il. Ils longent la Seine à nouveau, rive droite maintenant. Je pense souvent à vous, figurez-vous, dit-elle, à vous deux. Ce n'est plus nous deux, dit-il, ce ne sont que des rêves, que des rêves. Vous dites ça mais vous-mêmes n'y croyez pas. Mais vous, Ankhchen, qu'est-ce que vous en savez ? Moi, mon petit Wild, je n'en sais rien, c'est vous qui me direz, vous vous débrouillerez seul. Quai François Mitterrand, un jour elle a dit de lui aussi, un des hommes de ma vie, mais seulement à la fin, il était très malade. Mathieu dit qu'il vous connaît. Ah oui, il dit ça ? Il dit aussi que vous n'êtes pas morte. Elle rit très fort. John la regarde en souriant dans le rétroviseur. J'ai failli mourir tant de fois, Mathieu a raison, je ne suis pas morte, j'ignore ce que c'est. Vous ignorez la mort ? Non, je n'ai pas dit ça, dites-moi, mon petit Wild, drôle de conversation pour une nuit comme celle-là. Elle dit, il était très fier de sa pyramide. Il regarde à peine la pyramide, mais c'est vous qui dites que la mort n'est pas triste. Elle lui prend la main, si vous voulez je fais ouvrir le Père-Lachaise pour nous seuls, vous verrez comme j'ai raison, ce n'est pas triste non. A Buenos Aires, une nuit aussi elle avait fait ouvrir le cimetière de Recoleta. Ankhchen disait qu'elle ne croyait pas en Dieu, elle disait déjà qu'elle ignorait ce que c'était, mourir. Ici aussi vous connaissez le gardien ? Bien sûr, vous savez mon petit Wild, dans une ville, l'important c'est d'être bien avec les gardiens de cimetières, le reste vient avec, tenez, prenons une autre coupe... c'est quand même dommage qu'ici il n'y ait pas d'endroits où ils vendent des Currywürste ! Ils parlent allemand maintenant, ils mélangent. D'accord, il dit. John a pris la rue du Louvre, ils sont sur la place des Victoires. John, arrêtez-vous juste un instant, j'aime tant cette place. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"Géant" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Vincent) Je me sens vidé. Je me sens vivant. Mais je n'écrirai pas. Il me reste quelques pages. Ça peut attendre. Je suis assis face à la fenêtre comme d'habitude mais je sais que je n'écrirai pas. Même si je lui ai dit que j'allais écrire et que je reviendrais juste après. Ecrire c'est une énergie. Mon énergie en ce moment, elle se consume ailleurs. Il est dix-huit heures. J'ai ouvert l'ordinateur. J'ai ouvert mon roman. Je ne suis pas encore totalement sûr du titre. "L'Autre", c'est pas si mal mais le titre c'est tout. Si tu as le titre, le seul, le seul possible, tu as le roman en même temps. Quelques pages et ce sera fini. J'aurai plus qu'à relire. Ç'a marché. Je ne savais pas si c'était possible mais ça l'est. Parler de lui. Parler de Jim Mortail. C'est le nom que je lui donne. De lui et des autres. On parle toujours des autres. Le jour va tomber. Je regarde l'Hôtel du Nord. Mamoudou prépare le dîner. Je ne pouvais plus rester dans la chambre. On imagine jamais la vie qui se prépare quand on est enfant. Quand on est jeune. Dieu merci. Et puis après ça ravage. J'aurais pu ne pas écrire. Vivre devrait suffire mais ça ne suffit jamais. J'ai toujours son visage dans la tête qui me ravage. Des gens passent le long du canal. La vie continue. La vie continue toujours même là. C'est ça qui me faisait souffrir quand Roman est mort. Je m'emmêle, pas Roman, Julien. Roman c'est le nom que j'ai donné à Julien dans "L'Autre". Roman écrit dans mon roman. Parce que Julien écrivait. Et qu'il est peut-être mort de ça. Allez, j'allume la cigarette. J'allume toujours une cigarette chaque fois que j'écris. Mais je n'écrirai pas. Je ne peux pas. Ecrire c'est pas plus fort que tout. Pas chez moi. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

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"décal'âge" (2018)

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Elle n'a pas dit que son mari venait de mourir. Elle en a un peu assez de répéter ça, la veuve. Les deux garçons ont dit qu'ils étaient des frères, bros, comme brothers. Frères de cœur, elle a pensé, les vrais frères. Le plus âgé avait l'air de protéger l'autre, Terry, qui ne parlait pas beaucoup, c'est le plus âgé qui faisait la conversation. Are you french? Les deux frères de Morro Bay, ils l'ont entendue au snack commander sa viande sur le grill, spécialité de l'endroit qui donne sur la mer. Ils étaient assis à côté d'elle. Le plus âgé, Bill, ce qu'il pouvait parler : il débordait, il parlait de la France où il n'est jamais allé, il parlait de l'amour, il disait que beaucoup d'hommes avaient dû l'aimer, que ça se voyait, il parlait comme parlent ces Américains des choses de la vie, les choses intérieures, avec naturel, elle a dit, un homme, pas beaucoup d'hommes, Bill a eu l'air impressionné, il a dit que c'était le véritable amour, celui jusqu'à la mort, mais même là elle ne l'a pas dit, Terry souriait, Terry devait l'admirer, Bill prenait soin de Terry, c'est ce qu'elle a pensé, parce que Terry était plus jeune et très beau mais avait l'air d'un junky, un abîmé, déjà, alors Bill était là, Bill ne le disait pas comme ça mais il le disait, il disait qu'ils ne se quittaient pas, que c'était plus important que les filles, journaliste, elle a dit, et Bill avait toute une théorie sur les journalistes, qui tournait autour de la méfiance, pas tous, a dit Velma, oh ! Velma ? c'est beau Velma, elle pensait qu'ils avaient besoin d'une mère, qu'ils étaient un peu comme seuls au monde, ils ne mangeaient pas, juste une bière pour deux, ils avaient un gros sac à dos posé à côté, vous en voulez un peu ? et ils ont mangé de son plat, et elle en a redemandé, pour eux, ils lui faisaient du bien, c'est pas toujours les nantis qui font du bien, ce qui fait du bien c'est la fragilité, les êtres comme à la dérive, encore que Bill, il était pas à la dérive, il se chargeait de tout, de Terry surtout, ça se voyait dans les regards, ça se voyait dans ses mots qui disaient des choses cachées derrière ce qu'ils disaient, elle ne pouvait pas s'empêcher de les imaginer dans quelques années, ce que la vie allait leur faire, la vie fait pas de cadeaux, on dit ça et on dit vrai, pas de cadeaux, rien que des empoisonnés... © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

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"rollercoaster" en cours d'écriture (titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric, est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit, dont les chemins se croisent, et parmi eux, celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'...

(extrait) « Sa mère lui disait parfois, quand tu te marieras... Elle disait ça Bessie mais elle ne lui parlait pas des petits-enfants, ou alors il ne s'en souvient pas. Quand tu te marieras, il faudra l'aimer jusqu'au bout, c'est ça l'amour. Ça, il s'en souvient. Pauvre Bessie. Pauvre maman. Comme tu me manques. Et qu'est-ce que tu dirais que je me marie avec un garçon. Parce que c'est ce qui va se passer, maman. Est-ce que tu l'aurais aimé, lui, avec sa sauvagerie, sa brutalité tendre. Tu savais voir au-delà des êtres, tu étais poète comme moi, de ces poètes qui n'écrivent que les pages de leur vie, ma grande poétesse. Tu l'aurais aimé parce que je l'aime. Tu l'aurais aimé surtout parce qu'il m'aime comme un fou, comme jamais je n'aurais pensé être aimé, totalement, vigilamment, puisqu'il dit toujours que tout est à recommencer, c'est sa rengaine ça, rien n'est acquis, il en est fatigant, merveilleusement fatigant. Oui, Bessie, on va se marier à Central Park parce que tu sais il est comme tous ces amoureux de la cité qui n'y sont pas nés, il adore le parc, comme moi enfant, nos balades toi et moi, parfois avec papa, mais surtout toi et moi, après la mort de papa, comme lui avec Velma, dans Paris. Tu n'as pas connu Velma, ne sois pas jalouse, elle est mon amoureuse mais elle ne l'est pas comme tu l'étais, elle est sa mère avant tout, je suis fou d'en être tombé amoureux mais il le voulait, je te l'ai dit souvent, sa perversité, son innocence, tout ça dans un, Frédéric est un avant tout, il le veut. Est-ce que les gens qu'on aime doivent tous s'aimer entre eux. J'aurais aimé que tu la connaisses, que vous parliez, que vous vous baladiez au parc toutes les deux. Es-tu là ? Cette question ! La seule, hein. Mrs Holdridge avait dit un jour, il est trop beau pour se marier, tu te souviens ? Et bien regarde. J'écris en ce moment ce poème sur nous. Il n'est pas fini :

le temps passe
nous ne passerons pas
pas le temps
il n'y a pas de temps pour nous
passe ton chemin
passion, passsant,
pas ça,
patience amour :
les amants du passé ne passent pas © »


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L'insecte

Le temps de Yaguine

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"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car…, là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (Prudence)

le temps

qu'il y en ait eu tant, et toi si peu

prudence !

rescapé, adoré, abîmé

cette envie qui au fil du temps

t'anéantit

d'être à l'égal d'un dieu

bloc fissuré

le sang des maux

l'or

toujours aussi vif

les démons, les paradis

la mer morte

qu'ils reviennent !

que les démons les retrouvent

seulement un début

pas de fin

le mal faisait du bien

fuir

tenir à distance

reconquérir,

l'enfance,

et soi,

reconquérir le monde

attends ! © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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