Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : "il était le désordre à lui tout seul".

(extrait) « Du soixante-dixième étage de la tour de Manhattan Ange regardait le jour se lever sur New York. Mr. Matthew gisait à ses pieds. Sur le pont de Brooklyn où il avait souvent marché des voitures ramenaient les fugueurs de la nuit. On nettoyait Central Park. Ange avait su avant d'y mettre les pieds qu'il aimerait la ville. Il allait repartir dans quelques jours, quand les flics l'auraient interrogé. Une chance sur deux de s'en sortir mais il ne s'en faisait pas trop. New York, la noire, des graffiti et des poubelles. Trop grande où il était perdu mais qu'il avait reconnue tout de suite. Dans les longues déambulations des premiers jours. À l'aveuglette durant des heures. Plus d'une fois il avait remercié Barnabé des cours qu'il lui avait fait prendre. Il en avait croisé des couteaux ! Certains qu'il avait apprivoisés. Tom, River, Spike. Ils défendaient leurs vies comme lui du temps du canal. Ils étaient tous des survivants. Bien sûr il n'avait pas retrouvé les terrasses mais il avait quand même bouffé et bu dans ces endroits de misère où gueulait la musique. Matthew dans le sang c'était dans la logique de son séjour ici. Quand il était parti avec Vincent sans doute y pensait-il déjà. Jamais peut-être il n'avait à ce point-là été entre les choses. New York lui avait fait retrouver les années de l'enfance, dans la peur, la poussière. Les illuminations. Cette tour c'était l'autre, la vie. La comédie, le jeu. Tout ce qu'il avait entrepris tellement bien qu'il avait trompé tout le monde. Lui-même, pendant un certain temps. Le pouvoir, l'argent, spectacle dérisoire dont la seule issue était cette flaque de sang. Pourtant ils étaient bien devenus complices. Ils s'étaient dit ce qu'ils n'avaient pas abordé le soir du dîner au Crillon. Ensemble ils avaient cru influer sur le cours des choses. Ange avait côtoyé les gens importants. Ceux qui savent si bien faire pour donner le change. On lui servait du Monsieur en le saluant. Dans cette tour pendant plusieurs mois tous les regards qui se portaient sur lui s'excusaient en permanence comme s'il avait été Dieu. Il se payait ce qu'il voulait. Les plus beaux mecs étaient venus. Qu'est-ce qui ne coulait pas à flot ? Le foutre, le champagne, les chiffres sur les chèques, les révérences, les coups de gueule, les discours sentencieux. Et Vincent écrivait. Il n'avait fait que de brèves incursions dans ce théâtre. New York lui avait permis de concevoir une histoire extravagante où se mêlaient mafia, politique, amour et affaires. Son imagination n'avait pas de limites. "Je vais leur donner de la soupe et ils en redemanderont." Vincent était un écrivain, il était né avec un stylo dans la main. "Dans le cul" lui avait dit Ange. Il avait toujours beaucoup lu. Il était capable de concevoir n'importe quel récit. Il y a quelques années il aurait éprouvé des scrupules à se lancer dans ce genre de récit, par honnêteté, fidélité à ce qu'il voulait dire. C'est d'Ange qu'il apprit que le meilleur moyen de rester fidèle était de flouer le monde. Il reviendrait plus tard à ses romans qui parlaient de pureté, de liberté et des hommes. Il s'efforçait quand même d'écrire avec talent. Ange lisait au jour le jour ce qu'il créait et il était très excité. Vincent était le spectateur un peu incrédule de son ascension au sein de l'empire de Mr. Matthew. Comme s'il n'y croyait pas tout à fait. Ce qui les unissait était ailleurs. Ils avaient arpenté New York ensemble très souvent. Les mêmes cinémas, les cafés. Ils se souvenaient d'interminables conversations avec des oiseaux de passage. Peggy, une femme mal fagotée qui avait milité pour les droits des Noirs et vivait sans le sou. Al, un garçon de douze ans que sa famille richissime recherchait et qui se cachait chez ses copains portoricains parce qu'ils étaient ses frères. Le chauffeur de taxi qui les avait conduits chez un copain à lui qui tenait un restaurant français à Chinatown, associé à un Chinois. Ils avaient baisé l'un à côté de l'autre dans des hôtels sinistres, parfois dans l'appartement luxueux que leur avait prêté Mr. Matthew. Le couteau à la main Ange versa sur le corps un fond de verre de whisky. Il s'appuya de nouveau contre la vitre. Ça lui avait fait drôle de quitter Paris. "À vingt-cinq ans c'est pas extraordinaire" avait souri Vincent. Mais Ange n'était pas de ces voyages. © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « La gare Saint-Lazare approchait. Les voies silencieuses. C'est là que Paris l'aperçut avant de s'en aller conclure l'affaire qui l'occupait. Elle avait vu l'obstination de son regard, cette obstination lui faisait un peu peur, comme tous ceux qu'elle voyait souffrir pour quelques clopinettes, des soleils pâles qui ne les éblouissaient jamais assez, ou bien ils y laissaient leur peau. C'était un peu de masochisme de sa part car elle l'aimait, cette obstination à la dérive. Elle lui avait donné ses plus beaux jours. "Il faut souffrir." Sur le point de partir, elle vit plus loin l'enfant. Si elle n'avait pas eu plus urgent, elle serait restée là pour assister à leur rencontre. Car elle en était sûre, l'enfant venait vers lui. Vladimir ne savait pas encore, il faisait un effort pour deviner la gare, imaginer les trains. Avant de s'en aller, elle regarda l'enfant. Il avait la peau mate d'un petit Espagnol. Ses yeux noirs étaient doux. Des yeux qui n'attendaient rien des hommes, c'est ce qu'il lui sembla. Ou si peu, un sourire, qu'on dise quelque chose. Sans être vraiment sûre, elle crut voir aussi de la dureté dans les yeux de l'enfant, mêlée à la douceur, curieux mélange. Elle n'avait plus le temps. Il tenait à la main un bâton et sur le dos, une guitare. A regret elle les abandonna.
L'enfant se mit à jouer. Vladimir se laissa guider par les notes et s'approcha de lui. Il ne distinguait rien. L'enfant s'arrêta presqu'instantanément et saisit son bâton. "J'étais parmi les enfants qui sont passés près de toi tout à l'heure. Ils sont allés plus loin pour semer la terreur. On ne sait pas nos noms, on voulait être bons, ce soir on a pris notre chance. On va renverser l'ordre s'ils nous laissent le temps." Maintenant Vladimir apercevait l'enfant. "Tu dois t'appeler Vladimir. Je suis Juanito." Qu'il sache son prénom n'étonna pas vraiment Vladimir. Les mystères il y était habitué. "Tu vas me faire la peau ?", lui demanda-t-il en riant. Il ne plaisantait pas. Il connaissait cette colère, il l'avait espérée, refusée en même temps, elle ne ferait pas de détail, rien ne l'apaiserait. "Pas toi", répondit Juanito, "on va avoir besoin l'un de l'autre. Tu seras épargné, je ne suis qu'un enfant. La seule différence avec les autres, c'est que je vis la nuit." Il se remit à jouer, il avait l'air moqueur. Juanito s'arrêta de jouer plusieurs fois. Il lui expliqua ce qui s'était passé avec les autres enfants. Ils étaient entrés chez des gens, ils avaient défoncé des portes, il parlait de sang, de terreur... © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

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"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Un matin il reçut un appel de Bertrand. "Je ne t'imaginais pas sur un cheval fou, même si j'imaginais bien des choses. J'aimais tes yeux, cette façon de nous affronter sans peur de prendre des coups. Je parlais parfois de toi avec Françoise. Elle aussi aime bien les garçons comme toi. Comme nous. Peut-être que tu m'apprendras pour le cheval ou que sais-je ? J'aime la douceur des garçons, ta violence. Il nous reste une année. C'est long, on a le temps." Bertrand parlait de ses vacances avec un ami en Irlande, au mois d'août, il ne disait pas tout, sur un ton amusé il lui confiait que ses notes de français n'avaient pas tenu ses espérances, il aurait du retard à rattraper. Il termina en formulant des vœux de rétablissement, "on fêtera ça avec une bonne bouteille !" Alexandre repensa à Bertrand plusieurs fois, il n'osait imaginer les choses que Bertrand lui apprendrait, la coïncidence de l'entendre quelques jours après sa nuit libératrice. Barbe Bleue lui avait enseigné à ne pas croire au hasard. Autrefois de tels mots lui auraient fait peur, il les aurait brûlés, se serait confessé, aujourd'hui la peur était différente, celle de ne plus pouvoir reculer. Le même jour il ouvrit une lettre. Vergez lui écrivait. Quelques formules convenues. C'était la journée des surprises ! Alexandre songea aux lettres anonymes auxquelles il n'avait plus donné suite. Elles avaient peut-être atteint leur but malgré tout. Qu'importe ! "Qu'il aille au diable !" se dit-il. Il crut discerner un signe de désapprobation de l'ombre. © »

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"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "à moi la vie, à toi la mort, c'est pareil".

(extrait) « (lettre adressée à H) Puisque l'on a pris l'habitude de tout se dire toi et moi (avec souvent moi qui commence !), il faut que je te dise certaines choses. Pour ton départ tu as dû me trouver moins gentil. Ce n'est pas par méchanceté ou gratuitement, c'est parce que j'étais triste.
... si je t'écris cette lettre c'est pour te dire comme tu m'es cher, mais aussi que cela ne pourra pas déboucher sur de l'amour, il faudra que ça reste de l'amitié, la belle amitié qui était la nôtre avant ces 2 dernières semaines...
... sans même avoir l'air de te soucier de ce que ça pouvait me faire, tu as cherché à t'informer sur des bourses pour l'Egypte en été et pour les USA pendant un an !... le lendemain, tu m'as dit qu'il ne restait rien de notre conversation de la veille, c'était vrai mais c'était de ton côté...
Je ne t'en veux pas, et ne suis pas déçu. Tu es comme ça. Le problème est que tu peux te passer de moi… quand il faut faire quelque chose qui te coûte vraiment pour notre amour tu ne sais pas le faire. Tu n'es pas capable de faire un seul sacrifice, pas capable d'une décision, d'un choix, aussi mineur soit-il... Mon H... c'est quand même curieux que tu ne comprennes pas que l'amour on ne l'a pas comme ça... Mais l'amour, et même le mien, le veux-tu vraiment ?... finalement je crois qu'il fallait te le dire, c'est pourquoi je t'écris.
... ça ne fait rien, ce sera de l'amitié, une belle amitié, différente de celle des autres, seulement dans ma tête ce ne sera pas de l'amour, et cet amour je le chercherai, j'en ai besoin car il faut que je le donne aussi. C'est le plus important dans ma vie… Il faut que tu le comprennes toi aussi, je ne veux pas être bêtement malheureux et je le serais si je t'aimais... Je t'aime tel que tu es, tu m'as apporté assez et je crois que les plus beaux moments de ma jeunesse jusque là c'est peut-être avec toi que je les ai eus. Ces moments de complicité, de communion, de rire, de longues conversations... comprends que ce ne doit pas être de l'amour et accepte de préserver notre amitié... Tu ne me manqueras pas et ce sera normal, en amitié on ne se manque pas et on est content de se revoir !... JM ©»

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors… Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera exploser la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « La gitane est vêtue de noir, grande, mince, le visage cuivré, les rides princières. Léo la trouve belle. Elle veut lire dans ses mains. Cinq cents pesetas. Il hésite, elle insiste, elle voit bien qu'il n'est pas comme les autres, lui il la regarde quand elle parle, il lui sourit. Qu'a-t-il à perdre si c'est pour lui faire plaisir ? Il disait que le destin n'est pas écrit d'avance. Que le destin s'arrange avec la liberté. Il tend sa main. Celle de la femme est douce, c'est une caresse. Elle se tait, longtemps. Enfin elle le regarde. Elle lui sourit et ses lèvres sur la main de Léo lui donnèrent un baiser. Elle s'en alla en laissant les cinq cents pesetas sur la table. Léo pense à la nuit qu'il va passer. Le couteau dans la poche, presque neuf et déjà vieux. Qui l'empêchera ? Depuis le meurtre de New York il n'y en a pas eu d'autres. Avec l'aide des Français, la police américaine a recherché Coutil. Elle ne l'a pas trouvé. Coutil est là, à chaque instant. Il a suffi de six mois, six mois pour que plus rien ne sépare. David est là, à chaque instant. La mort avait réuni David et Léo quand la vie n'était plus assez grande. C'est un peu pareil avec Coutil. Il leur fallait autre chose. Léo est fait pour vivre séparé. David lui avait écrit : "Notre éternité je l'ai peinte". Maintenant il est passé dans le tableau. David et Coutil ensemble. L'amour ne finit pas tant que la souffance ne finit pas. N'importe quelle souffrance, n'importe où, et c'est aimer qui ne finit pas. C'est ce qu'Angel avait voulu lui dire. En lui tendant la main, c'était ses propres mains que Léo réconciliait. A New York Coutil a tué pour lui. Mais qui tuait à Paris ? Coutil ? Probablement. Il sait ce que la femme ne lui a pas dit. Elle voulait lui parler de Coutil, avant, maintenant et demain. Et puis elle a compris que seul son roman possède le secret. A lui de le transmettre ou de l'enterrer à jamais. Angel était le meurtre. A lui seul il était la solution. Et puis il a écrit. Le contraire d'une rédemption. Ne pas s'exclure du mal. Léo l'apprit d'Angel. Tout s'est passé trop vite. Léo a l'impression de n'avoir pas quitté le Retiro, quand il y était venu pour réfléchir à son roman. Il se lève et part s'allonger plus loin dans le parc. Il s'endort. Lorsqu'il se réveille, c'est la nuit. Ses pas le ramènent vers l'Ange Déchu. La statue du Diable illuminée. Plantée haut sur l'une des ailes de l'Ange, l'ombre d'un pigeon ressemble à celle d'un aigle. Léo regarde à nouveau le visage de Satan. Il regarde et il voit. Comme il s'était trompé. Il avait cru que ce visage riait alors que sa beauté était emplie de peur. L'Ange suppliait les hommes de voir ce qu'il voyait. Il ne souriait pas, il voulait secourir. © »

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"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné son appareil photos, Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Ils étaient assis dans le salon. Il avait l'air fatigué elle lui tenait la main. "Papa et maman, je vous présente Amalia, et lui c'est Tadzio, mon préféré." L'homme m'a regardée droit dans les yeux. Il a hésité et puis sans me quitter des yeux il m'a tendu une main osseuse. Il n'a rien dit. Il n'a pas prêté un regard à Tadzio. C'est son regard qu'il ne faut pas oublier. C'est lui qui a tué Julien. Tadzio se serrait contre moi. Alors Julien lui a pris la main. Elle, elle m'a embrassée. Et puis elle a regardé Julien. Elle l'a regardé comme s'il n'avait pas grandi, qu'il était encore dans sa chambre à Trouville. Comme si elle ne pouvait plus rien faire d'autre que le regarder. En voyant Tadzio elle a dit : "Qu'il est beau !" Elle est plus jeune que lui mais elle ressemble aux vieilles de mes photos. Elle est belle et malade. Malade de n'avoir rien pu faire. D'avoir perdu Julien. Elle fume, elle a une voix fado. Elle nous a proposé à boire, avec Julien on s'est regardé en riant. C'est là que j'ai entendu la voix de son père. Une voix qui traîne. Qui traîne toute la ratatouille engloutie. Il voulait parler à Julien d'un machin rapport à ses affaires. J'ai vu Julien hésiter un instant. Puis il a dit : "Non, demain, il est tard. On va rentrer avec Amalia et Tadzio". Le père n'a pas bronché, il a ouvert "Le Monde". La voix de Julien fait du bien, surtout quand il dit "Tadzio". La voix douce avec son couteau tue la voix qui traîne. Sa mère nous a raccompagnés jusqu'à la porte. J'ai vu une photo d'elle jeune sur le mur de l'entrée. Elle a tenu ma main dans la sienne avant que je parte : "Que faites-vous dans la vie ?" Le genre de questions rudimentaires qu'elle déteste habituellement mais pas cette fois. Julien a répondu pour moi : "Amalia est photographe". Il m'a regardé comme s'il avait dit que j'étais une pute. Il m'a souri. Sa mère gardait encore ma main dans la sienne : "Revenez quand vous voulez, mon mari est plus chaleureux qu'il n'en a l'air". Nous sommes partis. Un instant j'ai pensé : Et si monsieur Victor s'était trompé sur le père de Julien. Après tout je n'ai aucune preuve. Cela n'a pas duré. Ça ne s'invente pas ce genre de choses. Comme Julien avait dit, elle est photographe, on ne peut pas la tromper sur un regard. Ça fait partie de la manipulation d'innocenter tout le monde. Il lui a fallu du temps pour comprendre, ce n'est pas aujourd'hui qu'elle est si près qu'elle va se laisser distraire par la ratatouille des bons sentiments. © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « La Dernière Heure

c'est maintenant, tu sais que c'est maintenant, maman n'est toujours pas là, où est maman ? j'aimerais sentir maman après il sera sûrement trop tard, toi je te sens je ne peux pas me débarrasser de toi je n'ai pas pu je n'ai pas voulu
c'est autrement ce n'est pas ce que je croyais j'aimerais pouvoir l'écrire toi tu l'écriras tu écriras tout tu me réfléchiras
je me sens enveloppé d'amour ça se rapproche c'est l'amour qui se rapproche il est inhumain l'amour c'est ce qui m'a fait vraiment peur tout à l'heure quand j'ai crié, toi tu savais combien c'était inhumain et que c'était trop pour nous, qu'il n'y avait pas de solution ici
je déciderai bientôt, tout de suite, cela me semble une éternité
je vois la rivière là tout près celle de la maison de grand-mère j'entends le bruit j'aimerais bien la toucher je suis si près mais je ne peux pas j'entends aussi la voix de maman qui m'appelle j'ai toujours aimé sa voix je l'ai toujours reconnue où est donc maman toi tu lui diras que je l'aimais moi je n'ai pas pu, seulement maintenant, avant c'était inhumain, pense à emporter mes livres avec toi il faudra bien que tu te remettes à lire un jour
pourquoi ce n'était jamais possible d'être comme c'est maintenant, c'est à cause des fourmis, là je les vois bien elles n'ont jamais été aussi proches de moi mais elles ne me font plus peur je sais qu'elles ne me toucheront pas mais elles ne le savent pas, c'est bien que moi je sache, même toi tu ne le sais pas, pourtant tu en sais des histoires, plus que moi, alors aujourd'hui c'est moi qui sais, si tu veux je te protégerai
c'était quand le moment où j'aurais pu si j'avais voulu ? y avait quoi au commencement
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

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Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Le monde reste incroyablement beau. Même la misère quand tu la regardes elle est belle, incroyablement belle. Pasolini assassiné mais les garçons de Rome s'embrassent dans les parcs la nuit, à deux pas de ce qu'il reste des dieux. On fait toujours l'amour, un beau couple c'est toujours bouleversant, rien n'y fait. Les écrivains écrivent, ils n'ont jamais été aussi nombreux et quand on sait ce que ça peut te coûter d'écrire, même une merde... La mort ne tue toujours pas l'amour. Ceux qui meurent sont beaux : l'infirmière disait d'Hervé sur son lit de coma qu'il ressemblait à un ange, tu as embrassé son front glacé à la morgue. Les enfants croient tout ce qu'on leur raconte, ou bien ils pleurent mais ça ne dure jamais. La mer a toujours de ces couleurs. Les gens écoutent encore les gens : va faire un tour dans les cafés, le matin à Paris. Les gens consolent encore les gens. Les femmes étendent encore le linge. Dans les banlieues il y a de ces femmes noires et comment elles regardent leurs enfants : les mères restent les mères, avec la peur. L'horreur non plus n'a pas disparu, on peut encore mourir de faim, ou dans une flaque de sang : les cris résonnent encore, partout, même en silence. Ni l'horreur, ni la révolte, tu connais des cœurs à éclater de révolte. Le monde reste incroyablement humain quand même.
Alors d'où ça vient ? Cette impression de fin du monde. © »

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"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Anckchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Gertrud l'a rappelé pour lui donner des nouvelles, la femme au cerveau malade. Sur l'écran, le film The Believer. Il fume. Je vous disais, je ne sais plus ce que je vous disais, vous voyez j'oublie. Vous disiez, les souvenirs, qu'il y en avait des. Pas tous, morts. Où ? Dans l'histoire. Vous me rappellerez encore ? Si je peux, oui. Votre histoire. Au revoir, Samuel. La lumière rouge s'éteint. Il écrase la cigarette. Extrait v.o., la voix de Norma Aleandro. Musique. TEE. "Merci de vos appels, on se retrouve demain, nous et la nuit, salut." Il laisse l'équipe sur le trottoir le long de la Spree. Dans la nuit de l'été, il roule sur son vélo. Il vole. Le même chemin qu'avec elle mais sans elle. La nuit dernière, Mathieu n'était pas là. Alors au réveil il a eu l'idée. Il y a repensé. L'hôtel des Enchaînés, comme l'avait appelé Ankhchen. Stralauer Allee, juste avant l'Eisenbrücke. Il est essoufflé. Il attache le vélo. Il est devant l'hôtel. Il entre. C'est le même veilleur de nuit, le jeune Noir. L'homme le reconnaît. La chambre numéro huit ? Il dit, oui. Il paye, une nuit. Il monte les trois étages. Il attend. Son cœur bat. Il regarde l'heure, deux heures cinquante-cinq. Il met la clé dans la serrure. Il pousse la porte. Des blouses blanches circulent dans les couloirs blancs de l'installation. On ne fait pas attention à lui. A part les blouses blanches, il n'y a que lui. Il cherche des yeux. Mathieu n'est pas là. Son cœur a cessé de battre fort. Il connaît le chemin. Il se dirige jusqu'à la pièce blanche, à travers les couloirs blancs. Une femme est là. Il regarde l'heure, trois heures dix. Il y a deux personnes avant lui. Quand arrive son tour, la femme ne dit rien. Il reste debout. Elle prépare l'injection sur une table. Il s'allonge. Il regarde la femme pendant qu'il tend son bras. La femme n'est ni jeune ni vieille, elle ne le regarde pas. Il se relève. La femme le conduit dans la passerelle en verre. Puis rien. Le voyage. Quand il sort de l'installation de l'arrivée, il voit la mer. Le bateau. La plage sans fin. Le ciel est bleu. Mathieu est assis sur le sable devant la mer. Toujours la même mer, calme, menaçante. Il marche vers Mathieu. Il s'assoit à ses côtés. Mathieu lui tend la main. Il la prend et la garde. Pendant longtemps ils ne se disent rien. Le soleil. Puis de loin Wild voit des gens sortir de l'installation et se diriger vers le bateau. Il regarde Mathieu. Qui nous croira ? Tu as besoin de croyants ? dit Mathieu. Viens, on marche.
C'est à lui. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

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"Géant" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « Dans la bibliothèque, je me suis encore attardé sur Thomas d'Aquin. Je sais bien qu'il n'y a pas de preuves de l'existence de Géant. La Providence ? Peut-être, mais la Providence doit être contrariée, combattue, elle ne peut pas être : tout. Je n'ai pas eu de visions foudroyantes comme Thomas qui disait qu'à côté de sa vision, tout ce qu'il avait écrit lui paraissait comme de la paille. Il ne voulait plus écrire. Je L'appelle Géant parfois. Oui Toi. Vous. Dans mon journal sur Lui je L'appelle Géant. Il est trop grand pour savoir. C'est perdu d'avance. Pas un d'entre nous ne sait. Le futur pape sera un ignorant. C'est notre destinée. Un croyant peut-être et encore : A quoi sert de croire sans doutes ? Le cardinal Khanna maintenant. Il vote pour moi, je le sais. Ils sont tous très aimables avec moi, même les conservateurs. Ils sont un peu jaloux aussi, ils sont humains. A la télévision, ils doivent parler de moi. Mais nous n'avons pas le droit de la regarder, ni d'entendre, les ponts sont coupés entre nous et le reste du monde. On s'occupe du monde parce qu'on en est coupé. Juste l'orage. L'orage, ils ne peuvent pas nous empêcher de l'entendre gronder.
J'aurai une robe blanche, mon rêve. Le Mali, Paris, le Mali, Rome, le sida, les écoles, mama, toute une vie déjà. C'est monseigneur des Ursins qui serait content s'il était là. Est-ce qu'il me voit maintenant ? Mama me voit mais lui ? Mais alors si je crois que mama me voit, je crois en Toi ? Pas sûr. La logique de l'amour, je ne sais pas si c'est la Vôtre. Je ressasse ces choses dans mon journal. J'écris sur Toi, c'est déjà beaucoup. Monseigneur des Ursins a fait mon éducation. Il était déjà archevêque. C'était un ami de mama avec qui il entretenait des relations contrastées, je dirais. Il n'approuvait qu'à moitié qu'elle recueille ce qu'elle appelait ses chats de poussière, les petits enfants orphelins du sida, péché d'orgueil, il lui disait ; mais il ne la décourageait pas non plus.
Visconti vient de me passer un mot sur lequel il est écrit : "il y a un nouveau garde suisse à l'entrée". Et puis il s'est replongé dans son livre, Graham Greene, "La fin d'une liaison". On détonne un peu Visconti et moi dans nos lectures, ici dans la chapelle Sixtine. Moi, j'ai mon Karamazov avec moi. Quand j'ai découvert Dostoïevski, chez moi, au Mali, je ne voulais plus rien lire d'autre. Et quand j'ai fait ma thèse pour le doctorat canonique, je l'ai consacrée à Dieu et la littérature. Ce sont les hommes qui m'ont conduit à Géant. Pas l'inverse. Les livres, ce sont les hommes. Il y a cent mille façons d'aller vers les hommes, cent mille façons d'aller vers Dieu. Sans Dostoïevski, est-ce que je serais ici ? © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

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"décal'âge" (2018)

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Elle n'a pas envie d'aller au rendez-vous mais elle y va, au point où j'en suis. Il faut qu'elle appelle Asa. Et Jane. Demander à Jane si elle peut arriver à savoir avec qui Frédéric était à cette première. Elle n'ose pas l'appeler à cette heure. Elle se gare. Le bar est fermé, elle frappe à la porte, Dan vient ouvrir, on prend un verre ? Mon Dieu, j'ai déjà trop bu mais si vous voulez. C'est une nuit douce, pesante à se saouler, à prolonger la nuit quand on sait que de toute façon on ne dormira pas, une contrariété et elle ne dort pas, ou alors c'est le trou au milieu de la nuit, se réveiller et ne plus pouvoir dormir avant le petit matin, mais au petit matin parisien il fallait se lever. C'est West Hollywood, il y a plein de bars gays, Dan l'emmène dans un qui n'est pas loin, Leopards, c'est le nom du bar, il dit, ça ne vous ennuie pas d'aller à un bar où Jimmy allait ? J'ai le choix ? Ils rient. Rires de nuit quand les gens dorment. Le Leopards est plein, les garçons en terrasse, Dan fait signe de loin à des amis, vous voulez que je vous présente ? Non, pas vraiment envie, à moins que... il y a des amis de mon fils ce soir ? Mmm... Dan regarde. Elle dit, Holden est là ? Holden ? qui est Holden ? On avance, pense-t-elle, ou pas. On ne peut pas fumer à la terrasse du Leopards, pas comme au Romance. La cigarette la démange, elle la sort, Dan dit, je les connais, on fera une exception, les mecs sont cools ici. Cool, elle pense, nuit cool. C'est un ami à Jimmy ? C'est ce qu'on m'a dit, il ne s'appelle pas Holden mais Jimmy l'appelait comme ça, elle dit, Jimmy, pas Frédéric, parfois elle dit, mon fils. Vous recherchez Jimmy ? vous êtes venue de France pour ça ? Combien de fois n'a-t-elle pas déjà raconté l'histoire, même à Harold, à Teresa ou Laura. À Matt. Bien sûr Dan ne peut pas l'aider beaucoup mais il pense qu'il connaît ce Holden, il venait souvent avec un garçon, le même âge je pense, ce doit être lui Holden, charmant, ils avaient l'air bien ensemble, ils riaient beaucoup, ou ils parlaient, je les ai vus se disputer mais ça ne durait pas, maintenant que j'y pense oui, c'est ça, Holden, cela fait longtemps que..., Jimmy me l'a présenté, Holden, ça y est, pourquoi Jimmy ne vous contacte-t-il plus, vous êtes fâchés ? Quoi répondre ? Que peut-elle répondre à ça puisque c'est LA question et qu'elle ne sait pas. Non, on n'est pas fâchés, il vit sa vie je suppose, tout le monde fait ça non ? Dan réfléchit, tout le monde ne se coupe pas de sa famille. Il doit avoir ses raisons. Surtout vous, vous avez l'air d'être une bonne mère, good mother, un garçon vient embrasser Dan, Dan présente Velma mais sans parler de son fils, a friend, il dit d'elle, elle l'aime bien ce Dan, elle boit son coca, pour un peu, mais non, plus de vin, la cigarette est finie depuis longtemps, tu peux me le décrire ce Holden ? Au téléphone tard dans la nuit, Asa lui dira qu'il n'a jamais entendu parler d'un autre garçon que Tom, je ne sais pas, ça paraît fou. Allongée dans le lit à chercher le sommeil, elle y pense, encore plus fou qu'il puisse imaginer, Asa. Elle s'endormira avec les premiers rayons du soleil sur sa peau de femme qui tremble. Qui en tremble. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

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"roman" en cours d'écriture (titre provisoire)

 
résumé : suite de Décal'âge : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric, est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio, Streetwalk.

(extrait) « (Jane)
Hier je regardais la neige par la fenêtre. La neige ne me fait plus d'effet. Y en a trop, aujourd'hui il fait moins froid, mais penser qu'on a encore eu la neige début mars ! C'est bien début mars, n'est-ce pas ? Je perds un peu le fil, toutes ces années, tous ces mois, quand j'étais petite ça oui j'aimais la neige, mais plus maintenant, je regarde les enfants par la fenêtre, les enfants aiment tout, c'est moche de vieillir, à mon âge d'ailleurs tu n'appelles plus ça vieillir, comment tu l'appelles, mourir ? Peter était conducteur de métro. Moi, professeur de piano. Nous avons une fille, Julia, mais où est-elle Julia ? Je crois qu'elle vit en Argentine, elle m'écrit parfois, tu vas bien ? Moi, je ne réponds pas, si elle veut savoir comment je vais, elle n'a qu'à venir, elle verra bien, si je n'avais pas mon petit Sergio et Jimmy, je me sentirais bien seule. Jimmy ne m'a pas répondu. Il doit être trop occupé. Je ne lui en veux pas, du moment que je peux encore l'écouter la nuit. Je reste de plus en plus souvent dans le lit, je repense aux souvenirs, quand je m'ennuie je souvenire dans ma tête, je me rappelle mes anciens élèves, Vladimir par exemple, il est devenu très connu par la suite, il joue dans le monde entier, il m'envoie toujours une carte, je les ai là ses cartes, je les relis, tout de suite j'ai su que Vladimir n'était pas comme les autres, ça m'aidait à supporter les autres, ceux qui jouaient comme des cochons, c'était leurs parents, jamais compris comment les parents pouvaient m'envoyer des cochons pareils, mais même parmi les cochons il y en avait à qui je m'attachais, on prenait un chocolat, je leur apprenais un peu la vie à défaut du piano, Madame Jane, ils disaient. Les mains c'est très important, tu voyais déjà aux mains, les mains gros boudins c'était pas possible, Peter avait de très belles mains, quand je l'ai connu il était superbe, après il a grossi, c'est ce que font tous les hommes, ils grossissent, je me demande comment sont les mains de Jimmy, très belles sûrement, il y a des voix qui ne mentent pas. Sergio est à côté de moi, avec son téléphone dans les mains, le téléphone c'est son piano, mais il est là, je crois qu'il préfère être là que chez lui, je ne connais pas sa famille. Un jour je m'endormirai et je ne me réveillerai pas, je m'endormirai avec la voix de Jimmy, parfois j'en ai assez de me réveiller, je suis la première surprise, je me dis, ah tu es encore là toi ? mais tu veux quoi à ton âge ? et puis je vais me faire mon café. C'est long la vie, hein Madame Jane ? © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

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"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car…, là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (légèreté)

Léger
Au bord des choses
Juste l'instant
Ce garçon ignorait la cause
Il est présent sans être là

Je trimballais la gravité de mes questions
Et le mystère des étrangers
Je voulais vivre mes pensées
Suivre le vide de la raison

Mais toujours restait la conscience
Me refusait la distance
C'est difficile être léger
J'ouvrais les yeux j'étais blessé

Léger
La chair
Sourire
Se taire
Partir
Léger

J'enviais souvent leur insouciance
Ils semblaient être de passage
Ils étaient moi d'un certain sens
L'esprit se cognait à l'image

Alors je décidais d'être léger
Comme on signe un décret
Et n'être qu'apparence
Faire l'amour tel une danse

Fallait t'aimer sans désespoir
Et puis savoir fermer les yeux
Ignorer même jusqu'à l'Histoire
Il fallait vouloir être heureux

Pourtant
Ces trains
J'entends
En vain

La légèreté me conduisit aux dieux
Etre léger
Les remplacer
Devenir monstre juste par jeu
J'avais voulu être léger légèrement
Comme cette fille qui ne savait pas le malheur
Et comme est beau l'enfant troublant
C'était compter sans la grandeur

Je devenais mon propre auteur
Je devinais bien l'impossible
Je choisirais mon heure
Etre léger être terrible

Je nierai l'ordre pour faire un tableau à ma guise
Je serai Dieu et tout retrouvera un sens
Le sang sera le beau qui se déguise
Tout me sera léger aura ma préférence

Je déchirerai les contraintes de vivre
Un pinceau liberté
J'aurai des matins ivres
Légers comme l'été

Après la pluie
Jardins silence
Tombe la nuit
Vient l'espérance © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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