Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : "il était le désordre à lui tout seul".

(extrait) « Ils étaient du même âge, à quelques semaines près. Vincent venait de fêter ses vingt-deux ans. Il travaillait comme comptable dans une grande firme pharmaceutique des environs de Paris. Il lui fallait une heure de transports en commun pour s'y rendre. Son métier s'opposait à sa vraie passion, sa vocation de toujours. Ange se retrouva dans cette contradiction. Vincent écrivait. Il n'avait pas insisté mais il l'avait dit sans qu'Ange ne l'interroge. Il avait dans les yeux une détermination qui ne faisait pas de bruit, un peu solitaire. Vincent était délégué syndical de sa boîte. Parce que les patrons se croient toujours tout permis. "Le pouvoir, c'est dégueulasse." Ange avait expliqué qu'il était en deuxième année de Normale Sup. Vincent avait eu l'air surpris. Ils avaient refait l'amour tout de suite après avoir mangé. Quand ils eurent fini Ange fut tout étonné de constater qu'il avait envie de le revoir. Ils ne semblaient pas avoir grand-chose en commun. Vincent lui avait dit qu'il n'allait pas souvent dans le genre de bar où ils s'étaient trouvés. Il se levait tôt le matin, il écrivait et puis il n'aimait pas trop. Pourtant il faisait bien l'amour avec le même abandon décidé que lorsqu'il était seul et qu'il se branlait. C'est Ange qui avait cherché à le revoir vite. Son attirance pour Vincent était physique avant tout. Pourtant il avait déjà éprouvé la même envie pour d'autres garçons qu'il n'avait jamais revus. Ange pensait à lui plusieurs heures avant leurs rendez-vous. Vincent était moins démonstratif mais restait toujours disponible. Ange ne cherchait plus le plaisir qu'avec lui. Leurs caresses se renouvelaient sans cesse. C'était la première fois que ça leur arrivait. Mais ils ne se le disaient pas. Lorsqu'ils parlaient ensemble chacun s'efforçait de s'intéresser à l'existence de l'autre. Leurs rapports avaient quelque chose d'un peu forcé mais ils se revoyaient toujours. C'est Ange surtout qui était demandeur. La simplicité de Vincent le changeait de l'esprit compliqué de ses copains d'école. Il y avait chez Vincent une zone d'ombre qu'il devinait. Il avait voulu lire ce qu'il écrivait mais Vincent trouvait toujours une excuse pour ne rien montrer. Il lui faisait écouter des chansons qu'Ange découvrait car il n'y connaissait rien. "S'il faut absolument qu'on soit contre quelqu'un ou quelque chose, je suis pour le soleil couchant en haut des collines désertes, je suis pour les forêts profondes." La voix de Barbara semblait celle des hommes. Tout lui paraissait nouveau. Un jour Vincent ne vint pas à un rendez-vous. Ange alors en eut assez de toujours demander. Pour la première fois il avait beaucoup attendu de quelqu'un sans trop savoir pourquoi. Il trouvait que son sentiment était un peu à sens unique. Déçu la solitude lui refaisait de l'œil. Il revit Vincent rapidement puis cessa de l'appeler. Il reprit le chemin de la nuit et des églises. Sa vie se suffisait. Il restait quelques voix. "On s'est rencontré par hasard, ici, ailleurs ou autre part, il se peut que tu t'en souviennes. Sans se connaître on s'est aimé et même si ce n'est pas vrai, il faut croire à l'histoire ancienne." S'aimer ? Le rire d'Ange résonnait, un peu triste. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Au début, ils ne s'en étaient pas rendu compte. Ils étaient trop invincibles. Trop à leurs paroles, à leurs yeux dans lesquels ils se plantaient sans même s'apercevoir que la flamme du briquet devenait inutile. Cependant ils continuaient à l'allumer. Comme s'ils ne pouvaient s'éclairer que comme ça. Comme si la nuit avait triomphé définitivement, comme s'ils avaient gagné. Eclatées les chaînes qui les reliaient à la terre ! Terminé de chercher à tâtons, de ne toucher que du doigt, d'être à ce point petit ! Multipliés les cieux où ils pourraient enfin voler sans se faire mal ! C'est en même temps qu'ils tournèrent leur regard vers la rue, puis à nouveau vers eux. Comme au commencement de leur rencontre, c'est le silence qui les prit. En un instant, ils étaient redevenus impuissants. "C'est rien pourtant, seulement un jour de plus." Anna n'y croyait pas. Bien sûr, ils s'étaient juré de refaire le monde, de le changer par la seule force de leur amour. Ils n'avaient pas rêvé. Pas une seconde, ils ne doutèrent. C'était le monde qui mentait. Maintenant, ils étaient si près l'un de l'autre qu'ils voyaient tout pareil. Le jour qui s'infiltrait, c'était le monde qui essayait de leur reprendre ce qu'ils avaient trouvé. Ils se décidèrent vite. Elle s'empara de l'ange comme une preuve irréfutable de leur unique lien. Il en sculpterait d'autres, il n'était plus aveugle. Ils n'auraient pas supporté un doute, une question, une seule tentative pour composer avec la vie. Ils ne pensèrent même pas à chercher un commissariat pour raconter l'agression dont ils avaient été victimes. Anna voulait déposer l'ange à l'église de Saint-Germain-des-Prés. Ils sortirent dans le froid. Ferdinand et Anna étaient désespérés. Mais qu'était-ce l'espoir, le bonheur ? De vieilles questions d'hier. © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

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"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « La renommée de Barbe Bleue, unique en France, mélange de fascination, due à des résultats incomparables, et de crainte allant jusqu'à l'aversion. Certains parents n'y auraient pour rien au monde envoyé leurs enfants. D'autres, comme ceux d'Alexandre, s'y étaient résignés. En fait on ignorait presque tout du collège. Lorsqu'ils le quittaient un jour les garçons demeuraient étrangement silencieux. Ceux qui sortaient de leur réserve n'élucidaient pas le mystère. Il y avait bien un mystère Barbe Bleue. Déjà le nom du château aurait dû en faire bondir plus d'un. Mais depuis plus d'un siècle on s'y était habitué, on n'y prêtait plus attention. Le mystère de Barbe Bleue tenait plus à des choses qu'on disait, des rumeurs qui couraient, des enfants disparus, mais les preuves manquaient, rien ne pouvait jamais être vérifié, Barbe Bleue était une forteresse qui ne retenait personne, le collège avait même plutôt tendance à se débarrasser régulièrement d'éléments encombrants, s'il retenait des garçons c'était à leur insu, par quelque charme étrange, et puis les professeurs y étaient exceptionnels, Barbe Bleue était inattaquable, personne ne s'était jamais risqué à pousser bien loin une quelconque investigation. Néanmoins si l'obéissance y régnait, le fonctionnement de l'institution n'était pas aussi simple. Laberge livrait périodiquement à eux-mêmes les élèves des classes supérieures, dans des expériences d'autodiscipline dont on ne savait trop ce qu'il en pensait vraiment. Ces tentatives paraissaient contraires à sa personnalité despotique. Il semblait prendre un malin plaisir à les voir échouer. En même temps le supérieur leur faisait de longs discours sur leur liberté, l'usage qu'ils en feraient. "Qu'on ne me raconte pas de salades, vous êtes libres, Dieu l'a voulu ainsi, je ne puis rien pour vous, alors n'ayez pas peur. Ce sont les hommes qui ont démérité, la liberté ils n'y comprennent rien, ils la souillent et elle se retourne contre eux." Les garçons eux-mêmes s'étaient organisés. Barbe Bleue avait ses bandes, ses réseaux parallèles, les apparences mentaient souvent. Tant que l'essentiel n'était pas en péril, l'intégrité de Barbe Bleue, sa résistance au monde, ses réussites scolaires, on fermait souvent les yeux sur ce qui s'y passait. Une rigueur d'un autre âge côtoyait ainsi une étonnante liberté. C'était là l'œuvre de Laberge, il ne l'aurait jamais avoué, il connaissait bien la fragilité de toutes les entreprises humaines, avant tout il tenait à se préserver, à se garder des marges. Le supérieur était détesté et adorait cette situation. © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "à moi la vie, à toi la mort, c'est pareil".

(extrait) « (lettre adressée à H) Ne plus te voir me semble si improbable. En même temps je sais bien que quelque chose est cassé. Je voulais tant de nous. Comment vas-tu sans nous ? Peut-être pourrions-nous nous revoir tous les samedis soirs ? Ni avec toi ni sans toi. Alors le samedi ce serait bien. Tu auras toujours une place à part auprès de moi. Je ne veux pas parler des reproches. Les choses sont ce qu'elles sont. Souvent je pense à toi. Je ne suis pas parti à cause de la maladie, c'est toi qui n'as pas compris l'amour. Mais je n'arrive pas à me résoudre à toi sans moi, moi sans toi, on continue quand même ? JM ©»

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La solitude du mal

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"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors... Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera exploser la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « Il comprend seulement qu'il est là, face à l'inspecteur de police chargée de l'enquête sur une histoire qui imperceptiblement devient la sienne. Une histoire qui ressemble à celle qu'il est en train d'écrire. Il ne sait pas comment il en est arrivé là, quelle histoire pousse l'autre. A moins que l'une ne puisse exister sans l'autre. Oui, il est au courant pour le quatrième meurtre. Oui, il a parcouru des dizaines de fois les pages arrachées. Il a trouvé ce mot "Silence", dans chacune des trois séries de treize pages. Pour le reste il ne voit pas. "Silence", c'est comme un mot fait pour vous narguer, pour suggérer qu'il vaudrait mieux se taire. Il parle néanmoins. Elle écoute en silence justement. Elle rallume une cigarette, lui en propose une qu'il accepte sans hésitation. Il se sent mal à l'aise. Léo Tirictiscu n'aime pas tricher. Son penchant naturel serait de tout raconter. Il resterait à Gaby Steamer à trier, après tout c'est son job, trouver le détail signifiant. Que peut-elle attendre de lui ? Et qu'a-t-il écrit qu'il ne connaît pas lui-même, qui explique qu'elle espère tant de lui ? Il pose une question. Elle l'interrompt. C'est lui qui l'a appelée, il a sûrement quelque chose à lui dire. Elle attend. Et le voilà qui reparle de David. Il rafraîchit la mémoire de son hôte, les tableaux dans son appartement, c'est lui David. Curieusement elle n'a pas l'air surprise. Cela plaît à Léo. Il en a trop vus qui n'y comprenaient rien, pour qui ce seul prénom de David sonnait comme une menace à leur mortelle tranquillité. Du coup il va plus loin. Il évoque la rencontre que David avait prédite. Il dit qu'il croit à ce que David avait peint juste avant de se tuer, le tableau de lumières et d'ombre. Elle a paru troublée lorsqu'il a évoqué le suicide de David. Elle s'efforce de n'en rien montrer et se tait toujours. Il ajoute qu'il y a cent mille façons de rencontrer quelqu'un, que c'était bien dans leur genre à David et à lui de se tenir prêt à tout, l'existence ne peut qu'être tragique. Elle acquiesce en avalant la fumée. Il lui semble que ses yeux sont teintés d'un léger voile humide. "Pardonnez-moi, j'ai la larme facile", glisse-t-elle. Il n'en dira pas davantage sur le sujet. Il précise simplement que cette rencontre, si elle s'avère, sera probablement un homme ou un garçon, il a ses raisons pour penser ainsi. Qu'elle n'aille pas s'imaginer qu'il essaie de lui dire que la rencontre c'est elle ! © »

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"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné son appareil photos, Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Sur le moment je ne m'en suis pas aperçue. C'est après en rentrant au square des Batignolles. Jamais personne ne m'avait dit quel nom donner à mes photos. Quand ils ne comprennent pas le nom des photos, ils se contentent de prendre un air bouchonné. Ou alors ils donnent des conseils. Les conseils rapport à ses photos elle déteste. Ça lui rappelle l'école. Ceux qui ignorent tout de toi et qui verbalisent quand même. Les bonnes intentions bons sentiments ça pue. Julien ne m'a jamais donné de conseil. Je revois Lafaille avec son arthrose. Déjà il fallait supporter ses lamentations "me faire opérer du genou ou pas..., vu mon âge". Les lamentations c'est comme les conseils, jamais là où il faut. Les cabossés ils ne se lamentent jamais. Les oiseaux du sida, pas un qu'elle a entendu se plaindre. Tous morts dans un long rire. Avec Lafaille on avait les lamentations et les conseils pour le même prix. La photo Venger, la femme à l'œil au beurre noir, il m'avait dit : "Ma chère Amalia, appelez-la "La femme blessée", ça sonne bien !" Ce qui sonne bien c'est qu'elle n'a aucun regret de leur avoir dit non. Elle n'était pas blessée la femme. Justement elle n'était pas blessée. Je n'allais pas perdre mon temps à lui expliquer. Entendre puis voir. Il aurait dû entendre le bruit de la vengeance. C'est trop leur demander d'être devant la photo et d'être dedans aussi. Seulement Julien. Julien est au début, dedans et à la fin. Ils pseudonyment tout. Même tes larmes. En tout cas elle ne les a jamais suivis leurs conseils. C'est tout ce qu'elle a : Elle est plus libre qu'eux. Depuis qu'elle a revu Julien elle s'en rend compte de sa liberté cabossée. J'ai dit à Julien que j'avais besoin d'être seule avant de commencer nos photos. Il a dit : "Je savais que tu dirais ça". Il le savait et il l'espérait. Parce que personne n'a autant veillé sur elle que lui. Personne n'a jamais autant voulu qu'elle soit Amalia. Pourtant c'est quand il m'a demandé d'appeler les photos Enfermés que j'ai eu envie de me retrouver seule. Pas un conseil. Julien ne donne pas de conseil. Il ne saurait pas. Elle attendrait pour rien si elle voulait voir Julien se mettre à sa place. Parfois elle aimerait bien. Se solitariser un peu moins. S'il a parlé du nom de la photo c'était plutôt un ordre. Elle a tout ordonné autour de lui elle ne regrette rien. Elle se bat avec Julien comme elle l'aime, aquatiquement. © »

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L'œil gauche de Vladimir

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « La Dernière Heure

c'était quand le moment où j'aurais pu si j'avais voulu, y avait quoi au commencement du cauchemar
y avait toi déjà y avait toi les fourmis ne sont arrivées qu'après, au début on ne les a pas vues arriver tu te rappelles elles étaient bien plus rusées que nous, puis un jour on s'est retrouvés entourés de fourmis, des foumis partout c'est peut-être là que ça a vraiment commencé, avec les fourmis
non, si je réfléchis bien, c'est drôle je n'ai jamais aussi bien réfléchi tu me réfléchiras aussi, au début y avait mes livres y avait même mes livres que je n'écrirai jamais, même celui que je suis en train d'écrire là, y avait des musiques espagnoles, y avait Silvio aussi, il est là maintenant Silvio on ne se parle pas mais il est là même pas besoin de se tenir la main
la dernière fois que tu m'as pris la main c'est parce que tu avais compris, toi qui ne me prenais jamais la main, tu as même dû comprendre avant moi ce que moi j'allais faire, depuis toujours tu attendais le moment où on n'aurait même plus besoin de se tenir la main tu trouvais ça trop humain de se tenir la main, tu étais inhumain, tu avais raison, tu dois être heureux que j'aie compris maintenant
au début aussi y avait des garçons que je trouvais beaux et les fourmis les ont dévorés, je suis seul maintenant seul avec les fourmis qui voudraient bien me dévorer aussi mais qui ne me dévoreront jamais
c'était toi surtout qui avais peur des fourmis tu les as vues bien avant moi tu me les montrais mais moi j'écrivais je ne voulais pas les voir je les ai vues tout d'un coup un jour je crois que c'était y a pas longtemps, je ne suis pas sûr, ça s'éloigne, c'est ça qui s'éloigne le début la fin la chaleur tout s'éloigne je ne souffre plus de rien, tu m'entends, de rien, il n'y a plus rien à souffrir
c'était surtout pour moi que tu avais peur des fourmis pas pour toi c'est ce qui m'a décidé je voulais que tu sois tranquille que tu n'aies plus peur des fourmis à cause de moi, si j'avais voulu j'aurais rouvert les yeux tu sais et ils n'auraient pas eu besoin d'aller chercher dans mon cerveau comme tout à l'heure, qu'est-ce qu'ils croyaient trouver, y avait des fourmis parmi eux, je me suis méfié, y en a une qui a dit
c'est foutu, ça m'a fait rire parce que moi je faisais rouler mon cerveau dans la rue
c'est écrit à la fin de ce que j'ai écrit en dernier, c'est écrit, tu n'auras qu'à lire, tout est écrit
et dire que je voulais aussi que les fourmis me lisent mais les fourmis ne lisent pas, non bien sûr elles ne savent pas lire, mais toi il faut absolument que tu lises, et tout
je crois que j'aperçois maman maintenant, si seulement elle pouvait me voir aussi, maman ! maman ! je suis guéri ! si elle ne m'entend pas tu lui diras bien que je suis guéri surtout qu'elle n'aille pas croire ce qu'on lui dira tu lui diras
ton fils est guéri, ou tu ne diras rien, c'est aussi bien qu'elle croie que c'est lui, il ne faut pas faire de mal à maman, seulement à toi, tu as toujours été le seul à qui je peux faire du mal
c'est maintenant que je ne souffre plus du tout que le mal est partout, je suis couché dans le mal tellement bien, comme si j'étais couché avec maman, ce doit être ce qui fait peur aux fourmis et pourquoi elles me fichent la paix je ne vais pas rouvrir les yeux elles seraient trop contentes, il faut lui laisser croire c'est rien qu'un jeu comme au début
je les entends qui reviennent les musiques espagnoles
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Le monde reste incroyablement beau. Même la misère quand tu la regardes elle est belle, incroyablement belle. Pasolini assassiné mais les garçons de Rome s'embrassent dans les parcs la nuit, à deux pas de ce qu'il reste des dieux. On fait toujours l'amour, un beau couple c'est toujours bouleversant, rien n'y fait. Les écrivains écrivent, ils n'ont jamais été aussi nombreux et quand on sait ce que ça peut te coûter d'écrire, même une merde... La mort ne tue toujours pas l'amour. Ceux qui meurent sont beaux : l'infirmière disait d'Hervé sur son lit de coma qu'il ressemblait à un ange, tu as embrassé son front glacé à la morgue. Les enfants croient tout ce qu'on leur raconte, ou bien ils pleurent mais ça ne dure jamais. La mer a toujours de ces couleurs. Les gens écoutent encore les gens : va faire un tour dans les cafés, le matin à Paris. Les gens consolent encore les gens. Les femmes étendent encore le linge. Dans les banlieues il y a de ces femmes noires et comment elles regardent leurs enfants : les mères restent les mères, avec la peur. L'horreur non plus n'a pas disparu, on peut encore mourir de faim, ou dans une flaque de sang : les cris résonnent encore, partout, même en silence. Ni l'horreur, ni la révolte, tu connais des cœurs à éclater de révolte. Le monde reste incroyablement humain quand même.
Alors d'où ça vient ? Cette impression de fin du monde. © »

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"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Anckchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Il pousse la porte. La salle est dans le noir. Il laisse à ses yeux le temps de s'habituer. Il regarde l'écran et il ne comprend pas qu'il paraisse si près alors qu'il sait que cette salle du Normandie est immense, il la connaît bien. Machinalement il ressort. Il regarde sa montre. Seize heures dix-huit. Il regarde à côté de la porte. Il s'agit bien du documentaire sur les lions dans la grande salle. Il entre à nouveau. Même manège. Les yeux doivent s'habituer à l'obscurité. Mais la salle est toujours aussi petite. Et sur l'écran, ce n'est pas le film sur les lions. C'est le film 1900, avec Robert DeNiro et Gérard Depardieu. Il avait vu le film au Quartier Latin avec Mathieu, il y a longtemps. Il ne ressort pas. Il vient de reconnaître la salle. Il n'est pas au Normandie mais au cinéma La Boîte à Films de l'avenue de la Grande Armée. La Boîte à Films était une institution, une institution qui a fermé depuis pas mal d'années. Ils y allaient souvent. Il se rappelle qu'ils y avaient vu Les trois jours du condor avec Faye Dunaway qu'ils aimaient tous les deux, ils avaient discuté longtemps sur le film après la projection, passionnément. Ses yeux sont complètement habitués à l'obscurité. Il y a deux personnes dans la salle. Il ne veut pas ressortir. Il s'assoit deux rangées derrière les deux personnes, au milieu. DeNiro, qu'il est beau disait Mathieu dans la salle du Quartier Latin, en costume et cravate, monte un escalier dans une grande et belle maison. Une femme descend un autre escalier, ou le même, c'est Dominique Sanda. DeNiro et Sanda se voient au même moment. Elle lui demande une cigarette, il dit qu'il ne fume pas. Wild n'a jamais revu le film. Il a tout oublié de l'intrigue. Il pense à Ellen qui s'est mise à fumer. Il se dit, si je sors, je vais rater le film et puis comment faire pour voir mes lions, qu'est-ce que je vais leur dire à la caisse ? Il en sourit. Etale ses jambes. Tout va bien, il se débrouille seul. Ankhchen serait contente. Depardieu aussi était beau à cet âge. DeNiro et lui étaient comme des frères dans le film. Wild pense, tout va bien. Il a envie de rire. Il regarde les deux personnes deux rangées devant. C'est un homme et une femme. L'homme a l'air jeune, la femme moins mais il n'est pas sûr. Une mère et son fils ? Ils se chuchotent des choses. Le garçon rit. Wild n'arrive pas à voir les traits de leurs visages. Passe du temps. Une main sur son épaule, Monsieur, le film est fini. Il s'est endormi. C'est le garçon de la salle, celui avec la femme plus âgée. Le garçon lui sourit, vous vous êtes endormi, Monsieur. C'est dommage, il ajoute d'un air malicieux. J'espère que vous ne m'en voulez pas de vous avoir réveillé et il lui fait un clin d'œil. La femme l'attend près de la porte. Il la rejoint. La femme se retourne vers Wild avant de franchir la porte. Wild reste seul dans la salle de la Boîte à Films. Le générique continue de défiler. Quand je dirai à Ellen que je me suis endormi moi aussi ! Puis il pense, mais comment lui raconter ça ? Personne n'entre dans la salle. Il finit par se lever. Pousse la porte. Descend l'escalier du Normandie et se retrouve sur les Champs. Il regarde sa montre. Seize heures vingt. Il se demande s'il ne devient pas fou mais il ne se le demande pas sérieusement. Pardon Madame, vous avez l'heure ? Oui, dix-neuf heures. Il n'a que le temps de retrouver Abdel, Jean-Loup et Jules dans le quartier des Buttes-Chaumont. Il remet la montre de Mathieu à l'heure. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

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Wild Samuel

Géant

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"Géant" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « Que l'Esprit Saint m'aide. L'heure approche. Après ce sera le dépouillement des votes. Je n'arrive plus à me concentrer sur ma lecture. Et je suis sûr que Visconti fait semblant de lire. L'orage redouble. La nuit va bientôt tomber. Je me souviens des classes surchargées. Nous étions parfois plus de cent par classe. Nous manquions de manuels scolaires. Mama travaillait à la poste. Elle était rusée, comme le sont tous les gens qui se préoccupent du malheur des hommes. Elle se débrouillait pour me commander des livres de France. Le Rouge et le Noir est arrivé comme ça un beau jour. J'ai connu Julien Sorel. Je l'adorais. Je comprenais son orgueil. Moi aussi j'avais envie de rejoindre les lieux qui m'étaient interdits de naissance. Dieu a été une solution. Géant peut être une solution. Le jour où " le bon pape " m'a reçu pour parler du sida, j'ai su que la solution était la bonne. C'est "le bon pape" qui m'a nommé cardinal alors que je n'avais même pas quarante ans. C'est lui que je remplacerai peut-être. Ou que je ne remplacerai pas. Les paris sont engagés. Moi, je parie contre moi. Même s'il y a cette règle du règne court qui alterne avec le règne long. "Le bon pape" a régné six ans et le cardinal d'Angelo n'est plus tout jeune.
Je regarde "Le jugement dernier" au-dessus de l'autel. Le cardinal Gianni Visconti continue à me sourire du coin de l'œil. Je regarde Jésus et son corps de jeune athlète presque nu. Jésus m'a toujours plus intéressé que Géant. Géant était toujours trop loin. Jésus était là, terriblement humain, terriblement beau. Monseigneur des Ursins a fait mon éducation en me donnant des cours particuliers. Est-ce qu'il croyait en Toi, lui, des Ursins ? Je butais toujours sur la mort. La mort était la seule explication, le seul défi, la mort ne peut être qu'un défi. Il était aussi long que maigre. Mes pensées se perdent. Ce décorum ! Mes yeux se perdent dans la voûte somptueuse et je revois les yeux des chats de poussière. Le décorum c'est pour honorer Géant et pourtant je suis encore à leurs côtés, des nuits entières sans dormir à leur tenir la main, au matin parfois l'un d'eux mourait dans mes bras. Où es-Tu ? Ils ont dit que mes mains faisaient des miracles mais je n'y crois pas. Je posais mes mains sur leur front mais ils ne guérissaient pas. Silvio avait guéri, c'est là qu'on a commencé à parler de mes mains. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"décal'âge" (2018)

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Ils sont sortis, ils sont sur la place devant l'hôtel où se passe la dernière scène du film The way we were, encore un film de l'année d'Asa. Asa t'aime encore, a dit Frédéric, ça m'énervait d'ailleurs, il a dit ça aussi. Alors tu viens avec moi à la radio ou on traîne encore ? Tu veux traîner où ? N'importe où, comme on faisait à Paris. Tu as dit que Paris c'était fini. Pas là, et il montre son cœur. Tu as encore le temps de traîner ? et ta radio ? J'ai le temps, viens. Et c'est reparti, comme avant. Sa mère était morte et elle revit pour lui. Il se sent fier, il se sent revivre mais il ne lui dit pas, elle le devine, elle le connaît, elle pense à Matthew. Elle pense que Matthew ne lui suffit pas entièrement, qu'il fallait aussi qu'elle soit là, aime-la, il a dit le fils pervers. Tu sais toi pourquoi il a appelé son nouveau recueil de poésie Vies perdues ? Il dit qu'on perd sa vie tous les jours et puis qu'on va à la recherche de sa vie perdue, quelque chose comme ça, il est comme ça ton Matthew, compliqué mais lumineux. Elle pense que oui Matthew est lumineux et que lui Frédéric est sombre mais que les deux donnent l'impression du contraire de ce qu'ils sont. Et moi je suis quoi ? lumineuse ? Toi tu es ma mère, Matt souffre beaucoup de l'absence de la sienne. Il se tait. Ils marchent. Elle ne sait pas où ils sont. Dans la 5ème avenue. Tu m'accompagneras à la radio ? comme ça tu verras Matt. Non pas ce soir mon chéri, je t'écouterai. Il faudra bien pourtant qu'on soit tous les trois un jour. Elle pense. Après elle dit, on est tous les trois, non ? Tu sais bien, tous les trois pour de vrai, ensemble, au Stonewall ou ailleurs, pourquoi tu viens pas vivre avec nous, tu vas pas toujours passer ton temps à l'hôtel quand même, je dirai à tout le monde que je vis avec ma mère et mon meilleur ami, l'appartement est très grand, si tu ne veux pas me voir pendant des jours c'est possible, je t'assure. Tu es fou, elle dit, qu'est-ce que tu vas inventer là. Je ne vois pas en quoi c'est fou, c'est pas plus fou que ce que tu as fait pour me retrouver. Mon chéri, tu es fou, et il faut bien que je retourne à Paris, mon visa finira bientôt, même si je revenais il faut que je revienne à Paris. Matt ou Asa peuvent t'arranger ça, le visa, et puis si tu reviens dans cette ville, tu reviendras pas, et tu en mourras. Son cœur bat. Frédéric lui a toujours dit des choses comme ça, terribles, vraies, à mourir. Tu ne sais pas ce que c'est, la mort de papa, pour moi. Il se tait. Sa main sur son bras lui presse le bras. Pardonne-moi. Elle sent des larmes, elle les refoule. Appelle-moi un taxi, je suis fatiguée maintenant, on se verra demain, quand tu veux, avec lui si tu veux, avec Matthew, je suis fatiguée. Je t'ai fait du mal encore hein ? Elle le regarde, son visage, le pull gris qu'elle lui a acheté. Elle l'a toujours tellement aimé. Oui mais c'est ce qu'on fait quand on aime. Taxi ! © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

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Wild Samuel

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"le dompteur de vie" en cours d'écriture (titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric, est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit...

(extrait) « Le soir à l'antenne. Jimmy : La mémoire de la ville, comme si la chaleur, le jour, la nuit, faisait remonter les souvenirs d'hier, les anniversaires dans les maisons autrefois, les anniversaires aujourd'hui, le présent entretient la mémoire de la cité, combien sont-ils à se souvenir, à oublier, à Harlem, le garçon a dix ans et déjà des tas de souvenirs : memories, gravés dans sa peau, les autres qui les voyaient autrefois gravaient dans la peau du garçon noir de dix ans d'aujourd'hui des souvenirs qui ne s'effacent pas, c'est terrible une ville qui n'efface pas les souvenirs, qui les retrempe dans la chaleur d'une nuit de juillet, 2019, la ville ne laisse jamais en paix le garçon, ni la fille, allongés dans le parc ils repensent aux jours de chiens, ils se tiennent la main, les tours là-bas élèvent leurs pensées, jusqu'à ce que le garçon et la fille grandissent plus grand que les tours, c'est possible, les souvenirs gravés dans la peau permettent l'ascension vers les cieux, torrides, en sueur, regrets de la rage étouffée, souvenirs de chiens battus, la petite vieille au piano dans le Bronx est morte un jour de chaleur, dans les rues des âmes dansent la nuit, on n'imagine pas ce que ces âmes qui dansent impriment aux corps qui dorment dans des draps humides de sueur, de regrets, de tromperies, de rêves inachevés, c'est une ville perdue et retrouvée, chaque soir, chaque seconde, quand le petit garçon noir de dix ans lâche la main de la fille et que l'âme d'un autre garçon noir le frôle : il sourit à la vie morte... © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

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"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car…, là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (les survivants)

Mon cher amour
Sait-on le temps qu'on se connaît
Ceux qui nous croisent dans la rue
Amours anciens, amis qui vont
Nous revoient toujours tous les deux
On est si jeunes et malgré tout
C'est un vieux couple que nous formons
C'est toi que j'aime, pas un reflet
Tu me connais, tu me devances
Cet amour-là que nous savons
Comme il est drôle, qui aurait dit ?
Il ressemble si peu à nos rêves
Ces rêves que nous avons gardés
En sachant bien que toi et moi
Nous sommes à l'abri de tout
Savoir cela, en être sûrs
Nous sommes les seuls
Les autres jamais n'y croiraient
Ils souriraient
Les autres comme on s'en fout et malgré tout
Au bout de tout ce temps passé ensemble
Ma seule souffrance c'est que les autres
Ne sauront jamais rien de rien
On en a mis du temps pour tout
C'est de ce temps que nous sommes faits
Je m'émerveille à chaque instant
Que tu sois toujours près de moi
Que ce soit toi et non un autre
Pour ce film dont je veux parler
Ou cet exploit qui comptera
Ce monde où nous étions avant
Etrangers comme le sont tant d'autres
Nous est devenu supportable
Je ne suis rien sans toi
Mais avec toi je me demande
Ce qui pourrait me faire peur
Je voudrais tant te dire merci
Même ces quelques pauvres mots
Je n'aurais jamais pu sans toi
Ecrire cela, l'imaginer
Sommes-nous heureux ? Quelle importance !
On s'est quitté cent mille fois
De rêves brisés en déceptions
L'important c'est qu'on soit toujours là
L'amour c'est d'avoir survécu
D'avoir appris même à s'aimer
Dans les absences et nos faiblesses
C'est de tout que tu me tiens lieu
Tu es dans tout finalement
Le jour où je t'ai vu souffrir
Presqu'impuissant près de ton lit
Je souffrais tout autant que toi
Moi l'égoïste si près de moi
Près de ton lit cette nuit-là
J'ai compris combien je t'aimais
J'ai su la force aux pieds d'argile
Car finira par arriver
Ce jour que je ne peux pas dire
Mais toi et moi on en a vu
Et je me dis qu'au bout du compte
On restera des survivants © »


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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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