Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange"

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Dans le soleil qui lui dessinait la jambe Ange regarda le garçon dormir. Dans l'escalier qui menait à la chambre ils s'étaient dit qu'ils reculeraient loin le moment de finir. Quand enfin ils jouiraient ils ne sauraient plus rien, de leurs mains, leurs cuisses, se tenir debout, couché, l'endroit, l'envers et le nom des saisons. Ils iraient tout au bout de leurs corps achevés, des règles édictées. Contre l'avis de tous, pour leur plus grand plaisir. Ils tremblaient de leurs gestes et des mots qu'ils disaient. A l'instant de jouir Ange avait senti la peur dans leurs spermes mêlés. Il ne se réveilla pas quand Ange fit couler l'eau puis s'habilla. Même le bruit de la porte le fit à peine bouger.
Dans la gare de l'Est ce samedi matin les gens partaient pour un week-end aux allures de vacances d'été. Dans une chaise roulante un jeune homme écoutait de la musique. Il lui fit signe d'approcher et lui tendit les écouteurs. Ange revit ce jour près du canal où pour la première fois il avait entendu la musique s'enfuir vers lui d'une fenêtre. Elle était encore là. Avec ses grandes ailes. Ange la rendit au garçon. Il lui revint une nuit où peut-être ses mains avaient redonné la vie. Il le prit dans ses bras et s'en alla. Il y avait des enfants dans les trains. Deux garçons se disaient au revoir. L'un des deux confiait qu'il n'aimait pas partir. Ange longeait un quai. Des militaires parlaient de cul. Ils moquaient l'un d'entre eux en le traitant de pédé. Ange se retournait. La gare s'éloignait. Il aperçut au loin un vieil homme qui semblait l'appeler. Il lui criait de rester encore un peu. Ange entendit des mots, plaisir, bouffe, révolution. Il n'avait pas remarqué un adolescent qui le suivait des yeux. Il vit Ange atteindre le bout du quai et descendre sur la voie. Bientôt il ne distingua plus qu'un point et puis plus rien. Alors le garçon monta dans son wagon, bouscula un passager sans s'excuser et alluma une cigarette. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'œil gauche de Vladimir"

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « C'est là que Vladimir se remit à parler. Cette fois tout s'emmêlait, Maria, l'eau calme au beau milieu du fleuve, le sang dans le caniveau le matin, son œil qui ne voyait rien de ce qui se passait sur sa gauche, le livre qu'il avait retrouvé, la poudre de perlimpinpin, le square des Batignolles, les enfants de la mort, le soleil qui tombait sur le Gange, celui de Biarritz, le sable clair, la plage déserte, ses bras en croix devant l'autel, son assiette de soupe, la pute du porche qui lui parlait d'amour, le secret du livre, le chapelet qu'il égrenait, les malades méconnaissables qui n'ont même plus la force de pousser une porte, cette mort de l'amour, ceux de la liberté, toujours là, il en est sûr, il était avec eux, les corps de ceux qui s'aiment et recommenceront, les mensonges assassins, la vie parfois, un jour, là-bas, ici, le monde qu'un jour il découvrit, son impatience, les enfers, et comme il y était bien, et Dieu, sa simple envie de ne pas les abandonner, être toujours avec eux. Alors Ange, dans un geste brutal qui renversa son verre, et la bière lui coula dessus, l'attrapa par la nuque, approcha son visage du sien pour mieux lui dire ce qu'il savait. On eût cru de loin que tous deux s'embrassaient. C'était la même chose. Un espoir fou, là. On aurait dit des frères. "Je n'y crois pas. C'est impossible. C'était perdu d'avance. Je ne reviendrai pas, c'est un piège. Mais toi, tu es là. Essaie. Si tu as le courage, essaie. C'est pour ça qu'on est là. Donne ta main, serre la mienne. Va ! si tu n'as pas le dégoût. Je t'envie de croire toujours, tu m'en diras des nouvelles. Tu me reparleras de la pluie, de tous les coins perdus. Essaie, on est pareils. Je ne veux rien t'enlever. J'aurais aimé te ressembler, mais j'avais tout vu, c'est irrécupérable. Mais après tout, regarde. Comme ils disent, le jour se lève encore, regarde-le s'infiltrer sous la porte." Vladimir, assommé, jeta un œil- le bon- vers l'entrée. C'était le petit jour. Il fut désespéré de la fin de la nuit. La salle s'était peu à peu vidée pendant le temps qu'ils se parlaient. Le gros bonhomme commençait à ranger des chaises. Le regard de Vladimir revint vers Ange. Il était la dernière lumière de sa nuit. Il voulait lui répondre. Lui reparler encore des heures quand il priait, il y a de nombreuses années, en se saoulant de vin, dans les yeux d'une femme qui s'accrochait à lui, seul visage de l'espoir, dans le sourire d'un enfant qui répondait au sien, les instants où il ne tenait plus debout, où il se relevait, quand il ramassait les assiettes sur les tables, après les repas au monastère, ou qu'il passait le balai. Il voulait lui redire la patience, lui, l'impatient, lui dire aussi qu'il était comme lui. "On sait tous les deux les mystères..." Il s'était arrêté. Ange n'était plus là. Il avait regagné l'oubli des hommes dont il n'avait jamais été. Peut-être qu'il était reparti avec l'Espoir. Qui sait ? Vladimir était seul. "On sait tous les deux les mystères, on les a acceptés." Vladimir se leva, le corps meurtri, il lui fallait dormir. Il quitta sans regret cet endroit protégé où il savait que se retrouveraient encore et encore ceux qui ne bâtissent rien. Il ne partait pas vraiment. Il prit une cigarette dans un paquet oublié sur une table. Dehors le soleil se levait à peine. La nuit s'en allait lentement, à contrecœur. Il vit un bec de gaz allumé. La panne était terminée, avec elle le désordre espéré. On l'entendit murmurer : "j'éteindrai tout un jour, cette fois pour de bon. En attendant, marchons". Il avança vers l'église où l'attendait le livre. Sa robe était froissée. Tachée. © »

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Le violeur

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La solitude du mal

Amalia




"Le Violeur"

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Le jeune couple qu'ils formaient intriguait, certains les prenaient pour deux frères, d'autres lisaient dans les regards qu'ils se lançaient, tous avaient raison, les deux amis avaient l'un pour l'autre des prévenances rares pour des enfants de cet âge, les enfants qu'ils étaient, ils en avaient l'innocence, les attitudes, l'un était plus sérieux mais il buvait du vin, l'autre riait souvent, ils se parlaient beaucoup, s'écoutaient, ceux qui les voyaient se demandaient bien de quoi ils pouvaient discuter. Ils n'avaient retenu du monde que ce qui leur plaisait, bribes de leur jeunesse, projets qu'ils étaient sûrs de mener à bien, continents lointains, notes de musique, gratte-ciels, loin de la société des hommes, ils marchaient, mangeaient de la barbe à papa, sur les bancs ils se tenaient tout près, se moquaient des passants, ne parlaient pas d'amour, Alexandre n'aurait jamais osé, Francisco y songeait depuis longtemps, Alexandre le voyait bien regarder bravement des beaux garçons passer, de bas en haut, l'air intéressé de celui qui aurait voulu en savoir davantage, toucher pour voir de quoi il en retournait, si c'était bien ce qu'il avait imaginé, en fait il y pensait du matin au soir, puis il se retournait vers Alexandre qui faisait semblant de ne rien avoir remarqué, Francisco lui souriait comme s'il fallait bien qu'un jour il apprenne, qu'ensemble ils découvrent ce qui les tourmentait chacun à sa manière. Il y avait un grand lit dans la chambre, c'est Francisco qui avait décidé lorsqu'on leur avait demandé de choisir, Alexandre n'avait pas bronché. Il avait retardé le plus tard qu'il pouvait le moment de se coucher, il aurait bien aimé l'emmener au phare, juste pour voir l'effet que ça ferait d'y aller avec lui, il avait renoncé, Francisco était trop jeune pour le casino, alors ils s'étaient baladés jusqu'à trois heures du matin. Alexandre avait enfilé son pyjama noir dans la salle de bains, s'était lavé les dents, Francisco déjà au lit, en slip avec un tee-shirt qu'il avait enlevé aussitôt. Ils avaient éteint la lumière, recommencé à se parler, "de tout, de rien, de leurs mamans, tu parles tu parles". C'est Francisco qui avait fait un geste, puis un autre, ils devinaient leurs yeux, les rideaux laissaient entrer la clarté de la lune, la voix d'Alexandre étranglée, incapable d'un son, il avait laissé faire, et la main de Francisco, et la bouche, et les lèvres, Francisco avait la lenteur et la respiration essoufflée de celui qui découvre un trésor, des années passées à en rêver, arpenter la terre à sa recherche, rentrer bredouille, si près d'avoir trouvé, il n'y croyait pas encore, fermait les yeux, les rouvrait, avançait, reculait, hésitait, prenait de l'assurance, se noyait, à corps perdu, fond du gouffre, merveilleusement, sans crainte, on recommencera. © »

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Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"H"

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « (lettre de H à JM) Je suis pour quelques jours en Suisse avec C... Je te donne tout de même de mes nouvelles : l'hiver est une saison qui passe et tout refroidissement finit par disparaître un jour… H © »

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"L'acharnement de soi-même"

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors... Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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La solitude du mal

Amalia




"La solitude du Mal"

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait)
« Léo justement regarde ses yeux, il n'a pas changé. Léo éprouve une sensation de déjà vu qui l'embarrasse. C'est La Prison qui lui revient et sa rencontre sur la plage, le garçon s'appelait Jérôme. Il lui demande son prénom qu'il a oublié. Coutil. Le Coutil qui sauvait les enfants prisonniers en fendant l'océan. Coutil, avec le L à prononcer. Ça y est, ça lui revient. Coutil semble ne plus avoir mal aux yeux, il remonte le col de son manteau gris et veut marcher avec Léo. Il dit vouloir le connaître. Ses longues mains baguées parcourent les cheveux longs, il dégage l'innocence et la joie. Ils marchent, ils rient. Coutil est étudiant à Sciences Po. Il glisse sur le sujet, moqueur. Il parle de ses parents qui habitent avenue de Versailles, son père médecin, sa mère qui était serveuse dans un petit restaurant de Saint-Germain-des-Prés avant de se marier, c'est là qu'elle a rencontré le père de Coutil, il y allait avec ses copains carabins, il a bravé pour l'épouser un père mandarin à Pasteur qui voulait le voir se fiancer avec une autre. Coutil raconte sans pudeur, avec un air de raconter l'histoire d'une famille qui ne serait plus tout à fait la sienne. Il ajoute cependant qu'il les aime, on ne peut que le croire. Cette fois Léo lui tend la fiole de David. Coutil s'amuse de sa proposition et "parce que c'est toi" avale une gorgée. Il préférerait manger des crêpes, il adore les crêpes. Léo expliqua à Coutil l'histoire de la fiole. Il parla de David, de cet amour qu'il ne savait cacher. Coutil ne fut pas étonné. Il écouta en silence, questionna Léo sur les peintures de David et exprima le désir de les voir : "J'aimerais te revoir, tu me parleras de David et tu viendras chez moi, rue des Fossés-Saint-Jacques, j'ai une chambre de bonne". Ils échangèrent leurs numéros de téléphone et se quittèrent, Léo sur sa moto, le garçon à vélo. Coutil avait beaucoup parlé et Léo n'était guère avancé. Coutil ressemblait un peu au Jérôme de ses visions épileptiques. La même douceur à laquelle on ne pouvait que se rendre. La même beauté déconcertante. Il y avait bien des différences mais Léo n'aurait su dire lesquelles. Un troisième enfant l'obsédait, davantage que Jérôme ou Coutil. Celui qu'avait été son personnage, l'homme de l'impasse new-yorkaise, l'homme aux yeux boursouflés et au regard perdu. Ces trois enfants avaient en commun l'enfance qui s'accrochait à eux. © »

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La solitude du mal

Amalia




"Amalia"

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « On s'est assis dans un café au bord du canal il faisait déjà nuit. J'ai pris un verre de rouge lui un café. A le regarder en face de moi j'ai pensé qu'il était bien plus beau que lors de notre première rencontre. J'ai cru ce qu'il m'avait dit sur Louison. Je l'enviais du malheur d'avoir perdu Louison. Il a parlé de sa famille. De sa mère surtout. Elle est beaucoup plus jeune que son père. Je le savais déjà. "Ma mère est un mystère, je ne sais toujours pas." Il n'a pas dit grand-chose sur son père sauf qu'il était dans les affaires. C'est pinard il sera toujours temps de préciser. Je pensais à Rue blanche tout près du canal, les deux aveugles. J'ai eu envie de rire aquatique. Julien veut que je vienne quai d'Anjou. Je sais que je n'irai pas là-bas. Je n'ai rien répondu. Il veut aussi que je vienne dans son appartement au square des Batignolles. On verra. Je n'ai pas pu faire autrement que lui proposer de venir aussi chez moi. Je m'en voulais que ce soit lui qui décide et que je ne puisse rien faire. J'ai dit que j'habitais une chambre de bonne près de Montparnasse. Il n'a pas eu l'air étonné. Ce que j'attends c'est étonner Julien. Cela prendra du temps. J'ai parlé de Tadzio. Il a ri. Je sais que dans son rire il pensait aux photos. Il était tard et pas une seule fois il ne m'avait parlé du VL. Il m'a dit qu'il espérait que Tadzio l'aimerait. Je n'ai rien répondu mais je sais que Tadzio aimera Julien. Parce que tout le monde doit aimer Julien. C'est sûrement la raison. Pourquoi il n'a pas gardé le VL, pourquoi il ne sera jamais comme Ange. On aime trop Julien Rivière. Et je me demande s'il n'est pas avec moi pour que cela cesse. Rien n'est rudimentaire chez lui. Il le sait et les autres, ceux qui l'aiment, ne s'en doutent pas. Comme elle, Julien Rivière se méfie des invertébrés. Je n'ai pas pu résister : je lui ai demandé s'il avait pensé à moi entre nos deux rencontres. Il m'a regardé et il a dit : "Jamais". Doucement. C'est sa force de faire mal sans vouloir. Il a ajouté : "Je n'en voulais pas de cet appareil, c'était fini". Alors, pour la deuxième fois ce jour-là, il a dit : "Et toi ?" J'ai presque regretté de l'avoir retouvé. J'ai compris qu'il était inutile de mentir. J'ai commandé un troisième verre de rouge lui un troisième café. En riant je lui ai dit : "Tu sais que j'ai pensé à toi. On a le temps d'en parler !" Je lui ai expliqué pourquoi j'avais appelé l'appareil le VL. On va se revoir bientôt. Elle n'a jamais pu se passer du venin. Ce sera elle ou lui. © »

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Le violeur

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'Insecte", éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « La Dernière Heure

je les entends qui reviennent les musiques espagnoles qui réchauffent
il y a le froid, de plus en plus le froid mais aussi la chaleur très loin la chaleur avec les musiques espagnoles qui font peur aux fourmis où sont les fourmis presque plus de fourmis tout d'un coup
autrefois, autrefois j'étais malade tu te souviens quelle maladie c'était, j'ai oublié, c'est comme si je revenais moi aussi
toi tu ne peux pas avoir oublié la maladie je sais que tu l'aimais quand même, tu aimais la maladie inhumaine, tu la trouvais humaine
les musiques espagnoles c'est pour toi aussi, pour l'échange
quand est-ce qu'on a décidé d'échanger, je n'ai plus de souvenirs
ou alors on a pas décidé, maintenant je décide, maintenant tu m'as rendu libre, on disait comme ça non, libre, c'est une longue histoire je m'en aperçois que maintenant
c'est qui maman ? je m'entends encore dire où est maman mais j'ai oublié maman, ce doit être une voix j'entends encore la voix loin
mon chéri mon chéri elle dit la voix, je ne comprends plus
je ne comprends pas et je sais pourquoi, je ne suis plus malade, plus du tout malade, tiens regarde je bouge je repars à zéro, je serai là
c'est toi qui vas reprendre la maladie inhumaine, tu voulais, mais tu verras c'est bien pire que tu crois, il va te falloir beaucoup de musiques espagnoles, beaucoup, pour éviter les fourmis, pour garder la maladie, pour que je puisse être là
je sens que je reviens guéri, il a suffi de l'échange entre toi et moi, ce que j'ai décidé avec toi sans te le dire
je te laisserai ce qui brille, ça ne sera pas de trop, moi je reste avec le mal, on y est bien, toi tu sais, tu n'es pas comme les fourmis je pourrai te faire mal encore
elles doivent aller vers toi les fourmis, je n'en vois plus aucune, méfie-toi elles t'en voudront encore plus qu'avant elles ne connaissent pas la pitié
reste avec la maladie inhumaine les fourmis ne pourront rien contre toi elles ont peur de ce qui brille ce sont de grandes froussardes les fourmis c'est incroyable qu'elles fassent autant peur des froussardes pareilles
écoute les musiques espagnoles comme elles sont lentes maintenant, un fleuve lent et sans fin, de plus en plus profond, du sang je crois
mon chéri mon chéri, il y a plusieurs voix maintenant, il y a une voix qui s'éloigne, elle vient vers toi, lorsqu'elle viendra vers toi écoute, c'est de la lumière, je crois qu'il est fragile, je ne peux rien d'autre pour toi, que ce qui est fragile
moi tu ne me reconnaîtras pas tout de suite j'ai déjà beaucoup changé
encore un peu, encore un instant
il fait froid à nouveau, je crois que je n'ai plus que toi, j'en suis sûr maintenant, plus que toi
je lis maintenant ce que tu n'as pas encore écrit, tu vas l'écrire hein, c'est pas gagné d'avance, même la voix fragile, surtout pas la voix fragile, je le connais à peine mais je suis près de lui
tu l'as voulue la maladie inhumaine, c'est l'échange rappelle-toi
tout est calme silencieux, les musiques espagnoles sont reparties
et si finalement... mais non, c'est pas maintenant que je suis guéri que je vais renoncer, c'est à cause du mal tu comprends, mais je ne pourrai pas t'expliquer je n'ai plus de mots il n'y a plus de mots ils s'en vont aussi, l'échange c'est les mots qui s'en vont contre ma guérison
pour moi le dernier mot...
on se dira que je l'ai échappé belle mais on ne pourra pas s'en défaire, toujours il restera une trace, c'est l'échange, les mots qui s'en vont contre une trace
ça y est, écoute : aucun mot
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

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"Yaguine"

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait)
« YAGUINE: Il y a quoi?
MOI: Tu le sais.
YAGUINE: Les mots.
MOI: Pour quoi faire?
YAGUINE: Ce n'est pas moi l'écrivain.
MOI: Pour se venger.
YAGUINE: De quoi?.
MOI: De tout.
YAGUINE: C'est rien.
MOI: Pour aller vers toi.
YAGUINE: C'est mieux.
MOI: Contre tout.
YAGUINE: Précise.
MOI: Contre les gens qui marchent.
YAGUINE: Contre la mer?
MOI: Contre la mer aussi.
YAGUINE: Contre la mort?
MOI: Non.
YAGUINE: Tu m'intéresses !
MOI: Tu es allé la chercher la mort.
YAGUINE: C'était une solution.
MOI: Je ne veux pas mourir.
YAGUINE: Je n'y comprends rien.
MOI: Moi non plus.
YAGUINE: Ça ressemble à la guerre tes mots.
MOI: On est des guerriers.
YAGUINE: Tu rêves ! Au café de Flore?
MOI: Laisse tomber les mots.
YAGUINE: Quelle guerre?
MOI: La nôtre.
YAGUINE: Je ne suis pas avec toi.
MOI: Maintenant oui.
YAGUINE: Tu ne me laisses pas le choix.
MOI: Toi non plus.
YAGUINE: Tu n'abandonneras rien.
MOI: Qui me le demande?
YAGUINE: Moi, laisse tomber les mots.
MOI: Tu proposes quoi à la place?
YAGUINE: A l'intérieur de la vie, Foté va !
MOI: Y a quoi?
YAGUINE: Rien qui vaille.
MOI: Vas-y bon sang ! Dis !
YAGUINE: Trop facile.
MOI: On continuera?
YAGUINE: On écrira des mots qui laissent tomber les mots.
MOI: Y aura quoi à la place?
YAGUINE: Ce qui respire encore.
MOI: Moi?
YAGUINE: Laisse-toi tomber Foté ! © »

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"Undead"

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Wild Samuel"

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Gertrud l'a rappelé pour lui donner des nouvelles, la femme au cerveau malade. Sur l'écran, le film The Believer. Il fume. Je vous disais, je ne sais plus ce que je vous disais, vous voyez j'oublie. Vous disiez, les souvenirs, qu'il y en avait des. Pas tous, morts. Où ? Dans l'histoire. Vous me rappellerez encore ? Si je peux, oui. Votre histoire. Au revoir, Samuel. La lumière rouge s'éteint. Il écrase la cigarette. Extrait v.o., la voix de Norma Aleandro. Musique. TEE. "Merci de vos appels, on se retrouve demain, nous et la nuit, salut." Il laisse l'équipe sur le trottoir le long de la Spree. Dans la nuit de l'été, il roule sur son vélo. Il vole. Le même chemin qu'avec elle mais sans elle. La nuit dernière, Mathieu n'était pas là. Alors au réveil il a eu l'idée. Il y a repensé. L'hôtel des Enchaînés, comme l'avait appelé Ankhchen. Stralauer Allee, juste avant l'Eisenbrücke. Il est essoufflé. Il attache le vélo. Il est devant l'hôtel. Il entre. C'est le même veilleur de nuit, le jeune Noir. L'homme le reconnaît. La chambre numéro huit ? Il dit, oui. Il paye, une nuit. Il monte les trois étages. Il attend. Son cœur bat. Il regarde l'heure, deux heures cinquante-cinq. Il met la clé dans la serrure. Il pousse la porte. Des blouses blanches circulent dans les couloirs blancs de l'installation. On ne fait pas attention à lui. A part les blouses blanches, il n'y a que lui. Il cherche des yeux. Mathieu n'est pas là. Son cœur a cessé de battre fort. Il connaît le chemin. Il se dirige jusqu'à la pièce blanche, à travers les couloirs blancs. Une femme est là. Il regarde l'heure, trois heures dix. Il y a deux personnes avant lui. Quand arrive son tour, la femme ne dit rien. Il reste debout. Elle prépare l'injection sur une table. Il s'allonge. Il regarde la femme pendant qu'il tend son bras. La femme n'est ni jeune ni vieille, elle ne le regarde pas. Il se relève. La femme le conduit dans la passerelle en verre. Puis rien. Le voyage. Quand il sort de l'installation de l'arrivée, il voit la mer. Le bateau. La plage sans fin. Le ciel est bleu. Mathieu est assis sur le sable devant la mer. Toujours la même mer, calme, menaçante. Il marche vers Mathieu. Il s'assoit à ses côtés. Mathieu lui tend la main. Il la prend et la garde. Pendant longtemps ils ne se disent rien. Le soleil. Puis de loin Wild voit des gens sortir de l'installation et se diriger vers le bateau. Il regarde Mathieu. Qui nous croira ? Tu as besoin de croyants ? dit Mathieu. Viens, on marche.
C'est à lui. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Géant"

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Vincent) C'est notre fils. Notre fils à Sarah et moi. Il a ouvert la porte et m'a pris dans ses bras. Il est passé là-bas dans l'après-midi, ce sont les vacances scolaires. Il a dit, aujourd'hui c'est moi qui prépare le dîner. Il cuisine très bien. Il est en train d'apprendre le monologue de Hamlet : il veut devenir comédien, il suit des cours le soir. On lui a dit, prépare ton bac aussi. C'est un bon élève. Quand Mamoudou est arrivé ici, on lui a donné notre chambre. Il avait huit ans. La chambre qui donne sur le canal Saint-Martin, comme mon bureau. Et nous on s'est repliés sur la cour derrière dans la salle à manger salon. Sarah dit qu'elle n'a pas besoin de bureau. Quand elle en a besoin, elle utilise le mien. Elle n'est pas encore rentrée. A moins qu'elle soit passée là-bas. Elle y va tous les jours. Elle est ophtalmologue, elle a son cabinet rue de l'Université. Sarah est ma lectrice. On s'est rencontrés comme ça, elle avait lu un de mes livres. Et c'est ma critique la plus dure. Je me demande en fait si elle aime ce que j'écris. Ou peut-être qu'elle me connaît trop bien pour être objective, elle lit à travers le livre. Mamoudou a dit en riant qu'on ferait une pièce de mon livre et qu'il jouerait Jim Mortail. Que Dieu pouvait être jeune et noir. Mamoudou nous fait souvent rire. Même en ce moment. Il fait rire comme tous ceux qui ont souffert. Sa chambre est très ordonnée. Pas comme la mienne. Le désordre des livres dans la bibliothèque. Y a de tout. Tiens, là, mes manuscrits. Beaucoup de manuscrits pas publiés. Mes notes de préparation. Le vieux réveil que grand-mère Senta m'avait donné. Berlin. Je prépare toujours mes romans. Il faut beaucoup préparer pour être libre ensuite. Jeanne Moreau a dit ça un jour, elle a parlé d'une soupière. La préparation, d'un rôle dans son cas, c'est une grande soupière avec les ingrédients, pour qu'après tout soit possible au moment de la cuisson. Je suis un cuisinier. Comme Mamoudou. Il a rencontré le grand Samuel Mathieu, le comédien de théâtre. Samuel le conseille pour le Conservatoire. Et si je mettais un disque ? Quelque chose qui m'aide à être vivant. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"décal'âge"

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Vous ne devriez pas fumer, c'est mauvais pour la santé.
Elle lève la tête.
Ils ont rendez-vous au bout de Christopher Street, face à l'Hudson, près de la fontaine, une sorte de petit square, tout petit, on peut s'asseoir au bord de la fontaine, c'est là, elle attend, le cœur bat, forcément il bat, en se jurant de ne pas pleurer mais elle le sent, elle ne pleurera pas, les larmes c'était avant, mais va savoir : surtout ne pas pleurer. Elle fume. Quand elle a appelé Matt hier pour le lui dire, voir son fils, Frédéric était à ses côtés, c'est lui qui a dit, demain. Elle ne pense plus à rien, juste qu'elle est là, que son voyage finit là, qu'elle a réussi, elle y pense sans y penser, elle pense à Matthew aussi, sans y penser. Vous ne devriez pas fumer, c'est mauvais pour la santé. Elle lève la tête. Pardon ? La première seconde elle ne l'a pas reconnu. Il a parlé en anglais, elle a répondu, excuse me? Le garçon est en sueur, il vient de courir. Oh mon Dieu c'est toi !
Elle aurait envie de le gifler, comme dans les films, pour le mal qu'il lui a fait, pour la mort de son père, pour l'enterrement où il n'était pas, pour la vie sans lui, pour Matthew, pour tout, mais, tu es un homme maintenant ! elle dit juste ça, il s'est assis à côté d'elle, il est essoufflé, et toi tu es toujours aussi belle.
Et puis ils se taisent. Il est devenu un homme oui, moins maigre, plus américain, les yeux, le regard, n'ont pas changé. Tu pleures ? elle demande. Il se tait. Il a posé la tête sur son épaule. Il la relève. Non, regarde, il a du mal à sourire. Il a les yeux un peu rougis mais il ne pleure pas. Tu mens, tu pleures, elle lui prend la main. Je ne mens jamais, demande-lui, à lui. Et voilà que Matthew s'insinue entre eux, il ne finira pas d'y être, entre eux deux, dans la bouche de Frédéric.
Tu me diras pourquoi ? C'est venu sans vouloir, tu me diras pourquoi. Pourquoi te le dire, tu es là maintenant, ma belle. Il ne pleure plus et elle, elle n'a pas pleuré. Il lui dit, ma belle. On va rester là comme des âmes en peine ? viens, je t'emmène, on ne se quittera plus, viens. Elle se lève, elle a cent ans. Il est plus grand qu'elle, elle ne le regarde pas, elle se recoiffe maladroite, on va où ? Suis-moi, je t'emmène sur la High Line. La High Line, l'ancienne voie du métro aérien reconvertie en promenade au-dessus de New York, pas loin de là, elle n'y est pas encore allée, elle voulait y aller avec eux. Alors il paraît que tu m'écoutes la nuit ? © »

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L'insecte

Yaguine

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Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"rollercoaster" en cours d'écriture
(titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole NYC... mais la cité revit quand même...

(extrait) « Finalement le vrai couple c'est pas James et Andrew, c'est nous, pense Pete. On ne voit que nous, on est toujours ensemble, avec cette histoire de virus on a pas le choix, on ne voit même plus nos parents. Ça ne lui déplaît pas à Pete. Oh bien sûr il préférerait rencontrer des filles, comme avant, avoir des histoires qui ne durent jamais, mais au bout du compte, Andrew c'est son mec, tu es mon mec, il dit, ah oui, répond Andrew, t'es devenu pédé alors ? pas besoin d'être pédé pour que tu sois mon mec, regarde Jimmy et Matthew, ce n'est pas vraiment la même chose idiot, dit Andrew, eux ils sont mariés, d'accord, alors : Andrew Lester voulez-vous épouser Pete Riverdale ? Non. Et ainsi de suite leur histoire au temps du virus. Les cours à Columbia se font toujours à distance, on se demande jusqu'à quand cela durera. Fini le campus, les rassemblements, les fêtes privées, la vie d'étudiant, et quand ce sera fini, tout ça, ce sera le moment de chercher un travail et de devenir adulte. Je ne veux pas devenir adulte, dit Pete. Tu es comme James, répond Andrew, il dit toujours ça, et même s'il ne le dit pas, il le pense, c'est en lui. Et pas toi ? Moi je verrai, je veux être avec lui c'est tout. Et Pete ravale sa jalousie, plutôt facilement puisque maintenant avec James, tous les trois, ils forment une sorte de trio, les trois étudiants de Columbia dont le destin était de se rencontrer. C'est notre destin, pense Pete, il se retourne dans son lit, il se sent patraque aujourd'hui, Andrew travaille à côté, sacré Andrew qui lui sert d'infirmier quand il ne va pas bien. On fera quoi le 31 décembre ? Je ne sais pas, il y aura peut-être une fête avec Jimmy comme l'an dernier. C'est autorisé, les fêtes ? Merde on va pas non plus vivre comme des reclus toute la vie, tu verras, on fera la fête, tu veux manger quelque chose ? demande Andrew. Un petit peu. Oh quand tu dis, un petit peu, tu finis toujours par manger pour quatre. Ah ah tu me connais bien petit Andrew, je mangerais bien des pâtes au saumon. Mon Dieu ! et tu dis que tu es malade, d'accord mais je termine d'abord. Pete sourit, quelle belle vie, il pense, avoir un joli infirmier gay qui vous prépare des pâtes quand tu es malade. J'ai envie de tirer une balle sur Trump, il dit. Fais-le, tout le monde en a envie. Je ne croyais pas que ça existait des types pareils, et président des Etats-Unis en plus. Trump n'admet toujours pas sa défaite, on est à trois semaines passées depuis les élections maintenant. Je vais faire les courses, dit Pete. Je croyais que tu étais malade. Oui mais j'y vais quand même, je suis pas un sissy voilà, et puis j'ai besoin de prendre l'air. Alors achète du lait pour Ramonda. À vos ordres sir ! Dans la rue il regarde les décorations de Noël. Il pense à sa mère. Il n'est pas retourné à Miami depuis longtemps. Je ne veux pas être un adulte, et il regarde les jouets dans une vitrine. Tu veux quoi alors, dit la voix imaginaire. Je voudrais être président des Etats-Unis, c'est ça que je veux. Une petite fille qui tient sa mère par la main lui sourit. Il est beau le monsieur, elle dit. Et Pete sourit à sa mère. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Parce qu'eux", éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (l'artiste)

Ma mère et mon enfance je crois ce fut pareil
Pas un lieu un moment où elle n'était pas là
Ce fut sa création du début à la fin
Nous donnait ce qu'elle n'avait pas eu
Murmurait cela les soirs qu'elle se confiait
Il fallait trois fois rien pour que ce soit la fête
Ça n'était pas l'argent qui nous rendait heureux
On vivait dans un ordre qui n'était pas le nôtre
Pour Noël au repas on sortait la carafe à musique
Au cou du chien-loup on nouait une guirlande
On mangeait un peu ogres et on parlait beaucoup
Mon enfance ignorait le visage de la haine © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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