Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : "Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul".

(extrait) « C'était du temps de Vincent. Il avait parcouru les couloirs car il était en avance. Et puis un homme très âgé était venu vers lui en le remerciant d'être là. Son visage respirait la bonté. Ange en était sûr. Son crâne bien dégarni et une toute petite moustache lui donnaient un air d'autrefois. Dans ses yeux Ange lisait que le monde souffrait mais que l'envie de vivre reprenait ses droits. Il avait entraîné Ange par le bras en lui disant que l'on attendait son intervention avec impatience. Ange avait protesté en riant mais l'homme répondit qu'il reconnaissait bien là sa légendaire modestie. Alors Ange se laissa faire. On le conduisit dans un immense amphithéâtre rempli de gens à l'air pénétré. On avait annoncé François Mitterrand mais il était en retard alors on commença sans lui. On applaudit monsieur Werstheller et l'homme à la petite moustache s'était avancé vers la salle. Il parla longuement des camps de concentration. Ne pas oublier et oublier, disait-il. La mort ne serait pas inutile. Ses mains décharnées voulaient convaincre mais on aurait dit qu'elles démentaient ses phrases. Quand il eut terminé il passa la parole à Vincent Lejuste et Ange comprit que c'était lui qui était désigné sous ce nom. Il se dirigea à la tribune et commença à parler un peu hésitant. Puis les mots lui vinrent de plus en plus facilement. Ange avait la curieuse impression qu'ils n'étaient pas les siens et qu'en même temps c'était bien lui. Il ne se souvint de rien au moment de rejoindre sa place sous un tonnerre d'applaudissements. Werstheller lui glissa simplement : "C'est vrai, j'ai toujours remarqué ça, dans les yeux des gens. Probablement que vous avez raison. Merci encore d'être venu". Dans les jours qui suivirent les journaux parlèrent beaucoup de ce Vincent Lejuste et de cette manière si personnelle de présenter l'Histoire. On lisait : "Est-ce qu'après tout l'Histoire est un progrès ?". On le recherchait partout. Mais il resta introuvable et Ange prit le train pour Biarritz. © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Le soleil brillerait et le ciel serait bleu ce dimanche. Paris était tranquille comme elle le fut parfois, après toutes les guerres qui l'avaient éprouvée. Huit heures et demie. Les cadavres étaient ceux des voitures dépecées qui encombraient les avenues et les rues, des vitrines brisées, des portes enfoncées. La neige était redevenue blanche. Près de la gare Saint-Lazare, il y avait des gourdins jetés sur les trottoirs. On ne saurait jamais les mains qui les tenaient. Beaucoup plus tard, la Seine rejetterait un corps, quelque part en banlieue. Dans chaque arrondissement, quelques feux de bois achevaient de brûler. La fête était finie. Avec elle s'en allaient les sorciers et leurs enchantements. On se serait cru au printemps. Des oiseaux chantonnaient dont on ignorait de quel pays ils s'étaient envolés. Une vieille femme en guenilles chantait à tue-tête dans le quartier des Halles. Elle criait : "vive la jeunesse !" et se moquait des guerres qu'on déclarait à onze heures du soir. "Onze heures du soir !, répétait-elle en rigolant, c'est un monde !" On la prenait pour folle. Et la folie avait perdu ses droits. Huit heures et demie. On s'acharnait déjà à refaire l'Histoire. L'ordre était de retour, impatient, hautain, humilié, avec au coin des lèvres la soif de se venger. Pressés par leurs parents délivrés, des enfants reprenaient les chemins de l'école, cartables sur le dos. Mais ils n'étaient pas dupes. Certains avaient même un drôle de sourire et quelques traces ocre sur les mains. Bien sûr, le bruit des sirènes tonitruait et les flics avaient encerclé tout le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Mais des sirènes et des flics, il y en avait toujours eu. Le jour allait reprendre toute la place. C'était un dictateur, le jour, un dictateur sans ambition. Mais que pouvait-il faire contre ceux de la nuit, les affamés qui n'avaient rien bâti, rien qu'une nuit immense qu'ils n'en finiraient pas de perpétuer ? A huit heures et demie, ce matin-là, trois d'entre eux se dirigeaient vers une même église. Un moine à l'allure joyeuse. Sa robe de bure était abîmée, ses traits creusés mais, à le voir, on ne pouvait s'empêcher de penser qu'il courait vers un rendez-vous important. Ses pas s'accéléraient, pourtant il s'arrêta plusieurs fois sur sa route. Des gens qui avaient perdu leur chemin, un garçon pour qui il acheta une baguette de pain. Ailleurs, un homme et une femme marchaient lentement. Ils ne se disaient rien. La femme aux lunettes noires portait dans ses bras une sculpture d'ange. L'homme trébuchait souvent car il la regardait. Il la tenait par l'épaule. Tous deux semblaient se rendre à un destin auquel ils n'échapperaient pas. La scène s'était déroulée quelques minutes auparavant, lorsque les premiers rayons du soleil les avaient réveillés. Leur nuit était bien trop grande pour ce soleil-là. Si leurs pas étaient lourds, c'est qu'ils l'emportaient avec eux. © »

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L'œil gauche de Vladimir

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"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Il lui sembla entendre la cloche de la chapelle. La pluie se calma aussi soudainement qu'elle avait surgi. La pluie de Barbe Bleue ne durait jamais longtemps. La cloche sonnait dix-sept heures. L'odeur de la forêt mouillée parvenait jusqu'à lui, l'écorce humide des pins, peut-être la résine, les fougères. Il aimait à Paris l'odeur des jardins après la pluie, souvent il s'y promenait. Mais il aimait aussi celle-là, il sentait l'appel de la forêt, s'y glisser seul et jouir, recommencer le geste, la forêt était faite pour cela, mêler son foutre à l'eau qui trempait les pignes de pin, les arbres cacheraient son secret bien trop grand pour se contenter d'une chambre. Une ombre venait vers lui. Une ombre de sa taille, pas bien grande. Un garçon s'avançait, il allait à Cap-Hosse. Lorsqu'il passa à sa hauteur le garçon lui sourit. Comme Alexandre ses cheveux étaient blonds, un blond foncé, par-dessus les oreilles, comme Alexandre il fumait, simplement il était plus jeune, Alexandre lui aurait donné quinze ans, et puis il lui souriait, Alexandre ne souriait pas, pourtant il aurait eu envie, il s'était même retourné, l'autre aussi s'était retourné puis il avait poursuivi sa route. "J'ai bien fait de ne pas prendre le train, celui-là il faut que je le connaisse !" Il était à la fête. Il gardait dans sa tête le visage de l'autre, ses cheveux ruisselants, les oreilles décollées, ses chaussures, Alexandre avait remarqué ses chaussures, elles prenaient l'eau. Que le garçon soit plus jeune le rendait téméraire, la première fois qu'Alexandre se retournait sur un garçon. Il se dirigea vers le château. Le pont-levis est souvent baissé, pensa-t-il, Barbe Bleue jouait les grandes gueules mais il n'empêchait rien, on entrait, on sortait, à ses risques et périls. Il allait le franchir quand l'ombre de Wagner attira son regard, plus loin, dans la forêt. A cette heure-là Alexandre n'avait plus peur, pas mécontent de l'esclandre du café. Il rebroussa chemin. Timidement il passa les premiers arbres, Wagner n'était plus là. Alexandre tenait à la main son parapluie, le garçon sur la route avait les cheveux mouillés, Alexandre jeta le parapluie. Un instant il regarda gisant dans les orties son compagnon des rondes parisiennes, fier de s'en séparer malgré le mal au cœur qu'il éprouvait, s'il voulait rester il devrait se mêler au vent, à la pluie, ne plus édifier de barrières. La forêt était noire, si noire quand il s'y fut enfoncé. Et si l'ombre qui l'intriguait avait surgi, là, pour lui interdire l'accès d'un lieu qui n'appartenait qu'à lui ? © »

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"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « (lettre de JM à H) J'avais pensé t'écrire et puis je me suis dit que tu savais déjà ce que j'aurais pu te dire. Ta lettre est arrivée là-dessus. Je crois que c'est la première que je reçois de toi qui dise aussi bien ce que nous sommes l'un pour l'autre. Avant de l'ouvrir je me demandais un peu ce que j'allais y trouver. En fait nous n'avons pas changé depuis 10 ans et pourtant ce n'est pas tout à fait vrai. Tu ne m'aurais pas écrit cette lettre il y a simplement quelques années. Nous en sommes là. Merci de mieux me comprendre et d'accepter, même de voir ce qu'il y a d'amour et aussi de justification dans mes excès mêmes. Merci de te montrer aussi comme tu es, vulnérable. Je crois savoir ça et quand je pense à toi quand je suis seul, c'est ainsi que je te vois, fragile mais aussi unique et tellement différent des autres. Je ne fais pas que t'aimer, je t'estime, je crois en toi sûrement plus que je ne le dis. C'est aussi la raison de mes impatiences.
Je sais depuis "Alba" ton talent… Je suis partagé quand je te parle de ton écriture. C'est toi qui décides et je m'en veux parfois de faire le contraire de ce que je te dis : n'écoute personne. Mais j'ai aussi du mal à ne rien te dire puisque toi-même tu écoutes parfois ce que d'autres te disent. Et puis ce que je veux toujours te dire c'est ça : sois toi-même jusqu'au bout, qu'importe les règles. Les règles c'est bon pour les autres...
Je ne voudrais pas te répéter ce que je t'ai souvent écrit. J'ai toujours peur pour notre amitié, pour nous. C'est pour ça que parfois je provoque nos "drames". Je suis tellement persuadé que c'est notre seule force en définitive. Peut-être ne le vivons-nous pas de la même façon, mais c'est vrai. Après tout une très grande partie de ce que tu as écrit te ramène à nous. Peut-être le sais-tu moins que moi mais tout se tient. L'insistance que je mets dans ma volonté de faire quelque chose ensemble vient de là. Je ne crois pas qu'une réussite puisse être purement individuelle. Regarde ceux que nous admirons. C'est parce que moi aussi je ne crois finalement pas avoir de grandes prédispositions pour l'action que j'ai besoin de toi. Ce que nous passons aujourd'hui sera peut-être nécessaire pour y arriver. Avec le temps.
Ce que tu m'as écrit sur ton enfance m'a beaucoup touché parce que je le sens bien. C'est aussi pour ça que je t'aime. Je crois que depuis le début c'est pour ces choses-là que je te suis attaché… Je sais aussi qu'encore aujourd'hui tu as besoin de cette solitude et de ces rêves. Différemment on se ressemble, tu as raison. Je me demande toujours lorsque je te fais des reproches si c'est pour te changer ou pour te ramener à toi, à ta liberté. Je ne veux pas te faire de peine, je souffrirais de te savoir malheureux. Mais tu sais aussi que ce sont ces moments qui ont été nécessaires pour rester fidèles à nous-mêmes. En dépit du temps et des autres.
Je sais bien que tu m'étonneras un jour mais, tu sais, cela me fait un peu sourire car je n'en ai pas vraiment besoin, c'est déjà fait. J'attends que les autres soient étonnés à leur tour.
Merci encore de ta lettre, elle me redonne espoir, espoir que je n'ai jamais perdu. Parfois je fais semblant mais il faut être vigilant. On souffre souvent tous les 2 de ce manque de reconnaissance, de cette "réussite" qui se fait attendre, mais je crois qu'être deux nous aidera à patienter et nous aidera tout court.
Ne t'inquiète pas trop, j'ai écrit cet été que nous étions à l'abri de tout, peut-être pas de tout mais c'est un peu vrai, et on y a mis le prix, aujourd'hui encore. JM... PS : peut-être à ce soir. © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cœur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera exploser la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « - Les meurtres avec le sable sur le sang ?
- Oui ceux-là ! on dirait des cadavres rejetés par la marée."
Coutil avait prononcé ces derniers mots doucement, on eût dit à regret, c'est ce que crut Léo. Ils se trouvaient derrière la Grande Arche, dos tourné à Paris, sans se voir comme la première fois au Palais-Royal. "J'ai froid, tu en veux un peu ?", lui proposa Léo. Coutil avala en faisant la grimace. "J'ai lu ça quelque part, poursuivit Léo, c'est horrible.
- Tu ne m'as pas dit que tu écrivais des romans noirs ?
- Exactement, et alors ?
- Alors tu dois être habitué !
- Habitué à quoi ? A tuer ? Mon cher Coutil, j'écris, je ne tue pas !
- C'est pareil, ou cela le sera, ou bien à quoi ça sert ?"
Coutil venait de prononcer la question que Léo ne se posait jamais et qui pourtant le harcelait. Le froid les avait rapprochés sur la rambarde. Léo pouvait sentir l'haleine du jeune garçon, du lait, et quelque chose qui n'allait pas avec, la justesse de ses paroles, une intansigeance bien cachée qui ne désarmait pas : "Dis-moi, à quoi ça sert ?", insistait-il. "Tu ne veux pas aller prendre un café, répondit Léo, j'ai froid.
- On est bien, je suis bien avec toi.
- Je ne sais pas à quoi ça sert, j'ai toujours eu envie d'écrire, bien avant de comprendre, et lorsque j'ai commencé à comprendre je n'ai plus voulu qu'on m'explique. Si j'écris, la mort de David n'existe plus, David reste avec moi, c'était ce qu'il voulait, l'esprit l'emporte toujours.
- C'est la mer qui l'emporte, on le sait bien tous les deux, les plages dont tu m'as parlé l'autre fois, et puis si tu crois en l'esprit tu dois pouvoir répondre, moi ce n'est pas mon affaire.
- Justement, toi, qu'est-ce qui t'intéresse ?
- Tout, tout m'intéresse, monsieur le professeur ! j'aime lire, mais je n'ai jamais vraiment pensé à écrire.
- Pourquoi "jamais vraiment" ?
- Bon, disons jamais, c'est toi l'écrivain !"
A cet instant Léo se mit à sourire. Il avait beau dire à Coutil qu'il ne voulait pas de réponses, il savait bien qu'il réfléchissait sans cesse, trop, ce besoin de croire. "Je suis en train de commencer un nouveau roman, reprit-il. Dans ces meurtres dont tu parles il y a quelque chose de ce que je voudrais écrire, enfin, je ne sais pas, c'est la première fois que ça m'arrive, ne pas connaître la fin, douter...
- Parle-moi de l'histoire, qui est-ce qui tue cette fois ? (Coutil le regardait dans les yeux)"
Léo tenta de lui expliquer, le vieil homme, l'enfant, il s'emmêlait : "En fait, moi aussi j'aimerais bien savoir pourquoi ! (il se mit à reboire) Alors tu aimes les livres et puis quoi ?... © »

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"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Julien frappe à la porte. Je ne l'ai pas revu depuis la dernière fois. Au téléphone on a parlé longtemps. Elle n'avait plus d'hésitation. J'ai senti qu'il était soulagé. Il a dit qu'il a acheté les places d'avion pour New York. En septembre quand il fera moins chaud. Je ferme à clé la porte de la chambre. J'ai assez de pellicules pour tenir le temps qu'il faudra. Je ne bougerai pas le VL. Le jour ce sera la lumière du Mali. La nuit la pâleur de Caparica. J'ai son visage entre les mains. Il a posé ses mains sur les miennes. Il a dit : "Je t'aime". Moi : "Julien". C'est tout. Il enlève sa veste. Il est en noir les bras nus. J'ai enlevé mes chaussures. J'ai vu dans son regard qu'il attend ce moment depuis longtemps. Il a attendu autant qu'il l'a refusé. C'est possible. On attend tous les deux que tout devienne possible. Et continuer à se taire. Tout ce qu'on pourrait dire là serait rudimentaire. Elle est revenue avec lui dans cette chambre pour ne plus jamais être rudimentaire. On n'est pas venu sans rien. Recommencer à zéro c'est pas notre genre. Il y a dans la chambre vide la maison à Trouville et celle quai d'Anjou. Sa chambre, tout ce qu'il voulait faire quand il serait grand. Il y a tout ce qu'il a fait, rien à voir. Il y a Louison. Il y a la mer. Il l'entend comme moi. Quand on était petit on la regardait tous les deux. Cette fois on s'approche ensemble. Le bruit grandit. Quand elle parlait du bruit elle disait qu'on l'entendait à peine, que c'était un murmure. Plus maintenant. De près la mer n'est pas ce qu'on croyait. Les enfants n'ont plus peur. Ils sont comme les enfants. Ils avancent. On croyait que c'était noir. C'est vert. Un vert de forêt sombre avec de grands arbres et une route au milieu. Le bruit et le vert sombre sont terrifiants, on le savait. Mais ils nous ressemblent. Ce doit être pour ça qu'on n'a pas peur. Il y a le VL. La main qu'on s'est tendue en novembre dans un cimetière, le plus grand cimetière. Le plus beau. Comme Julien. C'est lui qui nous regarde maintenant, le VL. Il nous regarde comme mon petit Lucifer. Il agonise. Elle se dit qu'il agonise. Lucifer n'existerait pas sans Julien ni Amalia. Elle comprend pourquoi elle s'est montrée patiente. Pourquoi elle n'a jamais renoncé à retrouver Julien. © »

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L'œil gauche de Vladimir

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « La Dernière Heure

je les entends qui reviennent les musiques espagnoles qui réchauffent
il y a le froid, de plus en plus le froid mais aussi la chaleur très loin la chaleur avec les musiques espagnoles qui font peur aux fourmis où sont les fourmis presque plus de fourmis tout d'un coup
autrefois, autrefois j'étais malade tu te souviens quelle maladie c'était, j'ai oublié, c'est comme si je revenais moi aussi
toi tu ne peux pas avoir oublié la maladie je sais que tu l'aimais quand même, tu aimais la maladie inhumaine, tu la trouvais humaine
les musiques espagnoles c'est pour toi aussi, pour l'échange
quand est-ce qu'on a décidé d'échanger, je n'ai plus de souvenirs
ou alors on a pas décidé, maintenant je décide, maintenant tu m'as rendu libre, on disait comme ça non, libre, c'est une longue histoire je m'en aperçois que maintenant
c'est qui maman ? je m'entends encore dire où est maman mais j'ai oublié maman, ce doit être une voix j'entends encore la voix loin
mon chéri mon chéri elle dit la voix, je ne comprends plus
je ne comprends pas et je sais pourquoi, je ne suis plus malade, plus du tout malade, tiens regarde je bouge je repars à zéro, je serai là
c'est toi qui vas reprendre la maladie inhumaine, tu voulais, mais tu verras c'est bien pire que tu crois, il va te falloir beaucoup de musiques espagnoles, beaucoup, pour éviter les fourmis, pour garder la maladie, pour que je puisse être là
je sens que je reviens guéri, il a suffi de l'échange entre toi et moi, ce que j'ai décidé avec toi sans te le dire
je te laisserai ce qui brille, ça ne sera pas de trop, moi je reste avec le mal, on y est bien, toi tu sais, tu n'es pas comme les fourmis je pourrai te faire mal encore
elles doivent aller vers toi les fourmis, je n'en vois plus aucune, méfie-toi elles t'en voudront encore plus qu'avant elles ne connaissent pas la pitié
reste avec la maladie inhumaine les fourmis ne pourront rien contre toi elles ont peur de ce qui brille ce sont de grandes froussardes les fourmis c'est incroyable qu'elles fassent autant peur des froussardes pareilles
écoute les musiques espagnoles comme elles sont lentes maintenant, un fleuve lent et sans fin, de plus en plus profond, du sang je crois
mon chéri mon chéri, il y a plusieurs voix maintenant, il y a une voix qui s'éloigne, elle vient vers toi, lorsqu'elle viendra vers toi écoute, c'est de la lumière, je crois qu'il est fragile, je ne peux rien d'autre pour toi, que ce qui est fragile
moi tu ne me reconnaîtras pas tout de suite j'ai déjà beaucoup changé
encore un peu, encore un instant
il fait froid à nouveau, je crois que je n'ai plus que toi, j'en suis sûr maintenant, plus que toi
je lis maintenant ce que tu n'as pas encore écrit, tu vas l'écrire hein, c'est pas gagné d'avance, même la voix fragile, surtout pas la voix fragile, je le connais à peine mais je suis près de lui
tu l'as voulue la maladie inhumaine, c'est l'échange rappelle-toi
tout est calme silencieux, les musiques espagnoles sont reparties
et si finalement... mais non, c'est pas maintenant que je suis guéri que je vais renoncer, c'est à cause du mal tu comprends, mais je ne pourrai pas t'expliquer je n'ai plus de mots il n'y a plus de mots ils s'en vont aussi, l'échange c'est les mots qui s'en vont contre ma guérison
pour moi le dernier mot...
on se dira que je l'ai échappé belle mais on ne pourra pas s'en défaire, toujours il restera une trace, c'est l'échange, les mots qui s'en vont contre une trace
ça y est, écoute : aucun mot
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

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Le temps de Yaguine

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"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Le monde reste incroyablement beau. Même la misère quand tu la regardes elle est belle, incroyablement belle. Pasolini assassiné mais les garçons de Rome s'embrassent dans les parcs la nuit, à deux pas de ce qu'il reste des dieux. On fait toujours l'amour, un beau couple c'est toujours bouleversant, rien n'y fait. Les écrivains écrivent, ils n'ont jamais été aussi nombreux et quand on sait ce que ça peut te coûter d'écrire, même une merde... La mort ne tue toujours pas l'amour. Ceux qui meurent sont beaux : l'infirmière disait d'Hervé sur son lit de coma qu'il ressemblait à un ange, tu as embrassé son front glacé à la morgue. Les enfants croient tout ce qu'on leur raconte, ou bien ils pleurent mais ça ne dure jamais. La mer a toujours de ces couleurs. Les gens écoutent encore les gens : va faire un tour dans les cafés, le matin à Paris. Les gens consolent encore les gens. Les femmes étendent encore le linge. Dans les banlieues il y a de ces femmes noires et comment elles regardent leurs enfants : les mères restent les mères, avec la peur. L'horreur non plus n'a pas disparu, on peut encore mourir de faim, ou dans une flaque de sang : les cris résonnent encore, partout, même en silence. Ni l'horreur, ni la révolte, tu connais des cœurs à éclater de révolte. Le monde reste incroyablement humain quand même.
Alors d'où ça vient ? Cette impression de fin du monde. © »

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"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « La Yorckstraße est tranquille, l'hiver, le froid : Berlin. Il regarde un peu. Même l'hiver il aime Berlin, elle le protège. Mathieu le protégeait. C'est ce qu'il lui avait dit dans sa lettre. Sûrement la seule lettre qu'il lui avait écrite dans sa vie. Pourquoi justement là, avant qu'il parte sur sa falaise et Wild à Berlin. Ça l'avait fait douter quand il y avait repensé après la mort de Mathieu. Pourquoi là. La lettre qui lui avait dit Léa il avait sans cesse dans les mains à l'hôpital. Il l'a toujours. Avec lui, sur lui. Il ne la relit pas souvent, d'ailleurs il doit la connaître par cœur. Elle est très courte, de cette écriture si reconnaissable qui était celle de Mathieu, rapide, comme dans les cahiers où il notait leurs rêves. Il passe le porche. A l'intérieur il se croirait dans un autre siècle, c'est ce qu'il se dit, il aime se dire ça, comme dans les films de Visconti, il se rappelle quand ils avaient vu ensemble, au cinéma la Pagode, le film sur Louis II de Bavière. Il retrouve le quatrième étage. Ouvre la porte-fenêtre pour aérer. Il allume une clope. "Tu vas me manquer Sauvage mais on se sera pas séparés. On ne peut pas l'être. On se retrouvera chaque nuit, et puis tu me rejoindras, dans la tente, ah ah. Je n'ai pas envie de partir mais je pars puisque tu as dit que c'était bien ainsi. Un jour peut-être qu'on aura l'explication. Tu sais ce que je veux dire. On ne te fera jamais de mal parce que je suis là. Mathieu." Sa vie passée à chercher cette explication qu'il n'a toujours pas. La vie a été plus vite qu'eux. Elle ne leur a pas laissé le temps d'expliquer, juste le temps de mourir et de vivre. De rêver ? Il referme la porte-fenêtre, fait froid dehors. L'appartement est chaud. C'est un petit appartement. Sur les murs quelques photos, ses parents, Elsa, Matthew, et une photo de Mathieu devant le Panthéon, il lui souriait, il lui souriait toujours. Il y a aussi sur le mur le ticket du concert de Barbara de l'automne 93. Quelque chose lui paraît bizarre. Il s'approche du mur. Le ticket a l'air neuf, comme s'il venait de l'acheter. Alors qu'il avait tellement pâli que c'était presque difficile de lire ce qui était écrit dessus. Il s'assoit sur le lit sans comprendre : qu'est-ce qui se passe, Mathieu ? Il repart vers le mur. Pas de doute. Qu'est-ce que je peux y faire si je perds la boule, il pense en souriant. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"Géant" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Ben) Le cardinal Richard Damon vote : "je donne ma voix à celui que, selon Dieu, je juge devoir être élu". C'est encore moi, "celui que", il me l'a dit. Mais ils peuvent mentir. Ils me courtisent. Ce n'est qu'un grand spectacle, un jeu, un mensonge. Dans la Vaticane, il y a toute la collection de Christine de Suède. Je me rappelle le jour où Samuel m'a emmené voir "La reine Christine" au Quartier Latin. J'ai découvert Garbo que Samuel adore. Le corps de Christine de Suède est enterré ici, dans la crypte. Je découvrais Garbo et Paris. Je faisais mes études à la Catho. J'avais une petite chambre près des Buttes-Chaumont. J'écrivais à mama presque tous les jours. Laurent, Mamby et Republica étaient toujours à la maison. Papa Ibrahim disparu on ne savait où. Mama faisait face seule. Il doit faire très chaud à Tombouctou en cette période de l'année.
Monseigneur des Ursins m'apprenait le latin et un peu l'araméen aussi. J'ai le bréviaire ouvert sur le psaume 21. Celui que mama répétait parfois : "Eli, Eli, lama sabachthani". "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Est-ce qu'elle y a pensé lors de sa dernière heure dans le désert ? Devant moi, sur le mur de la chapelle Sixtine, je vois "La tentation du Christ". Satan et le Christ, dans le désert : si tu es le fils de Dieu, jette-toi dans le précipice et Dieu te sauvera. Nos vies passées au bord du précipice et personne pour nous sauver. Mais nous n'en savons rien. Le précipice, on ne s'y précipite pas. On lutte, on lutte sans arrêt. On a trop peur que personne ne vienne nous sauver. Mama est allée vers le précipice, je le sais, le jour où elle en a eu assez. Il doit y avoir un moment où on se supporte plus la lutte, où c'est trop. Je n'étais pas là. Mais je sais ; on était si proches elle et moi. Pourquoi m'a-t-elle abandonné ? © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

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Wild Samuel

Géant

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"décal'âge" (2018)

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « C'est l'anniversaire de la mort de mon mari. Alors le jour où on se retrouve ? il a dit. C'est pareil, te retrouver c'est lui, je continue l'histoire, je t'ai déjà expliqué ça. On aurait dit que c'était hier quand ils s'étaient laissés, là-bas, à San Francisco, hier et des siècles en même temps, hier parce que rien n'avait changé, ils reprenaient juste le cours de cette vie ensemble, des siècles parce qu'elle l'avait tellement cherché. Comment tu savais ? Quoi ? Que je te retrouverais ? Je n'avais pas peur, c'était écrit, non ? Frédéric, je l'ai connu une semaine après qu'il soit arrivé à New York, il y a dix ans. Tais-toi, laisse-moi le temps, j'ai l'impression que je vais mourir de toutes ces choses, qu'elles vont m'étouffer si tu les dis là tout d'un coup. Viens, on va marcher. Il lui a repris la main, elle s'est laissée faire. Non, tu ne vas pas mourir, tu serais déjà morte si tu devais mourir. Elle rit. Quoi ? Tu n'as pas changé, tu es toujours aussi bête. Tu crois ? Tais-toi, comment as-tu pu me faire ça, sachant ce que tu savais, fuir, comme ça, avec l'histoire de mon fils. Justement..., c'était à cause de lui, j'étais allé trop loin, je ne savais pas si c'était ça qu'il voulait. Silence. Je sais qu'il fait de la radio, je l'écoute tous les soirs, un jour je t'ai suivi, je t'ai vu y entrer, la radio, dans le Queens. Il ne dit rien. Puis : tu ferais une sacrée espionne, quoique... Quoique quoi ? Il rit. Quand tu as fait tomber ton chapeau et tes lunettes, devant chez moi, là l'espionne, c'était moyen. Tu m'as vue ?! Oui, j'étais trop bouleversé, je suis parti, mais oui je t'ai vue. Et les autres fois ? Je ne sais pas, certaines fois, tu me suivais, je ne sais pas si toutes les fois, le Queens je ne savais pas, il est bien hein, dans son émission ? Elle l'entendait parler de Frédéric, comme ça, par bribes, elle n'y croyait pas, elle se sentait rassurée de l'entendre parler de Frédéric comme ça, même par bribes, comme quand il a dit, il est bien hein, à la radio ? Frédéric donc avait connu Matthew une semaine après qu'il ait quitté Paris, pourquoi ne lui avait-il rien dit quand ils se sont rencontrés ? Elle n'a pas posé la question cette fois, à Coney Island. Ils sont allés sur la jetée... © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"rollercoaster" en cours d'écriture
(titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'...

(extrait) « Il est assis les jambes un peu écartées, ça excite Claudine. On y va ? On y va. Cette ville, dit Claudine Steele. Cette ville ? Oui, vous aimez New York, n'est-ce pas James ? Il dit qu'il ne voulait vivre que là quand il était adolescent, je suis orphelin. Elle ne le savait pas. Il se confie davantage ces temps-ci, même avec Ronald. Oh. Ne vous inquiétez pas, je suis habitué depuis le temps. Elle en est toute retournée. James orphelin, c'est encore mieux, elle se sent des envies maternelles. Mais… Oui, j'ai des parents adoptifs, c'est d'eux que je tiens mon nom. Et ils parlent, surtout elle, elle l'interroge, il en dit un peu, pas trop, elle doit aimer les mystères, il se dit, mais elle n'a pas encore parlé de ses études, il faut que je lui en parle sinon, sinon il va se douter de quelque chose, conne que je suis, il s'en doute déjà ! mais il faut préserver les apparences, qu'au moins il reste le doute que je le vois pour ça, ses études. Alors, faisons le point, comment vous sentez-vous cette fois-ci ? Je me sens bien. Je veux dire, vous êtes de nouveau le meilleur, mais je ne vous sens pas… Pas ? Pas passionné. C'est le moins qu'on puisse dire, il pense. Je voudrais être acteur, en fait c'est ça que je voudrais. Il ne l'a jamais dit à personne. Elle a eu envie de crier, de joie, acteur ! Il serait le plus grand, mais, mais s'il est acteur je ne vais plus le revoir. Vous n'allez pas encore nous laisser ? Elle a failli dire, après tout ce que j'ai fait pour vous, mais elle a sa dignité, sa grandeur, non, elle ne le dira pas, juste : vous n'allez pas encore nous laisser, James ? Il la rassure. Il la laissera sûrement mais il fait comme il a dit à Jimmy, juste tricher dans les détails pour ne pas mettre en péril l'essentiel : lui-même. Il dit, c'est important que je m'assure un avenir au cas où. Elle pense, il n'y aura pas d'au cas où, il sera le plus grand, ou il se tuera. Elle n'en croit pas un mot de ça, qu'il cherche à s'assurer un avenir, pas un mot. Ils se mettent d'accord pour un whisky, alors ce ne sera pas à l'endroit de son brunch du samedi, ils ne servent pas d'alcool, on va là, je connais ce bar. Il a dit oui pour le whisky, c'est même lui qui a proposé, mais il ne boit jamais trop, et même, il tient bien l'alcool, si elle croit m'avoir comme ça, elle se trompe. Elle enlève son anorak de marque, pull moulant (for chrissake!), il garde son hoodie. Alors vraiment, acteur ? © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (Et quoi 20 ans !)

L'amour était bien dans mes rêves
Mais j'ignorais encore
Les nuits blanches à se perdre
En souriant dans d'autres yeux
En se disant cette fois ça y est !
Ces putes qui ont l'air et plus que ça
Avec leurs culs à plus dormir
On me disait tu as 20 ans et quoi 20 ans !

J'passais mes journées dans les livres
A m'assurer un avenir
Et même si au jour qu'il est
J'assume tout sans rien renier
J'avais envie d'aller derrière
Faire ce qui ne se fait pas
J'en crevais d'ne pas être aimé
Ils me disaient tu as 20 ans et quoi 20 ans !

J'allais le dimanche à la messe
On perd pas vite ses habitudes
Et puis Jésus on a fait pire
N'empêche leurs gueules à la sortie
Leurs yeux baissés pour pas donner
Un sou au clodo du quartier
Un jour j'ai préféré mes potes
Ils me disaient tu as 20 ans et quoi 20 ans !

J'avais la gueule de mes journées
Des yeux qui cherchaient leur regard
J'avais des préjugés
Je n'me connaissais pas
C'est long d'se ressembler
J'aimais bien mes parents
Ça ça n'a pas changé
Mais faut savoir partir
Un jour pour mieux aimer
On me disait tu as 20 ans et quoi 20 ans !

J'faisais pas de politique
Mais j'aimais déjà l'homme
Qui regardait les arbres
J'étais plutôt de droite
Mais j'aimais pas l'argent
Qui peut tout qui méprise
Je voyais l'injustice
Et ne savais que faire
On me disait tu as 20 ans et quoi 20 ans !

Je voyais tous les films
Et des aéroports
Je regardais les autres
Le monde m'attendait
Un jour je le savais
Ce monde m'appartiendrait
Un jour j'aurais la lune
Même l'amour ne suffirait plus
Je le savais j'avais le temps
On me disait tu as 20 ans et quoi 20 ans ! © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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