Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : "Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul".

(extrait) « Carmen roulait en Ferrari. "C'est un placement" disait-elle. Elle laissait Ange conduire. Parfois il partait seul sur l'autoroute. Le concerto pour piano numéro un de Chopin à fond. C'était son préféré depuis très longtemps. Sa relation avec Carmen avait ses propres rites. Quand il arrivait elle sortait le Sauternes. Le vin les avait réunis dès le début. Quand elle buvait Carmen semblait dire merde à la terre entière. Sa maison n'était pas loin du phare et donnait sur la mer en haut de sa "falaise". Les rochers dans l'océan abritaient les oiseaux et les enfants qui s'y risquaient en cachette car c'était interdit.
Il regardait la mer. Il passa sa main dans sa chemise sur la peau. Il était en nage. "Ange en nage", pensa-t-il. Il s'allongea sur le sable. La nuit était tombée, il faisait encore doux. Il écoutait le bruit des vagues. Et si la vie ce n'était que cela, une plage déserte et les vagues toujours ? À Paris parfois il imaginait que la vie n'était rien d'autre que des jardins après la pluie. Malheureusement c'était là un mensonge. Il pensait au garçon malade assassiné il y a juste un an par ces flics qu'Ange vomissait. Ce simple droit de choisir sa mort si ce n'est sa vie, méprisé. Ange songeait à François Mitterrand, un personnage romanesque.
Est-ce qu'on s'envole un jour ? Ange avait les yeux dans les étoiles. Son court séjour en tôle cette année le lui avait redit. On ne s'envole pas. Les chiottes pleines de merde, Charlie malade et qu'on laissait crever. Les taulards, il connaissait, c'était pas vraiment la question. Il était plutôt mieux avec eux qu'avec d'autres. Mais Ange était-il jamais bien avec quelqu'un ? Il savait qu'il ne remplacerait pas Vincent. À chaque fois cette saleté de vie le rattrapait. Ange repasserait devant. Course poursuite. La gloire effleurée et puis après ? Il garda un peu de sable dans ses doigts. À nous deux Lucifer !
Carmen avait préparé un repas d'ogres. Quand ils avaient trop bu, ils ne parlaient plus que de cul. Ils prirent la Ferrari vers minuit et se dirigèrent vers une plage qu'ils étaient seuls à connaître, sombre et blanche. La voiture sur le sable faisait face à la mer. Ils dormirent là, égarés dans un monde auquel ils avaient décidé de faire un gigantesque pied de nez. Ange refit le rêve. Il eut un sommeil agité. Ses mains se posèrent sur ses cheveux. Carmen l'entendit : "Ma vie", apaisé. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Le soleil brillerait et le ciel serait bleu ce dimanche. Paris était tranquille comme elle le fut parfois, après toutes les guerres qui l'avaient éprouvée. Huit heures et demie. Les cadavres étaient ceux des voitures dépecées qui encombraient les avenues et les rues, des vitrines brisées, des portes enfoncées. La neige était redevenue blanche. Près de la gare Saint-Lazare, il y avait des gourdins jetés sur les trottoirs. On ne saurait jamais les mains qui les tenaient. Beaucoup plus tard, la Seine rejetterait un corps, quelque part en banlieue. Dans chaque arrondissement, quelques feux de bois achevaient de brûler. La fête était finie. Avec elle s'en allaient les sorciers et leurs enchantements. On se serait cru au printemps. Des oiseaux chantonnaient dont on ignorait de quel pays ils s'étaient envolés. Une vieille femme en guenilles chantait à tue-tête dans le quartier des Halles. Elle criait : "vive la jeunesse !" et se moquait des guerres qu'on déclarait à onze heures du soir. "Onze heures du soir !, répétait-elle en rigolant, c'est un monde !" On la prenait pour folle. Et la folie avait perdu ses droits. Huit heures et demie. On s'acharnait déjà à refaire l'Histoire. L'ordre était de retour, impatient, hautain, humilié, avec au coin des lèvres la soif de se venger. Pressés par leurs parents délivrés, des enfants reprenaient les chemins de l'école, cartables sur le dos. Mais ils n'étaient pas dupes. Certains avaient même un drôle de sourire et quelques traces ocre sur les mains. Bien sûr, le bruit des sirènes tonitruait et les flics avaient encerclé tout le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Mais des sirènes et des flics, il y en avait toujours eu. Le jour allait reprendre toute la place. C'était un dictateur, le jour, un dictateur sans ambition. Mais que pouvait-il faire contre ceux de la nuit, les affamés qui n'avaient rien bâti, rien qu'une nuit immense qu'ils n'en finiraient pas de perpétuer ? A huit heures et demie, ce matin-là, trois d'entre eux se dirigeaient vers une même église. Un moine à l'allure joyeuse. Sa robe de bure était abîmée, ses traits creusés mais, à le voir, on ne pouvait s'empêcher de penser qu'il courait vers un rendez-vous important. Ses pas s'accéléraient, pourtant il s'arrêta plusieurs fois sur sa route. Des gens qui avaient perdu leur chemin, un garçon pour qui il acheta une baguette de pain. Ailleurs, un homme et une femme marchaient lentement. Ils ne se disaient rien. La femme aux lunettes noires portait dans ses bras une sculpture d'ange. L'homme trébuchait souvent car il la regardait. Il la tenait par l'épaule. Tous deux semblaient se rendre à un destin auquel ils n'échapperaient pas. La scène s'était déroulée quelques minutes auparavant, lorsque les premiers rayons du soleil les avaient réveillés. Leur nuit était bien trop grande pour ce soleil-là. Si leurs pas étaient lourds, c'est qu'ils l'emportaient avec eux. © »

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L'œil gauche de Vladimir

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La solitude du mal

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"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « "l'argent, nous avons fait ce que nous avons pu pour nous en passer, il en faut toujours plus, suivez mon conseil, celui-là au moins, ne faites rien par rapport à l'argent, vous perdrez d'avance, vous n'avez pas une chance ! Je prenais l'argent là où il se trouvait, vous avez une autre solution ? Moi je n'en avais pas, je me bats contre des moulins à vent ! Zot affirmait que c'était magnifique ! Cette magnificence nous aura épuisés, Barbe Bleue n'est plus qu'un tas de ruines, je m'étais toujours promis de remettre en état les ailes abandonnées, on ne m'a pas laissé le temps, quelle robustesse ce château ! Tout y est écrit, il n'y a plus qu'à lire ! Nous n'avons jamais su apprendre l'humilité !" On apporta son repas à Alexandre. Laberge ne s'en aperçut pas. L'infirmière lança un sourire complice au petit malade. Alexandre ne toucha pas à la nourriture. Il lui semblait qu'il avait à nouveau de la fièvre. Il brûlait d'exiger de Laberge des explications supplémentaires mais il s'était retenu. Ne rien demander, on lui en avait déjà trop dit depuis son arrivée à Barbe Bleue, il fallait deviner, si on lui avait expliqué c'en aurait été fini, il n'aurait plus eu qu'à faire ses bagages. A Paris non plus il n'avait rien demandé, leur histoire était là, ils étaient des croyants, le corps du Christ reposait dans l'hostie, à chaque messe, à chaque eucharistie, personne n'avait prouvé l'indémontrable. "Je l'avais traité de sale nègre, je passerai quelques jours de plus au purgatoire, l'enfer c'est de l'enfantillage ! cependant il faut y croire, trop de signes, trop de flammes, vous vous souvenez du feu dans la cheminée ? Je vous le disais bien ! Pourtant lorsque je l'ai appelé ainsi je ne voulais pas, nous sommes si peu blancs ! Mais au moins qu'ils se lèvent quand j'entre dans une classe ! Barbe Bleue ce n'est pas un hasard ! Barbe Bleue, mes plus belles années ! au moins qu'ils se lèvent ! Barbe Bleue... quelle heure peut-il bien être ?" Il avait rouvert ses petits yeux. La nuit tomberait bientôt sur Paris. "Je dormirai dans le train, je ne passerai pas une heure de plus ici ! Faites-moi le plaisir de faire repousser ces cheveux ! vous allez guérir, n'est-ce pas ? Quelle question ! Et ne vous trompez pas de jour cette fois ! La rentrée a lieu le mercredi 7 septembre. Vous devez réussir votre bac, réussir votre vie ! Travailler avec acharnement, c'est le seul... moyen !" Il avait hésité, finalement il avait dit "moyen". "Barbe Bleue est un collège sans égal, je suis là pour longtemps ! Ne vous en faites pas, dites-le-leur, la tradition perdurera ! j'ai des réserves d'énergie ! nous prierons, nous prierons..." Le chanoine se leva majestueux. Il posa la main sur le front d'Alexandre. Sur le pas de la porte il se retourna. "Oubliez ce que je vous ai dit Beaumanoir, faites comme si je n'avais rien dit." Il referma la porte. Alexandre était en nage. Il ouvrit la fenêtre. Il sourit faiblement. "Comme s'il avait besoin de me dire d'oublier ! Que m'a-t-il dit au juste ?" © »

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"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « Tandis que j'écrivais ces dernières lignes, message des éditions "Le serpent à plumes" sur mon répondeur, adressé à H concernant sa dernière nouvelle, "L'outarde", rappeler demain (j'avais envoyé le texte à plusieurs revues avant les vacances). "L'outarde" : l'Afrique, Mama Sané, ·"chats de poussière" ramassés sur les chemins, Mama, Arche de Noé des enfants porteurs du sida, Mama ne sera plus qu'indifférence et lassitude, le désespoir en forme de message adressé au Très-Haut, elle s'ébroue, sautille vers le désert, s'envole, "mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonnée ?". C'était ta mort avant de la connaître, le cœur léger, j'avais lu sans la voir, ta mort jusqu'au bout je ne m'y faisais pas, après seulement, après j'y suis, j'appellerai demain : est-ce que je me ferai passer pour toi ou dirai-je la vérité ? maintenant c'est pareil mais pour qu'ils le comprennent... je commence à peine le livre et tu me donnes encore raison.

J'appelle la maison d'édition, je me fais passer pour H. Ils aiment la nouvelle, me demandent si je connais l'Afrique, je réponds non, parle de mes romans- les tiens ?- rendez-vous est pris pour le lendemain à 15h30. Je suis tenté de leur expliquer, tu écrivais, j'écrivais, ta mort, les jumeaux, le défi, relevé bien avant l'heure, nos différences abolies, tu écris toujours, est-ce possible là ?

Les ayants droit tu connais ? On n'y avait pas pensé, finalement c'est très bien ainsi, ça aura juste gâché la fête, un peu, pas trop, il faut bien que la vie se rappelle à notre bon souvenir, elle en crève de voir ça. J'y viens : j'étais au rendez-vous à 15h25, sans trembler, c'était presque normal, nous on sait, juste le temps de croiser un garçon d'une dizaine d'années la main dans celle de sa mère, regards, il s'est retourné plusieurs fois, croisé aussi deux grosses Noires, deux outardes. Suis en avance, mon interlocuteur n'est pas arrivé, je retourne sur le trottoir griller une cigarette et là : je ne l'avais pas revu depuis des années, est-ce qu'il m'a reconnu ? je l'ai regardé passer, chaviré, suivi des yeux longtemps jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière la place Saint-Sulpice, habits de clergyman, je ne l'avais connu qu'en soutane, lui qui m'a inspiré un des personnages principaux de mon dernier roman, le chanoine Laberge, le détesté excepté de moi, revu ce jour le supérieur de mon collège, envie de pleurer, de rire, me suis contenté de toi puisqu'à cette seconde tu étais là, comme sur la plage, moins longtemps. Après quelques minutes j'ai dit la vérité, impossible de faire autrement, tu es en moi ? peut-être, mais c'était toi et c'était moi, rien n'a changé, cette nouvelle tu l'as écrite, pas moi, alors je lui ai dit, et davantage, qu'il sache que j'écris aussi, il a voulu garder les deux romans que j'avais apportés, un de toi, un de moi, il est d'accord pour me faire signer le contrat, je crois qu'il ne savait pas trop ce qui lui arrivait. Ta nouvelle sera publiée en novembre.
C'est à mon retour que cette histoire de droits est venue m'empoisonner. J'avais besoin de parler, des voix d'ici-bas, pas la tienne, suis toujours un "pauvre humain", la tête froide incapable à ce moment-là. Coup de fil à notre ami écrivain. Lorsque j'ai abordé la question des droits, devant mon incrédulité il est devenu hystérique, au contraire c'était très important ! j'avais un comportement "enfantin" ! la propriété littéraire était chose sérieuse ! Tu m'avais raconté qu'il lui arrivait parfois de réagir ainsi avec toi aussi, c'est l'âge, je ne sais pas si je le rappellerai. Suis décidé : je ferai signer les contrats par ta sœur, à eux l'argent s'il y en a et les papiers, à eux la vie, à nous la mort ! © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors... Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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La solitude du mal

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"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera exploser la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « Face à la Seine dans l'appartement minuscule et assis devant une table dépliée pour l'occasion, ils devisèrent lui d'écriture, elle de ses échecs et succès dans le monde de la criminalité. D'origine new yorkaise, elle avait épousé un Français décédé trois ans après leur arrivée en France. Forte de son expérience- elle était une des meilleures dans son pays- elle avait intégré la police française pour rester à Paris qu'elle aimait. Et puis elle confessa son penchant pour les idées communistes et les boucles d'oreilles, et trouva étrange la présence de peluches dans l'appartement d'un écrivain. "Un écrivain n'est pas une généralité, se contenta de répondre Léo, il ne rend aucun compte.
- Décidément vous ne leur ressemblez pas.
- A qui ?
- Aux écrivains, aux autres.
- Merci mais je leur ressemble aussi, c'est un tiraillement perpétuel entre soi et les autres.
- Et ces tableaux ? Ils ne sont pas de vous, je me trompe ?
- Mon meilleur ami les a peints, David, il est mort il y a trois ans."
A l'heure du digestif ils s'étaient retrouvés sur le canapé-lit. Il sirotait encore et elle tirait sur la taille de sa jupe. "J'ai trop mangé, dit-elle, à chaque fois c'est pareil. Je pense que vous savez pourquoi j'ai voulu vous rencontrer (elle parlait lentement)." Léo la regarda sans comprendre et (il allait y repenser souvent) s'étonna de la réponse qu'il lui fit. "Les meurtres je suppose, le sable et tout le tintouin.
- J'aurais dû vous en parler avant.
- Je ne m'y attendais pas.
- Alors ?...
- Je ne sais pas, j'écris un roman en ce moment...
- La même histoire ?
- Non, pas du tout, enfin je ne sais pas, continuez (un mouvement de son verre trahissait sa nervosité)."
Gaby Steamer essaya de trouver une justification à une visite aux airs de plus en plus surréalistes. Elle avait été chargée de l'enquête et n'avait pas avancé d'un pas. Un médecin, une jeune fille et un cadre assassinés et pas le commencement d'une explication. Aucun lien apparent entre les victimes, pas de témoins et aucune empreinte. A chaque fois le même rituel : les yeux crevés, un temps entre chaque oeil, du sable sur le sang et un livre aux pages arrachées entre les mains du mort, jamais le même. On avait recherché les originaux à grand-peine, retrouvé les pages manquantes, disséquées depuis sans résultat. Bref, Gaby Steamer pataugeait et, en désespoir de cause, s'en remettait à la littérature qu'elle chérissait. Seuls indices : les meurtres ont été perpétrés un vendredi, l'arme du crime serait un couteau de poche suisse et les pages arrachées sont au nombre de treize pour chaque livre. "Vous voyez le genre, vendredi 13 ! si c'est un fou nous ne sommes pas sortis de l'auberge ! lança-t-elle.
- Au contraire, il finira par se faire prendre.
- Dans les romans ils finissent par se faire prendre ! Je ne crois pas qu'il soit fou.
- Pourquoi ?
- Parce que d'abord ils ne sont jamais fous, parce qu'ils ont tous une raison.
- Et celui-là ?
- Il est intelligent. Il ne crève pas les deux yeux en même temps. Il attend. Il doit aimer les livres. Mais il y a autre chose, ah ! et puis j'ai oublié un détail..."
A cet instant le répondeur se mit en route. C'était Coutil qui demandait à Léo de le rappeler. "Il a une drôle de voix, pensa l'inspecteur tout haut. Vous avez beaucoup d'amis jeunes ?... © »

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"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Julien se penche. Il caresse mes cheveux. Nos regards l'un dans l'autre sans se détourner. Longtemps comme ça. Le soleil pâlit et Julien me caresse encore les cheveux. On se regarde encore. Ma main s'est mis à voyager son visage. Le creux de ses oreilles. Son nez aux narines rebondies. A l'intérieur de ses narines. Longtemps aussi. Sous le pli de ses yeux. Là où c'est doux. Plus doux qu'ailleurs. Par-dessus les os des pommettes. J'appuie sur la chair. Son front moite. Mes doigts suivent les lignes. Ils reviennent en arrière. Son menton, à la racine des poils qui piquent mes doigts. Doucement puis de plus en plus vite. Il remue la tête en cadence de mes gestes. La nuit est tombée. Sa main est descendue sur mes lèvres. Et la mienne en même temps sur les siennes. Au-dessous de la lèvre inférieure. Au coin des lèvres. Dans l'espace en creux qui sépare le bas de son nez de la lèvre supérieure. C'est mon doigt qui le premier passe entre la lèvre inférieure et le bas de la mâchoire. C'est chaud comme Julien. Comme son haleine. C'est aquatique déjà. Ses doigts caressent ma langue. Sous la langue. J'ai resorti mon doigt. Mes deux mains prennent ses joues. Une main pour chaque joue qui la tire jusqu'à ce que le visage de Julien se déforme. Il me sourit avec ce visage déformé. Je ne lâche pas ses joues. Ses doigts sont remontés sur le dessus de ma langue. Ils avancent. Ils avancent de plus en plus profond. Les cinq doigts serrés avancent. Je tire sur ses joues. Il avance ses doigts encore. J'ai l'impression de vômir. Mais il n'y a rien sur la main de Julien que ma salive. Il ressort sa main pour la passer sur mon visage. Doucement. J'ai lâché ses joues. Il reste la marque de mes doigts. Il approche sa langue de sa main salivée qui parcourt mes joues et il lèche sa main et mes joues en même temps. J'ai posé mes doigts sur sa nuque au bas des cheveux noirs. J'entends battre. Je passe sur les côtés sur les veines. Il y a dans nos gestes le même rythme. La même lenteur. Nos deux lenteurs ensemble c'est une danse. Les lumières s'éteignent. © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « La Dernière Heure

je les entends qui reviennent les musiques espagnoles qui réchauffent
il y a le froid, de plus en plus le froid mais aussi la chaleur très loin la chaleur avec les musiques espagnoles qui font peur aux fourmis où sont les fourmis presque plus de fourmis tout d'un coup
autrefois, autrefois j'étais malade tu te souviens quelle maladie c'était, j'ai oublié, c'est comme si je revenais moi aussi
toi tu ne peux pas avoir oublié la maladie je sais que tu l'aimais quand même, tu aimais la maladie inhumaine, tu la trouvais humaine
les musiques espagnoles c'est pour toi aussi, pour l'échange
quand est-ce qu'on a décidé d'échanger, je n'ai plus de souvenirs
ou alors on a pas décidé, maintenant je décide, maintenant tu m'as rendu libre, on disait comme ça non, libre, c'est une longue histoire je m'en aperçois que maintenant
c'est qui maman ? je m'entends encore dire où est maman mais j'ai oublié maman, ce doit être une voix j'entends encore la voix loin
mon chéri mon chéri elle dit la voix, je ne comprends plus
je ne comprends pas et je sais pourquoi, je ne suis plus malade, plus du tout malade, tiens regarde je bouge je repars à zéro, je serai là
c'est toi qui vas reprendre la maladie inhumaine, tu voulais, mais tu verras c'est bien pire que tu crois, il va te falloir beaucoup de musiques espagnoles, beaucoup, pour éviter les fourmis, pour garder la maladie, pour que je puisse être là
je sens que je reviens guéri, il a suffi de l'échange entre toi et moi, ce que j'ai décidé avec toi sans te le dire
je te laisserai ce qui brille, ça ne sera pas de trop, moi je reste avec le mal, on y est bien, toi tu sais, tu n'es pas comme les fourmis je pourrai te faire mal encore
elles doivent aller vers toi les fourmis, je n'en vois plus aucune, méfie-toi elles t'en voudront encore plus qu'avant elles ne connaissent pas la pitié
reste avec la maladie inhumaine les fourmis ne pourront rien contre toi elles ont peur de ce qui brille ce sont de grandes froussardes les fourmis c'est incroyable qu'elles fassent autant peur des froussardes pareilles
écoute les musiques espagnoles comme elles sont lentes maintenant, un fleuve lent et sans fin, de plus en plus profond, du sang je crois
mon chéri mon chéri, il y a plusieurs voix maintenant, il y a une voix qui s'éloigne, elle vient vers toi, lorsqu'elle viendra vers toi écoute, c'est de la lumière, je crois qu'il est fragile, je ne peux rien d'autre pour toi, que ce qui est fragile
moi tu ne me reconnaîtras pas tout de suite j'ai déjà beaucoup changé
encore un peu, encore un instant
il fait froid à nouveau, je crois que je n'ai plus que toi, j'en suis sûr maintenant, plus que toi
je lis maintenant ce que tu n'as pas encore écrit, tu vas l'écrire hein, c'est pas gagné d'avance, même la voix fragile, surtout pas la voix fragile, je le connais à peine mais je suis près de lui
tu l'as voulue la maladie inhumaine, c'est l'échange rappelle-toi
tout est calme silencieux, les musiques espagnoles sont reparties
et si finalement... mais non, c'est pas maintenant que je suis guéri que je vais renoncer, c'est à cause du mal tu comprends, mais je ne pourrai pas t'expliquer je n'ai plus de mots il n'y a plus de mots ils s'en vont aussi, l'échange c'est les mots qui s'en vont contre ma guérison
pour moi le dernier mot...
on se dira que je l'ai échappé belle mais on ne pourra pas s'en défaire, toujours il restera une trace, c'est l'échange, les mots qui s'en vont contre une trace
ça y est, écoute : aucun mot
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

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Le temps de Yaguine

Undead

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Géant

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"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Le monde reste incroyablement beau. Même la misère quand tu la regardes elle est belle, incroyablement belle. Pasolini assassiné mais les garçons de Rome s'embrassent dans les parcs la nuit, à deux pas de ce qu'il reste des dieux. On fait toujours l'amour, un beau couple c'est toujours bouleversant, rien n'y fait. Les écrivains écrivent, ils n'ont jamais été aussi nombreux et quand on sait ce que ça peut te coûter d'écrire, même une merde... La mort ne tue toujours pas l'amour. Ceux qui meurent sont beaux : l'infirmière disait d'Hervé sur son lit de coma qu'il ressemblait à un ange, tu as embrassé son front glacé à la morgue. Les enfants croient tout ce qu'on leur raconte, ou bien ils pleurent mais ça ne dure jamais. La mer a toujours de ces couleurs. Les gens écoutent encore les gens : va faire un tour dans les cafés, le matin à Paris. Les gens consolent encore les gens. Les femmes étendent encore le linge. Dans les banlieues il y a de ces femmes noires et comment elles regardent leurs enfants : les mères restent les mères, avec la peur. L'horreur non plus n'a pas disparu, on peut encore mourir de faim, ou dans une flaque de sang : les cris résonnent encore, partout, même en silence. Ni l'horreur, ni la révolte, tu connais des cœurs à éclater de révolte. Le monde reste incroyablement humain quand même.
Alors d'où ça vient ? Cette impression de fin du monde. © »

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"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Le bar ouvre à quinze heures, il est quinze heures cinquante. Il pousse la porte. Obscurité. Clameurs. Des gens battent dans les mains. Plus loin devant lui, un rideau rouge. Et la musique annonciatrice. Comme des coups lancinants, avec derrière une musique qui monte, monte. Il sait où il est. Il l'a su tout de suite. Il a souri. Si c'est ce que tu veux. Il avance dans l'allée de droite. On ne prête pas attention à lui. Ils n'ont d'yeux que pour elle qui n'est pas encore entrée. Au huitième rang, la dernière place de droite est libre. Il s'assoit. Il bat des mains aussi. La musique a cessé de monter. Le rideau s'ouvre sur la musique de toujours, comme une vague : Pierre. Elle avance les mains tendues, vers eux, elle leur sourit, elle avance comme offerte pour la messe qui commence, ils se sont levés, ils se font face, elle et eux, il s'est levé aussi, il la regarde. Elle reste là un moment, sur le bord de la scène, ils sont retrouvés, elle et eux, ils ne savent pas que bientôt elle ne chantera plus, lui le sait, c'est pourtant dans l'air, c'est dans l'air que ça ne durera plus longtemps, qu'ils ont atteint le sommet, que le voyage touche à sa fin, il regarde sa montre, quinze heures cinquante, il la touche de la paume de la main, la caresse, Barbara rejoint le piano, elle frappe les touches, elle chante : L'aube se lève encore. La vague n'en finit pas maintenant. Lily. Marienbad. La voix brisée trouve des sons incroyables. A un moment son voisin de gauche lui glisse à l'oreille, tu vois, tu es heureuse maintenant. Il le regarde mais c'est comme si l'homme regardait ailleurs. Souvent entre les chansons, elle recommence avec eux, elle les étreint, elle erre sur la scène, elle les prend dans ses bras, comme si c'était la dernière fois, elle bouge le bras comme si elle conduisait un orchestre imaginaire, de plus en plus fort, de plus en plus vivante, elle chante autant en chantant qu'en ne chantant pas, Wild ne savait plus que c'était aussi beau. Elle commence à chanter Nantes. C'est là qu'il n'entend plus rien. Il la voit, il ne l'entend plus. Il est enveloppé dans un silence plus silencieux que tous les silences qu'il a jamais connus, même les cimetières. Il la regarde, comme s'il l'entendait même s'il ne l'entend pas. Puis. Il ne la regarde plus. Devant, deux rangées devant lui, un peu sur la gauche, oui sur la gauche, il les voit. Lui et lui. Mathieu et Wild. Tous les deux côte à côte, ils ne se regardent pas, mais ils regardent ensemble, comme un. Mathieu a sa tête presque collée contre Wild. Il porte ses petites lunettes, un pull gris. Wild porte une chemise en jean sur laquelle tombe les cheveux dorés. Elle chante dans le silence. Là elle doit chanter ça, ces mots : voilà, tu la connais l'histoire. C'est là que Mathieu se retourne. Sans hésiter. Vers lui. Plonge son regard dans le sien. Lui sourit et lui murmure quelque chose qu'il ne comprend pas. Puis Mathieu se retourne. Le silence est fini, Nantes se termine. Ils se lèvent. Wild murmure quelque chose à l'oreille de Mathieu. Puis Mathieu à l'oreille de Wild et Wild se retourne une seconde, puis de nouveau regarde vers la scène. C'est l'heure. Il sort dans l'allée. Vers le fond de la salle. Des garçons et des filles avancent vers la scène en sens inverse. Il arrive au fond de la salle. Au moment de pousser la porte, une main se pose sur son épaule. Il se retourne. Wild lui sourit. Ils se regardent. Alors Wild lui dit, si tu pouvais y croire comme on y croit nous. Il ne peut pas répondre. Wild dit, il faut que j'aille retrouver Mathieu, et il disparaît. Wild pousse la porte. Il s'assoit sur les marches. Des gens passent. Il fait nuit. Il attend. Puis, il remet la montre de Mathieu à l'heure. Et entre dans le bar sans fenêtres redevenu le bar sans fenêtres. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"Géant" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Ben) Le cardinal Richard Damon vote : "je donne ma voix à celui que, selon Dieu, je juge devoir être élu". C'est encore moi, "celui que", il me l'a dit. Mais ils peuvent mentir. Ils me courtisent. Ce n'est qu'un grand spectacle, un jeu, un mensonge. Dans la Vaticane, il y a toute la collection de Christine de Suède. Je me rappelle le jour où Samuel m'a emmené voir "La reine Christine" au Quartier Latin. J'ai découvert Garbo que Samuel adore. Le corps de Christine de Suède est enterré ici, dans la crypte. Je découvrais Garbo et Paris. Je faisais mes études à la Catho. J'avais une petite chambre près des Buttes-Chaumont. J'écrivais à mama presque tous les jours. Laurent, Mamby et Republica étaient toujours à la maison. Papa Ibrahim disparu on ne savait où. Mama faisait face seule. Il doit faire très chaud à Tombouctou en cette période de l'année.
Monseigneur des Ursins m'apprenait le latin et un peu l'araméen aussi. J'ai le bréviaire ouvert sur le psaume 21. Celui que mama répétait parfois : "Eli, Eli, lama sabachthani". "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Est-ce qu'elle y a pensé lors de sa dernière heure dans le désert ? Devant moi, sur le mur de la chapelle Sixtine, je vois "La tentation du Christ". Satan et le Christ, dans le désert : si tu es le fils de Dieu, jette-toi dans le précipice et Dieu te sauvera. Nos vies passées au bord du précipice et personne pour nous sauver. Mais nous n'en savons rien. Le précipice, on ne s'y précipite pas. On lutte, on lutte sans arrêt. On a trop peur que personne ne vienne nous sauver. Mama est allée vers le précipice, je le sais, le jour où elle en a eu assez. Il doit y avoir un moment où on se supporte plus la lutte, où c'est trop. Je n'étais pas là. Mais je sais ; on était si proches elle et moi. Pourquoi m'a-t-elle abandonné ? © »

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Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"décal'âge" (2018)

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « C'est l'anniversaire de la mort de mon mari. Alors le jour où on se retrouve ? il a dit. C'est pareil, te retrouver c'est lui, je continue l'histoire, je t'ai déjà expliqué ça. On aurait dit que c'était hier quand ils s'étaient laissés, là-bas, à San Francisco, hier et des siècles en même temps, hier parce que rien n'avait changé, ils reprenaient juste le cours de cette vie ensemble, des siècles parce qu'elle l'avait tellement cherché. Comment tu savais ? Quoi ? Que je te retrouverais ? Je n'avais pas peur, c'était écrit, non ? Frédéric, je l'ai connu une semaine après qu'il soit arrivé à New York, il y a dix ans. Tais-toi, laisse-moi le temps, j'ai l'impression que je vais mourir de toutes ces choses, qu'elles vont m'étouffer si tu les dis là tout d'un coup. Viens, on va marcher. Il lui a repris la main, elle s'est laissée faire. Non, tu ne vas pas mourir, tu serais déjà morte si tu devais mourir. Elle rit. Quoi ? Tu n'as pas changé, tu es toujours aussi bête. Tu crois ? Tais-toi, comment as-tu pu me faire ça, sachant ce que tu savais, fuir, comme ça, avec l'histoire de mon fils. Justement..., c'était à cause de lui, j'étais allé trop loin, je ne savais pas si c'était ça qu'il voulait. Silence. Je sais qu'il fait de la radio, je l'écoute tous les soirs, un jour je t'ai suivi, je t'ai vu y entrer, la radio, dans le Queens. Il ne dit rien. Puis : tu ferais une sacrée espionne, quoique... Quoique quoi ? Il rit. Quand tu as fait tomber ton chapeau et tes lunettes, devant chez moi, là l'espionne, c'était moyen. Tu m'as vue ?! Oui, j'étais trop bouleversé, je suis parti, mais oui je t'ai vue. Et les autres fois ? Je ne sais pas, certaines fois, tu me suivais, je ne sais pas si toutes les fois, le Queens je ne savais pas, il est bien hein, dans son émission ? Elle l'entendait parler de Frédéric, comme ça, par bribes, elle n'y croyait pas, elle se sentait rassurée de l'entendre parler de Frédéric comme ça, même par bribes, comme quand il a dit, il est bien hein, à la radio ? Frédéric donc avait connu Matthew une semaine après qu'il ait quitté Paris, pourquoi ne lui avait-il rien dit quand ils se sont rencontrés ? Elle n'a pas posé la question cette fois, à Coney Island. Ils sont allés sur la jetée... © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

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Wild Samuel

Géant

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"rollercoaster" en cours d'écriture
(titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'...

(extrait) Cher James,
Mon père aussi était orphelin, nous avons ça entre nous. C'était mon père, il aimait follement ma mère, ils s'aimaient follement l'un l'autre, j'ai eu ça devant moi toute mon enfance, cet amour étouffant, qui prenait toute la place. J'étais plus proche de ma mère, avec elle aussi, entre nous deux, c'était un amour terrible, tu dis ne pas croire en l'amour, tu as raison, l'amour c'est presque nulle part, mais presque seulement, crois-y, il existe, et il ne laisse rien debout, mais si tu y crois ce sera par toi seul, je peux juste moi te dire qu'aimer existe. Matthew a lu ta lettre. Il a dit qu'on ne pouvait pas ne pas répondre à une lettre pareille. Alors tu vois, je t'écris à nouveau. Tu feras de grandes choses si tu veux, si la vie t'en laisse la place, si la vie ne te détruit pas comme elle sait si bien faire, et quand je dis grandes choses, tu me comprends, pas les choses des autres, les choses de toi, de ta solitude, de l'immensité au-dedans de toi. Penses-tu aussi à moi quand tu écoutes Barbara ? Mon grand regret c'est de ne l'avoir jamais vue sur scène, j'étais trop jeune, il paraît que c'était, je ne sais pas trouver le mot, incroyable, j'ai vu des choses sur youtube mais c'est frustrant, je n'étais pas dans la salle, frustrant. Ma chanson préférée d'elle, si j'avais à choisir, ce qui est impossible, ce serait Perlimpinpin, parce que je crois que la seule révolution c'est celle de la tendresse, je hais les violents et la violence, je t'en veux de ton histoire de rollercoaster, mais je le comprends aussi, la tendresse est une guerre, je fais la guerre, toi aussi je sais, aimer est une guerre permanente, je hais la violence, et comme elle, Barbara, s'il faut absolument être contre quelqu'un ou quelque chose, je suis pour le soleil couchant en haut des collines désertes, je suis pour les forêts profondes, je suis pour l'océan noir et ses vagues noires, je suis pour celui que j'aime avant tout, je suis pour ses yeux, son sommeil, son mal de vivre et sa joie de vivre, je suis pour la fête du mal de vivre. Que fais-tu à Columbia, nous y avons des amis, tu les connais peut-être, je ne te dirai pas qui ! pas pour l'instant, laissons faire le temps, notre temps. Je n'ai pas d'émission pendant les fêtes de Noël, survivras-tu à mon absence (je plaisante, ah ah). Si tu t'ennuies à Columbia, pars, le temps passe vite, va vers James, n'écoute personne et surtout pas moi, parfois savoir ce que l'on veut vraiment, c'est une torture pour des gens comme nous, je voulais Matthew, quand je l'ai rencontré j'ai su que je l'avais trouvé, et le plus dur restait à faire, reste à faire. Je penserai à toi à Noël, il y a un lien entre nous, sombre et clair, entre nous trois. Je te raconterai Paris une autre fois, puisque tu me le demandes, à moins que tu le connaisses déjà, je connaissais New York avant de le connaître, et puis tu sais que j'en parle parfois la nuit, de Paris. Je t'embrasse. Frédéric. (tu me demandes si l'enfance est un piège, je ne sais pas, l'enfance c'est tout, parce que c'est le début, l'éternité dans ta main, et by the way, moi aussi je suis né en février, verseau, alors toi aussi comme moi tu as besoin d'eau, des fleuves gigantesques ici, à New York City ?)


James pensa : je ne me suis pas trompé. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

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Wild Samuel

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"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (charmeuse)

Vivement la quille que je me dise
Adieu la vie cette fois ça y est
J'ai enfin épuisé tous tes charmes
Je te connais de A à Z
Tu ne me referas plus le coup
De l'innocence ou du succès
Ah ! que j'attends ce jour étrange
Où je n'aurai plus peur d'elle
Où je lui dirai presse-toi
Je sais par cœur toutes les pages
Je suis curieux de tes secrets
Si tu savais comme je gamberge
C'est vrai je pense peu au feu
J'imagine Merlin l'Enchanteur
Et puis je me vois tout comprendre
Comprendre enfin et grâce à elle
Ou bien je me vois négocier
Qui sait peut-être même avec Dieu
Mon grand retour en belle femme
Moi qui ai si peu quitté Paris
Juste pour retrouver la mer
Je deviendrai grand voyageur
Quel chemin alors j'aurai fait
Parce qu'aujourd'hui oui nom de Dieu
J'ai beau me dire la vie tu parles
C'est qu'elle me tient comme j'y tiens
Je veux passer des nuits à jouir
A oublier sans oublier
J'aimerais bien qu'ils se souviennent
De qui j'étais car moi seul sais
Et ça prendra bien des années
Et puis alors viendra le jour
Où j'en aurai vraiment ma claque
Et je lui trouverai du charme
Où je dirai finalement
La mort et moi c'est évident
Que l'on était fait l'un pour l'autre
J'irai retrouver mes amours
Et quand bien même y aurait maldonne
Je sais ce que je penserai
Plutôt rien qu'encore me lever
A moins qu'une dernière fois
La vie me fasse le grand jeu
On verra bien, patience © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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