Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : "il était le désordre à lui tout seul".

(extrait) « Il revint comme il l'avait promis, délicieusement attiré par ces lieux et le couple curieux que formaient Philippe et sa mère. Quand il prenait le grand escalier il avait l'impression que l'immeuble n'était occupé que par eux. Il ne revit pas Annie tout de suite. Philippe était l'hôte et l'élève. Il apprit par lui l'existence de la nurse, du maître d'hôtel et du chauffeur mais il ne les rencontra pas. Ange aurait dû détester cette vie où semblait régner l'argent. Elle symbolisait trop cette injustice qui lui crevait les yeux. Ange s'était toujours senti mieux avec ceux qui n'avaient pas. Comme lui. Ceux du canal, de la mer, des rues sales. Mais ici on eût dit qu'on profanait l'argent, que la misère prenait sa revanche. Ange avait su tout de suite qu'ils avaient cela en commun. Annie et son fils ne protégeaient pas ce monde-là qui n'était pas le leur. Ils vivaient dans un conte pas tout à fait rose, comme l'obscurité de l'immense maison, objets plus qu'acteurs d'un destin qu'ils ne maîtrisaient pas. C'était pour ça qu'il était revenu. Il y avait du désordre derrière ces murs.
Philippe apprenait vite. Malgré ses quatorze ans il ressemblait déjà à l'adulte qu'Ange ne serait jamais, toujours très prévenant avec son professeur écouté attentivement comme le dépositaire d'un savoir qu'il était désireux de faire sien. Au début Ange avait été troublé par une ressemblance entre Philippe et l'enfant du Pont-Neuf. Mais ce dernier était aussi blond que Philippe était brun. Il chassa la pensée. Rien dans leur enfance ne rapprochait Ange de son élève. À l'âge où Philippe avait déjà tout eu Ange n'était qu'un loup sur ses gardes. Les fresques et les boiseries de l'un ignoraient les errances de l'autre, le couteau jamais loin. Mais Ange avait compris que tous deux avaient toujours deviné les forces hostiles. Ils étaient unis dans une révolte qui reléguait le reste au second plan. Comme ils avançaient très vite dans le programme, ils parlaient très souvent d'autre chose. Philippe évoqua son père qui n'avait épousé Annie que parce qu'elle lui donnerait un enfant. Elle était d'un milieu différent et n'avait jamais été acceptée par la famille. Philippe avait pris le parti de sa mère. Tout ce qu'il désirait lui avait été donné. Son père lui affirmait qu'il serait toujours libre. Philippe ne connaissait le monde qu'à travers le prisme du luxe qui l'entourait. Aujourd'hui il voulait faire quelque chose par lui-même. Il parlait d'être avocat. Il questionnait Ange sans arrêt. Après une période d'observation Ange s'était résolu à lui dire la vérité. Philippe était prêt. Il lui dit que le monde était à refaire, qu'il fallait tout foutre en l'air mais qu'il n'était possible d'entreprendre qu'au jour le jour. Il accusait ceux qui possèdent tant d'argent. Il inventait des récits qui étaient vrais. Il lui apprenait tous ceux que l'Histoire avait sacrifiés. Il racontait l'absurde, la misère, les combats dérisoires. Alors Philippe ne comprenait plus. On lui demandait de croire et puis on lui affirmait que c'était inutile. Ange répondait qu'il restait la vie. Il aurait voulu en dire plus. "Il n'y a qu'une seule référence, rester fidèle à ton idée." Ils devenaient amis. Quelquefois Philippe faisait la cuisine et préparait des repas pantagruéliques. C'est au cours de l'un d'eux qu'Annie réapparut, accompagnée d'un garçon d'une trentaine d'années, très grand avec une queue de cheval. Une robe noire lui moulait le corps. Elle lui demanda si l'argent qu'elle laissait dans l'enveloppe lui convenait et ne posa pas d'autres questions. Elle s'éloigna avec le garçon dans un coin ignoré de l'appartement. Philippe était sombre. Il avait expliqué à Ange les attouchements de sa mère, le plaisir terrible qu'il y prenait, l'indifférence envers tout ce qu'on pourrait dire. Quand il s'en allait Ange ne pouvait se défaire d'un malaise. L'envie de revenir et le sentiment d'une fatalité l'incitaient à partir une nouvelle fois. Il espaça ses visites. © »

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Vie d’Ange

L’œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L’œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « C'était la voix d'une femme âgée, une voix posée mais qui trahissait son désarroi. Bientôt elle allait regagner sa chambre. Lui, l'homme- il devait être jeune- ne l'accompagnerait pas, pas tout de suite. Elle lui disait de faire attention- "fais attention quand même, je sais bien qu'entre nous, il y a la liberté, c'est ce qui nous unit, c'est plus fort que nos âges, les recommandations, ça nous est étranger, mais de là à te détruire, je ne sais pas"- sa voix ne pouvait se défaire d'un reproche, qu'elle n'explicitait pas. Vladimir le sentait. Elle parlait de sa solitude, de l'échec contre lequel on ne pouvait rien, inévitable, dans les liens les plus forts, le bonheur le plus fou. Elle lui parlait d'un autre garçon, Samuel, elle disait qu'il n'avait pas sa place, qu'il ne le méritait pas. Le jeune homme disait qu'il était fatigué, qu'il n'avait pas la force, qu'elle connaissait la règle du jeu depuis le départ. "Je croyais que nous avions banni les règles, que tu n'en avais pas", répondait-elle. Pendant quelques secondes, elle fut prise d'une toux qui ne se calmait pas. "Allez ! montez, vous devez dormir, vous savez bien où est l'essentiel", il l'embrassa, elle pénétra dans l'hôtel, il resta seul. Vladimir ne savait pas s'il avait envie de lui parler. Il n'y avait plus qu'eux maintenant. C'était une question un peu abstraite, il voulait être seul. Il avait bien deviné leurs différences. Déjà dans la voix un peu étudiée du garçon, son petit accent américain, une manière de tenir les choses à distance, Vladimir ignorait la distance. Il n'eut pas le temps de beaucoup réfléchir, l'autre se dirigeait sur lui sans le voir, Vladimir ne voyait pas non plus. "N'ayez pas peur, je m'appelle Vladimir, je vous ai entendus, vous ressembliez à deux exilés." Lewis se mit à rire, il alluma son briquet pour mieux voir son interlocuteur. "Ce doit être ce que nous sommes, comme vous peut-être, debout à cette heure-ci, surtout cette nuit, vous cherchez quelque chose ? Quelqu'un ?" Il parlait nonchalamment, comme s'il se foutait de tout, sauf peut-être de celui sur lequel il venait de tomber. "Vous avez l'air d'être beau, c'est vrai que l'on voit mal, moi, j'ai besoin de voir les garçons pour les aimer." Le monde des garçons qui aiment les garçons n'était pas si familier à Vladimir, il en avait croisés parfois, là où le désir les rassemblait tous, les nuits de pleine lune, les filles, les femmes et les garçons, il aimait bien leurs façons de s'aimer, de prendre et repartir, des fauves. © »

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L’œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

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Aile




"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Il avait recommencé à fumer dans les couloirs, s'il fallait chercher un sauveur c'était ailleurs, il repensa aux portes du château, la réponse devait se trouver derrière l'une d'entre elles, le sursis qu'on lui accordait avait une raison, restaient quelques semaines pour y penser, rien d'autre ne l'obligeait, au château il n'avait jamais le temps d'y voir clair, souvent il se disait qu'il lui faudrait découvrir quoi faire de son rire, il était peut-être temps. Léa venait le voir tous les jours, le noir lui allait bien, "tu vois tu as fini par t'habiller comme moi !", petit sourire las de sa mère, depuis la mort de Daniel elle s'était un peu éteinte, Alexandre aimait cette petite lumière vacillante, celle des jours tendres de l'enfance, trop rares, elle ne l'avait presque pas grondé de son imprudence comme si elle devinait que son fils était différent, que les rodomontades du passé n'étaient plus de mise. Néanmoins pendant le coma d'Alexandre elle avait abrégé la visite de Francisco, il était passé aussi, elle l'avait appelé "le garçon de la chapelle", "ne m'en demande pas trop" avait-elle rajouté. Alexandre comprenait que sa mère n'avait rien oublié, la plupart du temps elle arrivait dans la chambre les mains vides, la sentence n'était donc pas levée, bien qu'il fût soulagé par cette constatation il se demandait pourquoi tant de dureté, cela le révolta. Une nuit un jeune infirmier de garde était passé voir s'il n'avait besoin de rien. Alexandre lui trouva des ressemblances avec le garçon blond de la première heure. Quand l'infirmier eut refermé la porte Alexandre en eut assez. Il se leva péniblement pour regarder par la fenêtre. Il colla son nez contre les carreaux. Toutes ces lumières, Paris ne dormait jamais. Quel était donc ce Dieu si vindicatif ? Celui qui avait laissé partir Teddy, qui acceptait qu'on traitât Léo comme un moins que rien, qui exigeait de lui des confessions à outrance ? Quel droit s'arrogeait-il sans jamais rien donner en contrepartie ? Alexandre se sentait épuisé. Il regarda Paris une nouvelle fois. Et puis il accepta : le garçon blond, tous les autres garçons. Sans une hésitation, sans un remords pour toutes les années passées à les refuser, sans la moindre envie de retrouver la rue tout de suite, maintenant il avait le temps, il avait conclu le pacte pour ça, ne plus se soucier d'un Dieu absent, rire pour ne plus s'encombrer des empêcheurs, jeter les malles par-dessus bord, il volerait plus haut, voler, violer, Paris attendit qu'il s'endorme et puis elle murmura : "et quoi les garçons ! ce sont tous mes enfants ! qu'ils s'aiment les uns les autres ! j'ai d'autres chats à fouetter moi ! quelle idée curieuse, les empêcher de s'aimer !". © »

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"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence. "Ces choses qui nous maintiennent entre la vie et la mort et que les autres ignorent".

(extrait) « on connaissait le virus, le seul qui importait, inoculé dès la naissance, ils n'en parlent jamais, le seul contre lequel il valait de se battre, c'est contre lui que l'on se bat encore : résignation, abandon, bonheur irregardable d'être à ce point petit, le sida je n'en prends pas mon parti, et tout ce qu'il charrie, l'indifférence, le cortège de ce à quoi on s'habitue, le sida c'est notre guerre, peut-être que le livre m'éloigne de toi, tant mieux ! je me comprends, à l'hôpital quand tu parlais encore nous on ne saisissait plus ce que tu voulais dire, tu t'en rendais compte et tu répondais : "je me comprends" ! ils me font toujours rire avec leur manie de vouloir expliquer et ils n'expliquent rien, leur poison ils l'acceptent, pire ils agissent comme s'il n'existait pas, c'est ainsi qu'ils meurent à petit feu, la mort cueille des fruits mûrs, au suivant ! oui je me comprends, je m'éloigne de toi quand je repense aux autres, que je me dis qu'il ne suffira jamais de m'émerveiller de nous, comment on avait tout prévu, ce qu'on avait écrit sur cette impuissance de la mort à nous séparer, je m'éloigne de toi quand je me mets à douter, que je retourne au passé pour bien me souvenir, ce à quoi on croyait, là où on tenait bon, pourtant je crois qu'en m'éloignant de toi c'est là que je te retrouverai, puisque c'est ça notre histoire, c'est par l'autre que nous sommes allés vers le monde, l'autre n'avait de sens qu'en ce qu'il nous rendait plus hommes, insoumis, tenaces, libérés des chaînes par le simple fait de les voir, alors nous pouvions revenir à nous, et je te reviendrai, ce n'est pas une rente, ta mort c'est notre deuxième chance de vivre pour mieux tuer la vie, chimère ? ils vont dire chimère mais nous on ne les entend pas, on est déjà loin, et on ira encore, tu as dégagé la route, c'est notre secret à tous deux, cette mort qui n'en est pas, l'obscurité qui nous encercle tout à fait, on voit mieux cependant, mystère ou miracle on est prêts à tout, tu te posais la question : médiocre ou bien héros ? les deux, on est les deux, dis-moi que j'ai raison. ©»

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L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors... Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera exploser la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « "Bonjour, Gaby Steamer, je suis une admiratrice." Elle avait le chignon strict et un léger accent américain. Léo avait serré la main qu'elle lui tendait tout en le dévisageant. Gaby Steamer était noire et lui demanda l'autorisation de fumer à peine assise. Léo lui servit un verre de scotch et, quant à lui, remplit à nouveau le verre de la dix-neuvième heure. Il conçut instantanément un préjugé favorable à l'endroit de cette femme à l'allure austère qui néanmoins buvait et fumait. Elle portait une jupe noire sans fantaisie et ne savait par où commencer, pour preuve ses jambes qu'elle ne cessait de plier et déplier. D'assez belles jambes, pensa Léo. "Je vous imaginais moins jeune, finit-elle par lancer dans un sourire inachevé. Vous avez l'air d'un enfant.
- J'ai trente-huit ans (Léo ne cachait plus son âge depuis quelque temps. Elle eut l'air surprise).
- Vous ne les faites pas. Mais, à la réflexion, non, ce n'est pas si étonnant, c'est ce qui m'a frappé dans vos livres, comment vous dire ? Un mélange de tout et son contraire, vous décrivez le mal et et puis vous l'excusez, on dirait qu'il vous arrange."
Léo se tait. Il écrit oui mais il serait bien en peine d'expliquer ses romans. L'écrivain n'a jamais le dernier mot, sa création conserve des secrets. S'il adore parler de ses livres il se méfie comme de la peste de cette propension. L'inspecteur de police continua sur sa lancée, on ne l'arrêtait plus. Elle avait lu Léo bien mieux que d'autres avant elle. Elle lui rappelait des détails qu'il avait oubliés, s'attardait sur un personnage imaginé par Léo en deux secondes, elle coupait ses phrases, les ponctuait de silences pendant lesquels elle sortait un bonbon à la menthe ("pour estomper le goût du tabac dans la bouche", précisa-t-elle). "Dans "Autodestruction", poursuivait-elle, vous voulez nous faire comprendre que votre héros tue parce qu'il n'est doué pour rien. Je n'en suis pas si sûre, il a un bon métier, c'est un homme respecté, et s'il tuait justement parce qu'il est trop doué, que c'est cela qui l'ennuie ?" Léo souriait, les cigarettes s'ajoutaient à l'alcool. "Je ne sais pas, c'est vous qui savez, répondit-il. C'est à lui qu'il faudrait le demander, je ne suis pas psychanalyste !
- Ne m'en parlez pas ! je suis une analyse depuis quinze ans, quand vous commencez vous ne pouvez plus vous arrêter ! La vérité c'est que vous ne voulez pas vous avancer !
- Peut-être, j'aurais trop peur... (il repensa à ce que Coutil lui avait dit sur la peur).
- De quoi ?
- De trahir.
- Trahir ? Vous êtes le premier écrivain de roman policier que je rencontre et pourtant Dieu sait que j'en lis ! Tous, je crois bien ! Des criminels tuent pour ne pas trahir, ils ne vous le diraient pas ainsi mais c'est une vérité. © »

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Aile




"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut les photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné son appareil photos, Julien Rivière, le seul qui la comprend, l'amant.

(extrait) « On s'est retrouvé sur les toits comme par miracle. L'air froid et l'alcool, ça nous ressemble. En bas y avait la Seine. Et les lumières. Je sais qu'on a pensé la même chose. Sans se le dire. En finir. En finir tous les deux. Je le tenais dans mes bras. J'aime son haleine, jamais rien respiré d'aussi pinard même au réveil, surtout au réveil. C'est en respirant son haleine qu'on sait combien il peut souffrir. Chez Julien tout est dans le corps. Rien ne ment. S'il est incapable d'écrire ou de photographier c'est pour ça. Parce qu'il faut manipuler sans arrêt et qu'il ne sait pas. C'est ça le venin de Julien, une vérité aquatique qui ne te laisse aucune chance. J'ai passé ma main sur son dos sous la chemise. Je voulais le rassurer. Il m'a dit : "Tu sais, j'ai compris pour les photos dans la chambre. J'ai vu celles que tu as faites, Esprit". J'ai déboutonné le pantalon noir. Ma main sur son sexe, toujours. Il avait suffi qu'il parle des photos dans la chambre pour que le sexe durcisse : Ce qu'on n'a pas osé faire sur ce toit on le fera autrement. Il m'a entraînée vers lui il souriait. Il continuait à parler. Des photos qu'il aimait, "Innocent" : l'enfant le couteau à la main devant une tombe, "Lutte" : le visage en gros plan d'un adolescent à Caparica, et ses yeux qui cherchent la mer, "Père" : ma main sur la vitre d'un train et derrière la vitre des ouvriers sur un chantier. Il y a assez de photos pour ne pas jouir vite ratatouille. Son sexe et son haleine qui me remplissent en même temps. Je me souviens qu'au moment de jouir j'ai tout vu de ce qui allait se passer. Puis j'ai oublié. Je me souviens de son cri comme les cris que j'avais photographiés. J'ai pensé que c'était impossible. J'avais passé ma vie à me dire que c'était possible, tout possible, la douleur la plus terrible. Il m'a dit : "Mes parents ont dû rentrer, tu n'as plus le choix". Je l'ai regardé. Il avait dû me parler comme ça la première fois le 8 novembre 1982. Me dire que je n'avais pas le choix. Avec la même force douce qui a fait d'elle une vengeance. Il la ramène toujours à la vengeance comme un enfant sans faire exprès. Je me suis laissée faire par habitude. Je savais que le plus perdu c'était lui. Si ses parents n'avaient rien compris à Louison ils ne comprendraient rien non plus à une pute qui se promène avec un chimpanzé. C'était à moi de le remercier. Julien ne recule jamais. Son haleine c'est celle de la bravoure avant de se noyer. © »

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L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « et d'ailleurs : comment dire exactement en quoi cette histoire fut refusée, comment démontrer clairement que les autres les ont ignorés eux qui se mouraient du sida, comment le démontrer au-delà de ce que moi, virus du sida, j'ai déjà pu dire ici : ce que je crois, au bout du compte, c'est que leur histoire à eux fut refusée par les autres parce que jamais on ne pourra clairement expliquer en quoi elle a été refusée, parce que cette ignorance d'eux qu'ont eue les autres, ce refus d'eux qu'ont eu les autres, tout cela est inexplicable, presque indémontrable, comme les autres sont indémontrables, inexplicables, c'est peut-être bien la plus grande force qu'ont les autres : jamais on a prouvé leur existence, les autres agissent sans jamais pouvoir être identifiés, comme si les autres n'existaient pas, et de même jamais on ne pourra vraiment autopsier ce silence que les autres ont eu pour eux, jamais on ne pourra vraiment identifier l'ignominie que les autres furent vis-à-vis d'eux, parce que les autres sont le mal suprême, le mal qui a réussi à faire croire à son inexistence, qui sera toujours hors les mots, indémontrable, et si l'implacable système immunitaire qui protège et "la vie" et les autres est aussi implacable c'est parce que personne ne sait qu'il existe, alors que faire : revenir à eux, parce que eux savent que les autres existent bien, parce que eux savent que les autres les ont laissés crever sans dire un mot, parce que eux ont mis à jour l'implacable système immunitaire de "la vie" et qu'ils nous ont laissé cette preuve irréfutable : leur mort. © »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

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Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

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"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Le monde reste incroyablement beau. Même la misère quand tu la regardes elle est belle, incroyablement belle. Pasolini assassiné mais les garçons de Rome s'embrassent dans les parcs la nuit, à deux pas de ce qu'il reste des dieux. On fait toujours l'amour, un beau couple c'est toujours bouleversant, rien n'y fait. Les écrivains écrivent, ils n'ont jamais été aussi nombreux et quand on sait ce que ça peut te coûter d'écrire, même une merde... La mort ne tue toujours pas l'amour. Ceux qui meurent sont beaux : l'infirmière disait d'Hervé sur son lit de coma qu'il ressemblait à un ange, tu as embrassé son front glacé à la morgue. Les enfants croient tout ce qu'on leur raconte, ou bien ils pleurent mais ça ne dure jamais. La mer a toujours de ces couleurs. Les gens écoutent encore les gens : va faire un tour dans les cafés, le matin à Paris. Les gens consolent encore les gens. Les femmes étendent encore le linge. Dans les banlieues il y a de ces femmes noires et comment elles regardent leurs enfants : les mères restent les mères, avec la peur. L'horreur non plus n'a pas disparu, on peut encore mourir de faim, ou dans une flaque de sang : les cris résonnent encore, partout, même en silence. Ni l'horreur, ni la révolte, tu connais des cœurs à éclater de révolte. Le monde reste incroyablement humain quand même.
Alors d'où ça vient ? Cette impression de fin du monde.
Que c'est fini et que ça continue quand même, comme pour rien, que ça continue juste pour continuer, comme un mensonge que rien n'arrêtera.
Est-ce que ça vient de toi ? De ce que tu ne supportes pas l'idée même de la fin, de ce que tu as toujours cru qu'après il y aurait autre chose, même après l'horreur une autre horreur mais quelque chose, quelque chose à quoi s'accrocher, pas comme les murs glissants, quelque chose à détester, à maudire, à vivre un peu. Tu es du temps du sida mais on ne te laissera jamais radoter sur le sida, malgré ton livre, le sida t'a épargné jusqu'à plus ample informé mais il t'a peut-être bien tué aussi. Et quoi écrire après le sida ? D'autres avant moi... © »

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"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Anckchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « C'était comme une grande installation moderne. Ils n'en connaissaient que l'intérieur. Ils ne trouvaient pas d'autre mot, une installation, moderne, grande. Où, ils ne savaient pas. Pas dans une ville, ni une campagne, ils n'y entraient pas, ils y étaient directement. C'était : ailleurs, comme une autre planète. L'installation n'était pas non plus liée à la mer, l'océan. Dans l'installation il y avait d'autres gens comme eux qui, comme eux, venaient pour le voyage. Des gens en file, silencieux. Tout était blanc. Les murs, les couloirs, la lumière. Le personnel de l'installation aussi. Des blouses blanches, plutôt des femmes, silencieuses aussi. Au bout d'un long couloir, une passerelle, un peu comme les passerelles dans les aéroports, entre la salle d'embarquement et l'avion, et au bout de la passerelle, il y avait une sorte de fusée, ils disaient fusée faute de mieux, ou vaisseau, de toute façon ils n'y étaient jamais allés, ils n'en avaient pas le souvenir. A chaque fois ils avaient peur. Il y avait la peur et le désir de faire le voyage en même temps. C'était une histoire de franchir le pas, d'oser. Mais ils avaient osé, franchi le pas, puisque ils étaient là, dans l'Endroit. Pour faire le voyage, on leur administrait une sorte d'injection. C'était ça qu'il fallait accepter, ça et ce que cela impliquait. L'injection était la condition du voyage. Elle vous faisait perdre conscience le temps du voyage. Ils disaient comme ça, perdre connaissance. Mais c'était davantage, ils le savaient. C'était comme si l'injection impliquait d'arrêter la vie. De mourir, si mourir avait un sens ici. Juste le temps du voyage. Ils étaient assurés qu'au bout du voyage on se réveillerait. Mais le trajet resterait inconnu. On leur avait administré l'injection, ça oui, plusieurs fois, ils s'en souvenaient, mais le reste ils ne savaient pas. L'Endroit pour eux, c'était juste la possibilité du voyage. C'était déjà beaucoup. Tous les deux savaient qu'à l'Endroit se passait quelque chose qui même pour un rêve était différent, au-delà du rêve même, quelque chose d'essentiel pour eux. Ils en parlaient. Ils disaient, quand est-ce qu'on fera vraiment le voyage ? Peut-être que le voyage est impossible, disait Wild, que c'est juste de pouvoir faire le voyage qui compte. Mathieu, lui, pensait qu'un jour ils le feraient. Qu'il fallait. Que c'était aussi pour ça qu'ils allaient vivre, pour ces choses-là. La vie sera trop petite pour nous, avait dit Mathieu. © »

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L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Rien qu'une chose de la vie" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « Je vous salue Marie pleine de grâce…
Cette fois ça y est. Ce sera peut-être moi.
Et je ne sais même pas si je suis prêt, ni si j'en ai envie.
le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes...
L'orage gronde dehors depuis qu'ils ont fermé les portes.
Le garde suisse à la porte est nouveau, je ne l'avais jamais vu. Il a de longs cheveux blonds.
Mais ils n'oseront pas. C'est la dernière heure. Je ne peux pas m'empêcher de penser à la dernière heure de mama dans le désert. Elle regarde maintenant et je me demande ce qu'elle en pense.
Sainte Marie mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs…
Ce sera moi ou le cardinal d'Angelo. Le premier pape noir ! Le "beau cardinal", comme ils disent dans les journaux. Le "guerrier", ils disent ça aussi.
Autre chose aussi, mais cela ils ne le savent pas. Ils ne peuvent pas le savoir. Personne ne peut le savoir.
maintenant et à l'heure de notre mort. Amen.
Dans une heure maintenant ce sera réglé. Ce silence ! Ils chuchotent, ils prient, ils règlent le sort du monde par un vote.
Sauf moi et d'Angelo, ils défilent devant l'autel pour déposer leur papier dans l'urne. Eligo in Summum Pontificem. Moi, c'est ma vie que je vois défiler. C'est comme si c'était ma dernière heure aussi. Est-ce que mama a vu défiler sa vie aussi à sa dernière heure ? Avant d'entrer je suis allé faire un tour à la Vaticane. C'est la bibliothèque du Vatican. J'ai croisé le cardinal Visconti. Il m'a souri de son sourire mystérieux et légèrement pervers. C'est encore un bel homme pour ses soixante-dix-neuf ans, le vieux Gianni Visconti. A un an près il n'aurait pas pu voter. Il vit dans le Palais di Propaganda Fide, au-dessus du plus grand sauna gay d'Europe. Il n'a plus qu'à descendre. Il est sorti avant moi et m'a murmuré, en italien, qu'il fallait que je me prépare. C'est bien dans sa façon. Me préparer à quoi ? A devenir pape ou à ne pas l'être ? Visconti me sourit encore. Il est assis à mes côtés, face à La tentation du Christ.
Le cardinal Otto Kauffmann vient de déposer son papier dans l'urne aux oiseaux. Un conservateur. L'église est conservatrice par nature. C'est ainsi. Je n'ai jamais pensé que l'Eglise changeait le monde. Les prêtres oui. Mais alors pourquoi mon nom est-il en lice avec celui de d'Angelo ? Est-ce mama ? Est-ce Lui ? Est-ce que je crois en Son existence ?
Elle est morte quand je suis devenu cardinal. Cela n'aurait pas suffi à calmer son désespoir. Le Mali. Tout a commencé là. Le petit Malien, c'est moi. Le cardinal Benjamin Sané. © »

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L’insecte

Le temps de Yaguine

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Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car…, là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (le sommeil de Carthage)

La mer est noire aux vagues hostiles
Elle me retient de son courant
Quand les chiens loups deviennent enfants
Enfin le temps est immobile

C'est un pays ou c'est un temps
Que je rejoins volets fermés
Le noir est sa porte d'entrée
Peut-être que le soleil ment

Il est semblable à mes éveils
Cependant tout est différent
Et si la mort est toujours vieille
Elle ne dure jamais longtemps

Ma nuit est un monde effrayant
Tout plein de merde à en vomir
Je tue la nuit en m'acharnant
Des yeux sont arrachés sans rire

Je pleure le jour mon impuissance
Les compromis avec l'enfance
Mais là ils sont tenus au sol
Et moi je vole enfin je vole

C'est dans ce monde de silence
Que je vais retrouver les miens
Ceux qui me faisaient l'insouciance
Qu'elle m'enleva en assassin

Kali le loup au regard tendre
Vous qui m'appreniez la luxure
On a rendez-vous sans attendre
Au fond d'une nuit qui perdure

La mort n'a pas le dernier mot
Je crois ce que je ne vois pas
Déjà je desserre l'étau
La lumière perd de son éclat

Tous ces cadavres qui bougent encore
Et l'océan encore si sombre
Tout me retient dans ce décor
Mais j'ai peur au milieu des ombres

Une vallée des temps antiques
Menace de resurgir au temps
Sombres cavernes d'un drame épique
Sont des cités noyés de sang

Lorsque le Nil retrouvera son eau
Moi je retrouverai Carthage
Qui dort des ruines de mon âge
On n'entend pas le moindre oiseau

Un jour je retournerai aux dieux
Car le voyage est infini
Aujourd'hui c'est peut-être ici
Je vais encore ouvrir les yeux © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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