Jean-Michel Iribarren

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

"Vie d'Ange"

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Sournoisement l'argent avait fait son apparition dans sa vie. Celui qu'il trouvait dans les enveloppes dépassait de loin ses besoins les plus invraisemblables. Il acheta une moto, se mit à sortir plus, s'habilla mieux. Il passa un jour rue du Pont-Neuf pour retrouver l'enfant mais il n'était pas là. Il garda l'argent. Un jour il en eut assez. Il envoya une lettre à Philippe. "Je n'ai plus rien à t'apprendre. J'aurais dû partir plus tôt. Je suis de nulle part. Ne reviens me chercher que si tu ne peux pas faire autrement. N'oublie rien." Il donna d'autres cours ailleurs. Il retourna chez Carmen, continua à étudier. La facilité qu'il avait désormais pour traiter de n'importe quoi faisait l'admiration de tous mais Ange demeurait insatisfait. "Qu'est-ce que ça change ?" Il trouvait que rien n'était résolu. Mais avait-il jamais imaginé résoudre quoi que ce soit ? Il avait trompé son monde et puis ? On avait cru qu'il se pliait aux règles alors qu'il voulait s'en servir pour mieux se battre. Était-ce si sûr que ça ? Est-ce que les règles n'avaient pas eu raison de lui, malgré lui ? Il s'interrogeait sur le désordre qu'il voulait installer. C'était quoi ? N'était-ce pas continuer à mener la vie qu'il avait toujours eue ? L'école lui en donnait les moyens car il était au-dessus de tout soupçon. Alors ce n'était que ça ? Ange voulait aussi changer le monde. Mais il s'apercevait qu'il n'était pas fait pour l'action, pas celle-là. Elle impliquait trop de concessions. Celles qu'il avait faites pour réussir son concours. C'était assez pour lui. Il la laissait à d'autres. Il pouvait croire avec eux, c'est tout. Comment aurait-il pu transformer le monde sans y entrer un peu, beaucoup ? Il fallait trouver une force pour jouer ce jeu-là mais où ? L'action se heurtait à son incrédulité, à son égoïsme aussi. La mort revint rôder mais c'était trop facile. Elle ne devait intervenir que lorsqu'il l'attendrait le moins. Souveraine. Il était comme avant. Carmen ou l'argent de Philippe lui avaient un peu donné le change. La vie savait se montrer charmeuse. Il voulait revenir sur la plage profonde qu'il avait découverte. Il voulait retrouver ce qu'il avait connu dans l'hôtel. Pendant son absence. Sa vie était là, dans l'absence au monde, quelque part entre toutes ces vies parallèles. Il était le désordre à lui tout seul. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'œil gauche de Vladimir"

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Le soleil brillerait et le ciel serait bleu ce dimanche. Paris était tranquille comme elle le fut parfois, après toutes les guerres qui l'avaient éprouvée. Huit heures et demie. Les cadavres étaient ceux des voitures dépecées qui encombraient les avenues et les rues, des vitrines brisées, des portes enfoncées. La neige était redevenue blanche. Près de la gare Saint-Lazare, il y avait des gourdins jetés sur les trottoirs. On ne saurait jamais les mains qui les tenaient. Beaucoup plus tard, la Seine rejetterait un corps, quelque part en banlieue. Dans chaque arrondissement, quelques feux de bois achevaient de brûler. La fête était finie. Avec elle s'en allaient les sorciers et leurs enchantements. On se serait cru au printemps. Des oiseaux chantonnaient dont on ignorait de quel pays ils s'étaient envolés. Une vieille femme en guenilles chantait à tue-tête dans le quartier des Halles. Elle criait : "vive la jeunesse !" et se moquait des guerres qu'on déclarait à onze heures du soir. "Onze heures du soir !, répétait-elle en rigolant, c'est un monde !" On la prenait pour folle. Et la folie avait perdu ses droits. Huit heures et demie. On s'acharnait déjà à refaire l'Histoire. L'ordre était de retour, impatient, hautain, humilié, avec au coin des lèvres la soif de se venger. Pressés par leurs parents délivrés, des enfants reprenaient les chemins de l'école, cartables sur le dos. Mais ils n'étaient pas dupes. Certains avaient même un drôle de sourire et quelques traces ocre sur les mains. Bien sûr, le bruit des sirènes tonitruait et les flics avaient encerclé tout le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Mais des sirènes et des flics, il y en avait toujours eu. Le jour allait reprendre toute la place. C'était un dictateur, le jour, un dictateur sans ambition. Mais que pouvait-il faire contre ceux de la nuit, les affamés qui n'avaient rien bâti, rien qu'une nuit immense qu'ils n'en finiraient pas de perpétuer ? A huit heures et demie, ce matin-là, trois d'entre eux se dirigeaient vers une même église. Un moine à l'allure joyeuse. Sa robe de bure était abîmée, ses traits creusés mais, à le voir, on ne pouvait s'empêcher de penser qu'il courait vers un rendez-vous important. Ses pas s'accéléraient, pourtant il s'arrêta plusieurs fois sur sa route. Des gens qui avaient perdu leur chemin, un garçon pour qui il acheta une baguette de pain. Ailleurs, un homme et une femme marchaient lentement. Ils ne se disaient rien. La femme aux lunettes noires portait dans ses bras une sculpture d'ange. L'homme trébuchait souvent car il la regardait. Il la tenait par l'épaule. Tous deux semblaient se rendre à un destin auquel ils n'échapperaient pas. La scène s'était déroulée quelques minutes auparavant, lorsque les premiers rayons du soleil les avaient réveillés. Leur nuit était bien trop grande pour ce soleil-là. Si leurs pas étaient lourds, c'est qu'ils l'emportaient avec eux. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"Le Violeur"

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « A son insu la bibliothèque devenait le lieu où il revenait le plus souvent, en semaine jamais de jour, même lorsqu'il aurait pu, il la voulait déserte, il sentait des présences muettes qui l'intriguaient, une solitude menacée. Il touchait le bois des tables et des bancs puis il montait très vite retrouver le dictionnaire qu'il ouvrait au hasard. Peu à peu il avait parcouru toutes les galeries dont le parquet penchait, entre les livres il avait déniché une porte, puis une autre, il ignorait le nombre de ces portes. Il s'était promis de les compter et d'aller voir derrière avant Noël. Une nuit d'orage deux garçons se réfugièrent dans son nouveau domaine. Il ne les entendit pas entrer. Ce fut leurs voix qui le surprirent alors qu'il essayait d'atteindre une petite lucarne. Il n'osa plus bouger. Il essaya de voir et il crut distinguer deux silhouettes fines si proches qu'elles paraissaient collées, les visages surtout, les lèvres s'approchaient, se distendaient un moment puis reprenaient la pose. Des mots lui parvenaient auxquels il ne pouvait pas croire, des mots orduriers qui juraient avec les gestes des deux garçons. Quand les gestes devinrent plus violents la lumière s'alluma et tout alla très vite. "Monsieur le supérieur sera au courant dès demain matin, retournez au dortoir ! c'est intolérable !" Alexandre reconnut la voix de Pairqueue, trop énervé pour lever les yeux et découvrir que les garçons n'étaient pas seuls. "On n'a rien fait de mal monsieur l'abbé ! faites une bonne action !" L'un suppliait, l'autre riait sous cape. "Rien de mal ! pauvre idiot, vous n'avez aucun sens des valeurs ! rentrez vous coucher vous ai-je dit !" La bibliothèque replongée dans le noir, l'irruption de l'ordre du collège dans cet endroit protégé n'avait duré que quelques minutes. Le cœur d'Alexandre battait. Si Bite ne les avait pas arrêtés qu'auraient donc fait les deux corps ? Et lui qu'attendait-il de ces vieux livres et des murs sales ? Il trouvait soudain dérisoire l'emprisonnement dans lequel il se complaisait. Dans les jours qui suivirent il apprit que deux élèves avaient été renvoyés, on ne disait pas la raison. Alexandre revint moins souvent à la bibliothèque. Il n'abandonnait pas, il redoublerait de prudence, il avait envie d'aller du côté des caves du château, il n'avait pas le choix, continuer coûte que coûte, ne pas se laisser intimider. Il lui fallait revoir Wagner, le vieux ne l'avait pas dissuadé, il se mit à le rechercher un samedi, en vain. Alexandre se risqua à confier à Vincent certaines de ses déambulations nocturnes. "Fais attention, ici il vaut mieux ne pas savoir, ne perds pas trop ton temps." © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"H"

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « (lettre adressée à H) Tu sais que je n'ai jamais pensé que c'était moi qui étais parti. Tu étais parti déjà bien avant. Je l'ai fait pour nous et peut-être que le temps le montrera. Car j'espère que ce qui nous a unis sera plus fort que tout. Quand j'ai pris ma décision, j'ai toujours pensé et voulu te dire vite que, de toute façon, je serai toujours là si tu en avais vraiment besoin. Je te le dis aujourd'hui, tu n'es pas seul. Je sais que tu comprends mal et que tu imagines bien des choses là où tout est simple : tout vient de ce que tu étais devenu pour moi. Ce sentiment est simple... Je me suis posé beaucoup de questions et je pense si souvent à toi. Je voudrais que ce soit vrai pour toi aussi. Ces 4 mois n'ont pas changé mon attachement, jamais. Je m'en serais voulu si je n'avais rien fait- pour tous les 2. JM © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'acharnement de soi-même"

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cœur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"La solitude du Mal"

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait)
« - Tu crois à ces choses-là ?
- Quelles choses ?
- Je ne sais pas, cette prémonition, les histoires de curés.
- Tes parents sont catholiques ? lui demanda Léo.
- S'ils ne le sont pas, alors personne !
- Les miens aussi, je n'en ai pas gardé grand-chose, je me souviens d'un prêtre qui m'avait parlé de l'enfer.
- Ah ! oui ! l'enfer ! ça doit laisser des traces, dit Coutil.
- Tu parles pour toi ?
- Non, j'imagine. Ils n'ont pas inventé l'enfer. Dis-moi, cette rencontre tu y crois ?
- David en avait fait un tableau. Il ne s'est pas contenté d'en parler.
- Et c'est plus important le tableau ?
- Sans doute. David était un artiste, un vrai, il en est mort.
- C'est des clichés tout ça !
- Tu n'aimes pas les artistes ?
- Si, s'il faut absolument aimer j'aime les artistes, j'ai lu des livres que je n'ai pas oubliés, que je ne pourrais jamais écrire.
- Qu'est-ce-que tu en sais ?
- Je ne suis pas comme toi Léo. Je n'ai jamais eu de David mais je n'aurais pas réagi comme toi après sa mort.
- Je n'ai rien voulu prouver. Il y a des choses plus fortes que nous.
- C'est peut-être moi cette rencontre.
Coutil avait regardé Léo bien en face. Il avait à cet instant le regard que Léo lui avait connu au parc Montsouris, et de la provocation dans ce regard inaccessible. L'alcool avait réchauffé le sang de Léo. Il saisit la balle au bond. "J'y ai déjà pensé, qu'est-ce-que tu crois !
- Ah ! bon ! (Coutil parut étonné) On ne se ressemble pas pourtant.
- Et alors ? C'est toi même qui disais, les contraires, ils vous ressemblent un peu puisqu'on a besoin d'eux.
- Je n'ai pas dit que l'on était contraire, reprit Coutil.
- On ne se connaît pas.
- S'il y a bien une rencontre, celle de David, se connaître doit être inutile, il doit y avoir autre chose.
- Quoi ?
- Je n'en sais rien, c'est toi Léo qui as parlé d'une rencontre.
- Tu t'en sors toujours bien ! Tu veux faire quoi plus tard ?
- Autre question bizarre ! Cela ne suffit pas d'être Coutil ?
- Je sais que tu n'es pas orgueilleux.
- De quoi être orgueilleux ?
- Justement, être Coutil cela ne veut rien dire. Enfin si, mais on en revient toujours là : et après ? Il y a toujours un après. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"Amalia"

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Julien est venu avec moi à l'enterrement de Célestine. On était les seuls, avec Gilda. Et un type que je ne connaissais pas, sûrement un ancien client. Les hommes c'est pas la reconnaissance qui les étouffe. T'as beau en avoir fait jouir des centaines, à l'arrivée t'es seule comme au départ. Seule avec une photographe flanquée d'un homme que tu ne connais pas. L'homme et la photographe sont des habitués des cimetières. Jusqu'ici ils ne se sont rencontrés que là. Elle veut que ça change. De toute façon où qu'ils soient ils seront toujours entourés de tombes. C'est fait maintenant. Julien me tenait par le bras. Je devrais être étonnée mais non. C'est comme s'il avait compris ce que j'ai décidé. Comme s'il voulait m'en empêcher. Il sait depuis le début comment il faut faire avec elle. Il a su dès qu'il l'a vue et qu'il l'a choisie. Il est arrivé en retard au cimetière. J'avais peur qu'il ne vienne pas. Je l'ai vu arriver de loin. Je m'en voulais de ce que je ressentais rien qu'à l'apercevoir. Il portait un long imperméable. Il avait les cheveux mouillés par la pluie. Nous, on était abrité sous nos parapluies. Il ne m'a rien dit. Il est resté à mes côtés en me prenant le bras. Il m'a souri. Je l'ai regardé quand on on a mis le cercueil dans la terre. Il ne me voyait plus, son regard était Caparica. On est sorti du cimetière ensemble et j'ai pensé que c'était la première fois qu'on était tous les deux hors d'un cimetière. Il pleuvait toujours, il s'abritait sous mon parapluie. Je sentais son odeur, il sent bon. C'est une odeur de fièvre, chaude malgré la pluie glacée. On n'a pas envie de le laisser parce que cette odeur implore une présence. A Pigalle il regardait les putes. Il les regardait comme les hommes ne les regardent pas d'habitude. Il a souri à une et elle lui a souri aussi. J'ai failli lui dire que moi aussi. On s'est retrouvé au canal de l'Ourcq, on a continué à marcher. Il parlait de Louison. Il disait qu'elle serait toujours près de lui. Que de toute façon sans elle il n'y aurait pas de Julien que sa famille n'avait rien compris. Il a dit que c'était pour ça qu'il était avec moi ce jour-là, que Louison aime. Et puis il m'a demandé : "Et toi ?" J'ai pensé qu'il était trop tôt pour lui parler mais que si je ne parlais pas je risquais de ne plus jamais le revoir. C'est impossible de ne plus le revoir une deuxième fois. Tu te dérobes à lui et il te le fait payer. D'ailleurs tu ne peux pas te dérober à Julien Rivière. C'est derrière sa douceur une force qui te prend. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'Insecte", éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « La Dernière Heure

je les entends qui reviennent les musiques espagnoles qui réchauffent
il y a le froid, de plus en plus le froid mais aussi la chaleur très loin la chaleur avec les musiques espagnoles qui font peur aux fourmis où sont les fourmis presque plus de fourmis tout d'un coup
autrefois, autrefois j'étais malade tu te souviens quelle maladie c'était, j'ai oublié, c'est comme si je revenais moi aussi
toi tu ne peux pas avoir oublié la maladie je sais que tu l'aimais quand même, tu aimais la maladie inhumaine, tu la trouvais humaine
les musiques espagnoles c'est pour toi aussi, pour l'échange
quand est-ce qu'on a décidé d'échanger, je n'ai plus de souvenirs
ou alors on a pas décidé, maintenant je décide, maintenant tu m'as rendu libre, on disait comme ça non, libre, c'est une longue histoire je m'en aperçois que maintenant
c'est qui maman ? je m'entends encore dire où est maman mais j'ai oublié maman, ce doit être une voix j'entends encore la voix loin
mon chéri mon chéri elle dit la voix, je ne comprends plus
je ne comprends pas et je sais pourquoi, je ne suis plus malade, plus du tout malade, tiens regarde je bouge je repars à zéro, je serai là
c'est toi qui vas reprendre la maladie inhumaine, tu voulais, mais tu verras c'est bien pire que tu crois, il va te falloir beaucoup de musiques espagnoles, beaucoup, pour éviter les fourmis, pour garder la maladie, pour que je puisse être là
je sens que je reviens guéri, il a suffi de l'échange entre toi et moi, ce que j'ai décidé avec toi sans te le dire
je te laisserai ce qui brille, ça ne sera pas de trop, moi je reste avec le mal, on y est bien, toi tu sais, tu n'es pas comme les fourmis je pourrai te faire mal encore
elles doivent aller vers toi les fourmis, je n'en vois plus aucune, méfie-toi elles t'en voudront encore plus qu'avant elles ne connaissent pas la pitié
reste avec la maladie inhumaine les fourmis ne pourront rien contre toi elles ont peur de ce qui brille ce sont de grandes froussardes les fourmis c'est incroyable qu'elles fassent autant peur des froussardes pareilles
écoute les musiques espagnoles comme elles sont lentes maintenant, un fleuve lent et sans fin, de plus en plus profond, du sang je crois
mon chéri mon chéri, il y a plusieurs voix maintenant, il y a une voix qui s'éloigne, elle vient vers toi, lorsqu'elle viendra vers toi écoute, c'est de la lumière, je crois qu'il est fragile, je ne peux rien d'autre pour toi, que ce qui est fragile
moi tu ne me reconnaîtras pas tout de suite j'ai déjà beaucoup changé
encore un peu, encore un instant
il fait froid à nouveau, je crois que je n'ai plus que toi, j'en suis sûr maintenant, plus que toi
je lis maintenant ce que tu n'as pas encore écrit, tu vas l'écrire hein, c'est pas gagné d'avance, même la voix fragile, surtout pas la voix fragile, je le connais à peine mais je suis près de lui
tu l'as voulue la maladie inhumaine, c'est l'échange rappelle-toi
tout est calme silencieux, les musiques espagnoles sont reparties
et si finalement... mais non, c'est pas maintenant que je suis guéri que je vais renoncer, c'est à cause du mal tu comprends, mais je ne pourrai pas t'expliquer je n'ai plus de mots il n'y a plus de mots ils s'en vont aussi, l'échange c'est les mots qui s'en vont contre ma guérison
pour moi le dernier mot...
on se dira que je l'ai échappé belle mais on ne pourra pas s'en défaire, toujours il restera une trace, c'est l'échange, les mots qui s'en vont contre une trace
ça y est, écoute : aucun mot
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Yaguine"

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait)
« YAGUINE: Il y a quoi?
MOI: Tu le sais.
YAGUINE: Les mots.
MOI: Pour quoi faire?
YAGUINE: Ce n'est pas moi l'écrivain.
MOI: Pour se venger.
YAGUINE: De quoi?.
MOI: De tout.
YAGUINE: C'est rien.
MOI: Pour aller vers toi.
YAGUINE: C'est mieux.
MOI: Contre tout.
YAGUINE: Précise.
MOI: Contre les gens qui marchent.
YAGUINE: Contre la mer?
MOI: Contre la mer aussi.
YAGUINE: Contre la mort?
MOI: Non.
YAGUINE: Tu m'intéresses !
MOI: Tu es allé la chercher la mort.
YAGUINE: C'était une solution.
MOI: Je ne veux pas mourir.
YAGUINE: Je n'y comprends rien.
MOI: Moi non plus.
YAGUINE: Ça ressemble à la guerre tes mots.
MOI: On est des guerriers.
YAGUINE: Tu rêves ! Au café de Flore?
MOI: Laisse tomber les mots.
YAGUINE: Quelle guerre?
MOI: La nôtre.
YAGUINE: Je ne suis pas avec toi.
MOI: Maintenant oui.
YAGUINE: Tu ne me laisses pas le choix.
MOI: Toi non plus.
YAGUINE: Tu n'abandonneras rien.
MOI: Qui me le demande?
YAGUINE: Moi, laisse tomber les mots.
MOI: Tu proposes quoi à la place?
YAGUINE: A l'intérieur de la vie, Foté va !
MOI: Y a quoi?
YAGUINE: Rien qui vaille.
MOI: Vas-y bon sang ! Dis !
YAGUINE: Trop facile.
MOI: On continuera?
YAGUINE: On écrira des mots qui laissent tomber les mots.
MOI: Y aura quoi à la place?
YAGUINE: Ce qui respire encore.
MOI: Moi?
YAGUINE: Laisse-toi tomber Foté ! © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Undead"

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Wild Samuel"

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « C'était comme une grande installation moderne. Ils n'en connaissaient que l'intérieur. Ils ne trouvaient pas d'autre mot, une installation, moderne, grande. Où, ils ne savaient pas. Pas dans une ville, ni une campagne, ils n'y entraient pas, ils y étaient directement. C'était : ailleurs, comme une autre planète. L'installation n'était pas non plus liée à la mer, l'océan. Dans l'installation il y avait d'autres gens comme eux qui, comme eux, venaient pour le voyage. Des gens en file, silencieux. Tout était blanc. Les murs, les couloirs, la lumière. Le personnel de l'installation aussi. Des blouses blanches, plutôt des femmes, silencieuses aussi. Au bout d'un long couloir, une passerelle, un peu comme les passerelles dans les aéroports, entre la salle d'embarquement et l'avion, et au bout de la passerelle, il y avait une sorte de fusée, ils disaient fusée faute de mieux, ou vaisseau, de toute façon ils n'y étaient jamais allés, ils n'en avaient pas le souvenir. A chaque fois ils avaient peur. Il y avait la peur et le désir de faire le voyage en même temps. C'était une histoire de franchir le pas, d'oser. Mais ils avaient osé, franchi le pas, puisque ils étaient là, dans l'Endroit. Pour faire le voyage, on leur administrait une sorte d'injection. C'était ça qu'il fallait accepter, ça et ce que cela impliquait. L'injection était la condition du voyage. Elle vous faisait perdre conscience le temps du voyage. Ils disaient comme ça, perdre connaissance. Mais c'était davantage, ils le savaient. C'était comme si l'injection impliquait d'arrêter la vie. De mourir, si mourir avait un sens ici. Juste le temps du voyage. Ils étaient assurés qu'au bout du voyage on se réveillerait. Mais le trajet resterait inconnu. On leur avait administré l'injection, ça oui, plusieurs fois, ils s'en souvenaient, mais le reste ils ne savaient pas. L'Endroit pour eux, c'était juste la possibilité du voyage. C'était déjà beaucoup. Tous les deux savaient qu'à l'Endroit se passait quelque chose qui même pour un rêve était différent, au-delà du rêve même, quelque chose d'essentiel pour eux. Ils en parlaient. Ils disaient, quand est-ce qu'on fera vraiment le voyage ? Peut-être que le voyage est impossible, disait Wild, que c'est juste de pouvoir faire le voyage qui compte. Mathieu, lui, pensait qu'un jour ils le feraient. Qu'il fallait. Que c'était aussi pour ça qu'ils allaient vivre, pour ces choses-là. La vie sera trop petite pour nous, avait dit Mathieu. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Géant"

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Vincent) C'est notre fils. Notre fils à Sarah et moi. Il a ouvert la porte et m'a pris dans ses bras. Il est passé là-bas dans l'après-midi, ce sont les vacances scolaires. Il a dit, aujourd'hui c'est moi qui prépare le dîner. Il cuisine très bien. Il est en train d'apprendre le monologue de Hamlet : il veut devenir comédien, il suit des cours le soir. On lui a dit, prépare ton bac aussi. C'est un bon élève. Quand Mamoudou est arrivé ici, on lui a donné notre chambre. Il avait huit ans. La chambre qui donne sur le canal Saint-Martin, comme mon bureau. Et nous on s'est repliés sur la cour derrière dans la salle à manger salon. Sarah dit qu'elle n'a pas besoin de bureau. Quand elle en a besoin, elle utilise le mien. Elle n'est pas encore rentrée. A moins qu'elle soit passée là-bas. Elle y va tous les jours. Elle est ophtalmologue, elle a son cabinet rue de l'Université. Sarah est ma lectrice. On s'est rencontrés comme ça, elle avait lu un de mes livres. Et c'est ma critique la plus dure. Je me demande en fait si elle aime ce que j'écris. Ou peut-être qu'elle me connaît trop bien pour être objective, elle lit à travers le livre. Mamoudou a dit en riant qu'on ferait une pièce de mon livre et qu'il jouerait Jim Mortail. Que Dieu pouvait être jeune et noir. Mamoudou nous fait souvent rire. Même en ce moment. Il fait rire comme tous ceux qui ont souffert. Sa chambre est très ordonnée. Pas comme la mienne. Le désordre des livres dans la bibliothèque. Y a de tout. Tiens, là, mes manuscrits. Beaucoup de manuscrits pas publiés. Mes notes de préparation. Le vieux réveil que grand-mère Senta m'avait donné. Berlin. Je prépare toujours mes romans. Il faut beaucoup préparer pour être libre ensuite. Jeanne Moreau a dit ça un jour, elle a parlé d'une soupière. La préparation, d'un rôle dans son cas, c'est une grande soupière avec les ingrédients, pour qu'après tout soit possible au moment de la cuisson. Je suis un cuisinier. Comme Mamoudou. Il a rencontré le grand Samuel Mathieu, le comédien de théâtre. Samuel le conseille pour le Conservatoire. Et si je mettais un disque ? Quelque chose qui m'aide à être vivant. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"décal'âge"

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Ils terminèrent la journée dans le zoo gigantesque, on voyait à peine les animaux tellement c'était vert et grand, on s'y perdait, ils se perdaient. Matthew disait que Frédéric voulait voir les tigres mais qu'ils n'arrivaient jamais à les voir tellement c'était grand, qu'ils se perdaient et que Frédéric enrageait. Que Frédéric enrage pour beaucoup de choses, mais pas pour lui, Matthew, Matthew c'est le contraire de la rage pour Frédéric. Matthew ne sait pas si Frédéric va avec des garçons de temps en temps. Et toi, les filles ? Les filles, je les aime mais pas comme lui, pas comme toi. Il disait des choses comme ça, incompréhensibles pour les autres mais elle comprenait, Frédéric comprenait. Elle lui a raconté l'histoire de la photo du Los Angeles Times. Il a dit qu'elle l'aurait retrouvé même sans la photo, oui mais je n'aurais pas su pour toi et lui, il a dit, oui tu aurais su, elle a dit, je ne vois pas comment, et de toute façon ça n'a pas de sens de parler de ça puisque c'est là que j'ai su, alors il vivait chez ce Tom pendant que vous étiez là-bas ? Il ne voulait pas qu'on soit tout le temps ensemble comme un couple, il aimait bien Tom. Tu étais jaloux ? De Tom, un peu, pas trop, je le connaissais déjà ton fils, il faut le laisser libre, et moi aussi. Ils ont vu un documentaire sur les gorilles et puis ils ont vu les gorilles, les vrais, de près cette fois. On peut fumer ici ? Non mais tu peux essayer, je te protégerai. Comme quand tu m'as laissée ? Oui. Et où était-il quand on était ensemble là-bas ? A New York. Il savait ? Pas sur le moment, mais c'est lui qui avait eu l'idée, l'idée de toi et moi. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"rollercoaster" en cours d'écriture
(titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole NYC... mais la cité revit quand même...

(extrait) « Lena a trouvé un travail, un miracle par les temps qui courent. Une galerie d'art à Chelsea dont Matthew connaît le propriétaire. Elle s'occupe de la réception. La fille qui l'a précédée était une Française qui est retournée à Paris à cause de l'épidémie. Est-ce que cette petite s'y connaît en art ? a demandé Soledad à Diego. Pas vraiment mais elle n'est pas là pour peindre des tableaux (ça l'énerve un peu que Soledad appelle toujours Lena cette petite). Ah vous avez de l'humour, Diego, c'est bien, vous devez une fière chandelle à Jimmy, n'est-ce pas ? Une fière quoi ? Chandelle Diego, c'est une expression qui veut dire que vous lui devez beaucoup. Oui certes et à Matthew aussi, c'est lui qui connaît ce Tom Eckelman, le propriétaire. Je suis sûre qu'elle est très bien, elle est belle n'est-ce pas ? et malgré tous ces mouvements féministes je ne vois pas pourquoi une femme n'utiliserait pas sa beauté, sa beauté, pas son corps, pour se faire valoir, moi-même… Vous-même ? Et bien oui moi-même, j'étais très fière d'accompagner Julio dans ses dîners d'affaires et de montrer que sa femme était belle, et lui aussi était fier, oui oui j'étais belle Diego. Je n'en doute pas. Mais si vous en doutez, vous me voyez maintenant à mon âge mais vous ne m'avez pas connue autrefois, et ici, nous faisions des dîners pour les relations de Julio et tout le monde en ressortait ravi, je n'ai jamais travaillé et j'en ai été ravie moi aussi, le travail m'aurait profondément ennuyée, les seules choses qui m'intéressaient c'était mon mari et mon fils, les choses de la vie voyez-vous, si vous êtes là aujourd'hui Diego c'est pour les choses de la vie. Il pense, c'est une reine des choses de la vie, comme Mrs Dalloway ou comme la Sanseverina, j'aimerais que Lena aussi soit une reine des choses de la vie. Lena habite toujours avec ses copines mais ce n'est plus tout à fait comme avant avec son nouveau travail, les filles sont un peu jalouses, c'est humain. Elle va déménager quand elle aura assez d'argent, avec la baisse des loyers aujourd'hui elle se dit que c'est peut-être possible. Dites-lui que je l'aiderai, dit Soledad, vous l'aimez toujours n'est-ce pas ? Et oui il l'aime toujours, et pas que pour sa beauté, d'ailleurs ça lui plaît à moitié que des clients de la galerie entrent voir des tableaux pour reluquer Lena davantage que des tableaux, mais on ne peut pas tout avoir, un boulot et une vie de nonne. Il va la chercher souvent, vers dix-sept heures, quand la galerie ferme, et puis ils vont manger quelque chose au Village ou à Soho. Vous ne me la présenterez jamais alors ? demande Soledad. Oui bien sûr mais quand tout ça s'arrangera. Bien sûr, répond-elle, rien ne presse, et elle pense que tout presse vu son âge, et elle sait qu'il le sait aussi mais ils se taisent là-dessus, l'âge d'elle. Elle m'aime bien maintenant ? Elle ne vous a jamais détestée vous savez. Oui, oui, enfin, ne mentez pas Diego, ce n'est pas votre genre. Cela dit oui, c'est fini, ce temps où Lena n'aimait pas Soledad, c'est ce qui fait le plus plaisir à Diego, d'avoir raccordé les deux bouts de sa vie, Lena et Soledad, et Lena maintenant n'appelle plus Soledad, l'autre, elle dit, madame Soledad, comme autrefois Diego quand il a connu Soledad. Tu aimerais habiter où ? Près de toi bien sûr mais ce sera trop cher, n'importe où, je peux rester au Queens, c'est mon coin, je veux pas rompre avec mes copines. C'est une histoire de ne pas rompre. De rester fidèle. Cette ville m'aura tout donné Diego, je ne la quitterai jamais, même la mort de mon fils je ne lui en veux pas, pas trop en tout cas, au moins j'ai pu l'enterrer dignement, ce n'est pas le cas de tous ceux qui sont morts, et puis Vicente ne m'a jamais quittée, même après toutes ces années. Et elle pense, et encore moins depuis qu'il est là, l'ange tombé du ciel. Je voudrais revoir le fleuve, Diego, l'East River, ou l'Hudson, il y a si longtemps ! © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Parce qu'eux", éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (vidange)

Vidé d'amour

lessivé

re-enfant

l'enfant d'après

demain

toi

nourri de morts

gavé

héros

l'enfant héros

auréolé

mes veines

le poison-vie © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

romans 1

romans 2

poésie

entretiens





Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


romans 1

romans 2

poésie

entretiens