Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange"

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Il revint comme il l'avait promis, délicieusement attiré par ces lieux et le couple curieux que formaient Philippe et sa mère. Quand il prenait le grand escalier il avait l'impression que l'immeuble n'était occupé que par eux. Il ne revit pas Annie tout de suite. Philippe était l'hôte et l'élève. Il apprit par lui l'existence de la nurse, du maître d'hôtel et du chauffeur mais il ne les rencontra pas. Ange aurait dû détester cette vie où semblait régner l'argent. Elle symbolisait trop cette injustice qui lui crevait les yeux. Ange s'était toujours senti mieux avec ceux qui n'avaient pas. Comme lui. Ceux du canal, de la mer, des rues sales. Mais ici on eût dit qu'on profanait l'argent, que la misère prenait sa revanche. Ange avait su tout de suite qu'ils avaient cela en commun. Annie et son fils ne protégeaient pas ce monde-là qui n'était pas le leur. Ils vivaient dans un conte pas tout à fait rose, comme l'obscurité de l'immense maison, objets plus qu'acteurs d'un destin qu'ils ne maîtrisaient pas. C'était pour ça qu'il était revenu. Il y avait du désordre derrière ces murs.
Philippe apprenait vite. Malgré ses quatorze ans il ressemblait déjà à l'adulte qu'Ange ne serait jamais, toujours très prévenant avec son professeur écouté attentivement comme le dépositaire d'un savoir qu'il était désireux de faire sien. Au début Ange avait été troublé par une ressemblance entre Philippe et l'enfant du Pont-Neuf. Mais ce dernier était aussi blond que Philippe était brun. Il chassa la pensée. Rien dans leur enfance ne rapprochait Ange de son élève. À l'âge où Philippe avait déjà tout eu Ange n'était qu'un loup sur ses gardes. Les fresques et les boiseries de l'un ignoraient les errances de l'autre, le couteau jamais loin. Mais Ange avait compris que tous deux avaient toujours deviné les forces hostiles. Ils étaient unis dans une révolte qui reléguait le reste au second plan. Comme ils avançaient très vite dans le programme, ils parlaient très souvent d'autre chose. Philippe évoqua son père qui n'avait épousé Annie que parce qu'elle lui donnerait un enfant. Elle était d'un milieu différent et n'avait jamais été acceptée par la famille. Philippe avait pris le parti de sa mère. Tout ce qu'il désirait lui avait été donné. Son père lui affirmait qu'il serait toujours libre. Philippe ne connaissait le monde qu'à travers le prisme du luxe qui l'entourait. Aujourd'hui il voulait faire quelque chose par lui-même. Il parlait d'être avocat. Il questionnait Ange sans arrêt. Après une période d'observation Ange s'était résolu à lui dire la vérité. Philippe était prêt. Il lui dit que le monde était à refaire, qu'il fallait tout foutre en l'air mais qu'il n'était possible d'entreprendre qu'au jour le jour. Il accusait ceux qui possèdent tant d'argent. Il inventait des récits qui étaient vrais. Il lui apprenait tous ceux que l'Histoire avait sacrifiés. Il racontait l'absurde, la misère, les combats dérisoires. Alors Philippe ne comprenait plus. On lui demandait de croire et puis on lui affirmait que c'était inutile. Ange répondait qu'il restait la vie. Il aurait voulu en dire plus. "Il n'y a qu'une seule référence, rester fidèle à ton idée." Ils devenaient amis. Quelquefois Philippe faisait la cuisine et préparait des repas pantagruéliques. C'est au cours de l'un d'eux qu'Annie réapparut, accompagnée d'un garçon d'une trentaine d'années, très grand avec une queue de cheval. Une robe noire lui moulait le corps. Elle lui demanda si l'argent qu'elle laissait dans l'enveloppe lui convenait et ne posa pas d'autres questions. Elle s'éloigna avec le garçon dans un coin ignoré de l'appartement. Philippe était sombre. Il avait expliqué à Ange les attouchements de sa mère, le plaisir terrible qu'il y prenait, l'indifférence envers tout ce qu'on pourrait dire. Quand il s'en allait Ange ne pouvait se défaire d'un malaise. L'envie de revenir et le sentiment d'une fatalité l'incitaient à partir une nouvelle fois. Il espaça ses visites. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'œil gauche de Vladimir"

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Le soleil brillerait et le ciel serait bleu ce dimanche. Paris était tranquille comme elle le fut parfois, après toutes les guerres qui l'avaient éprouvée. Huit heures et demie. Les cadavres étaient ceux des voitures dépecées qui encombraient les avenues et les rues, des vitrines brisées, des portes enfoncées. La neige était redevenue blanche. Près de la gare Saint-Lazare, il y avait des gourdins jetés sur les trottoirs. On ne saurait jamais les mains qui les tenaient. Beaucoup plus tard, la Seine rejetterait un corps, quelque part en banlieue. Dans chaque arrondissement, quelques feux de bois achevaient de brûler. La fête était finie. Avec elle s'en allaient les sorciers et leurs enchantements. On se serait cru au printemps. Des oiseaux chantonnaient dont on ignorait de quel pays ils s'étaient envolés. Une vieille femme en guenilles chantait à tue-tête dans le quartier des Halles. Elle criait : "vive la jeunesse !" et se moquait des guerres qu'on déclarait à onze heures du soir. "Onze heures du soir !, répétait-elle en rigolant, c'est un monde !" On la prenait pour folle. Et la folie avait perdu ses droits. Huit heures et demie. On s'acharnait déjà à refaire l'Histoire. L'ordre était de retour, impatient, hautain, humilié, avec au coin des lèvres la soif de se venger. Pressés par leurs parents délivrés, des enfants reprenaient les chemins de l'école, cartables sur le dos. Mais ils n'étaient pas dupes. Certains avaient même un drôle de sourire et quelques traces ocre sur les mains. Bien sûr, le bruit des sirènes tonitruait et les flics avaient encerclé tout le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Mais des sirènes et des flics, il y en avait toujours eu. Le jour allait reprendre toute la place. C'était un dictateur, le jour, un dictateur sans ambition. Mais que pouvait-il faire contre ceux de la nuit, les affamés qui n'avaient rien bâti, rien qu'une nuit immense qu'ils n'en finiraient pas de perpétuer ? A huit heures et demie, ce matin-là, trois d'entre eux se dirigeaient vers une même église. Un moine à l'allure joyeuse. Sa robe de bure était abîmée, ses traits creusés mais, à le voir, on ne pouvait s'empêcher de penser qu'il courait vers un rendez-vous important. Ses pas s'accéléraient, pourtant il s'arrêta plusieurs fois sur sa route. Des gens qui avaient perdu leur chemin, un garçon pour qui il acheta une baguette de pain. Ailleurs, un homme et une femme marchaient lentement. Ils ne se disaient rien. La femme aux lunettes noires portait dans ses bras une sculpture d'ange. L'homme trébuchait souvent car il la regardait. Il la tenait par l'épaule. Tous deux semblaient se rendre à un destin auquel ils n'échapperaient pas. La scène s'était déroulée quelques minutes auparavant, lorsque les premiers rayons du soleil les avaient réveillés. Leur nuit était bien trop grande pour ce soleil-là. Si leurs pas étaient lourds, c'est qu'ils l'emportaient avec eux. © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

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La solitude du mal

Amalia




"Le Violeur"

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Alexandre se redressa sur les planches de bois. C'est là qu'il vit l'aigle, plutôt qu'il l'entrevit, tout au bout du ponton, au ras de l'eau, il allait s'envoler, les ailes comme un rideau de velours cachaient le lac. Mais l'aigle ne bougeait pas. Alexandre non plus qui n'avait plus envie de dormir. Il s'attendait à le voir disparaître dans le noir ou bien se ruer vers lui. Quand il vit l'aigle s'avancer, les ailes repliées, son cœur se mit à battre plus fort. Il se sentit perdu, définitivement, mourir là, près du lieu où quelques jours avant il avait échangé sa fortune contre un rire qui avait transformé sa vie... Alors il s'allongea offert, le nez dans les quelques étoiles du ciel noir de Cap-Hosse. Il entendit l'oiseau approcher et le ponton craquait comme les arbres. Au moment où il sentit sa présence presqu'au-dessus de lui Alexandre ferma les yeux. L'aigle ne lui voulait pas de mal. Il était venu de Dieu sait où, de loin sans doute, pour le rencontrer lui dans cette forêt refuge des premiers jours, cet endroit à l'abri du mal qu'on lui faisait, où rien ne pouvait l'atteindre, il avait eu tort de se croire en danger, déjà il regrettait d'avoir trahi sa foi. La tête de l'aigle posée contre son cœur, il se souvint des fois où ici-même Francisco avait abandonné la sienne dans ses mains. Alors Alexandre refit les mêmes gestes, les doigts le long des ailes, douceur du souffle de l'oiseau contre la peau, son poids qui l'écrasait léger, la chaleur de son flanc. Comment était-il venu le trouver dans ce trou tout juste bon pour de vieux prêtres et des garçons qui n'y restaient jamais ? Alexandre avait appris à croire, il avait traversé des pays tellement inconnus qu'on se serait encore moqué de lui s'il en avait parlé, il se taisait, il avait tellement besoin d'être moins seul... Doucement Alexandre se dégagea de l'emprise de l'aigle qui se mit sur ses pattes. Il alluma son briquet et en profita pour prendre une cigarette... Il éteignit le briquet et l'oiseau reprit sa place contre lui. Alexandre se mit à lui parler tout bas, il lui raconta son histoire, il se confia si longtemps que des mots lui échappèrent, il devait parler le langage de l'aigle, s'ils s'étaient rencontrés c'est qu'ils se ressemblaient. Des oiseaux s'étaient mis à chanter, ce qu'ils ne faisaient jamais à cette heure-là, Alexandre ne s'aperçut pas que peu à peu son débit devenait plus lent, les mots s'espacèrent, il s'endormit avant de lui avoir tout dit. Au matin l'aigle s'était envolé... © »

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"H"

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « (lettre de H) ... je serai très content de te retrouver. J'ai passé un agréable séjour à Hossegor quoique tu m'aies passablement énervé par moments. Mais c'était réciproque. Et en fin de compte je pense que cela nous aura rapprochés. J'espère que X. n'aura pas gardé un mauvais souvenir de moi. De mon côté tu pourras lui dire s'il est là que je l'aime bien. Mais je crois qu'il le sait. Je suis content de la conversation que nous avons eue, toi et moi, dans ta chambre la veille de mon départ. Il faut savoir passer sur les agacements réciproques que nous ressentons l'un envers l'autre, de façon chronique encore que de plus en plus espacée, pour penser que plus tard nous serons contents d'avoir tant de souvenirs ensemble. Chaque année qui passe ajoute à la solidité de notre amitié. Et pour ma part je crois être bien plus conscient de tout ceci que je ne l'ai été dans le passé. Voilà donc pour la rengaine cent fois rabâchée. Je suis en train de lire un roman d'Albert Cohen, très touchant : "Belle du Seigneur", ça ne parle pas de Dieu mais d'amour et d'amour tout ce qu'il y a de plus humain et charnel. Je pense revenir à Paris vers le 23 ou 24. J'ai encore quelques analyses à faire, en particulier comme celles que tu as faites à Hossegor, car moi aussi ça continue... pour peu que ce soit la même cause... Je t'embrasse, H © »

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La solitude du mal

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"L'acharnement de soi-même"

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cœur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

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"La solitude du Mal"

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait)
« - Tu crois à ces choses-là ?
- Quelles choses ?
- Je ne sais pas, cette prémonition, les histoires de curés.
- Tes parents sont catholiques ? lui demanda Léo.
- S'ils ne le sont pas, alors personne !
- Les miens aussi, je n'en ai pas gardé grand-chose, je me souviens d'un prêtre qui m'avait parlé de l'enfer.
- Ah ! oui ! l'enfer ! ça doit laisser des traces, dit Coutil.
- Tu parles pour toi ?
- Non, j'imagine. Ils n'ont pas inventé l'enfer. Dis-moi, cette rencontre tu y crois ?
- David en avait fait un tableau. Il ne s'est pas contenté d'en parler.
- Et c'est plus important le tableau ?
- Sans doute. David était un artiste, un vrai, il en est mort.
- C'est des clichés tout ça !
- Tu n'aimes pas les artistes ?
- Si, s'il faut absolument aimer j'aime les artistes, j'ai lu des livres que je n'ai pas oubliés, que je ne pourrais jamais écrire.
- Qu'est-ce-que tu en sais ?
- Je ne suis pas comme toi Léo. Je n'ai jamais eu de David mais je n'aurais pas réagi comme toi après sa mort.
- Je n'ai rien voulu prouver. Il y a des choses plus fortes que nous.
- C'est peut-être moi cette rencontre.
Coutil avait regardé Léo bien en face. Il avait à cet instant le regard que Léo lui avait connu au parc Montsouris, et de la provocation dans ce regard inaccessible. L'alcool avait réchauffé le sang de Léo. Il saisit la balle au bond. "J'y ai déjà pensé, qu'est-ce-que tu crois !
- Ah ! bon ! (Coutil parut étonné) On ne se ressemble pas pourtant.
- Et alors ? C'est toi même qui disais, les contraires, ils vous ressemblent un peu puisqu'on a besoin d'eux.
- Je n'ai pas dit que l'on était contraire, reprit Coutil.
- On ne se connaît pas.
- S'il y a bien une rencontre, celle de David, se connaître doit être inutile, il doit y avoir autre chose.
- Quoi ?
- Je n'en sais rien, c'est toi Léo qui as parlé d'une rencontre.
- Tu t'en sors toujours bien ! Tu veux faire quoi plus tard ?
- Autre question bizarre ! Cela ne suffit pas d'être Coutil ?
- Je sais que tu n'es pas orgueilleux.
- De quoi être orgueilleux ?
- Justement, être Coutil cela ne veut rien dire. Enfin si, mais on en revient toujours là : et après ? Il y a toujours un après. © »

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Amalia




"Amalia"

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « J'ai raccroché sans laisser de message. La voix de Julien sur le répondeur comme si je l'avais encore perdu. Je rappellerai ce soir. En attendant il faut faire des photos. Elle n'a jamais pensé à arrêter. Ou alors quand elle serait vengée. Elle se fera peut-être opérer avant qu'elle ne voie plus rien. Quand elle sera opérée elle verra mieux. C'est à dire qu'elle ne verra plus rien, que le VL ne servira plus à rien. Elle se dit que le VL a besoin de Julien. Si elle se venge, que Julien n'est plus là... Quand elle photographie elle ne pense jamais à ce qu'elle fera de sa photo. Il y a des tas de choses qui lui sont interdites au moment de photographier. Si elle ne fait pas attention elle pourrait ne plus photographier du jour au lendemain. Ca fait partie de la manipulation de chercher à l'empêcher de photographier. Quand ils disent non à ses photos ils suivent un plan bien organisé. Ils la mettent à l'épreuve. Petite on lui racontait que même le fils de Dieu avait été tenté. Elle n'est pas morte sur une croix. Si le pire c'était la mort elle le saurait déjà. Elle a photographié des corps nus mis bout à bout en forme de croix. La croix du Christ et la croix gammée côte à côte, avec une cigarette qui se consume en premier plan : Crucifixion. L'avantage aujourd'hui c'est que personne n'est là pour lui expliquer ce qu'elle fait. Il y a des chemins où elle est allée sans savoir parce qu'il fallait qu'elle aille. Maintenant elle va faire des photos avec Julien Rivière. Elle n'en voit pas d'autres possibles. "Dès l'instant où tu meurs tu vis." Qu'est-ce-qu'il a voulu dire ? Peut-être, que c'est mort que tu commences à les intéresser. C'est ta mort qu'ils attendent. Il n'y a qu'à voir leur passion pour les avalanches. Sans la mort ils n'auraient plus rien à verbaliser. C'est à ça qu'elle résiste. J'avais endui une vitre de peinture noire. Derrière la vitre les mains d'Ange et son visage collés dessus, Outre-tombe. Tout est outre-tombe chez elle, elle y est née. Julien est le seul dans sa vie qui échappe à l'outre-tombe. Trop aquatique Julien elle l'a compris tout de suite. C'est pour ça qu'elle n'a pas pu dire non le 8 novembre 1982. Aujourd'hui elle peut. © »

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La solitude du mal

Amalia




"L'Insecte", éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait)
« On a beaucoup parlé de moi et pas d'eux. Moi, je suis le virus du sida, c'est-à-dire que les autres m'appellent le virus du sida. D'autres noms aussi je crois, compliqués. Eux, on ne leur a donné aucun nom. Ceux que j'ai tués. Tués, du moins c'est ce que je croyais, il faudra en reparler. Tête Perdue par exemple, j'ai longtemps cru que je l'avais tué. Plus si sûr. Parce que les autres. Beaucoup plus difficile à identifier les autres. Moi, ils m'ont identifié en quelques mois, en quelques mois ils m'avaient trouvé un nom. Eux, ils avaient déjà commencé à mourir, sans nom. Les autres étaient trop occupés à m'en trouver un de nom pour penser à eux. Moi, virus du sida, j'ai des milliers de noms d'eux. Tiens, au hasard : Thomas, il avait 20 ans quand il est mort, en 1983. Je suis "safe" sur les dates : il faudra vous y faire mais j'aime rire, comme eux, ils riaient beaucoup ils n'étaient pas ce que les autres croient : ils riaient en colère, colera mais alegria. Thomas, même sa famille l'a laissé mourir seul. Pourtant les autres, c'en est mortel, n'arrêtent pas de parler de "la famille", "la famille" est même un des anticorps essentiels dans l'implacable système immunitaire que les autres ont édifié en complicité avec "la vie" pour rejeter tout ce qui ne leur ressemble pas, c'est ce qu'il m'a fallu apprendre, ou réapprendre : les autres sont entièrement au service de "la vie" et de son implacable système immunitaire, les autres n'attachent strictement aucune importance à ce qu'ils disent, les mots pour les autres n'ont aucune importance : le mot "famille" par exemple ils ne l'emploient que si cela arrange l'implacable système immunitaire que les autres ont édifié avec "la vie" pour rejeter tout ce qui ne leur ressemble pas. © »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

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L'insecte

Yaguine

Undead

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Géant

décal'âge

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"Yaguine"

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Le monde reste incroyablement beau. Même la misère quand tu la regardes elle est belle, incroyablement belle. Pasolini assassiné mais les garçons de Rome s'embrassent dans les parcs la nuit, à deux pas de ce qu'il reste des dieux. On fait toujours l'amour, un beau couple c'est toujours bouleversant, rien n'y fait. Les écrivains écrivent, ils n'ont jamais été aussi nombreux et quand on sait ce que ça peut te coûter d'écrire, même une merde... La mort ne tue toujours pas l'amour. Ceux qui meurent sont beaux : l'infirmière disait d'Hervé sur son lit de coma qu'il ressemblait à un ange, tu as embrassé son front glacé à la morgue. Les enfants croient tout ce qu'on leur raconte, ou bien ils pleurent mais ça ne dure jamais. La mer a toujours de ces couleurs. Les gens écoutent encore les gens : va faire un tour dans les cafés, le matin à Paris. Les gens consolent encore les gens. Les femmes étendent encore le linge. Dans les banlieues il y a de ces femmes noires et comment elles regardent leurs enfants : les mères restent les mères, avec la peur. L'horreur non plus n'a pas disparu, on peut encore mourir de faim, ou dans une flaque de sang : les cris résonnent encore, partout, même en silence. Ni l'horreur, ni la révolte, tu connais des cœurs à éclater de révolte. Le monde reste incroyablement humain quand même.
Alors d'où ça vient ? Cette impression de fin du monde. © »

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"Undead"

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L'insecte

Yaguine

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"Wild Samuel"

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Peu à peu ils reparlent. Leurs conversations de toujours. Du brouillard sort de leur bouche quand ils parlent. Ils reboivent. Fument un joint. Ils se regardent. Il y a entre eux quelque chose que l'eau partout autour d'eux rend encore plus évident. Je ne t'avais jamais parlé de l'Endroit, n'est-ce pas ? Elle dit qu'il lui semble que oui, mais que finalement peut-être pas, ça ne m'a pas étonnée. Mais qu'est-ce qui t'étonne alors ? Mais tout m'étonne, mon petit Wild, une nuit comme celle-là m'étonne, ton innocence. Tu connais l'Endroit alors ? Je pense, mais je ne l'appelle pas comme ça. Tu l'appelles comment ? Elle dit, tu sais que je ne dirai rien, tu dois te débrouiller seul. Tu as remarqué qu'on se tutoie maintenant ? dit Wild. Elle dit qu'ils se sont toujours tutoyés, qu'il n'y a pas de quoi en faire une histoire. Me débrouiller seul, tu dis toujours ça, seul ou avec Mathieu ? Mon Dieu Wild, seul ou avec Mathieu ! Finalement tu ne m'aides jamais, il dit en la regardant dans les yeux. Et si je n'étais pas là ? Il pense, si elle n'était pas là, je me tuerais. Elle le laisse un instant pour aller parler avec une jeune fille plus loin, très maigre. Elle murmure à l'oreille de la fille, lui prend la main. Elle revient, j'ai faim, c'est le joint. Moi aussi, je vais essayer de trouver quelque chose. Il revient avec deux œufs durs, elle rit. Ils reboivent, refument, il fait toujours nuit. Elle reparle des hommes de sa vie. Il dit, et maintenant que j'ai retrouvé la mémoire ? Vois avec lui. C'est bien lui ? Vois avec lui. Il dit, c'est ce qu'on avait décidé sur la plage, tu crois que ça explique ? mais pourquoi maintenant ? Ecoute, ça aussi il te l'a dit, maintenant, hier, tu t'en fous, si vous l'avez voulu. C'est lui qui voulait. Non, c'est toi aussi, puisque tu es revenu de l'Endroit, comme tu dis. Elle sourit. Il vient d'où le diamant ? De John. Dans la voiture de John au retour, elle lui demande, tu ne m'as pas dit s'il y a eu d'autres portes. Je croyais que si, tout à l'heure sur le bateau, non ? Non. Il parle de la porte du bunker. Alors tu l'as vue ? Il la regarde. L'ombre, tu l'as vue ? Il fait signe que oui. Elle dit, j'espère que tu l'as regardée dans les yeux. John les dépose dans un petit hôtel près du canal entre le lac et le port. Il ne vient pas ? demande Wild à propos de John. John ne dort jamais, mais s'il veut il sait qu'il peut me rejoindre dans la chambre. Le jour se lève à peine. Il aurait envie lui aussi d'entrer avec elle dans la chambre. Mais il dit, bonne nuit Ankhchen. Elle est très vieille là et très désirable. Dans son rêve, lui et Mathieu volent, sur le dos d'un insecte. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Géant"

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Ben) Il y a des heures qui valent des jours, des années. Mais tout s'est joué avant. Quand j'errais petit en entendant brailler les chiens sauvages. Quand je lisais replié solitaire sous le micocoulier de mama. Une heure comme la mort. La mère de Vincent est en train de mourir mais je ne peux pas avoir de nouvelles. Elle avait avec moi des rapports comme maternels, même si, en somme, nous nous sommes peu vus, elle et moi. Je sens qu'elle lutte maintenant, cette heure, contre la mort. Le cardinal Bongono de Guinée vient de voter. Probablement pas pour moi, jalousie entre prêtres, c'est humain, c'est triste. Régner sur le triste monde. Mais, comme disait mama, ne s'accorder qu'une minute de désespoir par jour, seulement une minute, et repartir comme si le monde pouvait être changé. Les cardinaux s'échangent des papiers. Ils papotent entre eux. Ils ont l'air de vieilles biques tout excitées. Moi, je n'ai droit qu'aux papiers de Visconti. En ce moment il regarde songeur le nouveau garde suisse. Il ne me regarde pas mais c'est comme s'il me regardait. Visconti n'est jamais sérieux et pourtant il est tout le temps sérieux, c'est une éminence, une autorité, un cerveau. Je n'ai jamais été un cerveau. J'étais un enfant facile, facile mais solitaire. Je suis devenu encore plus solitaire quand j'ai remarqué que je regardais les autres garçons de mon âge et que j'ai compris que ce n'était pas bien. Je comprenais qu'on me disait que ce n'était pas bien mais j'ai toujours trouvé cela bien. Je n'ai pas lutté contre. Je l'ai mêlé à l'amour des hommes, et même je crois à l'amour de Vous. Je Vous connais, même si je doute de Vous. Serai-je le premier pape qui doutera de Vous ? Certainement pas. Les plus grands saints doutaient. Mais je n'ai jamais touché un garçon et je n'en toucherai probablement jamais. Ils ne sauront jamais. Je ne serai que "le guerrier", le reste, ils ne le sauront pas. Ce sera le secret entre Vous et moi. Est-ce que Visconti se doute de quelque chose ? Peut-être mais il n'a pas de preuves. Comme il n'a pas de preuves de Votre existence. J'ai mon Karamazov ouvert. C'est le procès de Mitia. Mitia est celui que je préfère parce qu'il est humain jusqu'à la déchirure. Il ne joue pas. Mais je ne lis pas. Je fais juste semblant. Visconti me passe un papier : "moi mon préféré, c'est Ivan". Je ne dis rien. Je lui souris. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"décal'âge"

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Ils terminèrent la journée dans le zoo gigantesque, on voyait à peine les animaux tellement c'était vert et grand, on s'y perdait, ils se perdaient. Matthew disait que Frédéric voulait voir les tigres mais qu'ils n'arrivaient jamais à les voir tellement c'était grand, qu'ils se perdaient et que Frédéric enrageait. Que Frédéric enrage pour beaucoup de choses, mais pas pour lui, Matthew, Matthew c'est le contraire de la rage pour Frédéric. Matthew ne sait pas si Frédéric va avec des garçons de temps en temps. Et toi, les filles ? Les filles, je les aime mais pas comme lui, pas comme toi. Il disait des choses comme ça, incompréhensibles pour les autres mais elle comprenait, Frédéric comprenait. Elle lui a raconté l'histoire de la photo du Los Angeles Times. Il a dit qu'elle l'aurait retrouvé même sans la photo, oui mais je n'aurais pas su pour toi et lui, il a dit, oui tu aurais su, elle a dit, je ne vois pas comment, et de toute façon ça n'a pas de sens de parler de ça puisque c'est là que j'ai su, alors il vivait chez ce Tom pendant que vous étiez là-bas ? Il ne voulait pas qu'on soit tout le temps ensemble comme un couple, il aimait bien Tom. Tu étais jaloux ? De Tom, un peu, pas trop, je le connaissais déjà ton fils, il faut le laisser libre, et moi aussi. Ils ont vu un documentaire sur les gorilles et puis ils ont vu les gorilles, les vrais, de près cette fois. On peut fumer ici ? Non mais tu peux essayer, je te protégerai. Comme quand tu m'as laissée ? Oui. Et où était-il quand on était ensemble là-bas ? A New York. Il savait ? Pas sur le moment, mais c'est lui qui avait eu l'idée, l'idée de toi et moi. © »

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L'insecte

Yaguine

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Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"rollercoaster" en cours d'écriture
(titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole NYC...

(extrait) « Il pleut sur la cité. Il paraît que les rats deviennent agressifs depuis qu'ils n'ont plus les restes des restaurants à se mettre sous la dent. Vous imaginez Diego qu'après avoir survécu à ce virus, je meurs dévorée par un rat ! Alors, dit Soledad, on l'appelle ou pas ? Elle parle de Matthew bien sûr. Elle a le numéro sur un papier, elle l'a passé à Diego qui maintenant a le numéro dans ses mains. C'est le moment, vous ne croyez pas, Diego ? votre Jimmy, après tout il fait partie de notre histoire, vous hésitez encore ? Il n'hésite pas, il en tremble juste un peu, que lui dira-t-il ? Vous ne savez pas ce que vous lui direz, c'est ça ? mais Diego, soyez simple, parlez-lui des Holdridge, de moi si vous voulez, dites-lui la vérité, la vérité c'est toujours ce qu'il y a de plus simple vous savez. Je sais. Et s'il est comme vous dites qu'il est et il doit l'être, il vous ouvrira les bras. Jimmy m'ouvrir les bras, il ne manquait plus que ça, il pense. Vous ne voulez pas appeler vous ? Ah non Diego, ce serait ridicule, vous l'appelez, c'est quand même moins difficile que de faire le voyage du Mexique à ici non ? Il n'en est pas sûr. Le voyage c'était une force, il ne pouvait pas aller contre les forces, la force balayait tout sur son passage. Il se lève, d'accord. Il va chercher le téléphone. Il se rassoit, le téléphone et le numéro dans les mains. Elle allume une cigarette. Vous voyez, avec vos hésitations, c'est moi qui suis excitée. Il se relève, se rassoit. Diego, vous me donnez le tournis. D'accord, il répète, mais je ne sais pas ce que je lui dirai. Vous lui direz la vérité, je vous l'ai déjà dit, vous serez comme vous êtes, olympien. Il rit. Il pleut sur la cité. Et si je sortais acheter du poulet ? Non, elle dit, ne me parlez pas de poulet pour m'entortiller. Il rit à nouveau. Le rire avec elle, c'est toujours bon pour voir la vie d'en haut. Vous me donnez une cigarette ? Oh ça si vous voulez, mais vous ne pourrez pas parler et fumer en même temps, c'est tout un art, ça ne s'apprend pas comme ça. Il ne fume pas. Le cœur bat. C'est une histoire de cœurs qui battent. Ça l'a toujours été. Alors, là, il n'hésite plus, il ne pense plus, il s'imagine sur la scène du cours de Louise Marmelstein, sur toutes les scènes de sa vie, sa vie héroïque, et funambule. Il compose le numéro.
Allo, dit Matthew.
Vous êtes Matthew Costa ? Excusez-moi, j'ai eu votre nunéro par Patricia Holdridge.
Oh, dit Matthew.
Excusez-moi mais je voudrais parler à Frédéric, est-ce possible ?
(mais qu'il arrête de s'excuser ! pense Soledad)
Bien sûr, une seconde.
L'éternité.
Le cœur de Diego.
Soledad le regarde, quel homme, elle pense.
Allo, dit Jimmy.
Et le cœur de Diego s'emballe. Encore une fois. © »

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L'insecte

Yaguine

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Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Parce qu'eux", éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (Amérique)

Un rêve fou
Porto-Ricains
De la Sicile
Et de Cuba
Allaient construire
Un monde enfant
De sang
D'argent
Des immigrants
Amérique

Ces mômes qui partaient
Rêvaient rêvaient rêvaient
Ils revoyaient les cieux
Qui de Rome à Madrid
Les avaient tous vus naître
Revoyaient les églises
Leurs mères à genoux
Pourtant qu'importait Dieu
Leur Dieu c'était là-bas
Amérique

Bateaux de regards inondés
Et puis au ventre leur envie
De bâtir leurs cathédrales
Frères à jamais de leur misère
Soleils levants lune à la main
Noirs à genoux rouges dans le sang
Poussières des villes et des chevaux
Démocratie aux longs sentiers
Amérique

Scandinavie
Mal du pays
Pellicules d'or
Dieux des studios
Allaient rêver
Et Garbo parle
Et Garbo rit
Garbo s'en va
Des figurants
Qui donc est Dieu ?
Tara mémoire
Amérique

Je vois un temps où tout était encore possible
L'enfance volée de ces enfants dans des prisons
Où ils rêvaient les lendemains de leur vengeance
Des filles perdues dans les yeux sombres de leurs frères
Qui rêvent d'hommes qui ne sont pas ceux de leurs mères
Et j'imagine les visages brûlés vieillis
De ceux qui n'avaient que la terre pour vie, leur sang
Des ponts cités se dressaient par-dessus le fleuve
Des Présidents voulaient parler au monde entier
Amérique

Et aujourd'hui
Restent les ponts
Et la mémoire
Et dans les rues
Parfois Garbo
Le mythe encore
Des demi-dieux
Des demi-hommes
Monroe est morte mais vit toujours
La statue tend toujours son bras
Amérique © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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