Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange"

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Cette fois ça y est, je pars. Eric je pense à toi. A ce spectacle immonde que tu m'avais décrit quand je t'avais roué de coups. Je la revois toujours la foule des apeurés. Depuis notre rencontre j'ai vécu avec eux, leurs millions de cadavres, le regard des enfants qui ne regardaient plus, leurs os que l'on voyait. Tu m'avais appris que les bourreaux étaient des hommes. Tu m'avais aussi parlé de ce jeune boxeur qui était resté vivant en allant de combat en combat qu'organisait le chef de son camp. J'ai gardé l'image de tous ces coups qu'il avait donnés pour rester libre. Souvent j'ai pensé à cette liberté lorsqu'il a dû sortir en les laissant tous derrière lui. Jamais je n'ai oublié l'horreur que tu m'as dite. Je voulais aller jusqu'au bout de ce que cette découverte m'avait dicté. Dans le rêve que j'ai fait tant de fois j'entendais une voix qui répétait, "nous ne nous battons pas pour la vie mais pour le prix de la vie, pas pour éviter la mort mais pour choisir notre manière de mourir". Aujourd'hui que je suis résolu j'ai peur. J'ai aimé la vie bien plus que je ne l'ai avoué. Elle va sûrement me manquer. Je me tire comme je l'avais voulu. En crachant sur la proposition que vient de me faire le pouvoir. Qui sait ? J'aurais peut-être changé le monde ! En Afrique une prison s'est ouverte. Stompie aurait bien échangé ses yeux contre tous ceux qui se sont posés sur celui qui en est sorti. En Tchécoslovaquie un poète et un jardinier dirigent le pays. Le monde peut se passer de moi. J'ai toujours voulu croire que le désordre un jour l'emporterait. Je suis né du désordre. Je vais y retourner. J'aurais pu vivre encore des siècles et en même temps je me sens épuisé d'une lutte sans merci. Que la vie ne vienne plus me trouver ! Je l'emmerde. Dans les cavernes de mes rêves j'ai vu rôder une ombre. Je crois bien que c'était la mienne. Vincent disait qu'on serait des survivants. Je l'aurais bien suivi le jour de sa mort. C'eût été plus facile qu'aujourd'hui. Les plages vont me manquer quand le jour se lève qu'il n'y a pas de vent. Je referais l'amour des centaines de fois dans la fumée et la poussière sans cette œuvre à terminer. J'en ris de mes regrets. Je l'ai assez boxée, la vie, de mes poings refermés. Elle m'a trop répugnée pour tant leur faire de place. Ça va lui faire un coup de pas m'entendre partir. On m'a parlé d'enfants malades tout près de nous et qu'on laissait mourir dans des hôpitaux. Je n'ai jamais rien pu. Je n'étais bien nulle part. Je me suis amusé mais je ne pouvais pas grandir. J'ai vécu sans savoir. Je vais mourir de même. Il n'y a pas de mystères, je les ai traversés. Quand les hommes vivaient je me suis ennuyé. J'étais insaisissable. J'emporte ce que je sais. J'avais choisi depuis longtemps. L'air me manque déjà. Mais quoi ? Je suis libre ! © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'œil gauche de Vladimir"

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Au début, ils ne s'en étaient pas rendu compte. Ils étaient trop invincibles. Trop à leurs paroles, à leurs yeux dans lesquels ils se plantaient sans même s'apercevoir que la flamme du briquet devenait inutile. Cependant ils continuaient à l'allumer. Comme s'ils ne pouvaient s'éclairer que comme ça. Comme si la nuit avait triomphé définitivement, comme s'ils avaient gagné. Eclatées les chaînes qui les reliaient à la terre ! Terminé de chercher à tâtons, de ne toucher que du doigt, d'être à ce point petit ! Multipliés les cieux où ils pourraient enfin voler sans se faire mal ! C'est en même temps qu'ils tournèrent leur regard vers la rue, puis à nouveau vers eux. Comme au commencement de leur rencontre, c'est le silence qui les prit. En un instant, ils étaient redevenus impuissants. "C'est rien pourtant, seulement un jour de plus." Anna n'y croyait pas. Bien sûr, ils s'étaient juré de refaire le monde, de le changer par la seule force de leur amour. Ils n'avaient pas rêvé. Pas une seconde, ils ne doutèrent. C'était le monde qui mentait. Maintenant, ils étaient si près l'un de l'autre qu'ils voyaient tout pareil. Le jour qui s'infiltrait, c'était le monde qui essayait de leur reprendre ce qu'ils avaient trouvé. Ils se décidèrent vite. Elle s'empara de l'ange comme une preuve irréfutable de leur unique lien. Il en sculpterait d'autres, il n'était plus aveugle. Ils n'auraient pas supporté un doute, une question, une seule tentative pour composer avec la vie. Ils ne pensèrent même pas à chercher un commissariat pour raconter l'agression dont ils avaient été victimes. Anna voulait déposer l'ange à l'église de Saint-Germain-des-Prés. Ils sortirent dans le froid. Ferdinand et Anna étaient désespérés. Mais qu'était-ce l'espoir, le bonheur ? De vieilles questions d'hier. © »

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"Le Violeur"

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Cher Alexandre,
Il faut que vous viviez. Vous arriviez un jour, Barbe Bleue n'attendait plus rien. Nous sommes si vieux. Nous nous étions habitués à vieillir, la mort nous était familière. Vous savez cela aussi bien que nous. Ce premier jour où vous avez passé le pont-levis, c'était moi derrière la fenêtre, dans l'escalier c'était moi encore. Un jour dans la forêt nous nous sommes croisés à nouveau. J'ai longtemps hésité. Francisco m'autorise cette lettre. Les mots, ces mots si imparfaits, sont encore ce que j'ai trouvé de mieux. Ils ont jeté des ponts depuis longtemps déjà. Ces ponts comme je les aime ! Ne jamais savoir l'autre rive qu'ils rejoignent. Il m'a semblé que vous marchiez déjà sur ces ponts, ou d'autres, qu'importe ! Une année à me taire, c'est vous qui le vouliez. Ne vous y trompez pas, cette solitude je l'ai vue tout de suite. Nous n'en finirions pas de deviner si vous la désirez ou si c'est elle qui ne vous lâche pas. La mienne ne m'a jamais demandé mon avis, c'est elle qui avait le talent, avec le temps je n'ai pu m'en passer, plus voulu. Mais la tentation ne m'a jamais quitté. Quand j'ai appris votre chute de cheval, et d'autre fois auparavant, j'aurais pu venir, enfin nous connaître, rompre le silence. Nous autres à force de nous taire c'est le malheur que nous forçons. Allez ! nous ne le détestons pas tant que ça. J'aurais pu, je l'avais déjà fait, d'autres avant vous, Francisco a dû vous conter ces voyages magnifiques, nous ne changions jamais rien, souvent nous nous perdions, et pourtant ! Nous ne regrettions rien, les regrets nous étaient étrangers. J'aurais pu. J'aurais traîné ma vieille carcasse jusqu'à votre lit d'hôpital. Tant pis si j'en mourais. Mais j'aurais survécu. Vous n'imaginez pas cet acharnement de la vie sur moi qui la couvrais de mépris. J'ai préféré m'en remettre aux mots, leur inexactitude est ce que j'ai connu de plus beau. Rien ne sera plus comme avant mais rien n'aura changé. Nous ne nous rencontrerons sans doute jamais. Croyez que j'écris cela désespéré. Comme à chaque fois qu'il le fallait. Il fallait le désespoir. Il fallait préserver quelque chose, ne pas le connaître sera toujours insupportable... © »

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L'œil gauche de Vladimir

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H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"H"

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « (lettre de JM à H) J'espère que personne n'aura en mains cette lettre... Je suis en train de penser que c'est la première fois que je t'écris une lettre depuis le fameux jour où, au téléphone, je t'ai appris l'incroyable vérité (beaucoup plus croyable aujourd'hui !). Je vais mieux mais j'ai eu un truc assez grave... L'an prochain en principe le Droit, le conservatoire et puis plus ou moins vite la radio et après la vie où j'espère réussir !
... Tout ce que je te dis, plus ou moins bien, c'est parce que je t'aime, et pour toi, crois-moi.
J'ai bien conscience que l'amour que je voudrais entre nous deux est exigeant... Et pour que cet amour soit grand, durable, il faut faire beaucoup. Ça ne peut pas s'obtenir comme ça, ce serait trop facile. Un grand amour facile ne dure pas. C'est pour ça que les gens en général ne connaissent que des amours éphémères... un grand amour c'est être "tout" l'un pour l'autre. C'est pour ça que je dis qu'il ne faut pas que tu sois dépendant de tes parents et en particulier de ta mère... tu m'as toujours dit que si tu ne disais rien à ta mère c'est parce qu'elle était fragile moralement ; mais maman est je suis sûr aussi sensible et aussi fragile... il faut du courage pour les choses importantes de sa vie.
... Et crois-moi, quand je t'ai dit que si c'était toi qui avais été malade j'aurais été voir le directeur de Sciences Po pour passer les examens en septembre avec toi, ce n'était pas en l'air. Tout ce que je te dis je ne le dis pas en l'air.
Dans le fond quand je te disais que j'avais besoin de quelqu'un qui "m'apporte", de quelqu'un avec une personnalité, je suis sûr que ce peut être toi tel que tu es et tel que tu deviendras si tu agis en fonction de toi, de nous, de ce que tu ressens et non en fonction d'autre chose et en particulier de tes parents. Tu es je crois, mon H..., un garçon riche, sensible, intelligent, capable de t'ouvrir aux autres, de changer, tu l'as fait avec moi, vraiment... Tu peux réussir ta vie. Mais ce n'est pas facile de réussir sa vie... il me semble que tout ce que tu portes dans ton cœur- l'an dernier, tu me disais que si tu avais vécu avant, tu aurais aimé partir à l'aventure- ces rencontres que tu voudrais faire, ces envies de vivre que tu as parfois, tout cela tu le rêves mais tu n'arrives pas à le concrétiser. Il me semble qu'il te manque souvent le courage, la volonté. Mais sans ça, tu sais, l'on a rien... Je suis prêt à t'aider, à t'aimer, mais il faut que l'on soit tous les deux et nous deux seuls, que nous nous fassions totalement confiance. C'est exigeant.
Ne va pas croire quand je dis "nous deux seuls" que ce sera s'isoler des autres : il faut sortir, voir d'autres gens... Ce que je voulais dire c'est tous les deux sans personne qui pourrait nous éloigner l'un de l'autre.
J'ai bien conscience que ma lettre est idéaliste mais pas tant finalement car tout ce que j'ai envie de faire, beaucoup trouverait cela idéaliste or je le ferai : la radio, le cinéma, notre amour, Paris...
Il faut qu'entre nous ce soit comme aux premiers jours. Cela demande de penser à l'autre, de ne pas laisser passer sa mauvaise humeur sur l'autre quand ça ne va pas, être attentif à l'autre, lui parler gentiment...
... il me semble que souvent quand tu manifestais ta personnalité, c'était négativement : mauvaise humeur, coups de barre, critiquer des gens... Tu as changé, je t'assure. Mais continue. Je t'aime toujours le plus fort quand tu me dis que l'on ne se quittera pas, quand tu es accueillant aux autres, à la vie, reconnaissant au bonheur que nous vivons, souriant à la vie...
J'espère que l'on continuera à se parler longtemps comme au début. On se connaît tellement mieux maintenant, on se comprend tellement mieux. Il faut que l'on ait toujours quelque chose à se dire... Je t'aime oui, mais j'ai besoin de réciprocité totale... Pense à nous. JM © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"L'acharnement de soi-même"

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors... Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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La solitude du mal

Amalia




"La solitude du Mal"

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait)
« Il comprend seulement qu'il est là, face à l'inspecteur de police chargée de l'enquête sur une histoire qui imperceptiblement devient la sienne. Une histoire qui ressemble à celle qu'il est en train d'écrire. Il ne sait pas comment il en est arrivé là, quelle histoire pousse l'autre. A moins que l'une ne puisse exister sans l'autre. Oui, il est au courant pour le quatrième meurtre. Oui, il a parcouru des dizaines de fois les pages arrachées. Il a trouvé ce mot "Silence", dans chacune des trois séries de treize pages. Pour le reste il ne voit pas. "Silence", c'est comme un mot fait pour vous narguer, pour suggérer qu'il vaudrait mieux se taire. Il parle néanmoins. Elle écoute en silence justement. Elle rallume une cigarette, lui en propose une qu'il accepte sans hésitation. Il se sent mal à l'aise. Léo Tirictiscu n'aime pas tricher. Son penchant naturel serait de tout raconter. Il resterait à Gaby Steamer à trier, après tout c'est son job, trouver le détail signifiant. Que peut-elle attendre de lui ? Et qu'a-t-il écrit qu'il ne connaît pas lui-même, qui explique qu'elle espère tant de lui ? Il pose une question. Elle l'interrompt. C'est lui qui l'a appelée, il a sûrement quelque chose à lui dire. Elle attend. Et le voilà qui reparle de David. Il rafraîchit la mémoire de son hôte, les tableaux dans son appartement, c'est lui David. Curieusement elle n'a pas l'air surprise. Cela plaît à Léo. Il en a trop vus qui n'y comprenaient rien, pour qui ce seul prénom de David sonnait comme une menace à leur mortelle tranquillité. Du coup il va plus loin. Il évoque la rencontre que David avait prédite. Il dit qu'il croit à ce que David avait peint juste avant de se tuer, le tableau de lumières et d'ombre. Elle a paru troublée lorsqu'il a évoqué le suicide de David. Elle s'efforce de n'en rien montrer et se tait toujours. Il ajoute qu'il y a cent mille façons de rencontrer quelqu'un, que c'était bien dans leur genre à David et à lui de se tenir prêt à tout, l'existence ne peut qu'être tragique. Elle acquiesce en avalant la fumée. Il lui semble que ses yeux sont teintés d'un léger voile humide. "Pardonnez-moi, j'ai la larme facile", glisse-t-elle. Il n'en dira pas davantage sur le sujet. Il précise simplement que cette rencontre, si elle s'avère, sera probablement un homme ou un garçon, il a ses raisons pour penser ainsi. Qu'elle n'aille pas s'imaginer qu'il essaie de lui dire que la rencontre c'est elle ! © »

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"Amalia"

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Julien m'a expliqué qu'il m'avait emportée dans ses bras jusque dans la maison. Un gamin l'a aidé pour nos sacs. Je ne sais pas combien de temps nous avons fait l'amour. C'est fait maintenant. Nos corps n'ont rien inventé. C'était là avant. Le corps c'est esprit. Mais c'est le corps qui a décidé. Quelque chose a changé mais quoi. Elle n'a pas souvent fait l'amour l'après-midi. Le corps de Julien a tout éclipsé même la maison. Elle est là pourtant la maison à Trouville. J'y suis seule. Julien joue avec Tadzio sur la plage je les regarde. Je n'ai jamais vu Tadzio aussi heureux. Julien a l'air heureux. Il m'a raconté des souvenirs d'enfance. Elle est immense la maison. Sa chambre où il ne faisait rien que regarder la mer. Elle a pensé à elle petite devant sa mer Caparica. Alors comme ça ils regardaient tous les deux la mer quand ils étaient petits pendant des heures. Peut-être au même moment puisqu'ils ont le même âge. Il aurait voulu dessiner ou construire des bateaux des châteaux mais il ne faisait rien. Juste regarder la mer. Ils se sont séparés là. Quand elle a dessiné. Quand elle a accepté son VL. Elle a envie de refaire l'amour avec lui. Plus que la première fois. Elle aura toujours envie. Lui aussi. Julien a dit : "Reste dans la maison, c'est un peu ta maison. Je vais jouer avec Tadzio". Comme s'il voulait me laisser seule. Il n'est pas si heureux. Ici dans la maison à Trouville elle ne peut plus faire semblant. J'ai vu monsieur Victor passer. Je lui ai fait signe mais il n'a pas voulu s'arrêter. Il a fait un geste comme : alors ça y est, vous avez ce que vous vouliez. Elle n'aura jamais ce qu'elle veut. Au moins maintenant elle sait. Mais ça ne suffit pas pour qu'elle change d'avis. Je ne sais pas si Julien a compris. Les photos commencent à me manquer. C'est la première fois que je laisse le VL à Paris. Il s'en est rendu compte mais il n'a rien demandé. Julien s'est offert amoreusement. C'est ce qu'il est Julien, rien qu'une offrande. Je suis libre. Je pourrai faire ce que je voudrai. Je lui en veux de cette liberté bouchonnée. Même pas eu à me battre. J'aimais assez ça, me battre. Les cicatrices lazuli et compagnie. © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

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La solitude du mal

Amalia




"L'Insecte"
Éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : On a beaucoup parlé de moi et pas d'eux.

(extrait) « La Dernière Heure

je les entends qui reviennent les musiques espagnoles qui réchauffent
il y a le froid, de plus en plus le froid mais aussi la chaleur très loin la chaleur avec les musiques espagnoles qui font peur aux fourmis où sont les fourmis presque plus de fourmis tout d'un coup
autrefois, autrefois j'étais malade tu te souviens quelle maladie c'était, j'ai oublié, c'est comme si je revenais moi aussi
toi tu ne peux pas avoir oublié la maladie je sais que tu l'aimais quand même, tu aimais la maladie inhumaine, tu la trouvais humaine
les musiques espagnoles c'est pour toi aussi, pour l'échange
quand est-ce qu'on a décidé d'échanger, je n'ai plus de souvenirs
ou alors on a pas décidé, maintenant je décide, maintenant tu m'as rendu libre, on disait comme ça non, libre, c'est une longue histoire je m'en aperçois que maintenant
c'est qui maman ? je m'entends encore dire où est maman mais j'ai oublié maman, ce doit être une voix j'entends encore la voix loin
mon chéri mon chéri elle dit la voix, je ne comprends plus
je ne comprends pas et je sais pourquoi, je ne suis plus malade, plus du tout malade, tiens regarde je bouge je repars à zéro, je serai là
c'est toi qui vas reprendre la maladie inhumaine, tu voulais, mais tu verras c'est bien pire que tu crois, il va te falloir beaucoup de musiques espagnoles, beaucoup, pour éviter les fourmis, pour garder la maladie, pour que je puisse être là
je sens que je reviens guéri, il a suffi de l'échange entre toi et moi, ce que j'ai décidé avec toi sans te le dire
je te laisserai ce qui brille, ça ne sera pas de trop, moi je reste avec le mal, on y est bien, toi tu sais, tu n'es pas comme les fourmis je pourrai te faire mal encore
elles doivent aller vers toi les fourmis, je n'en vois plus aucune, méfie-toi elles t'en voudront encore plus qu'avant elles ne connaissent pas la pitié
reste avec la maladie inhumaine les fourmis ne pourront rien contre toi elles ont peur de ce qui brille ce sont de grandes froussardes les fourmis c'est incroyable qu'elles fassent autant peur des froussardes pareilles
écoute les musiques espagnoles comme elles sont lentes maintenant, un fleuve lent et sans fin, de plus en plus profond, du sang je crois
mon chéri mon chéri, il y a plusieurs voix maintenant, il y a une voix qui s'éloigne, elle vient vers toi, lorsqu'elle viendra vers toi écoute, c'est de la lumière, je crois qu'il est fragile, je ne peux rien d'autre pour toi, que ce qui est fragile
moi tu ne me reconnaîtras pas tout de suite j'ai déjà beaucoup changé
encore un peu, encore un instant
il fait froid à nouveau, je crois que je n'ai plus que toi, j'en suis sûr maintenant, plus que toi
je lis maintenant ce que tu n'as pas encore écrit, tu vas l'écrire hein, c'est pas gagné d'avance, même la voix fragile, surtout pas la voix fragile, je le connais à peine mais je suis près de lui
tu l'as voulue la maladie inhumaine, c'est l'échange rappelle-toi
tout est calme silencieux, les musiques espagnoles sont reparties
et si finalement... mais non, c'est pas maintenant que je suis guéri que je vais renoncer, c'est à cause du mal tu comprends, mais je ne pourrai pas t'expliquer je n'ai plus de mots il n'y a plus de mots ils s'en vont aussi, l'échange c'est les mots qui s'en vont contre ma guérison
pour moi le dernier mot...
on se dira que je l'ai échappé belle mais on ne pourra pas s'en défaire, toujours il restera une trace, c'est l'échange, les mots qui s'en vont contre une trace
ça y est, écoute : aucun mot
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

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"Yaguine"

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait)
« Amadou, Aïssa, Koli, soeur Mouna, soeur Koumba : l'amour des hommes. S'il a cru, c'est bien grâce à l'amour des hommes. L'amour des hommes ça te fait croire à la France, ça peut te faire croire en tout. L'amour des hommes pourrit à côté de lui dans la soute, congelé, étouffé. L'amour des hommes pourrit juste à côté de la vie. Exactement comme il a vécu : à côté de la vie.

Il ne reste plus que lui à tuer. Ce sera un suicide. Le contraire de ce qu'il avait prévu. Est-ce que Dieu se suicide ? Non, trop timide Dieu, pas eu le courage. Il fera ce que Dieu n'ose pas : Dieu n'a jamais osé suicider la vie. Il nargue l'oeuvre de Dieu. Plus le temps de prier. Il a trop prié, trop passé de temps à remercier Dieu d'une œuvre que lui-même, Dieu, avait renoncé à terminer depuis longtemps. Il se demande : timide, Dieu, ou content de lui ? Une oeuvre n'est jamais finie. Comme un livre. Il en a lu des livres. C'est parce qu'elle écrivait qu'il a voulu la France. Il n'aura pas la France. A cause des livres impossibles à terminer. Dieu, lui, n'a écrit qu'une seule fois et puis débrouillez-vous ! Il s'est débrouillé. Personne n'a jamais imaginé ce qui s'écrit dans l'âme d'un garçon africain.

Tout est tué. L'argent et la peur. La vie aussi agonise autour de lui. Il n'a rien dit à Fodé qui prie à ses côtés. Il a juste voulu le protéger, parce qu'il a eu honte des mensonges qu'il lui avait racontés. Il vole recroquevillé au creux de la vérité maintenant.
- N'aie pas peur petit frère, c'est rien. On sera un secret tous les deux.
- Comme dans les histoires ?
- Si tu veux, les histoires de quand on était petit. Serre-toi plus fort.
- Tu es chaud !
- C'est le soleil.
- Donne-le ! © »

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"Undead"

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

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"Wild Samuel"

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Alors c'est là-bas qu'on a décidé ? Oui, c'est là-bas, à l'arrivée, mais on a pas décidé, on a juste compris. On leur avait fait l'injection et cette fois finalement oui ils l'avaient fait, le voyage. Dans le vaisseau fusée. Ni l'un ni l'autre ne se souviennent du trajet. Tu crois qu'on est morts pendant le voyage ? Non, pas vraiment, c'est moi qui suis mort mais après. Ils s'étaient retrouvés sur la plage. Tu te rappelles la plage ? Oui, maintenant, oui. Allongé dans son lit de l'hôtel des Insoumis, Wild termine le puzzle. C'était une plage immense. Sauvage. Avec une autre installation sur la plage, celle de l'arrivée. Une plage silencieuse, comme si le temps y était arrêté. Il y avait comme une menace. Elle se lisait aussi dans la mer. L'océan était calme aussi mais menaçant. Avec un navire dans l'océan. Mais là tu n'y es pas allé, a dit Mathieu. Wild sait maintenant qu'il s'était souvenu de cette plage mais sans pouvoir jamais la raccrocher à quelque chose. La plage était sans fin. Et ils étaient là tous les deux sur cette plage. Je savais que j'allais tralala, je te l'ai dit. Oui, et moi je voulais rester avec toi sur la plage, je ne voulais pas revenir. Je sais, a dit Mathieu, c'est moi qui ne voulais pas que tu restes, on en a parlé. Ils avaient marché sur la plage. Ils avaient parlé de leur vie. Tu m'as dit que ce n'était pas un suicide, que tu étais tombé en voulant aller pisser, que tu as crié mon nom en tombant. Ah ah, a dit Mathieu. Tu avais peur pour moi ? a demandé Wild. Sur la plage oui j'avais peur mais pas tant que ça, rappelle-toi, on marchait, il y avait cette petite fille très loin sur la plage. C'est là qu'ils avaient décidé que Wild allait oublier. Parce que tu devais vivre, a dit Mathieu. Alors tu m'as convaincu ? Je t'ai dit que si tu ne revenais pas, j'allais mourir pour de bon. Ah oui, et je me souviens, je crois que j'ai très bien compris ce que tu voulais dire. Viens, a dit Mathieu, et ils sont sortis de la chambre numéro huit. Ils ont retrouvé leur kiosque. Là où on était avant que tu tombes, je t'ai attendu tu sais. Je sais, je te voyais m'attendre pendant que je tombais, c'était pire que de tomber de te voir seul là-bas. Tu n'as pas vu une femme passer pendant que je tombais ? Je crois, oui, une femme. C'est peut-être bien Ankhchen, a dit Mathieu, elle n'est pas morte, je te l'ai déjà dit. Je me souviens que sur la plage on a tout compris. Pas tout, a dit Mathieu, mais on a compris l'essentiel du tralala. Tu savais que j'allais souffrir ? a dit Wild. Je pensais bien que oui mais je ne savais pas tout. Wild l'a regardé mais Mathieu a sorti une cigarette sur le kiosque et il a souri. Une petite bruine tombait sur le kiosque. La mer fouettait la promenade. Mathieu l'avait pris dans ses bras sur la plage de l'Endroit. Wild s'en souvient maintenant. J'ai cru que tu m'avais abandonné, a dit Wild sur le kiosque. C'était mieux comme ça, parce que tu ne le croyais pas tout à fait. Et maintenant ? a dit Wild. Main-te-nant, a répondu Mathieu. Il avait demandé à Mathieu, mais pourquoi je ne peux pas rester avec toi ? Mathieu avait dit, parce que je veux savoir. Tu te souviens quand on s'est quittés ? a demandé Mathieu. Maintenant allongé sur le lit, il se souvient encore. Ils s'étaient regardés, dans leur regard il y avait toutes les réponses, à tout, puis Wild avait fait le chemin en sens inverse. Je suis rerentré dans l'installation de la plage. Je ne me suis pas retourné mais je sentais son regard. C'était de la folie. Mathieu lui avait dit, pense à ma lettre. On ne te fera jamais de mal. Il est là allongé sur le lit de l'hôtel des Insoumis, avec sa mémoire, avec Mathieu, avec sa vie, sans Ellen. Il a envie de mourir, et de vivre. Mais il ne peut pas s'empêcher de penser, est-ce que Mathieu est vraiment Mathieu ? © »

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Wild Samuel

Géant

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"Géant"

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Vincent) Une heure d'une vie et toutes les heures de Jim Mortail. Dans "L'Autre", Roman est le jeune écrivain. Il écrit sur un écrivain qui n'écrit pas. C'est pourtant vraiment un écrivain. Alors il parle avec lui. J'ai écrit le roman à la troisième personne, sauf pour Roman. La troisième personne, c'est un vrai roman. Plus vrai que quand tu dis je. C'est la vérité que l'on cherche et qu'on atteint jamais. Rien ne suffit jamais, même la vérité. J'ai mis des dialogues. Je voulais que les trois personnages aient un lien entre eux, les trois heures sont liées. Est-ce que l'écrivain qui n'écrit pas a écrit ? Est-ce qu'il a trouvé une autre façon d'écrire ? Il y a Mama. Une femme au Mali qui recueille des enfants abandonnés, malades du sida. La dernière heure de Mama. Quand elle envoie tout valser. Quand elle abandonne. Elle fuit dans le désert. Elle va mourir. Et puis David qui, comme mon père, tient une librairie dans Paris. Il reçoit la visite d'un visiteur particulier. Le visiteur s'appelle Lucien. Ce pourrait être le Diable. Satan. Ils parlent. Dialogues. Le visiteur connaît bien les livres. Jim Mortail est témoin de tout cela. Voilà, c'est à peu près ça. Je sais que Mama va mourir. Elle est déjà morte. Le visiteur est reparti. Roman a cessé d'écrire. Reste Jim. J'en suis là. Je regarde par la fenêtre. J'ai toujours écrit en regardant le canal. Et l'Hôtel du Nord. J'ai un peu acheté l'appartement à cause de ça, à cause de ce roman " Vie d'Ange " que j'avais aimé et qui se passait près du canal et de l'hôtel. Je vois la passerelle de la Grange-aux-Belles. J'ai l'impression que parfois un passant me regarde. Je n'écris jamais seul. Mamoudou je ne sais pas si je l'ai déjà dit avait huit ans quand on l'a adopté. © »

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"décal'âge"

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « C'est beau, dit Velma, ils sont assis à une table du Palm Court au Plaza, tu sais que je n'ai jamais adoré les endroits trop cérémonieux mais c'est beau, si on m'avait dit il y a un mois, il y a quinze jours, je suis la plus heureuse du monde, tu ne vas pas pleurer hein, j'aimerais pleurer ça me fait du bien, tu ne pleures pas toi ? oh si, souvent, je pleurais pour papa.
Tu écris toujours ? Oui, pour la radio, mais parfois je n'écris pas ce que je dis au micro, ça vient comme ça, et quand ça ne vient plus on met de la musique. Et pas de roman ? Non, pas de roman, tout le monde en écrit des romans, qu'est-ce que je vais me mettre à en écrire pour ajouter au tas de merdes. Tu exagères. Oui, il y a ce qu'écrit Matt. Le texte que tu as donné à Sara, il est de lui ? Ah elle t'a parlé de ça..., non, il est de moi, je lui ai menti, tu vois toi aussi tu mens, oh rarement, elle l'aime ton texte tu sais, mon sexe ? oh tu es bête, je me tais, il rit, tu ris comme un enfant, alors elle t'a dit qu'elle l'aimait, ce doit être pour ça qu'elle m'appelait, je sais pas, elle t'a dit de quoi ça parlait ? un peu oui, de vous ? j'ai pas envie de parler de ça, je m'en fous de ce texte, c'était avant, j'aime ce que je fais maintenant, j'aime Matt, tu l'aimes aussi, tout le monde est heureux. Elle pense que ç'a toujours été impossible de parler sérieusement avec lui, au bout d'un moment il se retranche, Matthew ne se retranche pas, je voulais te montrer mon endroit à moi, à Central Park, mais c'est trop tard, ton endroit à toi ? oui, seulement à moi mais c'est trop tard, une autre fois, alors c'est fini de ne plus se voir ? c'est fini, dit Frédéric. Tu m'as appelée une fois, à Paris ? tu as dit, maman... Il lui embrasse la main, j'aurais fait ça moi tu crois, parce que tu es mon amoureuse ? © »

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"rollercoaster"

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole NYC... mais la cité revit quand même...

(extrait) « Tu m'as regardé, Jimmy. Le défilé, tu sais, l'immense gay pride. Mais tu ne m'as pas reconnu. Pas tout à fait. C'était beau ce moment du regard, toi et moi, entourés de millions d'autres comme nous, comme nous mais si différents, dans ce moment qui a duré quoi, deux secondes ? c'était comme si tout avait fait silence, et puis après le silence c'est reparti, ça repart toujours, Jimmy, je me suis éloigné, toi aussi, mais ce regard, Jimmy. Mais je crois qu'en fait tu m'as reconnu, tu n'as simplement pas voulu vraiment me reconnaître mais moi je sais. Je vais quitter la ville pour quelque temps, pas longtemps, toi aussi peut-être, c'est l'été, l'été ne dure pas mais on croit qu'il va durer toujours, tu l'as dit un soir je me souviens, l'éternité de l'été. Je reviendrai. On continuera à jouer toi et moi. Pour l'instant il n'y a eu que cette lettre, je croyais qu'il y en aurait d'autres plus vite mais finalement j'ai le temps, on a toujours le temps de tuer ou de vivre, no pressure, Raskolnikov n'est pas pressé cette fois. Où vais-je ? Oh ça c'est mon histoire. Ce jour-là, le jour du regard, j'ai rencontré quelqu'un, c'est avec lui que je pars. La jeunesse passe vite tu sais, c'est toujours une histoire de jeunesse avec moi, avec toi aussi, avec ton amoureux aussi j'en suis sûr, vous allez bien ensemble, ça je le reconnais. Toi et moi ensemble ? Ça c'est une autre histoire, on est déjà ensemble, à cause du regard, c'est fait. Adieu Jimmy mais à bientôt. © »

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"Parce qu'eux"
Éditions Saint-Germain-des-Prés
(et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (le junkie de Paris)

ah nous deux
je t'ai tellement rêvé
tellement aimé
tellement vécu
elle a commencé quand l'histoire ?
à mon premier voyage, à onze ans ?
sûrement avant
ta mère d'abord
la Parisienne
qu'importe
c'est une histoire sans début et sans fin
comme est l'amour
oui je te rêvais
adolescent je te rêvais
t'écoutais sur le transistor
te respirais déjà
les voyages avec elle ma mère
quelque jours chez toi, l'éblouissement
les rues
les gens
la fièvre de vivre
les drugstores
je détestais déjà te quitter
et puis je t'ai possédée
autant que toi tu me possédais
tu m'as tout donné
aimer c'est toi
moi c'est toi
ce moi construit, voulu, conquis
tes trottoirs
tes moindres recoins
tes bars, tes garçons
ta folie
la mort, c'est toi aussi
je ne voyageais que dans toi
je ne te quittais pas souvent
à contrecœur, jamais longtemps
elle venait souvent me retrouver
ma mère
femme poisson dans l'eau de son Paris à elle
quand je prenais des vacances
c'était chez toi
Dieu que je t'aimais
tes jardins, tes quais
tes secrets
nos conversations
nos idées
nos superbes défaites
les pleurs c'est toi
la révolte c'est toi
la joie de vivre
la femme qui chante et ses théâtres
Pantin
tu me droguais à toi
j'étais le junkie de Paris
quand mon jumeau est mort tu m'as protégé
je me suis blotti contre toi où revenait son âme
j'attendais l'Ange dans toi
et l'Ange vint
il t'aima autant que moi je t'aime
tes poubelles
tes ponts
dans les allées du grand jardin des morts
ton canal
tes cinémas
tes amants
tes petits matins
tes nuits
tes mains
ton foutre
et il a fallu qu'on se quitte
parti avec l'Ange loin de toi
pour te garder, partir
c'est toi qui me l'as dit
pars, survis
n'oublie rien
vis tout
Paris des jardins après la pluie
Palais Royal
quand tout était possible
quand tout était printemps
quand tout était brutal
c'est dans ma chair
sur ma gueule
et mon âme
la marque de ton éternité
et puis, revivre © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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