Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : "il était le désordre à lui tout seul".

(extrait) « Du soixante-dixième étage de la tour de Manhattan Ange regardait le jour se lever sur New York. Mr. Matthew gisait à ses pieds. Sur le pont de Brooklyn où il avait souvent marché des voitures ramenaient les fugueurs de la nuit. On nettoyait Central Park. Ange avait su avant d'y mettre les pieds qu'il aimerait la ville. Il allait repartir dans quelques jours, quand les flics l'auraient interrogé. Une chance sur deux de s'en sortir mais il ne s'en faisait pas trop. New York, la noire, des graffiti et des poubelles. Trop grande où il était perdu mais qu'il avait reconnue tout de suite. Dans les longues déambulations des premiers jours. À l'aveuglette durant des heures. Plus d'une fois il avait remercié Barnabé des cours qu'il lui avait fait prendre. Il en avait croisé des couteaux ! Certains qu'il avait apprivoisés. Tom, River, Spike. Ils défendaient leurs vies comme lui du temps du canal. Ils étaient tous des survivants. Bien sûr il n'avait pas retrouvé les terrasses mais il avait quand même bouffé et bu dans ces endroits de misère où gueulait la musique. Matthew dans le sang c'était dans la logique de son séjour ici. Quand il était parti avec Vincent sans doute y pensait-il déjà. Jamais peut-être il n'avait à ce point-là été entre les choses. New York lui avait fait retrouver les années de l'enfance, dans la peur, la poussière. Les illuminations. Cette tour c'était l'autre, la vie. La comédie, le jeu. Tout ce qu'il avait entrepris tellement bien qu'il avait trompé tout le monde. Lui-même, pendant un certain temps. Le pouvoir, l'argent, spectacle dérisoire dont la seule issue était cette flaque de sang. Pourtant ils étaient bien devenus complices. Ils s'étaient dit ce qu'ils n'avaient pas abordé le soir du dîner au Crillon. Ensemble ils avaient cru influer sur le cours des choses. Ange avait côtoyé les gens importants. Ceux qui savent si bien faire pour donner le change. On lui servait du Monsieur en le saluant. Dans cette tour pendant plusieurs mois tous les regards qui se portaient sur lui s'excusaient en permanence comme s'il avait été Dieu. Il se payait ce qu'il voulait. Les plus beaux mecs étaient venus. Qu'est-ce qui ne coulait pas à flot ? Le foutre, le champagne, les chiffres sur les chèques, les révérences, les coups de gueule, les discours sentencieux. Et Vincent écrivait. Il n'avait fait que de brèves incursions dans ce théâtre. New York lui avait permis de concevoir une histoire extravagante où se mêlaient mafia, politique, amour et affaires. Son imagination n'avait pas de limites. "Je vais leur donner de la soupe et ils en redemanderont." Vincent était un écrivain, il était né avec un stylo dans la main. "Dans le cul" lui avait dit Ange. Il avait toujours beaucoup lu. Il était capable de concevoir n'importe quel récit. Il y a quelques années il aurait éprouvé des scrupules à se lancer dans ce genre de récit, par honnêteté, fidélité à ce qu'il voulait dire. C'est d'Ange qu'il apprit que le meilleur moyen de rester fidèle était de flouer le monde. Il reviendrait plus tard à ses romans qui parlaient de pureté, de liberté et des hommes. Il s'efforçait quand même d'écrire avec talent. Ange lisait au jour le jour ce qu'il créait et il était très excité. Vincent était le spectateur un peu incrédule de son ascension au sein de l'empire de Mr. Matthew. Comme s'il n'y croyait pas tout à fait. Ce qui les unissait était ailleurs. Ils avaient arpenté New York ensemble très souvent. Les mêmes cinémas, les cafés. Ils se souvenaient d'interminables conversations avec des oiseaux de passage. Peggy, une femme mal fagotée qui avait milité pour les droits des Noirs et vivait sans le sou. Al, un garçon de douze ans que sa famille richissime recherchait et qui se cachait chez ses copains portoricains parce qu'ils étaient ses frères. Le chauffeur de taxi qui les avait conduits chez un copain à lui qui tenait un restaurant français à Chinatown, associé à un Chinois. Ils avaient baisé l'un à côté de l'autre dans des hôtels sinistres, parfois dans l'appartement luxueux que leur avait prêté Mr. Matthew. Le couteau à la main Ange versa sur le corps un fond de verre de whisky. Il s'appuya de nouveau contre la vitre. Ça lui avait fait drôle de quitter Paris. "À vingt-cinq ans c'est pas extraordinaire" avait souri Vincent. Mais Ange n'était pas de ces voyages. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « La gare Saint-Lazare approchait. Les voies silencieuses. C'est là que Paris l'aperçut avant de s'en aller conclure l'affaire qui l'occupait. Elle avait vu l'obstination de son regard, cette obstination lui faisait un peu peur, comme tous ceux qu'elle voyait souffrir pour quelques clopinettes, des soleils pâles qui ne les éblouissaient jamais assez, ou bien ils y laissaient leur peau. C'était un peu de masochisme de sa part car elle l'aimait, cette obstination à la dérive. Elle lui avait donné ses plus beaux jours. "Il faut souffrir." Sur le point de partir, elle vit plus loin l'enfant. Si elle n'avait pas eu plus urgent, elle serait restée là pour assister à leur rencontre. Car elle en était sûre, l'enfant venait vers lui. Vladimir ne savait pas encore, il faisait un effort pour deviner la gare, imaginer les trains. Avant de s'en aller, elle regarda l'enfant. Il avait la peau mate d'un petit Espagnol. Ses yeux noirs étaient doux. Des yeux qui n'attendaient rien des hommes, c'est ce qu'il lui sembla. Ou si peu, un sourire, qu'on dise quelque chose. Sans être vraiment sûre, elle crut voir aussi de la dureté dans les yeux de l'enfant, mêlée à la douceur, curieux mélange. Elle n'avait plus le temps. Il tenait à la main un bâton et sur le dos, une guitare. A regret elle les abandonna.
L'enfant se mit à jouer. Vladimir se laissa guider par les notes et s'approcha de lui. Il ne distinguait rien. L'enfant s'arrêta presqu'instantanément et saisit son bâton. "J'étais parmi les enfants qui sont passés près de toi tout à l'heure. Ils sont allés plus loin pour semer la terreur. On ne sait pas nos noms, on voulait être bons, ce soir on a pris notre chance. On va renverser l'ordre s'ils nous laissent le temps." Maintenant Vladimir apercevait l'enfant. "Tu dois t'appeler Vladimir. Je suis Juanito." Qu'il sache son prénom n'étonna pas vraiment Vladimir. Les mystères il y était habitué. "Tu vas me faire la peau ?", lui demanda-t-il en riant. Il ne plaisantait pas. Il connaissait cette colère, il l'avait espérée, refusée en même temps, elle ne ferait pas de détail, rien ne l'apaiserait. "Pas toi", répondit Juanito, "on va avoir besoin l'un de l'autre. Tu seras épargné, je ne suis qu'un enfant. La seule différence avec les autres, c'est que je vis la nuit." Il se remit à jouer, il avait l'air moqueur. Juanito s'arrêta de jouer plusieurs fois. Il lui expliqua ce qui s'était passé avec les autres enfants. Ils étaient entrés chez des gens, ils avaient défoncé des portes, il parlait de sang, de terreur... © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

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"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Les visites étaient rares, le malade encore fragile, élocution difficile, progrès lents. Alexandre ne s'en plaignait pas. Il avait fait comprendre à Léa que, passé les obligations familiales, il ne souhaitait revoir ni oncles, cousins ou frères, à l'exception de Paul. La mère aussi se faisait discrète même lorsqu'elle était là. Alexandre aimait cette solitude comme celle d'avant. Il refaisait dans sa tête convalescente le fil des jours à Barbe Bleue. Quoiqu'il s'en sentît incapable il aurait voulu y repartir, recommencer les errances, parler à nouveau avec Wagner, lui en demander davantage, il ignorait si les images entrevues dans la première heure disaient la vérité, mais quelle vérité ? Le château en recelait plus d'une, et les images perdaient de leur clarté, malgré les efforts d'Alexandre elles se brouillaient, ne restait que le désir du retour, sa drogue lui manquait, heureusement le ciel de Paris la remplaçait. Il guettait le jour où il irait mieux et qu'il aurait la force de marcher jusqu'au canal, pour l'instant il se contentait de le savoir tout près, la privation momentanée multipliait le désir. Dans le hall de l'hôpital il avait repris son café favori, celui avec la mousse. Un matin il découvrit le thé au citron du distributeur qu'il aima encore plus tant il était sucré. Il n'avait jamais compris la passion des Beaumanoir pour le thé, il la rangeait au rang des vieilles traditions répétées à l'ennui, celles qui partageaient le monde en deux, cette moitié où ils l'avaient forcé à vivre sans qu'il n'ait songé à donner son avis. Sans doute n'auraient-ils pas aimé le thé de l'hôpital que buvaient abandonnés des gens sans particule, aujourd'hui il les voyait enfin, la mine blême, leurs pyjamas bon marché, les tuyaux dans les veines. Un après-midi Alexandre remarqua un moine venu rendre visite à deux garçons. Le premier était si maigre, crâne rasé comme lui, il marchait difficilement. Le second devait être son ami, il paraissait en bonne santé mais ce n'était qu'une apparence, le mal de l'un s'était glissé dans l'autre plus sûrement qu'un virus, il avait tiré les traits, ralenti la démarche, déformé un sourire qui se forçait à faire bonne figure, les deux amis partageaient tout, cette sale croix du Christ que Dieu n'avait eu de cesse de refiler à ses sujets, ils faisaient face main dans la main, Alexandre le voyait. Au moment de partir le moine embrassa le malade. Les yeux d'Alexandre se mouillèrent de larmes, des larmes de colère contre lui-même, son ignorance de jadis, l'indifférence des Beaumanoir, le protocole absurde de l'avenue de Breteuil. Il repensa à Laberge et ses larmes d'impuissance parfois, au détour d'un prêche grandiloquent, le regard de sœur Monique quand elle avait repris le car, cet abîme où l'avaient conduit ceux dont la souffrance était aussi la sienne. © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence. "Ces choses qui nous maintiennent entre la vie et la mort et que les autres ignorent".

(extrait) « (lettre de H) Tu vas t'étonner de recevoir une lettre de moi. Fais-moi la grâce néanmoins de la lire jusqu'au bout… je n'ai plus- et je t'avoue qu'il n'en a pas été toujours ainsi- ni rejet ni même désapprobation quant à nos relations de l'an dernier. Au contraire les souvenirs que j'y puise compteront toujours beaucoup dans ma vie. En ce qui concerne plus particulièrement ma conduite envers toi ces derniers mois je te suis gré de ne pas m'en tenir rigueur car j'avoue m'être comporté de façon peut-être inconsidérée. Je ne parviens pas à expliquer vraiment mon attitude au téléphone lorsque tu m'as appelé en Bretagne. Avais-je oublié tous les beaux moments que nous avions partagés ? Toujours est-il qu'éloigné de toi je n'éprouvais plus les mêmes sentiments que lorsque j'étais auprès de toi. J'ai lu quelque part que l'on juge la force d'un amour à sa persistance et son développement lors de séparations temporaires... Tu as dû être bien déçu et je te demande sincèrement pardon du mal que j'ai pu te faire. Vois-tu la nature humaine est ainsi faite que le meilleur y côtoie le moins bon. Je pense être moralement droit et crois être quelqu'un sur qui l'on puisse compter. J'ajoute que j'estime avoir une haute conception de l'amour et de l'amitié. Alors pourquoi ce faux bond de ma part que j'eusse été le premier à condamner chez un autre ? Il faut d'abord compter sur une part d'irrationnel. L'âme humaine est pleine de ces mystères insondables. Plus prosaïquement un certain nombre de circonstances sont à considérer : l'attitude de mes parents (et particulièrement celle de maman), mon attachement envers eux, ma propre nature hélas trop influençable (mais j'espère que cette malheureuse expérience y aura remédié)... et enfin ton autoritarisme et ton intransigeance à mon égard. Evidemment tu ne seras pas d'accord avec moi, pourtant te souviens-tu comme tu voulais me changer !... certes il est bien de vouloir changer quelqu'un si l'on croit que c'est pour son bien, mais peut-être convient-il d'y mettre les formes, plus de douceur et plus de patience. J'avoue t'en avoir longtemps voulu pour cela, à tel point que j'ai pu penser que ce n'était pas moi que tu aimais mais ton image transposée en moi... je me suis effondré et me suis laissé en quelque sorte porter par les courants. Alors quand tu me dis : tu as été au-dessous de tout, je te réponds : une autre attitude de ta part pouvait tout changer... tout cela a réussi à broyer irrémédiablement un amour dont nous croyions qu'il serait éternel. Quelle erreur ! rien n'est éternel, tout est fragile... Toujours est-il que je reconnais mes torts et, tu le vois, j'essaie d'analyser avec objectivité ce qui s'est passé en moi. Tournons-nous maintenant vers l'avenir. Il y a toujours eu entre nous un mutuel attrait, mystérieux et étrangement multiforme et je ne pense pas qu'il y ait aucune raison pour qu'il cesse. Simplement il va se métamorphoser en son ultime phase, la plus parfaite. A partir de maintenant nous serons l'un pour l'autre les meilleurs amis qu'il se puisse trouver. Qu'y a-t-il de plus beau que l'amitié vraie ? L'amour ? c'est effectivement un degré au-dessus dans l'échelle des passions. Mais, en revanche, l'amour est peut-être moins durable. L'amitié qui nous unira désormais sera, je l'espère, celle de toute notre vie, chacun pouvant se dire, quelles que soient les circonstances, le lieu ou le temps, qu'il y a l'autre qui pense à lui et se trouvera toujours prêt à l'aider. Je suis sûr, et ce d'autant plus que je ne peux nier l'attrait particulier que tu exerces sur moi- je souhaite simplement qu'il en aille de même de moi pour toi- je suis sûr donc que, quelque rencontre que je puisse faire dans ma vie, tu seras toujours l'ami privilégié, le premier dans mon cœur et dans mon âme, un réconfort toujours vivant dans les épreuves que nous pourrons traverser. Je vais donc t'aimer d'un amour pur et transparent, un amour que rien ne viendra plus troubler, un amour de l'âme et non des sens, du cœur, de l'intelligence et non de la chair... Certes, tu auras toujours ton soleil, et moi le mien, mais s'il s'éteint, aucune obscurité désormais. Je serai (tu seras pour moi) le phare pour te guider vers d'autres soleils. Cette amitié est donc distincte de l'amour bien que les sentiments y soient presqu'aussi forts. Dans cette amitié qui va nous unir tu seras pour moi le grand frère que j'aurais tant voulu avoir, moi qui ai tant besoin d'être protégé. Dans ce pacte qui nous rapproche, l'un pourra peut-être faire de la peine à l'autre mais jamais il ne devra le décevoir, car la beauté est fragile et s'effarouche. Il ne faut point la décevoir car elle s'envole et elle est si rare. Et je finis cette lettre sur une phrase de Montherlant : "fais-le pour que je te pardonne". Si tu le veux bien, ce sera notre devise. H ©»

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cœur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera exploser la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « "Voilà, c'était ici, c'est fini, ça s'est fini, dit-il à Coutil.
- C'est toujours beau pourtant, regarde ! Toutes ces tours, les fumées, le métro aérien, on dirait New York !
- Angel ?
- (Coutil sourit) Qui sait ? Et puis c'est peut-être fini mais tu as de la chance quand même.
- Quelle chance ?
- D'abord, je ne comprends pas que tu dises que c'est fini, reprit Coutil. Cela ne te ressemble pas. C'est pas fini puisque tu en parles. Moi je ne connais ni hier ni demain.
- D'accord, j'ai tort de parler de fin. Mais toi, tu mens quand tu dis que tu t'en fous d'hier, même de demain.
- Non, Léo, je t'assure.
- Alors c'est que tu ne te rends pas compte. C'est de ça que tu te fous, de te rendre compte.
- Tu dois savoir mieux que moi. Je m'en porte très bien.
- Tu en es sûr ? demanda Léo.
- Tu es là.
- Et si je ne suis plus là ?
- Tu seras toujours là, dit Coutil. C'est fait maintenant. Ce n'est pas fini. Justement ce n'est pas fini. C'est comme Angel, je ne crois pas qu'il ait fini.
- De tuer ?
- De tuer oui. Ou, je ne sais pas, je ne crois pas qu'il ait fini, c'est tout. Ne me demande pas plus. (Coutil paraissait énervé)
- Ne t'énerve pas ! Ça non plus, ça ne te ressemble pas.
- (Coutil sourit) Alors on ne se ressemble pas aujourd'hui.
- J'ai un pressentiment, dit Léo.
- Attends. N'aie pas peur. Nous deux on n'a pas peur, hein ? Ils ne peuvent rien contre nous.
- Ils peuvent. Ils peuvent un peu. On verra bien ce qu'ils peuvent.
- Rien, je te dis ! Non, reparle-moi, dis-moi, d'autres endroits, parle encore.
- On a de la chance, il y a tellement de malheur... "
Ils n'avaient pas le coeur à se faire du mal. Ils avaient déjà mal, il leur fallait parler. De ce qui passe et pourtant ne passe jamais, ils avaient envie de rire, fort, ils voulaient retenir, des choses qui n'appartenaient qu'à eux, pour nier la mort, pour qu'on ne puisse rien contre eux, jamais. Ainsi ils reculaient l'instant. Celui qui arriva. Fatalement il arriva. Ce fut Coutil qui recommença : "Alors dis-moi, c'est quoi ce pressentiment ?
- C'est... On est allé loin toi et moi, tu le sais ?
- Jamais trop loin, répondit Coutil.
- C'est pour ça, maintenant, ni toi ni moi on n'a envie d'abandonner...
- On n'abandonnera rien..."
Ce qu'ils se dirent ensuite coulait de source. Puis ils rentrèrent. Léo quai des Grands-Augustins. Coutil chez ses parents. © »

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"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné son appareil photos, Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Ils étaient assis dans le salon. Il avait l'air fatigué elle lui tenait la main. "Papa et maman, je vous présente Amalia, et lui c'est Tadzio, mon préféré." L'homme m'a regardée droit dans les yeux. Il a hésité et puis sans me quitter des yeux il m'a tendu une main osseuse. Il n'a rien dit. Il n'a pas prêté un regard à Tadzio. C'est son regard qu'il ne faut pas oublier. C'est lui qui a tué Julien. Tadzio se serrait contre moi. Alors Julien lui a pris la main. Elle, elle m'a embrassée. Et puis elle a regardé Julien. Elle l'a regardé comme s'il n'avait pas grandi, qu'il était encore dans sa chambre à Trouville. Comme si elle ne pouvait plus rien faire d'autre que le regarder. En voyant Tadzio elle a dit : "Qu'il est beau !" Elle est plus jeune que lui mais elle ressemble aux vieilles de mes photos. Elle est belle et malade. Malade de n'avoir rien pu faire. D'avoir perdu Julien. Elle fume, elle a une voix fado. Elle nous a proposé à boire, avec Julien on s'est regardé en riant. C'est là que j'ai entendu la voix de son père. Une voix qui traîne. Qui traîne toute la ratatouille engloutie. Il voulait parler à Julien d'un machin rapport à ses affaires. J'ai vu Julien hésiter un instant. Puis il a dit : "Non, demain, il est tard. On va rentrer avec Amalia et Tadzio". Le père n'a pas bronché, il a ouvert "Le Monde". La voix de Julien fait du bien, surtout quand il dit "Tadzio". La voix douce avec son couteau tue la voix qui traîne. Sa mère nous a raccompagnés jusqu'à la porte. J'ai vu une photo d'elle jeune sur le mur de l'entrée. Elle a tenu ma main dans la sienne avant que je parte : "Que faites-vous dans la vie ?" Le genre de questions rudimentaires qu'elle déteste habituellement mais pas cette fois. Julien a répondu pour moi : "Amalia est photographe". Il m'a regardé comme s'il avait dit que j'étais une pute. Il m'a souri. Sa mère gardait encore ma main dans la sienne : "Revenez quand vous voulez, mon mari est plus chaleureux qu'il n'en a l'air". Nous sommes partis. Un instant j'ai pensé : Et si monsieur Victor s'était trompé sur le père de Julien. Après tout je n'ai aucune preuve. Cela n'a pas duré. Ça ne s'invente pas ce genre de choses. Comme Julien avait dit, elle est photographe, on ne peut pas la tromper sur un regard. Ça fait partie de la manipulation d'innocenter tout le monde. Il lui a fallu du temps pour comprendre, ce n'est pas aujourd'hui qu'elle est si près qu'elle va se laisser distraire par la ratatouille des bons sentiments. © »

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La solitude du mal

Aile




"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « La Dernière Heure

c'est maintenant, tu sais que c'est maintenant, maman n'est toujours pas là, où est maman ? j'aimerais sentir maman après il sera sûrement trop tard, toi je te sens je ne peux pas me débarrasser de toi je n'ai pas pu je n'ai pas voulu
c'est autrement ce n'est pas ce que je croyais j'aimerais pouvoir l'écrire toi tu l'écriras tu écriras tout tu me réfléchiras
je me sens enveloppé d'amour ça se rapproche c'est l'amour qui se rapproche il est inhumain l'amour c'est ce qui m'a fait vraiment peur tout à l'heure quand j'ai crié, toi tu savais combien c'était inhumain et que c'était trop pour nous, qu'il n'y avait pas de solution ici
je déciderai bientôt, tout de suite, cela me semble une éternité
je vois la rivière là tout près celle de la maison de grand-mère j'entends le bruit j'aimerais bien la toucher je suis si près mais je ne peux pas j'entends aussi la voix de maman qui m'appelle j'ai toujours aimé sa voix je l'ai toujours reconnue où est donc maman toi tu lui diras que je l'aimais moi je n'ai pas pu, seulement maintenant, avant c'était inhumain, pense à emporter mes livres avec toi il faudra bien que tu te remettes à lire un jour
pourquoi ce n'était jamais possible d'être comme c'est maintenant, c'est à cause des fourmis, là je les vois bien elles n'ont jamais été aussi proches de moi mais elles ne me font plus peur je sais qu'elles ne me toucheront pas mais elles ne le savent pas, c'est bien que moi je sache, même toi tu ne le sais pas, pourtant tu en sais des histoires, plus que moi, alors aujourd'hui c'est moi qui sais, si tu veux je te protégerai
c'était quand le moment où j'aurais pu si j'avais voulu ? y avait quoi au commencement
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

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Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Le monde reste incroyablement beau. Même la misère quand tu la regardes elle est belle, incroyablement belle. Pasolini assassiné mais les garçons de Rome s'embrassent dans les parcs la nuit, à deux pas de ce qu'il reste des dieux. On fait toujours l'amour, un beau couple c'est toujours bouleversant, rien n'y fait. Les écrivains écrivent, ils n'ont jamais été aussi nombreux et quand on sait ce que ça peut te coûter d'écrire, même une merde... La mort ne tue toujours pas l'amour. Ceux qui meurent sont beaux : l'infirmière disait d'Hervé sur son lit de coma qu'il ressemblait à un ange, tu as embrassé son front glacé à la morgue. Les enfants croient tout ce qu'on leur raconte, ou bien ils pleurent mais ça ne dure jamais. La mer a toujours de ces couleurs. Les gens écoutent encore les gens : va faire un tour dans les cafés, le matin à Paris. Les gens consolent encore les gens. Les femmes étendent encore le linge. Dans les banlieues il y a de ces femmes noires et comment elles regardent leurs enfants : les mères restent les mères, avec la peur. L'horreur non plus n'a pas disparu, on peut encore mourir de faim, ou dans une flaque de sang : les cris résonnent encore, partout, même en silence. Ni l'horreur, ni la révolte, tu connais des cœurs à éclater de révolte. Le monde reste incroyablement humain quand même.
Alors d'où ça vient ? Cette impression de fin du monde. © »

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"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Anckchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Il vous aime beaucoup, dit Ankhchen. Mathieu quand il marchait dans les rues avec Wild regardait toujours les gens sur les trottoirs, il les voyait, Wild ne les voyait pas. Toujours il avait connu Mathieu comme ça, remué par le malheur des gens. Mathieu sortait une pièce de sa poche, à chaque fois, même quand il avait encore peu d'argent de poche, un soir il s'était retrouvé comme ça sans un sou alors qu'ils devaient aller au cinéma, et Wild n'avait pas assez pour deux, alors ils avaient marché sur les quais de la Seine et parlé, parlé. Wild ne voit toujours pas, il voit plus qu'avant mais il ne voit pas comme Mathieu voyait. C'est de penser à Mathieu qui le fait voir et s'arrêter. Il avait fini par retrouver Quim, lui avait acheté un parfum et l'avait présenté à Ankhchen. Quim était très cultivé, mais il n'avait pas beaucoup d'argent, alors il allait souvent lui aussi à l'Ateneo pour lire sur place. Il vendait ses parfums dans sa petite valise pour gagner sa vie à vingt ans, bon an mal an. Puis Wild l'avait présenté à Lucia qui l'avait fait engager dans son émission. Et Ankhchen s'était mise à aller aussi avec lui à l'Ateneo, l'ancien théâtre magnifique devenu librairie leur allait bien, ils lisaient dans les loges du théâtre tous les trois. Vous savez que Quim m'avait raconté votre première rencontre, il a dit que vous vous sentiez coupable. Vous l'avez cru ? Wild, vous êtes de ceux qui se sentent coupables mais vous ne savez pas de quoi, vous êtes innocent mais vous vous sentez coupable. De quoi ? Dans l'immédiat, mon chéri, vous allez vous sentir coupable de me laisser et d'aller retrouver cette fille, l'Anglaise. Non. Ecoutez, Wild, je ne veux plus vous voir cette nuit, je m'en vais, John me ramènera, ou je prendrai un taxi. Je peux vous appeler à l'Adlon ? Vous pouvez mais je ne vais pas y rester, je vais peut-être aller un peu chez ma fille. En Argentine ? Non, ici. Votre fille ? Oui, Wild, ma fille. A moins que je n'aille à Paris. Je vais vous donner mon téléphone fixe ici, je n'ai pas de téléphone portable, dit Wild. Bien sûr, dit-elle, vous n'avez jamais été comme les autres. Adieu, mon petit Wild, ne vous inquiétez pas pour nous. A peine s'est-elle levée et fait quelques pas qu'un garçon s'approche d'elle, il lui parle en français. Il dit qu'il voudrait la pendre en photo, dehors puisque les appareils photo sont interdits ici, et il la raccompagne. Wild la voit s'éloigner, elle lui semble soudain plus vieille et plus belle. Avant, chaque fois qu'il avait voulu la photographier, c'était toujours la même chose. Sur la photo, les yeux étaient flous, il n'y avait rien à faire. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

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"Géant" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « Dans la bibliothèque, je me suis encore attardé sur Thomas d'Aquin. Je sais bien qu'il n'y a pas de preuves de l'existence de Géant. La Providence ? Peut-être, mais la Providence doit être contrariée, combattue, elle ne peut pas être : tout. Je n'ai pas eu de visions foudroyantes comme Thomas qui disait qu'à côté de sa vision, tout ce qu'il avait écrit lui paraissait comme de la paille. Il ne voulait plus écrire. Je L'appelle Géant parfois. Oui Toi. Vous. Dans mon journal sur Lui je L'appelle Géant. Il est trop grand pour savoir. C'est perdu d'avance. Pas un d'entre nous ne sait. Le futur pape sera un ignorant. C'est notre destinée. Un croyant peut-être et encore : A quoi sert de croire sans doutes ? Le cardinal Khanna maintenant. Il vote pour moi, je le sais. Ils sont tous très aimables avec moi, même les conservateurs. Ils sont un peu jaloux aussi, ils sont humains. A la télévision, ils doivent parler de moi. Mais nous n'avons pas le droit de la regarder, ni d'entendre, les ponts sont coupés entre nous et le reste du monde. On s'occupe du monde parce qu'on en est coupé. Juste l'orage. L'orage, ils ne peuvent pas nous empêcher de l'entendre gronder.
J'aurai une robe blanche, mon rêve. Le Mali, Paris, le Mali, Rome, le sida, les écoles, mama, toute une vie déjà. C'est monseigneur des Ursins qui serait content s'il était là. Est-ce qu'il me voit maintenant ? Mama me voit mais lui ? Mais alors si je crois que mama me voit, je crois en Toi ? Pas sûr. La logique de l'amour, je ne sais pas si c'est la Vôtre. Je ressasse ces choses dans mon journal. J'écris sur Toi, c'est déjà beaucoup. Monseigneur des Ursins a fait mon éducation. Il était déjà archevêque. C'était un ami de mama avec qui il entretenait des relations contrastées, je dirais. Il n'approuvait qu'à moitié qu'elle recueille ce qu'elle appelait ses chats de poussière, les petits enfants orphelins du sida, péché d'orgueil, il lui disait ; mais il ne la décourageait pas non plus.
Visconti vient de me passer un mot sur lequel il est écrit : "il y a un nouveau garde suisse à l'entrée". Et puis il s'est replongé dans son livre, Graham Greene, "La fin d'une liaison". On détonne un peu Visconti et moi dans nos lectures, ici dans la chapelle Sixtine. Moi, j'ai mon Karamazov avec moi. Quand j'ai découvert Dostoïevski, chez moi, au Mali, je ne voulais plus rien lire d'autre. Et quand j'ai fait ma thèse pour le doctorat canonique, je l'ai consacrée à Dieu et la littérature. Ce sont les hommes qui m'ont conduit à Géant. Pas l'inverse. Les livres, ce sont les hommes. Il y a cent mille façons d'aller vers les hommes, cent mille façons d'aller vers Dieu. Sans Dostoïevski, est-ce que je serais ici ? © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

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"décal'âge" (2018)

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin.

(extrait) « revoir Paris, elle a la chanson dans la tête : 'revoir Paris et me retrouver chez moi', c'est la première fois qu'elle en part si longtemps de Paris, ça la détruit elle le sait, mais en même temps ça la rajeunit, ça lui fait croire que tout est possible, même si elle le sait bien, tout est peut-être possible mais attends, ne rêve pas, je ne rêve pas, l'important n'est pas que tout soit possible mais d'y croire encore, d'y croire dur comme fer, feu rouge, et puis vert, et c'est reparti la route, est-ce que Frédéric avait une voiture ici, sûrement, impossible autrement, sans voiture à L.A. tu n'es rien, Frédéric au volant d'une voiture ici, une décapotable parce que lui non plus, encore moins qu'elle, n'aurait peur de ça, il avait passé son permis peu de temps avant de s'en aller, Alain avait dit, mais qu'est-ce que tu as besoin d'une voiture à Paris, on ne sait jamais, avait dit Velma à la place de F., on ne sait jamais, elle n'a jamais mieux dit, la vie c'est on ne sait jamais, elle s'arrête dans un In-N-Out pour prendre un burger, elle a faim, elle mange à une table dehors avec les gens de la nuit, pas de son âge, juste un vieux dans le coin, ah non une vieille aussi, un autre coin, elle relit le poème, comme d'habitude elle ne comprend pas tout, des mots, des phrases, 'cette rive de l'autre côté', 'et moi qui te vois', 'absence', 't'aimer un seul jour', un seul jour oui, ça suffirait, rien qu'un jour et puis revenir, ou pas, elle ne sait plus. En revenant à l'hôtel, je retourne à la chambre 105, je m'en fous de passer pour folle. Ou alors je la loue, dès qu'elle est libre. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"roman" en cours d'écriture (2019 et +)

 
résumé : suite de Décal'âge

(extrait) « (Frédéric)
Il faisait gris. On a pris la voiture. On a passé les ponts. Il a dit, tu es sûr que tu ne veux pas qu'on demande à Velma de venir ? J'ai dit, sûr, seulement toi et moi. Il ne dit jamais 'ta mère', il dit, Velma. Ou non, il dit, ta mère, quand il veut dire qu'elle est ma mère avant tout. Là quand il l'a dit, ça voulait dire aussi qu'elle était son amoureuse, qu'on serait trois amoureux à Coney Island. J'ai tenu bon. Il n'y avait personne, le parc était fermé. Il ne pleuvait pas, seulement gris, parfois le soleil. Et la mer était grise aussi, parfois bleue. On a roulé un joint sur un banc, lui l'a fait, Matt est un rouleur de joints hors pair. À part les joints, je n'ai jamais fumé beaucoup, quand j'étais adolescent et que maman conduisait en fumant (elle mon Dieu oui c'est une fumeuse), je lui demandais de me passer une taffe, elle résistait mais elle finissait par me passer la cigarette, je sais qu'au fond elle aimait ça, que nos lèvres se posent au même endroit, comme mes lèvres maintenant se posent sur celles de Matt qu'elle a embrassées aussi, et moi aussi j'aimais ça autrefois, la taffe, ses lèvres. On a parlé de la vie. Essentiellement lui et moi, on fait ça, on parle de la vie. La vie immuable, la vie mouvante, la politique, les connards qui empêchent de vivre, et encore la vie immuable, les larmes, la joie. Et puis on a marché. On est allés sur la jetée, on s'est allongés, on s'est tenu la main, on a fait silence, ou presque, juste pour dire que c'était la mer, que c'était nous, qu'il faudrait venir plus souvent à la mer. Au retour on est passés voir Velma mais elle n'était pas rentrée. Je lui ai dit, vous dormez où quand tu dors là, il a dit, là, je le savais mais je le taquinais. J'ai regardé la seule photo de mon père qu'il y a dans cet appartement. Ah oui, aussi, on a marché sur le sable. On a pensé que ça valait la peine de vivre, ensemble, sinon non. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car…, là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (les rues)

je marchais
l'eau coulait au bas des trottoirs
j'avais envie de vivre
je marchais encore
Paris s'absentait
Buenos Aires, Madrid
je ne marchais plus seul
on en finissait pas de marcher
les rues la vie
les visages des rues
l'envie revenait
tu la faisais revenir
il y avait dans les rues tout possible
on riait
on se perdait
on se retrouvait
nos pays
le petit matin des rues
la nuit des rues
l'histoire se jouait
on n'en avait jamais assez
j'aimais, et
l'aimerai, plus loin que les rues © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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