Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange"

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Cet après-midi je suis allé à Pigalle me faire tatouer. Il y a longtemps que j'y pensais. J'aime les garçons qui ont des tatouages. J'aime la peau des garçons. J'ai fait mettre le mien sur le torse. C'est un copain des jumeaux qui me l'a dessiné. J'étais allé le voir plusieurs fois déjà, sans idées précises. Il s'appelle Pablo, un vieux brisquard du tatouage. Il m'avait dit de réfléchir à ce que je désirais. Au départ je n'avais pensé qu'à l'excitation du tatouage. Mais c'est vrai qu'un truc qui va rester sur ta peau jusqu'à la fin, il ne fallait pas que ce soit n'importe quoi. Évidemment j'aurais pu prendre quelque chose que j'aime bien, sans plus. Je ne sais pas pourquoi mais c'était impossible. Sûrement à cause du regard des autres. Je vais leur donner quelque chose à lire. J'aurais pu ne pas m'en soucier. Finalement je sais bien que ça n'a aucune importance. Mais pas moins qu'autre chose. C'est bien ça le problème. Et puis je trouve que c'est plutôt plus important. Il n'y a pas de petites choses. Je me suis décidé pour un point d'interrogation. Ce point d'interrogation, c'est bizarrement un peu d'espoir. Pablo m'a dit qu'il n'en avait jamais énormément tatoué mais qu'il ne trouvait pas cela très original. Ce qui est un peu contradictoire mais je ne lui ai pas dit. Les jumeaux, eux, ont le même motif, un cercle. J'ai compris qu'ils se rejoignent. Ils sont la prolongation l'un de l'autre. Peut-être qu'eux auraient pu choisir n'importe quoi, sans se soucier des autres. Du moment que c'était le même dessin. Je n'ai pas immédiatement pensé au point d'interrogation. Pourquoi est-ce que je tenais autant à la signification de ce tatouage ? Je me demande si je ne suis pas plus attaché à la vie que je ne le dis. Et puis ce point est en contradiction avec ce que j'ai décidé. Je crois qu'il veut dire que d'autres peuvent avoir leurs propres réponses. Mais ce n'est pas très clair. Le point c'est peut-être de l'espoir mais aussi de l'impuissance. Ou est-ce que j'attendrais encore quelque chose ? J'irai pourtant au bout, peut-être à cause de ce point d'interrogation. Pablo a tort de dire que ce n'est pas original. Le regard des autres est détestable. Même s'il ne me change pas. Il ne change rien. Au contraire il me ramène à moi. Donc il existe. L'important c'est qu'avec ce tatouage sur le torse les garçons n'en pourront plus ! Tous les moyens sont bons pour les avoir. Au bout du compte, je me dis que le point d'interrogation c'est pour que les autres se posent la question. Et ils ne sauront rien. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'œil gauche de Vladimir"

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « "Si la lune était là, tu ne verrais que mes dents, je suis noir. Nous, cette nuit ne nous fait pas peur. On lui ressemble, noir, couteau, tiens, t'entends ?" Le son d'un tam-tam transperça le silence comme la lame qui jouait à son rythme sur la gorge de Vladimir. La place de Clichy, cour des miracles pour des hommes qu'on ne regardait jamais, même quand il faisait clair. Vladimir avait fraternisé avec eux depuis la nuit des temps, il savait les mots de ces pays où il était resté avec eux apprendre leurs prières, leurs soleils. Le couteau vola de la main du garçon qui se retrouva par terre, Vladimir connaissait les combats, les coups et puis le vin qui coulait juste après, il connaissait la chanson. Quand l'autre fut à ses pieds, Vladimir hasarda quelques mots qui lui revenaient en mémoire. Le garçon lui répondit dans la même langue. Il disait que sa sœur était très belle, elle avait dix-sept ans, "elle a envie de faire l'amour, vas-y, avec toi c'est bien, sans risque. Elle sait déjà des choses incroyables, tu vas bien t'amuser". Vladimir devina la présence de la fille, son corps se déhanchait au bruit de la musique. Elle rechercha ses mains pour les conduire à elle, puis c'est elle qui toucha le visage du moine. La robe de bure suspendit ses gestes un instant mais elle reprit aussitôt. Vladimir la serra dans ses bras, lui glissa à l'oreille des paroles qu'ils gardèrent en secret, on entendit son rire et puis des sanglots. "Qu'est-ce que tu fais à ma sœur ? Va-t-en ou je te bute !" "Laisse", avait répondu la fille. Vladimir gardait ses cheveux dans les doigts et les tirait un peu. Quelques secondes pour retomber dans la saleté des villes, aux limites de la nuit, s'ensevelir d'alcool, à peine vivre. Mais c'était impossible. Il les abandonna pour reprendre la route, le cœur gros, les membres fracassés. On ne recommençait pas ce qui était fini, les merveilles n'avaient qu'un temps, il l'avait toujours su qu'il fallait continuer autrement, qu'il aurait tout gâché à ne pas s'en aller. Sa jeunesse partie, il restait d'autres vies, il ne désertait pas, c'était pour mieux rester, ne pas rompre le fil, malgré les coups du sort, le sang, le fardeau impossible qu'on leur avait jeté sur le dos. Le monde était grand, son secret étouffant. © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

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La solitude du mal

Amalia




"Le Violeur"

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Alexandre savait combien Piaget était envié des autres, doué dans n'importe quel sport, il les pratiquait avec grâce, sans triomphe, sans ostentation, son corps de serpent pouvait tout faire, il recelait les miracles des jeux antiques, un corps qui n'avait peur de rien, ni des chapelles, des portes ou des tabernacles, il s'en servait partout, Alexandre devinait ce qu'il voulait lui dire, Michel comme lui ne se contentait pas de ce qu'il avait, il voulait plus, il partait, quand il disait que l'existence était merveilleuse il donnait envie qu'on le croie. "Je veux faire des progrès en sport, tu m'aideras ?" L'accord fut conclu cette nuit-là, au pied de l'autel dont ils n'avaient pas refermé le tabernacle. Alexandre devint le protégé de Michel Piaget. Dans les jours qui précédèrent le bac Alexandre se mit à s'entraîner comme un forcené au grand étonnement des autres, eux ils tremblaient à l'approche de la date fatidique. Le jour de l'écrit ne serait qu'une parenthèse. Le samedi 9 juin il retourna au bord du lac dans l'espoir de revoir l'aigle. Rien. Alors il dormit là. Vincent, François, Michel. François lui avait dit qu'ils n'étaient pas nombreux. La solitude ne lui déplaisait pas. C'est l'aigle qui lui manquait ce soir-là. Pendant les quelques heures passées au lycée de Perrax il ressentit fort le manque de Barbe Bleue, douleur autant que bienfait à la pensée d'y retourner aussitôt, sa dépendance s'étalait au grand jour, son incapacité à se mêler au monde, il se demandait quand le jour viendrait de l'affronter vraiment, presqu'heureux il acceptait son esclavage, même les colles de Vergez avaient un goût de miel, tous ils étaient des ennemis, le château, le surveillant général, Laberge, il y tenait à sa manière, il gardait dans un coin de sa tête les refus tenaces, ils permettaient de revenir à Barbe Bleue sans regret. Sur les trois sujets proposés il avait opté pour le commentaire de texte, un auteur russe qu'il connaissait depuis longtemps, il avait eu la tentation de ne pas le choisir, justement parce qu'il le connaissait bien, ne s'était-il pas promis de rater son bac ? © »

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H

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La solitude du mal

Amalia




"H"

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « j'ai souvent demandé à H de me faire rencontrer quelqu'un, nous ne nous sommes jamais interdits d'autres liens, nous savions bien qu'ils étaient nécessaires, on ne s'illusionnait pas sur cet amour qui n'était pas tout-puissant, c'était de le savoir tel qui nous l'avait rendu précieux, si humain et si peu à la fois, aide-moi, je le lui répète sans cesse, tu m'as laissé la vie pour laquelle j'ai si peu de goût, avec toi elle m'était supportable mais sans toi ! alors ne fais pas les choses à moitié, si je reste dans la vie j'y reste totalement, regarde j'ai continué à vivre, pas arrêté de rire, les combats dérisoires je les mène toujours, le restaurant du samedi soir j'y retourne avec la même envie, à tel point que ceux qui ne savent pas seraient bien en peine d'imaginer l'exil qui est le mien, et même ceux qui savent, c'est ça notre défi, ta mort que je retourne en vie, ma vie passée dans ton exil, je rencontrerai d'autres gens il le faut, qu'ils n'aillent pas croire que c'est la mort que j'aime. Commencé à relire hier soir le second roman de H, extrait : "en ce sens, la mort était moins l'achèvement de la vie que la conséquence de son principe même, il y avait là plus qu'une nuance, cela revenait à énoncer que la mort était le moteur de la vie, contradiction qui ne se résolvait que dans la création, l'une des formes de l'amour". Pourquoi recommencer ailleurs un chemin qui ne pourrait, au mieux, que m'emmener là où je suis déjà. J'ai rencontré ce jour un éditeur, ai parlé de H, le privilège de l'avoir suivi aussi dans l'écriture, cela n'allait pas de soi, bien sûr le destin, mais le destin sans la liberté que nous nous sommes apportée a-t-il un sens ? © »

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"L'acharnement de soi-même"

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors... Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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La solitude du mal

Amalia




"La solitude du Mal"

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait)
« Cette fois-là Coutil s'intéressa davantage à Angel. "Au bout du compte il te ressemble un peu, conclut-il.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Ca t'embête ? Je suppose que tous les personnages ressemblent à ceux qui les écrivent. Et puis, dans le cas présent, c'est plutôt bien. Tout le monde voudrait ressembler à Angel, non ? Sinon tu n'écrirais pas cette histoire.
- Ne m'oblige pas à parler de ça. Je ne peux pas.
- Et pourquoi ? Je n'ai jamais compris pourquoi tu ne pouvais pas parler de tes romans.
- Tu ne comprends pas parce que tu n'écris pas.
- J'ai vingt ans, j'écrirai peut-être un jour.
- Tu disais le contraire il n'y a pas si longtemps.
- Ah oui ?
- Qu'est-ce-que tu veux dire par "tout le monde voudrait ressembler à Angel" ? C'est un tueur.
- C'est vrai que tu en parles mal ! Je ne voyais pas les choses comme ça. Tuer, on s'en fout dans ton roman. Si Angel n'était qu'un tueur il ne t'intéresserait pas. La mort ne te fait pas peur. Angel, tu en as besoin. A partir de là il ne sera jamais monstrueux.
- Tu le défends bien.
- Il n'en a pas besoin.
- Tu as entendu parler du meurtre de l'enfant? (Coutil hocha la tête) Et ça tu en penses quoi ?
- Je n'imaginais pas qu'on puisse tuer un enfant.
- Ca te fait quoi ?
- De la peine ! Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ! Tu es drôle Léo !
- Oui, excuse-moi, c'est idiot ! Je pensais à Angel. C'est un meurtre qu'il aurait pu commettre.
- Ce n'est pas Angel que je défends, c'est toi. Angel, je m'en moque ! Tu es si fragile finalement !
- Et toi ?
- Je ne me suis jamais posé la question. Réponds, toi !
- Je te croyais fragile, dit Léo. Mais tu vis de mystères.
- Allons donc ! Comme Angel alors ? Alors je lui ressemble aussi ?
- Oui, tu lui ressembles. Ne joue pas avec moi.
- Je n'ai jamais joué avec toi Léo."
Ils n'iraient pas plus loin. Léo ne pouvait pas. Avait-il seulement encore besoin de poser la question à Coutil ? Il se sentait perdu et rassuré. © »

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"Amalia"

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « La mer, je suis prête. C'est insupportable la douleur qu'il avait dans les yeux. Insupportable de lui faire mal. Il bouge sur le sol. Le serpent se tortille nu pour moi. Elle aspire. Tout l'aquatique lui remonte à la bouche. C'est ce qui fait du bien. Elle ne pourra plus s'en passer. La peau de Julien, du sable entre mes doigts, jusqu'à l'entendre souffrir. Il a bougé sans que son sexe ne sorte de ma bouche. Le serpent adorable déroule sa langue entre mes cuisses. La langue de Lucifer est douce. J'entends encore qu'il répète Amalia. Il prend mes hanches, il les soulève, et toujours le sel sur mes lèvres, entre les dents, au fond de son cul. Il m'a fait serpent moi aussi. Depuis que je l'ai rencontré il m'a faite comme lui. Si j'ai perdu connaissance une fois c'est pour ne plus jamais recommencer. Il peut bien faire ce qu'il voudra, plus jamais elle ne perdra connaissance. Où est-on ? Dans quelle pièce de la maison à Trouville ? On n'est pas dans la maison à Trouville. On est là où ça crie, ça crie de plus en plus. Parce qu'on ne peut pas faire autrement que crier. On a trop aimé le silence. C'est ensemble qu'il fallait crier. C'est fait maintenant. Les cris se calment par moments. Le cri se met à sangloter. Ses mains pour moi sur mes cheveux mes yeux sur les têtons qui écument. Une vague après l'autre. La vague éclate elle s'étend puis elle repart en creusant le sable jusqu'à la prochaine, l'immense vague qu'elle n'attendait pas. Même plus la force de se relever. Tu te noies. Très vite j'ai pensé à son dos. Pendant que ma bouche suçait j'imaginais son dos. Il a eu le temps de me sourire quand je l'ai retourné. J'ai vu qu'il n'avait plus peur. Si tu te noies ça ne veut plus rien dire avoir peur. D'abord je le regarde. Je pourrais regarder le dos de Julien comme ça infiniment. Il n'y a pas d'autre dos que celui de Julien. Elle va y poser la main la bouche. La fragilité des enfants c'est le dos de Julien. L'envers des photos aussi. Et la vengeance aussi. J'y ai vu dans les creux les yeux de tous les morts qui m'ont emmenée ici. J'y ai revu mon père si beau quand il s'est refroidi de noir. Sur la ligne qui descend jusqu'aux fesses il y avait une route. Celle que je cherche depuis que je cherche une route. Là où le dos rejoint les côtes c'est le vide. Sans photos sans mort sans mots. Il suffit que je pose mes lèvres sur le bord de son dos et il n'est plus fragile. Il peut tout endurer. Je l'embrasse de baisers qui n'ont pas eu le temps ou qu'elle n'a pas voulus. Il a pris mes mains. Mes mains cicatrices des coups de rasoir donnés aux photos. Maria a fini de tousser. Julien lèche ses mains. Mes seins penchés sur son dos et les bouts de mes seins qui jouissent dans les creux sur les yeux des morts. Il retourne son visage vers moi. Il tire sa langue et la mienne sort. Les deux serpents ont mêlé leur venin plus tard, au même instant. © »

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"L'Insecte"
Éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : On a beaucoup parlé de moi et pas d'eux.

(extrait) « et d'ailleurs : comment dire exactement en quoi cette histoire fut refusée, comment démontrer clairement que les autres les ont ignorés eux qui se mouraient du sida, comment le démontrer au-delà de ce que moi, virus du sida, j'ai déjà pu dire ici : ce que je crois, au bout du compte, c'est que leur histoire à eux fut refusée par les autres parce que jamais on ne pourra clairement expliquer en quoi elle a été refusée, parce que cette ignorance d'eux qu'ont eue les autres, ce refus d'eux qu'ont eu les autres, tout cela est inexplicable, presque indémontrable, comme les autres sont indémontrables, inexplicables, c'est peut-être bien la plus grande force qu'ont les autres : jamais on a prouvé leur existence, les autres agissent sans jamais pouvoir être identifiés, comme si les autres n'existaient pas, et de même jamais on ne pourra vraiment autopsier ce silence que les autres ont eu pour eux, jamais on ne pourra vraiment identifier l'ignominie que les autres furent vis-à-vis d'eux, parce que les autres sont le mal suprême, le mal qui a réussi à faire croire à son inexistence, qui sera toujours hors les mots, indémontrable, et si l'implacable système immunitaire qui protège et "la vie" et les autres est aussi implacable c'est parce que personne ne sait qu'il existe, alors que faire : revenir à eux, parce que eux savent que les autres existent bien, parce que eux savent que les autres les ont laissés crever sans dire un mot, parce que eux ont mis à jour l'implacable système immunitaire de "la vie" et qu'ils nous ont laissé cette preuve irréfutable : leur mort. © »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Yaguine"

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait)
« Il n'aurait jamais pu rencontrer Bouna devant la mer. Il pleuvait. C'était il y a un mois il pleuvait sans arrêt. Il avait plu pendant tout le voyage jusqu'à la frontière. Sœur Mouna se donnait du courage en buvant du coca, c'était la drogue de sœur Mouna et là elle avait peur de s'endormir au volant. Ce qui aurait été un comble après tout ce qu'elle avait fait pour que lui et Bouna se rencontrent (elle en Guinée et soeur Koumba au Sénégal). Sœur Mouna et l'amour des hommes : c'était quand même difficile de ne pas croire en l'amour des hommes quand c'était sœur Mouna. Surtout avec des jambes pareilles. Elle le faisait rire. Lui qui ne riait pas souvent, pas de quoi d'ailleurs, sourire ça suffisait et il souriait beaucoup. Surtout cette histoire d'Ava Gardner qui le faisait rire. Ça tournait à l'obsession chez elle : voir une fois dans sa vie un film avec Ava Gardner (elle lui avait écrit le nom sur un papier, sinon il comprenait Elle va garder, garder quoi ?...). Une obsession qui datait de ce Foté qui lui avait dit un jour qu'elle ressemblait à Ava. Ava Gardner par-ci, Ava Gardner par-là. La cinquantaine de sœur Mouna entre Ava Gardner et sida. Et la pluie qui ne s'arrêtait pas. Bouna faisait le chemin de l'autre côté avec sœur Koumba, la même sœur Koumba qui était venue le visiter dans sa prison à la demande express de sœur Mouna : fraternité des sœurs Caritas, les sœurs pesticide comme les appelait Mouna dans le journal qu'elle tenait plus que tout à tenir. C'était comme ça que lui et Bouna avaient commencé à s'écrire, même si c'était surtout lui qui écrivait. Il avait eu moins de chance Bouna : quoique plus jeune sœur Koumba avait tout d'un petit boudin. Le petit boudin faisait les rues de Dakar avec un sac-poubelle rempli de préservatifs Prudence. Trop de maladies vraiment, c'est clair. Et toujours rien à la télé. Sœur Koumba : l'anti-télé, le contraire du silence. Ce qui la mettait le plus en rogne avec les préservatifs, c'était s'entendre dire, moi, je suis fidèle ! à chaque fois elle en devenait folle, le seul mensonge qu'elle ne supportait pas, pour elle c'était un mensonge à tous les coups. Pour ça qu'elle conduisait à toute allure et qu'elle ponctuait toutes ses phrases par "voilà". Bouna et lui avaient un peu parlé de leur sœur pesticide respective avant de passer aux choses sérieuses, avant le meurtre, le début du meurtre, avec la pluie qui pleuvait toujours et les loups qui hurlaient.
L'idée de la lettre, c'est Bouna qui l'a eue.
- Tu dois écrire avant de partir, il lui avait dit de sa voix douce.
- Et dire ce qu'on s'est dit cette nuit ?
- Non, pas ça, ça c'est impossible. Non, une lettre que tu emporterais avec toi au cas où...
Au cas où : il avait compris tout de suite. Bouna serait le complice du meurtre qu'ils avaient élaboré dans la nuit sans jamais en prononcer le mot. Tout ne serait que manigances, exactement à l'image de leur ennemie commune.
- On recommencera ? Bouna avait souri.
- Toujours.
Au retour il pleuvait encore. © »

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"Undead"

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"Wild Samuel"

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Le bar ouvre à quinze heures, il est quinze heures cinquante. Il pousse la porte. Obscurité. Clameurs. Des gens battent dans les mains. Plus loin devant lui, un rideau rouge. Et la musique annonciatrice. Comme des coups lancinants, avec derrière une musique qui monte, monte. Il sait où il est. Il l'a su tout de suite. Il a souri. Si c'est ce que tu veux. Il avance dans l'allée de droite. On ne prête pas attention à lui. Ils n'ont d'yeux que pour elle qui n'est pas encore entrée. Au huitième rang, la dernière place de droite est libre. Il s'assoit. Il bat des mains aussi. La musique a cessé de monter. Le rideau s'ouvre sur la musique de toujours, comme une vague : Pierre. Elle avance les mains tendues, vers eux, elle leur sourit, elle avance comme offerte pour la messe qui commence, ils se sont levés, ils se font face, elle et eux, il s'est levé aussi, il la regarde. Elle reste là un moment, sur le bord de la scène, ils sont retrouvés, elle et eux, ils ne savent pas que bientôt elle ne chantera plus, lui le sait, c'est pourtant dans l'air, c'est dans l'air que ça ne durera plus longtemps, qu'ils ont atteint le sommet, que le voyage touche à sa fin, il regarde sa montre, quinze heures cinquante, il la touche de la paume de la main, la caresse, Barbara rejoint le piano, elle frappe les touches, elle chante : L'aube se lève encore. La vague n'en finit pas maintenant. Lily. Marienbad. La voix brisée trouve des sons incroyables. A un moment son voisin de gauche lui glisse à l'oreille, tu vois, tu es heureuse maintenant. Il le regarde mais c'est comme si l'homme regardait ailleurs. Souvent entre les chansons, elle recommence avec eux, elle les étreint, elle erre sur la scène, elle les prend dans ses bras, comme si c'était la dernière fois, elle bouge le bras comme si elle conduisait un orchestre imaginaire, de plus en plus fort, de plus en plus vivante, elle chante autant en chantant qu'en ne chantant pas, Wild ne savait plus que c'était aussi beau. Elle commence à chanter Nantes. C'est là qu'il n'entend plus rien. Il la voit, il ne l'entend plus. Il est enveloppé dans un silence plus silencieux que tous les silences qu'il a jamais connus, même les cimetières. Il la regarde, comme s'il l'entendait même s'il ne l'entend pas. Puis. Il ne la regarde plus. Devant, deux rangées devant lui, un peu sur la gauche, oui sur la gauche, il les voit. Lui et lui. Mathieu et Wild. Tous les deux côte à côte, ils ne se regardent pas, mais ils regardent ensemble, comme un. Mathieu a sa tête presque collée contre Wild. Il porte ses petites lunettes, un pull gris. Wild porte une chemise en jean sur laquelle tombe les cheveux dorés. Elle chante dans le silence. Là elle doit chanter ça, ces mots : voilà, tu la connais l'histoire. C'est là que Mathieu se retourne. Sans hésiter. Vers lui. Plonge son regard dans le sien. Lui sourit et lui murmure quelque chose qu'il ne comprend pas. Puis Mathieu se retourne. Le silence est fini, Nantes se termine. Ils se lèvent. Wild murmure quelque chose à l'oreille de Mathieu. Puis Mathieu à l'oreille de Wild et Wild se retourne une seconde, puis de nouveau regarde vers la scène. C'est l'heure. Il sort dans l'allée. Vers le fond de la salle. Des garçons et des filles avancent vers la scène en sens inverse. Il arrive au fond de la salle. Au moment de pousser la porte, une main se pose sur son épaule. Il se retourne. Wild lui sourit. Ils se regardent. Alors Wild lui dit, si tu pouvais y croire comme on y croit nous. Il ne peut pas répondre. Wild dit, il faut que j'aille retrouver Mathieu, et il disparaît. Wild pousse la porte. Il s'assoit sur les marches. Des gens passent. Il fait nuit. Il attend. Puis, il remet la montre de Mathieu à l'heure. Et entre dans le bar sans fenêtres redevenu le bar sans fenêtres. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Géant"

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Ben) L'orage ne cesse de gronder. Je pense à Léa dans son lit au milieu de son orage. Comme une enfant. Les enfants dont je tenais la main jusqu'à la dernière heure. Je ne m'habituais pas. Je ne veux pas m'habituer. Je lutte contre l'habitude de la mort. Mon parcours ! L'enfant que j'étais mâchait des graines de tournesol que mama m'offrait comme cadeau parfois. Parfois aussi elle m'offrait des bouchons de bouteilles de Coca-Cola que j'adorais, j'adorais le Coca-Cola et les bouchons. Mama aimait les petits cadeaux. Moi aussi je partais lui en chercher, je lui ramenais des petits cailloux, les cailloux couleur bleu lazuli, nos préférés. Le cardinal Spadolini fait aussi partie des scrutateurs qui dépouilleront les bulletins, on dit qu'il a une liaison, une liaison oui, avec une femme de la bourgeoisie romaine, de la Via Condotti. Je l'ai croisé un jour dans la Villa Borghèse avec une belle femme qui ressemblait à Ava Gardner, nous nous sommes salués, la femme m'a regardé. Visconti vient de se lever pour dire un mot au cardinal Obama. Ils m'ont regardé en même temps. On me traite comme un enfant alors que je serai peut-être le prochain pape. Maintenant que j'y pense, il en prend à son aise Visconti avec moi, avec son garde suisse. Est-ce qu'il penserait que je n'ai aucune chance d'être élu ? S'il pensait le contraire, il ne me ferait pas ses allusions salaces la garce. Mais peut-être pas. Peut-être qu'il continuera à me traiter comme un enfant même si je suis élu. Je leur fais peur mais ils me traitent comme un enfant. Ou alors c'est moi qui me considère ainsi. Le temps retient son souffle dans cette chapelle qui en a tant vu. Eux aussi les enfants, ils me pressaient la main. Ils m'aimaient bien les enfants du sida. Sœur Mouna, ma grande copine, et moi, on luttait pour eux sur tous les fronts, on guerroyait l'indifférence. Elle avait créé le centre de santé, elle avait fini par y arriver, un peu grâce à moi aussi. Elle doit penser à moi Mouna. Elle aussi, c'est drôle quand j'y pense, ressemble un peu à Ava Gardner. Le cinéma, ça remonte à Paris, à mon amitié avec Samuel Mathieu. Samuel m'entraînait au Quartier Latin, on voyait des anciens films. Samuel était toujours ironique, dénigreur. On était inséparables. Il me disait, un jour tu seras le premier pape noir et moi, je serai le plus grand comédien du monde. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"décal'âge"

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Tu me passes une taffe ? Non. Allez ! comme avant ! comme avant ? elle lui tend la cigarette, il aspire, sourit, la lui redonne, elle la termine, ses lèvres, comme avant. Ils se retrouvent dans le centre de Manhattan, 32ème rue, et ta radio ? Tu peux venir si tu veux, avec moi, il sera là aussi. Elle hésite. Non, je t'écouterai comme tous les soirs. Mais on reste ensemble jusqu'à l'émission, c'est entendu avec Matt. Alors, si c'est entendu avec Matt. Je vais te faire découvrir des endroits à moi. Ils entrent chez Macy's. Frédéric a sorti son téléphone et appelle. Matt ? Elle s'éloigne, elle les imagine, elle ne veut pas les entendre, pas là, elle cherche le rayon des pulls, elle le voit de loin qui continue à parler, il sourit, il rit, il est grave. Il a fini, il vient vers elle. Il est heureux, il a dit, mais je crois qu'il est triste, ça me rend triste, il est triste d'être heureux, heureux d'être triste, pas toi ? Ecoute, on va acheter ce pull, tu as froid.
Je suis vieille maintenant, je suis fatiguée de tout ça. Emmène-moi au cinéma ça me reposera. Il porte le pull gris fer qu'elle lui a acheté, il dit, les femmes à soixante ans aujourd'hui ne sont plus vieilles, ce sont des séductrices, tu en sais quelque chose. Emmène-moi quelque part. Il connaît un cinéma près de Central Park où se jouent des films anciens, il l'entraîne. Alors comme ça tu es devenue critique de ciné, et Le Monde ? Le monde tourne sans moi, et toi, tu t'intéresses un peu à la politique maintenant ? Pas plus qu'avant mais Matt s'y intéresse alors..., on a même collé des affiches ici, not my Président ever!, tu vois ça. Elle dit, je ne sais rien de toi, ce que tu as fait pendant tout ce temps, tu ne me dis rien. Oh tu en sais beaucoup, tu es même allé au Book Soup, il m'a dit, et que je vivais dans l'immeuble de Garbo, ça aussi tu le sais, tu te rends compte, je te jure que je voyais son ombre, c'est possible, je crois à ces choses, quelles choses ? celles que je dis la nuit à la radio, les mystères des rues, les mystères de nos rêves..., alors comme ça tu vivais dans le luxe ? oh oui le luxe de le connaître, lui, j'ai toujours travaillé, jamais dépendu de lui, le luxe c'est lui, vous ne vous disputez jamais ? pas plus que toi avec Alain, mais oui, bien sûr qu'on se dispute ! sans arrêt, of course! tu sais que je ne crois pas au calme, le calme c'est le mensonge, mais on ne se dispute jamais longtemps, je n'aime pas le voir malheureux, il est un peu malheureux de nature tu comprends, alors..., en tout cas toi, tu lui fais beaucoup de bien, je suis sûr que vous riez ensemble, comme nous... © »

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L'insecte

Yaguine

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Wild Samuel

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décal'âge

(rollercoaster)




"rollercoaster"

en cours d'écriture


 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole NYC... mais la cité revit quand même...

(extrait) « Elle lui a dit, viens, il est venu. Il a dit à Frédéric, Velma veut me voir. Frédéric lui a dit, vas-y, elle a besoin de toi. Il a pris le vélo. Il a sonné. Elle s'était faite belle, c'était lundi, l'été, il faisait chaud. Il n'a pas demandé, il se passe quelque chose ? Il savait qu'il ne se passait rien que l'envie d'être avec lui. Viens, elle l'a entraîné dans la chambre, ils se sont allongés sur le lit. Je peux ? elle a demandé, et elle l'a embrassé sans attendre la réponse. C'était bon, bien meilleur qu'avec Susan. Le baiser a duré, cela faisait longtemps qu'ils ne s'étaient pas embrassés comme ça. Là il a demandé, il se passe quelque chose ? Elle a juste dit, non, j'avais envie de te voir, je repensais à il y a trois ans, là-bas, tu sais. Il la serrait contre elle. Elle sentait bon. Les mères sentent toujours bon, Bessie aussi avait son odeur de parfum, il la respirait, c'était elle. Et tu pensais quoi ? Quand tu es partie, comme ça, du jour au lendemain, j'étais désespérée. Il ne dit rien. Mais au fond de moi... Quoi ? Je savais qu'on se retrouverait, je savais sans le savoir que c'était lié à lui, à Frédéric. Oui, c'est pour ça, je voulais que tu le retrouves seule, je ne sais plus exactement pourquoi je suis parti mais je crois que c'était pour ça, tu étais venue pour lui, pas pour moi. Oh ça ! Quoi ça ? En le cherchant je te cherchais, vous êtes comme les deux doigts de la main. Il sourit. Il aime qu'elle dise ça. Il l'embrasse à nouveau. Non, attends. J'attends. Et puis j'ai vu cette photo, tu sais, dans le journal, dans le Los Angeles Times, vous deux ensemble à cette soirée, cette première. Je ne savais pas qu'il y avait eu cette photo, quel hasard que tu sois tombée dessus. Ce n'est pas le hasard je suppose, c'était écrit, j'avais ton poème avec moi, cet Homme amoureux, je le relisais, on avait passé combien de jours ensemble ? Je ne sais plus, pas beaucoup en tout cas. Quels beaux jours. Oui, après je le lui ai raconté. Il était jaloux ? Je ne crois pas, tu sais bien que c'était son idée, nous, son idée. Il est fou. Pas si fou que ça, regarde, où on en est. J'avais l'impression de revivre avec toi et je ne savais pas que c'était lié à lui aussi, en tout cas tu as fait un bon comédien, comment ne pouvais-tu rien dire quand je te parlais de lui. J'aimais que tu parles de lui, je n'avais rien à dire, c'était facile. J'aimerais revivre ces jours-là, j'en rêve quelquefois, nous deux, dans la voiture, quand on est allés à Santa Monica. Tu avais l'impression que c'était lui que tu embrassais quand tu m'embrassais ? et même maintenant ? Ne dis pas ça. Mais cette fois elle ne le dit pas fâchée, non, pas comme tu crois, l'inceste est la seule chose interdite, la seule impossible, non, jamais, c'était toi que j'embrassais. Alors embrasse-moi. Ils s'embrassèrent longtemps. Il pensait qu'il était le plus heureux des hommes. Que Frédéric était sa vie, son mystère et son tout. Allez pars, va le retrouver, tu lui manques. Comment tu sais ? Il est comme ça, pas possessif, enfin oui à sa façon, mais il est comme ça, c'est instinctif chez lui, aimer, vas-y, ne lui dis rien, dit-elle en riant, mais bien sûr tu diras tout, et même il comprendra tout. Ça c'est vrai, lui me dit tout, pas moi, mais il sait quand même. Tu vois, vas-y, ne m'embrasse plus. Il l'embrassa. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Parce qu'eux"
Éditions Saint-Germain-des-Prés
(et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (légèreté)

Léger
Au bord des choses
Juste l'instant
Ce garçon ignorait la cause
Il est présent sans être là

Je trimballais la gravité de mes questions
Et le mystère des étrangers
Je voulais vivre mes pensées
Suivre le vide de la raison

Mais toujours restait la conscience
Me refusait la distance
C'est difficile être léger
J'ouvrais les yeux j'étais blessé

Léger
La chair
Sourire
Se taire
Partir
Léger

J'enviais souvent leur insouciance
Ils semblaient être de passage
Ils étaient moi d'un certain sens
L'esprit se cognait à l'image

Alors je décidais d'être léger
Comme on signe un décret
Et n'être qu'apparence
Faire l'amour tel une danse

Fallait t'aimer sans désespoir
Et puis savoir fermer les yeux
Ignorer même jusqu'à l'histoire
Il fallait vouloir être heureux

Pourtant
Ces trains
J'entends
En vain

La légèreté me conduisit aux dieux
Etre léger
Les remplacer
Devenir monstre juste par jeu
J'avais voulu être léger légèrement
Comme cette fille qui ne savait pas le malheur
Et comme est beau l'enfant troublant
C'était compter sans la grandeur

Je devenais mon propre auteur
Je devinais bien l'impossible
Je choisirais mon heure
Etre léger être terrible

Je nierai l'ordre pour faire un tableau à ma guise
Je serai Dieu et tout retrouvera un sens
Le sang sera le beau qui se déguise
Tout me sera léger aura ma préférence

Je déchirerai les contraintes de vivre
Un pinceau liberté
J'aurai des matins ivres
Légers comme l'été

Après la pluie
Jardins silence
Tombe la nuit
Vient l'espérance © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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