Jean-Michel Iribarren

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

"Vie d'Ange" (1990)

 
« Charlie était revenu pâle de l'infirmerie. On lui avait dit de ne pas s'inquiéter, que ça allait passer. Dans la cellule le tintamarre de sa chiasse résonnait toutes les heures d'un bruit hideux dont tout le monde avait pris le parti de rire pour se bander les yeux. Ange avait entendu dire qu'en six mois il avait perdu dix kilos. Lui qui se musclait jusqu'à l'essoufflement total avait tout arrêté. Les yeux s'étaient creusés. Le beau gosse devenu repoussoir n'avait même plus la force de gueuler. Crier trop fort sa maladie c'était reconnaître les culs honteux, à la sauvette, l'inavouable. La force qui ne l'avait jamais quitté pour tenir jusqu'à la sortie, dans plusieurs années, était morte de trouille. Charlie ne parlait plus. La prison se taisait. L'immonde spectacle qu'Ange avait perdu de vue s'étalait devant lui, triomphant au grand jour. Il avait donc fallu qu'il retourne rue de la Santé. Le carnet d'adresses d'Henri le dealer épluché, la perquisition rue des Trois-Frères, une découverte de coke de trois fois rien et puis l'hypocrisie de son incarcération. L'idée l'avait traversé de faire intervenir des relations. Il avait renoncé. Il se coltinerait la Santé pour bien la regarder en face une dernière fois, la vie qu'on disait belle. Se dire qu'il n'avait pas rêvé. Choisir enfin son camp et encore repartir pour lui rentrer dedans comme si c'était possible. Il avait voulu être le dégoût et les cris de Charlie. On lui avait conseillé le silence ou une peine à rallonges. "Laisse faire, ici c'est plus digne de se taire" avait murmuré le garçon. Ange avait prévenu Laberge pour qu'il prenne ses dispositions. Il n'était pas gêné. Quand il avait vu le chanoine et sa soutane atterrir au milieu d'eux il n'y avait pas cru. "On dira que vous étiez malade. Je vous remplacerai provisoirement. Vous allez revenir. Avec qui parlerais-je dans le parc ? Lorsque vous nous quitterez il faut que ce soit autrement. Vous êtes incroyable ! Je vous ai dit cent fois de faire attention à vous. En vous détruisant vous détruisez aussi ce à quoi vous tenez !" "Mais je ne tiens à rien." "Ne m'énervez pas Ange. N'ayez pas cet air étonné. Ma place est ici. Vous en doutiez ? À propos j'ai collé toute votre classe dimanche à cause d'un graffiti, parce que personne ne s'était dénoncé. Ils disent que c'est injuste. Des parents sont venus. Ils se sont faits bien recevoir ! Peau d'âne c'est la discipline avant tout, ils n'ont qu'à les mettre ailleurs ! Et maintenant soyez prudent, de grâce !" Le chanoine Laberge quitta la prison de son air légèrement hautain. Ange le regarda partir en se disant qu'il ne servait à rien que des hommes comme lui existent. L'instant d'après il pensa le contraire. À son retour au bout de trois mois ils ne parlèrent plus de la prison. Gémir leur aurait été insupportable. Charlie mourut du sida le lendemain du départ d'Ange. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d’Ange

L’œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L’œil gauche de Vladimir" (1991)

 
« "Qu'est-ce que tu fais là, à cette heure ? Tu me reconnais ? Moi, je t'ai reconnu tout de suite." Le vieil homme sursauta et leva machinalement les yeux. Il fut tout surpris de distinguer son interlocuteur. Pourtant la nuit était si noire, il avait déjà eu tant de mal à arriver jusqu'ici. L'autre lui disait bien quelque chose mais il ne parvenait pas à lui donner un nom. Il n'était pas rassuré. Sa peur cessa vite quand le deuxième lui rappela un événement précis qu'ils avaient partagé. Ils se mirent à sourire tous deux et à parler entre eux. Curieusement, le sourire du deuxième homme avait l'air un peu forcé mais son ami ne le remarqua pas. Ils évoquaient ensemble le souvenir d'un temps lointain. Ils se lamentaient sur leur échec. Ils croyaient avoir toujours raison, ils relataient avec satisfaction chacun des épisodes qu'ils avaient en commun. "Eliminer", disaient-ils. D'évoquer l'ancien temps redonnait de l'allant au vieil homme. Il en oubliait son âge, ses rhumatismes, le froid qui l'avait transi dans sa marche. Il s'était levé pour mimer d'autres gens qu'il avait dû croiser à cette époque. Il prenait des poses effrayées, ses mains jouaient à torturer. Il s'amusait beaucoup. "Parfois, je me suis demandé si j'avais eu raison. C'est absurde. Il s'en ait fallu de si peu que l'on gagne !" A partir de ce moment l'autre se contenta de le laisser parler. Il ajouta simplement : "tu sais, on était vraiment supérieurs à eux. D'ailleurs, rien n'a changé. Notre âge n'y fait rien. On est des surhommes !" Ces mots produisirent un effet immédiat sur l'homme qui semblait de plus en plus excité. Et pour prouver sa force, il se mit à enjamber le pont. Il titubait un peu comme s'il avait trop bu. Il avait abandonné sa canne sur le banc. L'autre le suivit sur le parapet et il le stimulait de paroles exaltées. Le vieil homme s'aperçut alors que la Seine était à ses pieds. La Seine aussi, il la voyait distinctement. Quand il se retourna vers son compère, celui-ci avait disparu. C'est la voix d'un enfant qu'il entendit. "Tu te souviens des enfants de la guerre ? Les enfants ne meurent pas." Il baissa la tête, c'est là qu'il découvrit l'enfant. Il le reconnut aussitôt. Il n'eut pas le temps de crier. L'enfant le précipita dans la Seine. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d’Ange

L’œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"Le Violeur" (1993)

 
« Il s'était retrouvé de l'autre côté du mur, d'un coup, il avait cru mourir, au début il ne distinguait rien. Il en avait oublié son mal de tête, ou il était fini, mort on ne devait plus avoir de migraine. On le regardait. Maintenant il voyait bien les yeux posés sur lui. Il cria : "fous le camp !" Il eut un mouvement en arrière. "Eh ! calme-toi ! t'es Beaumanoir c'est ça ? tu parlais à qui dans le confessionnal ? t'es fou toi !" A la pensée qu'il était bien vivant Alexandre se mit à rire, c'est l'autre qui l'arrêta : "Michel Piaget, tu te souviens, les bizutages, j'étais intervenu en ta faveur, tu riais moins à l'époque !" Alexandre se souvenait parfaitement, un garçon sportif, si différent de lui qu'il n'avait même pas cherché à s'en faire un ami. "Regarde ! c'est incroyable ! j'ai basculé avec toi, j'étais de l'autre côté du confessionnal, moi qui voulais découvrir un secret ! t'es un as !" Ils étaient entourés de croix, de calices, de pierres précieuses, dans le fond ils apercevaient un autel au-dessus de quelques marches, des habits de messe traînaient par terre, Alexandre paraissait ne pas s'y intéresser. Qu'est-ce que le garçon avait pu penser de lui ? et dire qu'il avait cru se confesser à Dieu ! Pourquoi ne le laissait-on pas tranquille ? Tout ça pour une malheureuse porte ! Il n'y avait rien à espérer, voilà la vérité ! Piaget s'était mis à fouiller partout, il répétait : "quelque chose doit être caché là !", il se cognait la tête, déplaçait des étoffes, ouvrait le tabernacle, rien, "laisse ça, y a rien à découvrir, rien, j'aurais dû m'en douter depuis longtemps !" Assis sur les marches de l'autel. Piaget les yeux brillants, "allez ! c'est déjà bien, un passage secret, j'en rêvais !", rien n'entamait sa joie. Il regarda Alexandre. Ses yeux las. Las de combats qu'il jugeait soudain inutiles, le manque d'argent, la mort de Daniel, le bac, tout l'accablait maintenant, pourquoi s'était-il obstiné ? Son camarade jouait, lui il ne jouait pas, c'était sa vie qu'il risquait à chaque fois, qui aurait pu comprendre ? Il aurait dû s'en douter, Barbe Bleue lui faisait le coup du chaud et du froid sans arrêt, c'était ainsi qu'il le retenait prisonnier. A son tour il regarda Piaget, il semblait si heureux d'être là qu'Alexandre esquissa un sourire. "Quand même ! on est vivant nom de Dieu ! j'ai bien cru y passer ! il y a quelque chose de merveilleux là-dedans, être vivant, un jour je saurai quoi exactement, tu n'es pas d'accord ?" "Peut-être, sinon je n'aurais pas cherché, comme toi. Mais tu as bien vu, il n'y a rien, jamais rien. Au début je trouvais cela amusant, mais s'il n'y a rien à quoi bon ? Tout m'ennuie." "J'ai compris, je t'ai écouté tu sais." Il avait dit cela avec tant d'assurance qu'Alexandre le crut. Il ne vit plus en Michel un gêneur, l'énergie du garçon passait un peu en lui, il l'écouta, Michel pensait que l'existence était merveilleuse, qu'elle leur réserverait bien des surprises, des mots qui rejoignaient les gestes de Sean parfois, ses yeux, Alexandre les répétait les soirs où il imaginait les grands départs, les continents lointains, il se racontait une histoire impossible, les mots cachaient tant d'exigence, tellement de blessures passées ou à venir. "Une porte cela n'est rien. J'ai des idées de grandeur, elles n'ont jamais trouvé leur place, alors une porte, tu parles !" Michel sourit à son tour. "Je t'apprendrai. Ils t'ont sous-estimé. Il faut leur tenir tête, ils n'en mènent pas large." © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d’Ange

L’œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"H" (1994)

 
« Il y a des fois où je t'ai parlé et où tu étais là, ils n'ont qu'à me croire, je ne saurais pas leur en dire plus, ils sont rares ces moments, quand notre vie est là, quelques instants de lumière pour une obscurité qui me poursuit jusqu'ici. Ecoute un peu maintenant, il faut que je te parle, tu sais bien que nous n'avons fait que ça, parler, écoute comme tu peux, je n'en finis pas de me demander ce que je dois faire, j'ai peur de me fourvoyer en écrivant sur nous, j'écris maladroitement, hier j'étais insatisfait, je me console en me disant que l'obscurité est notre lot désormais et qu'il faut l'accepter, tu sais je parle de la lumière parce que c'est elle qui masque tout, mais c'est l'obscurité, ta mort est sombre souvent, inutile d'aller raconter des mensonges, lui faire face est notre défi, j'ai peur de magnifier ta mort, ce n'est pas ça, jusqu'au bout je l'ai refusée, je ne t'ai pas tué et je voulais que tu vives, que ce soit toi qui écrives, je ne veux pas prendre ta place, l'hôpital c'était laid mais nous répétions qu'il fallait rester digne, "un peu de grandeur !" tu disais, ce n'est pas la laideur que j'ai envie de peindre, pas à propos de toi, nous étions étrangers, la laideur on la voyait partout, on ne s'y soumettait pas, dire la laideur de l'hôpital c'est jouer le jeu de la vie, elle se délecte de nos plaintes et elle en redemande, qu'elle aille se faire foutre ! nous n'aimons ni la vie ni la mort, et puis d'ailleurs quelle différence ? c'est vivre que nous voulons, ta mort elle nous permet de vivre, nous ne voulons pas mourir, je connais des morts qui cachent bien leur jeu, là au grand jour, la vie se gave de tous ceux-là qui meurent et qui n'en savent rien, ils nous excuseront mais nous au moins on le savait, on ne s'est pas mêlé à leur cirque, j'ai plaisanté sur ton sida, je n'allais quand même pas passer mon temps à lui donner raison, sida sida la belle affaire !... ©»

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d’Ange

L’œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
« On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cœur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d’Ange

L’œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"La solitude du Mal" (1997)

 
« "Voilà, c'était ici, c'est fini, ça s'est fini, dit-il à Coutil.
- C'est toujours beau pourtant, regarde ! Toutes ces tours, les fumées, le métro aérien, on dirait New York !
- Angel ?
- (Coutil sourit) Qui sait ? Et puis c'est peut-être fini mais tu as de la chance quand même.
- Quelle chance ?
- D'abord, je ne comprends pas que tu dises que c'est fini, reprit Coutil. Cela ne te ressemble pas. C'est pas fini puisque tu en parles. Moi je ne connais ni hier ni demain.
- D'accord, j'ai tort de parler de fin. Mais toi, tu mens quand tu dis que tu t'en fous d'hier, même de demain.
- Non, Léo, je t'assure.
- Alors c'est que tu ne te rends pas compte. C'est de ça que tu te fous, de te rendre compte.
- Tu dois savoir mieux que moi. Je m'en porte très bien.
- Tu en es sûr ? demanda Léo.
- Tu es là.
- Et si je ne suis plus là ?
- Tu seras toujours là, dit Coutil. C'est fait maintenant. Ce n'est pas fini. Justement ce n'est pas fini. C'est comme Angel, je ne crois pas qu'il ait fini.
- De tuer ?
- De tuer oui. Ou, je ne sais pas, je ne crois pas qu'il ait fini, c'est tout. Ne me demande pas plus. (Coutil paraissait énervé)
- Ne t'énerve pas ! Ça non plus, ça ne te ressemble pas.
- (Coutil sourit) Alors on ne se ressemble pas aujourd'hui.
- J'ai un pressentiment, dit Léo.
- Attends. N'aie pas peur. Nous deux on n'a pas peur, hein ? Ils ne peuvent rien contre nous.
- Ils peuvent. Ils peuvent un peu. On verra bien ce qu'ils peuvent.
- Rien, je te dis ! Non, reparle-moi, dis-moi, d'autres endroits, parle encore.
- On a de la chance, il y a tellement de malheur... "
Ils n'avaient pas le coeur à se faire du mal. Ils avaient déjà mal, il leur fallait parler. De ce qui passe et pourtant ne passe jamais, ils avaient envie de rire, fort, ils voulaient retenir, des choses qui n'appartenaient qu'à eux, pour nier la mort, pour qu'on ne puisse rien contre eux, jamais. Ainsi ils reculaient l'instant. Celui qui arriva. Fatalement il arriva. Ce fut Coutil qui recommença : "Alors dis-moi, c'est quoi ce pressentiment ?
- C'est... On est allé loin toi et moi, tu le sais ?
- Jamais trop loin, répondit Coutil.
- C'est pour ça, maintenant, ni toi ni moi on n'a envie d'abandonner...
- On n'abandonnera rien...".
Ce qu'ils se dirent ensuite coulait de source. Puis ils rentrèrent. Léo quai des Grands-Augustins. Coutil chez ses parents. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d’Ange

L’œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"Aile" (1998)

 
« Ils sont revenus de la plage. Il s'est mis à pleuvoir. C'est mieux comme ça. Julien a fait un feu de cheminée. Tadzio s'est prélassé en me tenant la main. S'il arrive quelque chose à Julien, Tadzio souffrira. Elle y pense. Elle s'était dit qu'elle ne ferait jamais souffrir Tadzio. La manipulation toujours. Julien a pris une douche. On a laissé le petit devant son feu de bois et on est sorti. Sans doute pour s'empêcher de refaire l'amour tout de suite. Il n'y a personne à Trouville début mars. On a refait le chemin qui m'avait menée jusqu'à la maison. Du pont jusqu'à la route qui longe la mer en haut. On a l'air d'un vieux couple. Il a calmé la mer. Les deux garçons du Père-Lachaise s'embrassent à nouveau. Ça n'était qu'un cauchemar. Je lui ai déjà raconté Maria, Mamoudou, Ange, Vincent. Tous les absents. Je suis blottie contre lui. Proie facile mais il protège quand même. Il m'a demandé quelles photos je voulais faire avec lui. J'ai juste parlé de la chambre du Pont-Neuf. J'ai dit aussi que je serai avec lui sur les photos. Dès que j'ai reparlé des photos le cauchemar est revenu plus vrai qu'avant. C'est lui qui éloigne le cauchemar et qui le ramène à chaque fois. Il a voulu que je parle de Benjamin. Je lui ai parlé de Jérónimo. On peut parler de n'importe quoi. Même de ce qui est important. Il suffit d'une photo. Et c'est reparti. Il m'a raconté les manies de sa mère quand elle reçoit des invités quai d'Anjou. Et comment elle a eu son permis de conduire en taillant une pipe à l'examinateur. Julien prétend qu'elle le lui a dit un jour qu'elle avait bu, il ne sait pas si ça ressemble à sa mère de tailler une pipe dans une voiture. Il ne sait pas ce qui ressemble à sa mère. Il peut parler d'elle longtemps. Il dit qu'elle est douce. Je lui ai dit : "Comme toi alors ?" Il a répondu : "Non, tu sais bien, vraiment douce". C'est là que j'ai eu envie à nouveau. Tout de suite sur la falaise. Il repleuvait des gouttes. Au-dessous la mer se cabossait elle-même. J'ai pensé que finalement il n'avait pas calmé la mer. Je l'ai aimé encore plus. Je ne voyais plus que son dos couvert de pluie. Il fallait que je lui rende l'espoir. Mes mains s'abîmaient à son dos. La chambre du Pont-Neuf est venue jusqu'à nous avec son air Lucifer. Il s'est retourné vers moi. J'ai à peine eu le temps de voir son doux visage aussi flou que l'envers des photos. A cause de la pluie nous n'avons su ni l'un ni l'autre si on pleurait. J'aurais voulu encore manger son sexe. Il ne m'a pas laissée faire. Cette fois c'était à lui. Quitter la chambre d'enfant où il ne faisait rien. J'aurais pu le supplier d'arrêter. A quoi bon supplier. Je le sais qu'une photo cabosse. Avec lui elle n'a jamais eu le choix. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d’Ange

L’œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil, collection Solo dirigée par René de Ceccatty
 


« car moi virus du sida à leur côté j'ai tout vu, à défaut de tout comprendre, je les ai vus eux : d'abord je les ai vus eux face à leurs "premières fois", leur premier mort, les premiers symptômes, les premiers hôpitaux, les premiers cimetières, ils ignoraient alors que ce n'était qu'un début, d'ailleurs ils n'y ont jamais pensé, ils n'ont jamais pensé à ce genre de choses comme désespérer, ou que c'était foutu, même la mort ils n'y pensaient pas comme les autres y pensent : ils disaient "la mort", ça c'est vrai ils disaient facilement "la mort", pas comme les autres qui ne le disent jamais qu'à regret, finalement le seul mot qui leur brûle les lèvres, eux ils disaient "la mort" mais ils pensaient la vie, ils se battaient comme des fous pour vivre, je ne sais pas : marcher encore, respirer encore, regarder encore le ciel, faire encore l'amour, et rire toujours, je disais donc leurs "premières fois" : au début, quand les autres ne m'avaient même pas encore trouvé de nom, quand on ne savait rien de moi- les autres disaient juste "cancer gay", ils perdaient pas de temps- au début ils mouraient comme des bêtes, sans savoir de quoi ils mouraient, n'en dire pas davantage : leurs visages au moment de mourir là comme des bêtes sans savoir de quoi ils mouraient, ces visages-là n'appartiennent qu'à eux, ils font partie de l'histoire, rien à dire là-dessus, tout le monde sait bien ces visages, la vérité c'est que tout le monde sait bien ces visages, alors juste dire cela : les autres n'ont pas bougé, rien... © »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Le temps de Yaguine" (2000)

 
« Le monde reste incroyablement beau. Même la misère quand tu la regardes elle est belle, incroyablement belle. Pasolini assassiné mais les garçons de Rome s'embrassent dans les parcs la nuit, à deux pas de ce qu'il reste des dieux. On fait toujours l'amour, un beau couple c'est toujours bouleversant, rien n'y fait. Les écrivains écrivent, ils n'ont jamais été aussi nombreux et quand on sait ce que ça peut te coûter d'écrire, même une merde... La mort ne tue toujours pas l'amour. Ceux qui meurent sont beaux : l'infirmière disait d'Hervé sur son lit de coma qu'il ressemblait à un ange, tu as embrassé son front glacé à la morgue. Les enfants croient tout ce qu'on leur raconte, ou bien ils pleurent mais ça ne dure jamais. La mer a toujours de ces couleurs. Les gens écoutent encore les gens : va faire un tour dans les cafés, le matin à Paris. Les gens consolent encore les gens. Les femmes étendent encore le linge. Dans les banlieues il y a de ces femmes noires et comment elles regardent leurs enfants : les mères restent les mères, avec la peur. L'horreur non plus n'a pas disparu, on peut encore mourir de faim, ou dans une flaque de sang : les cris résonnent encore, partout, même en silence. Ni l'horreur, ni la révolte, tu connais des cœurs à éclater de révolte. Le monde reste incroyablement humain quand même.
Alors d'où ça vient ? Cette impression de fin du monde.
Que c'est fini et que ça continue quand même, comme pour rien, que ça continue juste pour continuer, comme un mensonge que rien n'arrêtera.
Est-ce que ça vient de toi ? De ce que tu ne supportes pas l'idée même de la fin, de ce que tu as toujours cru qu'après il y aurait autre chose, même après l'horreur une autre horreur mais quelque chose, quelque chose à quoi s'accrocher, pas comme les murs glissants, quelque chose à détester, à maudire, à vivre un peu. Tu es du temps du sida mais on ne te laissera jamais radoter sur le sida, malgré ton livre, le sida t'a épargné jusqu'à plus ample informé mais il t'a peut-être bien tué aussi. Et quoi écrire après le sida ? D'autres avant moi, autres temps... (à la relecture, "autres temps" ne me plaît pas mais je le laisse : surtout ne pas nommer ce temps-là, on le nomme trop aujourd'hui et il n'en reste plus que des mots, vidés) © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Undead" (2002)

 
« j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas… vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, en une seconde j'ai tiré un trait sur les pourcentages, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrais toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrais toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrais jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Wild Samuel" (2013)

 
« Ça commence. TEE. "Wild avec vous jusqu'à deux heures du matin, nous et la nuit, je vous attends." Lady Gaga. Lumière. Rouge. Tout est cloison, elle dit dans le film, on aimait le geste de la main qu'elle faisait en le disant, dit Wild. Pas sommeil, sortir, il habite là-bas, tout près, là où il en reste la trace près du pont rouge. Le mur, même où il n'y est pas, il le voit toujours, avec l'autre côté qu'il ne voyait pas, qu'il voyait si bien quand même, il remonte le col, son fils, de l'autre côté. C'était une autre nuit, quand ils se sont retrouvés, regardés, pleuré, peut-être pas pleuré, il y avait trop de joie cette nuit-là. Le fils aussi la nuit, le long du mur, la tête baissée, je sors maman, non ne sors pas, je sors. La nuit les appelle, même quand ils ne sortent pas, ils sortent. Elle revient dans la nuit, elle a passé une nuit à l'opéra, les applaudissements, le silence, le décor, tout est décor, elle se dit, le décor de sa vie dans la nuit. Les nuits à se cacher, même pas respirer, chut, elle disait. Unter den Linden, des pierres, on reconstruisait même la nuit, pierre à pierre, elle était plus jeune, des nuits à oublier, et elle vit encore. La lune blanche, la rue, elle passe, elle dit, merci, quand elle passe elle dit merci, elle ne sait pas pourquoi, ni à qui, d'est en ouest, de la liberté à la liberté, elle a vieilli, ça passe vite et puis plus envie de dire merci, elle repense à l'opéra, elle fredonne, elle entend un violon qui déchire le silence. Il s'était décidé, cette nuit je m'envole, je courrai plus vite que les chiens. Il a réussi, la nuit de la liberté à repenser à celle de l'oppression, aux visages qui ne se sont pas envolés, l'envol ça te laisse plantés derrière toi des tas de visages, tout est cloison, il pense. Elle fredonne dans son lit, elle fredonne moi-je-suis-encore-là, et d'un coup, elle retrouve les ruines, les pierres, une deux, une deux, c'est sa berceuse pour s'endormir, chut ! et puis dans son rêve, elle recompte, une deux, une deux, chut !, et ainsi de suite. Des ombres le long du mur, l'homme pense, qu'est-ce qu'ils peuvent bien comprendre. Et pourtant l'ombre qui regarde à travers le mur repense au mur de son pays, il pense, les murs se ressemblent, la nuit tous les murs sont gris, il prend la main de sa fille, fort, elle le regarde, c'est quoi ? c'est nous. Près du mur la nuit, des oiseaux abattus, l'envol ne dure que le temps de s'envoler, du sang, une plaque, un nom... © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Rien qu'une chose de la vie" (2016)

 
« Je ne vais pas me plaindre, tant que le conclave dure, Danilo est là. Mais sera-t-il là s'il faut encore revoter ? Je vois mon cercle invisible sur la feuille, il est invisible mais je le vois, j'entends les corbeaux de Tombouctou, je sens le goût des papayes frites dans ma bouche. On dirait que les vieilles biques me regardent. Mais ils regardent aussi d'Angelo qui a la bouche ouverte sur son siège. Ils sont beaux les futurs papes, un homosexuel noir trop beau pour eux et un vieil Italien terrifié à l'idée de devenir pape. Vous devez bien Vous amuser de voir ça. Le conclave du gratouillis. Mon voisin de droite, pas Visconti, vient de pousser un petit cri et de se gratter la jambe en suivant. Vincent passera probablement à côté de Vous dans son livre, Vous êtes impossible, mais si on ne peut pas Vous imaginer, Vous parler, à quoi bon ? Vous nous direz que seulement la tentative compte, que ce n'est pas de réussir qui compte, seulement la possibilité de Vous. Vous nous direz ce que Vous voulez, libre à Vous, et libre à nous de Vous croire ou de vivre sans Vous. Libre à moi. Je me demande si le cardinal Ondoa n'est pas en train de gratter le cardinal Larrive. Danilo chuchote à l'oreille de son voisin garde suisse, ça me rend jaloux. Et puis mama s'était résignée, Baba est un gentil garçon, c'était ses mots, et elle m'avait donné une bouteille de Coca-Cola pour lui. Je me demande si le dépouillement n'est pas terminé finalement. Il règne un grand silence. Pas encore, me murmure Visconti. Je n'ose pas lui demander si les deux tiers sont atteints. Ni pour qui. Le visage des vieilles biques reste impénétrable. Elles ont l'air davantage préoccupées par le gratouillis. Je ne regarde pas non plus la feuille de Visconti. Je retarde l'instant. Et puis le brouhaha. D'Angelo vient de s'effondrer de sa chaise. Les vieilles biques poussent un cri aigu. Son voisin, le cardinal Simon, du Canada, se penche sur lui en se grattant. D'Angelo se relève péniblement, se rassoit, boit un verre d'eau, et se gratte aussi maintenant. Les cardinaux scrutateurs hésitent, se grattent, le dépouillement continue. Mama comme un grand oiseau s'envole, les chats de poussière dans la fleur de savane l'attendent. Ils m'attendent aussi. Samuel a conseillé à Mamoudou de prendre le nom de Léa : Rivière. Danilo m'attend. A Lisbonne, sœur Mouna doit regarder la mer en attendant de savoir, elle doit imaginer d'autres cris, avec moi. D'Angelo me regarde, me sourit. Le crocodile ouvre sa gueule, j'hésite. Que Votre volonté soit faite. Et la mienne. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car…, là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (numéro)

loin loin loin
si proche
le numéro
la femme numérotée, jeunesse
se tait
grandit
grandit
un jour elle parle
mais se tait
dit non
la voix se tait quand elle parle
la voix parle quand elle se tait
la voix aussi grandit
elle est des milliers
milliers d'hier
sont milliers d'aujourd'hui
jusqu'à survivre demain
survivre au numéro
à elle-même
femme d'abord
mains de mère
sans haine
femme aimer
aimée
aimée tant qu'enfin, le repos
la voix dort désormais
dans son sommeil je l'entends
le numéro gît dans l'abîme
la femme grandira encore
n'en finira plus de grandir
terrassée la violence
78651 © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

romans 1

romans 2

poésie

entretiens





Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


romans 1

romans 2

poésie

entretiens