Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
« "J'ai des locaux pas très loin, lui avait-il dit énigmatique, nous irons tout à l'heure, peut-être que ça t'intéressera." Ils étaient attablés devant une omelette au jambon et une assiette de frites arrosées d'une bouteille de Bordeaux. Ange avait revu le canal, à deux pas de chez Odile. Il se sentait chez lui. Ils parlèrent politique comme seul Pierre en était capable. "Mitterrand est de droite" lança-t-il. "C'est plutôt la vie, lui il sait" répondit Ange. Dehors Pierre lui expliqua que tout le monde ignorait qu'il fût propriétaire de l'endroit où il le conduisait, un héritage touché il y a une dizaine d'années. "C'est un secret, il y a des choses impossibles à partager ou alors à quoi bon. L'essentiel est en sous-sol mais personne ne le sait." Il enleva la table, souleva le tapis et ils descendirent en faisant attention. "Je te présente Irène qui travaille avec moi." La voix grave marmonna une parole de bienvenue mais Pierre s'en tint là concernant son acolyte. Il avait toujours eu une prédilection pour les travelos. "Toi, tu ne dois pas être formidablement à l'aise sur terre mais alors eux !" lui confiera-t-il simplement un jour. Il fréquentait souvent les cabarets qui donnaient des spectacles et il s'amusait bien avec toutefois un air inhabituellement grave. Il aurait bien couché avec certains d'entre eux mais il aimait vraiment trop les femmes. Au dernier moment il avait reculé. Monsieur Pierre était un grand séducteur. Il devait ses succès non pas à son physique, plutôt ingrat- il était un peu bossu avec un nez énorme- mais à son humour qui emportait le morceau. Irène se mouvait gracieusement au milieu des machines qu'Ange découvrait fasciné. Dans un coin trônait une montagne de billets de banque. Monsieur Pierre était faux-monnayeur ! De l'espèce des seigneurs. L'argent il s'en foutait, bon an mal an il en avait toujours eu et il aimait son métier de médecin. Cette cave impeccable représentait l'aboutissement de sa vie, la dérision portée à son degré suprême, le désordre triomphant. Ange se sentit bien là dès les premières secondes. Sans doute que l'eau du canal faisait partie des meubles. Il y avait des photos de cinéma sur les murs et dans le coin opposé aux billets un immense frigidaire. "Pâtés et fromages à profusion, les bouteilles de vin sont dans l'armoire." Monsieur Pierre se régalait rien que d'y penser. Le léger teint rouge d'Irène témoignait aussi de son goût des bonnes choses. "J'ai besoin d'un troisième homme, excuse-moi Irène, ça t'intéresse ?" Ange répondit oui sans hésiter au milieu des gloussements d'Irène qui lui tenaient lieu de rires. Il pourrait donner plus d'argent à Odile. Depuis qu'il était rentré d'Amérique il avait décliné chacune des nombreuses propositions qu'on lui avait faites. Même celle qui l'aurait conduit dans le cabinet d'un des principaux ministres du nouveau pouvoir. Ange allait régler un peu plus son compte à la vie au travers de son meilleur suppôt, son allié de toujours qui décidait de tout, devant qui on se couchait, à qui on promettait un avenir triomphant. L'argent. © »

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L’œil gauche de Vladimir

Le violeur

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L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L’œil gauche de Vladimir" (1991)

 
« Lewis devina la robe qu'il portait, mais il se moquait bien que Vladimir fût moine, comme cette nuit qui s'en moquait aussi, comme Paris qui les couvait des yeux. Ils marchèrent lentement vers la Place de Clichy. Ils se tenaient tout près de peur d'être emportés ailleurs par ils ne savaient quel mystère. "Je vais mourir du sida mais je ne changerai rien, pas un geste, pas un attouchement, plus rien ne me retient, simplement le plaisir, totalement, encore un peu. Elle, c'est une femme extraordinaire, elle a tout révélé. Elle part aussi, elle en est bouleversée malgré ce qu'elle en dit. On ne se connaît que depuis quelques années, nos dernières, on va mourir, on pensait qu'on y était préparé !" Vladimir l'écoutait lui parler de la mort. Ne pas abandonner, ne renoncer à rien, la vie, pensait-il, comme s'il avait fini par voir l'Espoir trottinant à sa gauche. Vladimir disait : "on est ce qu'on accepte", il fallait refuser la mort, il ajoutait : "l'idée de la mort", il fallait être du côté de ceux qui prient, du côté des vivants, surtout ceux qui la frôlaient, la mort, pour la narguer, jouer avec elle, ceux qui y succombaient sans jamais l'avoir acceptée. Ils découvrirent des voyages qu'ils avaient en commun. Lewis et lui ne se ressemblaient pas, mais ils étaient partis, le plus loin qu'ils aient pu, Lewis était un voyageur un peu absent, un fuyard sans port, lointain il partait loin aussi. Leurs beaux visages portaient les traces de ces pays. Le mal de Lewis était devenu son allié, sa dernière élégance, un autre pays d'où il n'était pas non plus. Il n'aimait pas en parler, et s'il ne cachait rien, il le préservait comme un secret terrible, une complicité que lui seul connaissait, il s'en irait ainsi. Il évoquait le fond des âges dans la mémoire des pierres, des couchers de soleil qu'il emportait, qui ne le quitteraient plus. Vladimir l'écoutait sans l'interrompre, il ignorait pourquoi Dieu s'acharnait ainsi à écourter la vie, à reprendre si vite ce qu'il avait donné, il n'avait pas de réponse, il partageait leur sacrifice, impuissant, il se sentait si proche de leur fatigue. Ils se quittèrent quand ils furent sur la place. Des ombres se faufilaient, violentes, on surprenait des mots qui parlaient de vengeance, des mots d'insurrection. Lewis retournerait plus tard à l'hôtel où Vladimir les avait surpris, il reconstituerait le couple qu'il formait avec la vieille femme, comme un mensonge que la mort guetteuse avait rendu faux. "Elle a passé sa vie à la réinventer, maintenant elle ne peut plus, nous étions faits pour le même naufrage." En attendant, il partait reconnaître les seuls plaisirs d'où il ne fut jamais absent, infligés à son corps qui ignorait de plus belle les ravages dont il était le centre, des plaisirs insultants pour les heures qui suivraient. "Je serai avec toi, d'une manière ou l'autre", dit Vladimir. Lewis souriait et chacun s'enfonça dans le noir. © »

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"Le Violeur" (1993)

 
« Le rire de Bertrand lui revenait. S'il savait rire ainsi ! La grosse patronne s'était tournée vers Alexandre : "quatre-vingt-quinze ans ! vous vous rendez compte ! il a raison mon Bertrand : c'est un grand ! vous êtes un nouveau du collège mon petit ?" Mon petit, mon petit, pourquoi l'appelait-elle son petit ? Fallait avoir quatre-vingt-quinze ans pour se faire remarquer ? Le sang d'Alexandre n'avait fait qu'un tour. Ridicules, il trouvait ridicules leurs conventions, leurs codes bien établis, lui il était de Paris, c'était quand même autre chose ! Alexandre se vit hurler dans le café sans savoir ce qui lui arrivait. "Je vous emmerde tous ! Le petit il vous emmerde, la grosse, son gros dégueulasse, son Bertrand, tous !" Ses mains s'agitaient dans tous les sens, des larmes commençaient à couler. Il leur jeta un billet qui réglait trois fois ce qu'il avait consommé et leur claqua la porte au nez. Ce n'est qu'une fois dehors qu'il reprit un peu ses esprits. Il avait entendu Françoise : "zinzin le gamin !" Alexandre tremblait, il avait froid. Il aurait voulu revenir s'excuser, leur dire qu'il les aimait, qu'il ignorait quels démons s'étaient emparés de lui. Impossible. Il marcha lentement vers la sortie du village. Françoise avait raison comme tous les autres, il était "zinzin". Il ne remarqua pas que la porte du bistrot s'était ouverte après son départ. Dufour l'avait regardé s'enfuir, tête enfoncée dans ses épaules chétives. Dufour ignorait que le bleu des yeux d'Alexandre avait retrouvé la mer assagie, plus ce bleu de la mer en folie qu'il avait aperçu le temps de sa rage. Bertrand ne l'avait pas rattrapé, il était rentré au chaud. "Le pauvre, c'est fragile les nouveaux, on a pourtant rien dit de mal !" "Quelquefois on ne se rend pas compte, souffla Françoise, s'il revient je lui ferai une omelette aux cèpes, avec tout l'argent qu'il m'a laissé !" Ils se mirent à rire. Bertrand était retourné sur le pas de la porte, plus d'Alexandre. "On ne sait même pas comment il s'appelle, il a de beaux yeux !" Françoise avait gribouillé un mot sur une carte du restaurant. "Françoise n'est pas fâchée." "Bertrand tu lui glisseras dans son bureau : Il est curieux tout de même ce garçon ! je crois qu'il bégayait. Il me faisait penser à Sylvain, le petit-fils de Christiane, ils en ont des problèmes les parents avec ce genre de gosses !" "On va le dresser lundi", avait martelé l'ami de Dufour. "Je t'interdis ! laissez-le tranquille !" Et puis Bertrand avait fait un compliment à Françoise et ils oublièrent l'incident. Le "gosse" ne reviendrait vraisemblablement pas. Le bistrot de Françoise n'était pas le lieu de prédilection des garçons du collège. Rares étaient ceux qui, comme Dufour, y passaient de temps en temps. Ils préféraient le café Danton, près de l'église. © »

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"H" (1994)

 
« Il y a des fois où je t'ai parlé et où tu étais là, ils n'ont qu'à me croire, je ne saurais pas leur en dire plus, ils sont rares ces moments, quand notre vie est là, quelques instants de lumière pour une obscurité qui me poursuit jusqu'ici. Ecoute un peu maintenant, il faut que je te parle, tu sais bien que nous n'avons fait que ça, parler, écoute comme tu peux, je n'en finis pas de me demander ce que je dois faire, j'ai peur de me fourvoyer en écrivant sur nous, j'écris maladroitement, hier j'étais insatisfait, je me console en me disant que l'obscurité est notre lot désormais et qu'il faut l'accepter, tu sais je parle de la lumière parce que c'est elle qui masque tout, mais c'est l'obscurité, ta mort est sombre souvent, inutile d'aller raconter des mensonges, lui faire face est notre défi, j'ai peur de magnifier ta mort, ce n'est pas ça, jusqu'au bout je l'ai refusée, je ne t'ai pas tué et je voulais que tu vives, que ce soit toi qui écrives, je ne veux pas prendre ta place, l'hôpital c'était laid mais nous répétions qu'il fallait rester digne, "un peu de grandeur !" tu disais, ce n'est pas la laideur que j'ai envie de peindre, pas à propos de toi, nous étions étrangers, la laideur on la voyait partout, on ne s'y soumettait pas, dire la laideur de l'hôpital c'est jouer le jeu de la vie, elle se délecte de nos plaintes et elle en redemande, qu'elle aille se faire foutre ! nous n'aimons ni la vie ni la mort, et puis d'ailleurs quelle différence ? c'est vivre que nous voulons, ta mort elle nous permet de vivre, nous ne voulons pas mourir, je connais des morts qui cachent bien leur jeu, là au grand jour, la vie se gave de tous ceux-là qui meurent et qui n'en savent rien, ils nous excuseront mais nous au moins on le savait, on ne s'est pas mêlé à leur cirque, j'ai plaisanté sur ton sida, je n'allais quand même pas passer mon temps à lui donner raison, sida sida la belle affaire !... ©»

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"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
« Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors… Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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"La solitude du Mal" (1997)

 
« Coutil se mit à reparler, avec la même lenteur qui mettait Léo au supplice. Chaque mot paraissait demander un effort surhumain. Mais Léo comprit ce qu'il voulait lui dire. Coutil disait que les hommes étaient méchants, que lui, Léo, n'était pas comme eux, qu'avec lui il avait moins peur. Léo ne pouvait pas pleurer. Sa main parcourait le corps nu de Coutil, guettant un endroit qui se réchaufferait, mais rien. Il continua à parler. Coutil levait encore le doigt, parfois il disait quelques mots, fragiles. Léo le laissa pour fumer une cigarette dont il ne tira que deux ou trois bouffées. Il revint près du lit. Alors Coutil mumura : "Elle a disparu". Et son doigt se baissa. Il avait parlé plus distinctement. Il voulait manger. Léo lui apporta une tartine. "Mange doucement, tout doucement." Ils se regardaient sans rien dire. Mourir, ce serait pour une autre fois. Alors ne pas poser les questions inutiles qui les horrifiaient à tous deux. Ils étaient du silence. S'étaient rejoints là, dans le silence. Léo avait gardé son cadeau en acceptant ce qui suivrait. L'ombre et les lumières étaient ici, dans la petite chambre de bonne. Dans les larmes de Coutil, impossibles à retenir cette fois, l'ombre de la souffrance encaissée sans savoir, les lumières qu'elles accoucheraient tôt ou tard. Et leurs corps vulnérables, réunis. Les lendemains ne chanteraient pas. Ils pleuraient par avance. Pour plus tard mépriser les pièges qu'on leur tendrait. La vie les avait liés. Pas la mort. Ils respiraient leurs âmes pour recracher la pestilence de la vie. Plongés dans l'abîme et certains désormais de ne plus en réchapper. C'était leur liberté. L'abîme se nourrissait d'eux pour mieux se perpétuer. Coutil dormit enfin, Léo à ses côtés, vérifiant à intervalles réguliers que ses membres se réchauffaient. A son réveil Coutil ne se souvenait de presque rien. Les souvenirs, Léo les garderait, avec la souffrance. Coutil lui expliqua : "C'est cette fille, elle m'a donné un truc à avaler, elle disait que ce serait mieux avec ça. Et c'est vrai j'étais bien. C'est quand elle est partie, je suis allé à côté de toi, j'ai fermé les yeux, et puis je ne sais pas ce qui s'est passé. © »

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"Aile" (1998)

 
« Elle n'imaginait pas la maison accueillante, elle avait raison. Des pièces sombres, soignées mais pas propres. Soigné il faut de l'amour. Propre c'est dégoûtant. Il y a une main de femme dans la maison. Sans les femmes il n'y aurait pas de Julien. Au retour à Paris je commencerai les photos avec lui. Mais j'imaginais qu'on y était bien dans la maison. Si elle y restait trop longtemps elle aussi elle pourrait finir par ne plus rien faire. Juste respirer l'odeur de la maison. Toutes les maisons avaient une odeur. Gambetta sentait un peu la pisse dans la cuisine avec la douche. Et les tissus de Maria. Et l'amour de Maria. La maison rue Atalaia sentait l'huile d'olive et le linge que grand-mère Graça étendait aux fenêtres. Elle faisait la lessive sans arrêt et on voyait le linge pendre de loin, la maison était tout au bout de la rue, là où ça tourne en angle droit. La maison à Trouville elle sent Paris et elle sent la mer en même temps. En fait elle sent l'eau. C'est une maison aquatique. Terrible pour y entrer mais une fois que t'es dedans il ne t'arrivera plus rien. Ça veut dire que personne ne pourra te faire de mal mais ça veut dire aussi qu'il ne se passera plus rien non plus. Qu'il faut avoir le courage d'en sortir. Le courage que Julien n'a pas eu. Il me dirait : "On vit très bien sans courage", je l'entends d'ici. C'est pour ça qu'elle hésite. Parce qu'il est une proie facile. Le plus venimeux et le plus désarmé. Elle dit qu'elle hésite mais elle ne doit pas. Elle a fait sa photo Tard, celle avec le drap blanc et le feu qui brûle derrière. Il est trop tard pour reculer. C'est quand elle devient libre qu'elle ne l'est plus du tout. La manipulation c'est elle maintenant. Elle erre dans la maison comme si elle lui appartenait. Même monsieur Victor n'a pas osé lui parler. Prisonnière du dernier cercle. Il faut se venger. Elle l'a trop su pour revenir en arrière. C'est Julien qui a reconnu ses photos. Il lui aura toujours donné l'espoir. Elle lui en voudra toujours de l'espoir. Parce qu'il est le seul. Supprime Julien et il n'y aura plus d'espoir. Tout sera comme il faut. Elle a peur de ne plus savoir photographier. Ça se perd vite ce genre de choses. Ta vie passée à photographier c'est rien. Ça manipule ailleurs. Dans l'instant où Julien l'a fait jouir. Un regard. Le reste tu parles ! rien que du rudimentaire. Ça me rappelle ce jeu dont m'avait parlé monsieur Victor, le bingo. La partie finira sans que je touche les bons numéros. Je m'en fous j'ai horreur de ce jeu. © »

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"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil, collection Solo dirigée par René de Ceccatty
 


« La dernière heure de Tête Perdue

c'était quand le moment où j'aurais pu si j'avais voulu, y avait quoi au commencement du cauchemar
y avait toi déjà y avait toi les fourmis ne sont arrivées qu'après, au début on ne les a pas vues arriver tu te rappelles elles étaient bien plus rusées que nous, puis un jour on s'est retrouvés entourés de fourmis, des foumis partout c'est peut-être là que ça a vraiment commencé, avec les fourmis
non, si je réfléchis bien, c'est drôle je n'ai jamais aussi bien réfléchi tu me réfléchiras aussi, au début y avait mes livres y avait même mes livres que je n'écrirai jamais, même celui que je suis en train d'écrire là, y avait des musiques espagnoles, y avait Silvio aussi, il est là maintenant Silvio on ne se parle pas mais il est là même pas besoin de se tenir la main
la dernière fois que tu m'as pris la main c'est parce que tu avais compris, toi qui ne me prenais jamais la main, tu as même dû comprendre avant moi ce que moi j'allais faire, depuis toujours tu attendais le moment où on n'aurait même plus besoin de se tenir la main tu trouvais ça trop humain de se tenir la main, tu étais inhumain, tu avais raison, tu dois être heureux que j'aie compris maintenant
au début aussi y avait des garçons que je trouvais beaux et les fourmis les ont dévorés, je suis seul maintenant seul avec les fourmis qui voudraient bien me dévorer aussi mais qui ne me dévoreront jamais
c'était toi surtout qui avais peur des fourmis tu les as vues bien avant moi tu me les montrais mais moi j'écrivais je ne voulais pas les voir je les ai vues tout d'un coup un jour je crois que c'était y a pas longtemps, je ne suis pas sûr, ça s'éloigne, c'est ça qui s'éloigne le début la fin la chaleur tout s'éloigne je ne souffre plus de rien, tu m'entends, de rien, il n'y a plus rien à souffrir
c'était surtout pour moi que tu avais peur des fourmis pas pour toi c'est ce qui m'a décidé je voulais que tu sois tranquille que tu n'aies plus peur des fourmis à cause de moi, si j'avais voulu j'aurais rouvert les yeux tu sais et ils n'auraient pas eu besoin d'aller chercher dans mon cerveau comme tout à l'heure, qu'est-ce qu'ils croyaient trouver, y avait des fourmis parmi eux, je me suis méfié, y en a une qui a dit
c'est foutu, ça m'a fait rire parce que moi je faisais rouler mon cerveau dans la rue
c'est écrit à la fin de ce que j'ai écrit en dernier, c'est écrit, tu n'auras qu'à lire, tout est écrit
et dire que je voulais aussi que les fourmis me lisent mais les fourmis ne lisent pas, non bien sûr elles ne savent pas lire, mais toi il faut absolument que tu lises, et tout
je crois que j'aperçois maman maintenant, si seulement elle pouvait me voir aussi, maman ! maman ! je suis guéri ! si elle ne m'entend pas tu lui diras bien que je suis guéri surtout qu'elle n'aille pas croire ce qu'on lui dira tu lui diras
ton fils est guéri, ou tu ne diras rien, c'est aussi bien qu'elle croie que c'est lui, il ne faut pas faire de mal à maman, seulement à toi, tu as toujours été le seul à qui je peux faire du mal
c'est maintenant que je ne souffre plus du tout que le mal est partout, je suis couché dans le mal tellement bien, comme si j'étais couché avec maman, ce doit être ce qui fait peur aux fourmis et pourquoi elles me fichent la paix je ne vais pas rouvrir les yeux elles seraient trop contentes, il faut lui laisser croire c'est rien qu'un jeu comme au début
je les entends qui reviennent les musiques espagnoles
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

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Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

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"Le temps de Yaguine" (2000)

 
« Tu ne prétends plus refaire le monde. Tu ne saurais pas. Autrefois tu y pensais à des choses comme refaire le monde mais tu voulais surtout que le monde te donne ta place. Finalement l'imperfection du monde t'a plu. Tu voulais des tyrans pour s'en débarrasser, s'embrasser à la mort du tyran comme sur la place Venceslas à Prague. Tu as eu tes tyrans et tu t'en es débarrassé, tu as pleuré de joie. Tu voulais la maladie pour pouvoir résister. Tu as eu la maladie, avec tes mots tu as résisté. Tu voulais la mort pour savoir. Tu l'as eue, tu as su : rien n'empêche d'aimer, quand c'en est. Tu voulais des défaites, superbes, tu voulais te construire de défaites. Les défaites tu les a eues et plus que tu n'aurais jamais imaginé. Tu voulais être beau, que ta beauté tu en sois le seul artisan, comme une conquête. Tu l'as eue, la beauté. Tu voulais des garçons, des garçons pas des hommes, des anges, des diables, pervers, innocents, comme dans les livres, dans les romans de pacotille. Les garçons aussi. Tu voulais l'amour. Nous y voilà. Tu as toujours su ce que c'était, l'amour. Toujours. Tu ne t'es jamais menti là-dessus. Toujours su que l'amour c'était presque nulle part alors qu'on te disait que c'était partout. Tu as toujours su que c'était tragique et pas heureux, à refaire et pas signé, déterminant et pas secondaire. Pour l'amour tu étais prêt à tout, pas à n'importe quoi. Tu savais de l'amour que rien ne lui résiste, ni la mort etc. Tu l'as su vraiment très jeune. Tu n'as jamais connu personne qui connaisse l'amour comme toi tu le connais. Personne. Et tu sais aussi que disant cela personne ne te croira, ce qui après tout est normal puisque tu es bien le seul de ton espèce. L'amour, tu l'as eu. Tu l'as eu avec le reste, avec les défaites, la maladie, la mort etc. Tu l'as toujours et au bout du compte comme disait Hervé, c'est tout ce que tu as, ce que tu as jamais eu, tout ce qu'il reste. Ça n'a jamais suffi. Si cela suffisait, l'amour ne serait plus l'amour. Il te ramène au point de départ, l'amour. Et dégoûte-toi bien d'employer autant ce mot d'amour qui te dégoûte tant de ce qu'on en a fait. L'amour te ramène à toi. Sans lui tu te serais perdu de vue depuis longtemps, ça se voit tous les jours. Il te ramène à toi et tout est à recommencer. C'est d'aimer qui m'a fait regarder vers toi, Yaguine. Qui m'a gardé tel quel : perdu, enfant, guerrier.
Toujours la guerre. Contre elle, l'ennemie.
Si c'était ça aussi qui m'avait mené à Yaguine ? L'ennemi commun : la vie. © »

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Rien qu'une chose de la vie




"Undead" (2002)

 
« j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas… vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, en une seconde j'ai tiré un trait sur les pourcentages, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrais toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrais toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrais jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Wild Samuel" (2013)

 
« On lui donne toujours la même table au restaurant. Il attend. Hadrien arrive le sourire aux lèvres. Il embrasse Wild. Il est habillé très à la mode, avec une petite cravate étroite. Je suis tellement content. Moi aussi, dit Wild. Il sait qu'en l'absence de Mathieu, il se rabat sur les témoins de leur amitié. Même s'il n'a jamais trop fait ça, se rabattre. Même Léa finalement, il la voit peu. Il sait qu'ils vont encore parler de Mathieu. Il s'est fait à l'idée. Depuis qu'il a retrouvé la mémoire, l'absence de Mathieu et sa présence empêchent le passé de trop le faire souffrir. Ce Mathieu enfermé dans le rêve, Mathieu qui lui a dit qu'il était prêt à sortir du rêve. Tu t'es coupé les cheveux ? Oui pour qu'on voit mes yeux, plaisante Hadrien. Hadrien a des yeux très verts. Tu es toujours avec ton ami ? dit Wild. Hadrien sourit, lequel ? Tu étais avec un garçon plus jeune, tu m'avais dit. Ah oui ? Alain ? oui, toujours, ça va, ça vient, c'est pas toi et Mathieu. Ah ah, dit Wild. Ça t'intéresse la vie des autres, toi ? demande Hadrien. Pourquoi ? j'ai pas l'air ? Oh si, quand on t'écoute la nuit, je me demande toujours comment tu fais, pour leur répondre, pour les comprendre. Il ne dit rien. Il pense, je sais bien pourquoi, mais il ne dit rien. Puis, disons que j'ai fini par m'intéresser à eux et maintenant je suis intoxiqué d'eux. Vraiment ? Un peu quand même, c'est comme s'ils faisaient partie de mon histoire. Toute l'histoire ? Oui, toute l'histoire, Mathieu aimait les gens même s'il n'en avait pas l'air. Il t'aimait toi. Et moi aussi. Vous aviez l'air de vous foutre du reste du monde. Moi peut-être, pas lui. J'aurais cru le contraire. Je sais. Les huîtres arrivent. Wild essaie de parler d'autre chose. Ils parlent de Berlin qu'Hadrien ne connaît pas. Puis Wild lui demande comment va son boulot au Point, sa rubrique sur les media. Ça t'intéresse vraiment ou tu fais comme si t'étais derrière ton micro, salut c'est Wild et compagnie ? Wild dit, ah Hadrien. Puis, non, au micro je me force pas, sinon j'y serais plus depuis longtemps, et toi alors ? Hadrien lui raconte. J'ai toujours aimé ça, les media, tout ça, en fait j'adorerais faire ce que tu fais. Si tu veux, je peux parler de toi à Sourione, il m'a à la bonne. Oui, ça tout le monde le sait, il est pas gay d'ailleurs ? Pas vraiment, dit Wild en riant. Il est pas mal, dit Hadrien. Raison de plus pour que je te le présente, enfin, je veux dire, je sais que tu le connais, mais pour voir si tu pourrais pas faire quelque chose à la radio. Tu ferais ça ? Oui, sans problème, tu es Hadrien quand même. Ça veut dire quoi ? Tu le sais bien, Mathieu s'entichait pas de n'importe qui. Il s'est pas entiché de moi, comme tu dis. Un peu quand même. Si peu… tu ne m'aimes pas trop, hein ? dit Hadrien. Wild le regarde étonné. Je serais pas là Hadrien sinon. Excuse-moi, je sais pas, des fois j'ai l'impression d'avoir à faire à Mathieu avec toi, il pouvait être très dur Mathieu, il faisait souffrir facilement, comme ça, comme il disait. Et Hadrien fait un geste avec le bout des doigts, comme ça ! © »

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L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Rien qu'une chose de la vie" (2016)

 
« Une dernière cigarette, assis au bureau devant la fenêtre du canal, le verre de whisky est vide, je tire une taffe, je pense, L'Autre ? Le Monstre ? J. ? retourner auprès d'elle ? embrasser Sarah ? écouter Mamoudou dire le monologue de Hamlet ? Mourir ? Ils sont partis. La passerelle est vide. Je ne les ai pas vus partir. Je ne les reverrai plus. Les amants de la dernière heure qui vivront pour elle qui aimait les amants. Je ne les ai pas vus partir, je ne sais pas s'ils sont partis ensemble ou chacun leur chemin mais j'ai ma petite idée. Je n'écrirai pas sur eux, les histoires d'amour sont impossibles à écrire, on écrit que des histoires d'amour qui finissent, c'est-à-dire pas totalement des histoires d'amour puisque l'amour veut l'éternité, on ne sait pas écrire sur l'histoire d'amour qui survit, l'histoire d'amour abîmée, terrible mais toujours là, on n'écrit pas là-dessus parce que c'est impossible, je compte sur les doigts de la main les livres qui racontent ces histoires-là. Je ne sais pas si l'histoire entre elle et mon père est de ces histoires. Ils se sont aimés oui, elle est un peu morte elle aussi quand il est mort, avant elle, je suis trop intransigeant dans ma façon de voir ça, aimer, oui ils se sont aimés, elle l'admirait, et pourtant je ne sais pas, il y avait nous, les enfants, il y avait la vie, quand mon père est mort elle n'a pas non plus trouvé en lui la force de survivre vraiment. Mais que sais-je, moi et mes livres, moi et mon arrogance, qui veux toujours être le seul et pas les autres, surtout pas les autres ? Pourquoi quand on voyait un film sur ces histoires était-elle toujours bouleversée, qu'aurait-elle voulu qu'elle n'avait pas ? Je crois qu'elle-même ne le savait pas, elle ne se révoltait pas contre sa vie, combien de fois ne l'ai-je pas entendue nous dire qu'il fallait s'estimer privilégiés de la vie que nous avions. Tous les gens n'ont pas le temps de réfléchir à leur vie, et d'ailleurs s'ils l'avaient, le temps, ils ne sauraient pas, ils ne voudraient pas. © »

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L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car…, là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (New York, dédié à Alfredo)

elle gronde
suffoque
t'appelle
je l'avais dans les yeux
je l'ai dans le ventre
l'amour me porte
Est-ce là où elle vivait ? je demande
- yes, répond l'homme
l'au-delà de Garbo
Ground Zero
gronde
Sa folie te prend
va !
dessous, dessus, maintenant, autrefois
: toujours
c'est LA ville
celle qui tremble à l'infini
la mer, la mère absolue
mal de mère
lumières de nuit, songe
en haut en bas
en bas brûlent les gens
dans l'enfer que c'est, la vie
elle gronde oui
pleure
elle se souvient
: Stonewall : résistance
parce qu'elle riait la folle
movies, mouvances
multicolore et noire
odeurs humaines
juive sauvée
on longeait le fleuve
on s'y précipitait
le soleil
marche amour, guide-moi,
traversons les ponts !
elle t'enchaîne
elle traverse la mer morte
terrains vagues
vagues humaines
corps de garçons
garçons maudits
écris !
la cinquante-deuxième rue
un ange à Central Park
un ange pour me guider
elle tue
elle dort lumière
elle dort reflets dans l'eau
elle ouvre tôt les yeux
: et c'est reparti
humaine, sauvage
Luna Park
direction : Coney Island
des immigrants, des visages
: entrez !
Manhattan Transfer
cinq types mangent un burger
poulet chinois
Chinatown chie
Garçons agonisants
l'ange de Central Park pour les ressusciter
Stonewall, c'est partout
de l'or dans l'Hudson
les garçons de New York survivent
elle pue le fric
elle pue la misère
la sueur de l'eau
elle pisse le sang, memories
NYC
les beaux et les damnés
- elle gagne par chaos © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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