Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : "il était le désordre à lui tout seul".

(extrait) « Du soixante-dixième étage de la tour de Manhattan Ange regardait le jour se lever sur New York. Mr. Matthew gisait à ses pieds. Sur le pont de Brooklyn où il avait souvent marché des voitures ramenaient les fugueurs de la nuit. On nettoyait Central Park. Ange avait su avant d'y mettre les pieds qu'il aimerait la ville. Il allait repartir dans quelques jours, quand les flics l'auraient interrogé. Une chance sur deux de s'en sortir mais il ne s'en faisait pas trop. New York, la noire, des graffiti et des poubelles. Trop grande où il était perdu mais qu'il avait reconnue tout de suite. Dans les longues déambulations des premiers jours. À l'aveuglette durant des heures. Plus d'une fois il avait remercié Barnabé des cours qu'il lui avait fait prendre. Il en avait croisé des couteaux ! Certains qu'il avait apprivoisés. Tom, River, Spike. Ils défendaient leurs vies comme lui du temps du canal. Ils étaient tous des survivants. Bien sûr il n'avait pas retrouvé les terrasses mais il avait quand même bouffé et bu dans ces endroits de misère où gueulait la musique. Matthew dans le sang c'était dans la logique de son séjour ici. Quand il était parti avec Vincent sans doute y pensait-il déjà. Jamais peut-être il n'avait à ce point-là été entre les choses. New York lui avait fait retrouver les années de l'enfance, dans la peur, la poussière. Les illuminations. Cette tour c'était l'autre, la vie. La comédie, le jeu. Tout ce qu'il avait entrepris tellement bien qu'il avait trompé tout le monde. Lui-même, pendant un certain temps. Le pouvoir, l'argent, spectacle dérisoire dont la seule issue était cette flaque de sang. Pourtant ils étaient bien devenus complices. Ils s'étaient dit ce qu'ils n'avaient pas abordé le soir du dîner au Crillon. Ensemble ils avaient cru influer sur le cours des choses. Ange avait côtoyé les gens importants. Ceux qui savent si bien faire pour donner le change. On lui servait du Monsieur en le saluant. Dans cette tour pendant plusieurs mois tous les regards qui se portaient sur lui s'excusaient en permanence comme s'il avait été Dieu. Il se payait ce qu'il voulait. Les plus beaux mecs étaient venus. Qu'est-ce qui ne coulait pas à flot ? Le foutre, le champagne, les chiffres sur les chèques, les révérences, les coups de gueule, les discours sentencieux. Et Vincent écrivait. Il n'avait fait que de brèves incursions dans ce théâtre. New York lui avait permis de concevoir une histoire extravagante où se mêlaient mafia, politique, amour et affaires. Son imagination n'avait pas de limites. "Je vais leur donner de la soupe et ils en redemanderont." Vincent était un écrivain, il était né avec un stylo dans la main. "Dans le cul" lui avait dit Ange. Il avait toujours beaucoup lu. Il était capable de concevoir n'importe quel récit. Il y a quelques années il aurait éprouvé des scrupules à se lancer dans ce genre de récit, par honnêteté, fidélité à ce qu'il voulait dire. C'est d'Ange qu'il apprit que le meilleur moyen de rester fidèle était de flouer le monde. Il reviendrait plus tard à ses romans qui parlaient de pureté, de liberté et des hommes. Il s'efforçait quand même d'écrire avec talent. Ange lisait au jour le jour ce qu'il créait et il était très excité. Vincent était le spectateur un peu incrédule de son ascension au sein de l'empire de Mr. Matthew. Comme s'il n'y croyait pas tout à fait. Ce qui les unissait était ailleurs. Ils avaient arpenté New York ensemble très souvent. Les mêmes cinémas, les cafés. Ils se souvenaient d'interminables conversations avec des oiseaux de passage. Peggy, une femme mal fagotée qui avait milité pour les droits des Noirs et vivait sans le sou. Al, un garçon de douze ans que sa famille richissime recherchait et qui se cachait chez ses copains portoricains parce qu'ils étaient ses frères. Le chauffeur de taxi qui les avait conduits chez un copain à lui qui tenait un restaurant français à Chinatown, associé à un Chinois. Ils avaient baisé l'un à côté de l'autre dans des hôtels sinistres, parfois dans l'appartement luxueux que leur avait prêté Mr. Matthew. Le couteau à la main Ange versa sur le corps un fond de verre de whisky. Il s'appuya de nouveau contre la vitre. Ça lui avait fait drôle de quitter Paris. "À vingt-cinq ans c'est pas extraordinaire" avait souri Vincent. Mais Ange n'était pas de ces voyages. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « La gare Saint-Lazare approchait. Les voies silencieuses. C'est là que Paris l'aperçut avant de s'en aller conclure l'affaire qui l'occupait. Elle avait vu l'obstination de son regard, cette obstination lui faisait un peu peur, comme tous ceux qu'elle voyait souffrir pour quelques clopinettes, des soleils pâles qui ne les éblouissaient jamais assez, ou bien ils y laissaient leur peau. C'était un peu de masochisme de sa part car elle l'aimait, cette obstination à la dérive. Elle lui avait donné ses plus beaux jours. "Il faut souffrir." Sur le point de partir, elle vit plus loin l'enfant. Si elle n'avait pas eu plus urgent, elle serait restée là pour assister à leur rencontre. Car elle en était sûre, l'enfant venait vers lui. Vladimir ne savait pas encore, il faisait un effort pour deviner la gare, imaginer les trains. Avant de s'en aller, elle regarda l'enfant. Il avait la peau mate d'un petit Espagnol. Ses yeux noirs étaient doux. Des yeux qui n'attendaient rien des hommes, c'est ce qu'il lui sembla. Ou si peu, un sourire, qu'on dise quelque chose. Sans être vraiment sûre, elle crut voir aussi de la dureté dans les yeux de l'enfant, mêlée à la douceur, curieux mélange. Elle n'avait plus le temps. Il tenait à la main un bâton et sur le dos, une guitare. A regret elle les abandonna.
L'enfant se mit à jouer. Vladimir se laissa guider par les notes et s'approcha de lui. Il ne distinguait rien. L'enfant s'arrêta presqu'instantanément et saisit son bâton. "J'étais parmi les enfants qui sont passés près de toi tout à l'heure. Ils sont allés plus loin pour semer la terreur. On ne sait pas nos noms, on voulait être bons, ce soir on a pris notre chance. On va renverser l'ordre s'ils nous laissent le temps." Maintenant Vladimir apercevait l'enfant. "Tu dois t'appeler Vladimir. Je suis Juanito." Qu'il sache son prénom n'étonna pas vraiment Vladimir. Les mystères il y était habitué. "Tu vas me faire la peau ?", lui demanda-t-il en riant. Il ne plaisantait pas. Il connaissait cette colère, il l'avait espérée, refusée en même temps, elle ne ferait pas de détail, rien ne l'apaiserait. "Pas toi", répondit Juanito, "on va avoir besoin l'un de l'autre. Tu seras épargné, je ne suis qu'un enfant. La seule différence avec les autres, c'est que je vis la nuit." Il se remit à jouer, il avait l'air moqueur. Juanito s'arrêta de jouer plusieurs fois. Il lui expliqua ce qui s'était passé avec les autres enfants. Ils étaient entrés chez des gens, ils avaient défoncé des portes, il parlait de sang, de terreur... © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

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"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Un matin il reçut un appel de Bertrand. "Je ne t'imaginais pas sur un cheval fou, même si j'imaginais bien des choses. J'aimais tes yeux, cette façon de nous affronter sans peur de prendre des coups. Je parlais parfois de toi avec Françoise. Elle aussi aime bien les garçons comme toi. Comme nous. Peut-être que tu m'apprendras pour le cheval ou que sais-je ? J'aime la douceur des garçons, ta violence. Il nous reste une année. C'est long, on a le temps." Bertrand parlait de ses vacances avec un ami en Irlande, au mois d'août, il ne disait pas tout, sur un ton amusé il lui confiait que ses notes de français n'avaient pas tenu ses espérances, il aurait du retard à rattraper. Il termina en formulant des vœux de rétablissement, "on fêtera ça avec une bonne bouteille !" Alexandre repensa à Bertrand plusieurs fois, il n'osait imaginer les choses que Bertrand lui apprendrait, la coïncidence de l'entendre quelques jours après sa nuit libératrice. Barbe Bleue lui avait enseigné à ne pas croire au hasard. Autrefois de tels mots lui auraient fait peur, il les aurait brûlés, se serait confessé, aujourd'hui la peur était différente, celle de ne plus pouvoir reculer. Le même jour il ouvrit une lettre. Vergez lui écrivait. Quelques formules convenues. C'était la journée des surprises ! Alexandre songea aux lettres anonymes auxquelles il n'avait plus donné suite. Elles avaient peut-être atteint leur but malgré tout. Qu'importe ! "Qu'il aille au diable !" se dit-il. Il crut discerner un signe de désapprobation de l'ombre. © »

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"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "à moi la vie, à toi la mort, c'est pareil".

(extrait) « (lettre adressée à H) Puisque l'on a pris l'habitude de tout se dire toi et moi (avec souvent moi qui commence !), il faut que je te dise certaines choses. Pour ton départ tu as dû me trouver moins gentil. Ce n'est pas par méchanceté ou gratuitement, c'est parce que j'étais triste.
... si je t'écris cette lettre c'est pour te dire comme tu m'es cher, mais aussi que cela ne pourra pas déboucher sur de l'amour, il faudra que ça reste de l'amitié, la belle amitié qui était la nôtre avant ces 2 dernières semaines...
... sans même avoir l'air de te soucier de ce que ça pouvait me faire, tu as cherché à t'informer sur des bourses pour l'Egypte en été et pour les USA pendant un an !... le lendemain, tu m'as dit qu'il ne restait rien de notre conversation de la veille, c'était vrai mais c'était de ton côté...
Je ne t'en veux pas, et ne suis pas déçu. Tu es comme ça. Le problème est que tu peux te passer de moi… quand il faut faire quelque chose qui te coûte vraiment pour notre amour tu ne sais pas le faire. Tu n'es pas capable de faire un seul sacrifice, pas capable d'une décision, d'un choix, aussi mineur soit-il... Mon H... c'est quand même curieux que tu ne comprennes pas que l'amour on ne l'a pas comme ça... Mais l'amour, et même le mien, le veux-tu vraiment ?... finalement je crois qu'il fallait te le dire, c'est pourquoi je t'écris.
... ça ne fait rien, ce sera de l'amitié, une belle amitié, différente de celle des autres, seulement dans ma tête ce ne sera pas de l'amour, et cet amour je le chercherai, j'en ai besoin car il faut que je le donne aussi. C'est le plus important dans ma vie… Il faut que tu le comprennes toi aussi, je ne veux pas être bêtement malheureux et je le serais si je t'aimais... Je t'aime tel que tu es, tu m'as apporté assez et je crois que les plus beaux moments de ma jeunesse jusque là c'est peut-être avec toi que je les ai eus. Ces moments de complicité, de communion, de rire, de longues conversations... comprends que ce ne doit pas être de l'amour et accepte de préserver notre amitié... Tu ne me manqueras pas et ce sera normal, en amitié on ne se manque pas et on est content de se revoir !... JM ©»

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors… Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera exploser la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « La gitane est vêtue de noir, grande, mince, le visage cuivré, les rides princières. Léo la trouve belle. Elle veut lire dans ses mains. Cinq cents pesetas. Il hésite, elle insiste, elle voit bien qu'il n'est pas comme les autres, lui il la regarde quand elle parle, il lui sourit. Qu'a-t-il à perdre si c'est pour lui faire plaisir ? Il disait que le destin n'est pas écrit d'avance. Que le destin s'arrange avec la liberté. Il tend sa main. Celle de la femme est douce, c'est une caresse. Elle se tait, longtemps. Enfin elle le regarde. Elle lui sourit et ses lèvres sur la main de Léo lui donnèrent un baiser. Elle s'en alla en laissant les cinq cents pesetas sur la table. Léo pense à la nuit qu'il va passer. Le couteau dans la poche, presque neuf et déjà vieux. Qui l'empêchera ? Depuis le meurtre de New York il n'y en a pas eu d'autres. Avec l'aide des Français, la police américaine a recherché Coutil. Elle ne l'a pas trouvé. Coutil est là, à chaque instant. Il a suffi de six mois, six mois pour que plus rien ne sépare. David est là, à chaque instant. La mort avait réuni David et Léo quand la vie n'était plus assez grande. C'est un peu pareil avec Coutil. Il leur fallait autre chose. Léo est fait pour vivre séparé. David lui avait écrit : "Notre éternité je l'ai peinte". Maintenant il est passé dans le tableau. David et Coutil ensemble. L'amour ne finit pas tant que la souffance ne finit pas. N'importe quelle souffrance, n'importe où, et c'est aimer qui ne finit pas. C'est ce qu'Angel avait voulu lui dire. En lui tendant la main, c'était ses propres mains que Léo réconciliait. A New York Coutil a tué pour lui. Mais qui tuait à Paris ? Coutil ? Probablement. Il sait ce que la femme ne lui a pas dit. Elle voulait lui parler de Coutil, avant, maintenant et demain. Et puis elle a compris que seul son roman possède le secret. A lui de le transmettre ou de l'enterrer à jamais. Angel était le meurtre. A lui seul il était la solution. Et puis il a écrit. Le contraire d'une rédemption. Ne pas s'exclure du mal. Léo l'apprit d'Angel. Tout s'est passé trop vite. Léo a l'impression de n'avoir pas quitté le Retiro, quand il y était venu pour réfléchir à son roman. Il se lève et part s'allonger plus loin dans le parc. Il s'endort. Lorsqu'il se réveille, c'est la nuit. Ses pas le ramènent vers l'Ange Déchu. La statue du Diable illuminée. Plantée haut sur l'une des ailes de l'Ange, l'ombre d'un pigeon ressemble à celle d'un aigle. Léo regarde à nouveau le visage de Satan. Il regarde et il voit. Comme il s'était trompé. Il avait cru que ce visage riait alors que sa beauté était emplie de peur. L'Ange suppliait les hommes de voir ce qu'il voyait. Il ne souriait pas, il voulait secourir. © »

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"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné son appareil photos, Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « On a repris le chemin des quais. En silence d'abord. C'est Julien qui l'a rompu : "Ne crois pas ce que dit ma mère, mon père est toujours comme ça. Avec lui elle n'avait pas d'autre solution que de croire qu'il était autrement". J'ai dit à Julien de se taire et je l'ai embrassé. Elle en a assez qu'il la connaisse aussi bien. A quel jeu joue-t-il ? Il ne joue aucun jeu. Il n'y a qu'un Julien. Elle l'a vu avec ses parents comme il est partout. Elle ne sait toujours pas qui il est. C'est un enfant qui tue parce qu'il ignore son venin. On a passé Châtelet, on a continué à marcher. On s'est arrêté devant la pyramide du Louvre. "Pourquoi tu l'as appelée "Mitterrand", la photo avec Mitterrand ?" "Parce que je n'ai jamais pris de pseudonyme pour mes photos, j'ai toujours dit Amalia, Amalia Sané." On marchait encore. On chantait Barbara. Avec Julien elle peut tout oublier elle n'oubliera jamais. Julien c'est vigilance. C'est l'aile qu'il lui manque. Sur la place de la Concorde il s'est moqué de son père. Quand son père est au restaurant, il interdit à tout le monde de parler pour mieux déguster la bouffe. Je crois que j'ai crié. T'interdire de parler c'est pire que tout. Si Tadzio m'a suivie à Paris c'est parce qu'il savait qu'avec moi il aurait toujours le droit de parler. Et puis on a pris un taxi jusqu'au square des Batignolles. On est entré dans le square. Tadzio a sympathisé avec un garçon qui draguait et qui avait regardé Julien. J'ai parlé à Julien des deux garçons que j'avais vus s'embrasser quand j'étais petite. Il n'a pas ri comme Benjamin. Il a dit que Louison voulait qu'il fasse l'amour avec un garçon et qu'il lui raconte. Il ne l'avait pas fait, il s'en voulait. Il en parlait avec le même air désolé qu'il avait quand il voulait se débarrasser du VL. Je me sentais incapable de le consoler d'être Julien. C'est impossible de consoler Julien. C'est là qu'il m'a demandé de commencer les photos le plus vite possible. Aucune consolation, seulement les photos dans la chambre du pont-Neuf. J'ai dit qu'il fallait d'abord en parler et qu'il connaisse la chambre. "On va faire l'amour et tu m'en parleras pendant qu'on fera l'amour." Elle se revoit dans les trains pour Trouville. Il ne veut plus qu'elle hésite maintenant. Ils font l'amour. Je griffe son dos jusqu'au sang. Comme la main blanche qui griffait le dos noir sur la photo. On a joui quand le sang a coulé. Le lendemain à la tombée de la nuit je lui ai montré la chambre. "J'aimerais que les photos tu les appelles Enfermés." Elle l'enfermera à nouveau comme enfant dans sa chambre dans la maison à Trouville. Quand ils regardaient la mer tous les deux. Il savait en lui donnant le VL qu'un jour elle l'enfermerait à nouveau. © »

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"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « et c'est pourquoi moi virus du sida j'aide Sang Inquiet à parler d'eux, je l'aide comme je peux parce que je ne peux pas tout lui dire, il ne peut pas tout comprendre, parce que Sang Inquiet lui-même lutte contre l'implacable système immunitaire de "la vie", je fais ce que je peux, je dis ce que je sais, par exemple que les autres ont "intériorisé" cette idée fausse que moi virus du sida j'étais revenu pour les punir eux, eux les pédés, que les autres ont intériorisé cette idée fausse parce qu'elle leur plaisait et que même si les autres nient avoir eu cette idée en disant que j'invente et en trouvant toutes les exceptions qui les servent, toutes les exceptions ne changeront jamais que les autres les ont ignorés eux parce que justement les autres ont toujours eu cette idée fausse que j'étais une punition contre eux et qu'ils ont tellement bien intériorisé cette idée fausse qu'alors les autres vraiment sont devenus punition contre eux, eux les pédés qui se mouraient du sida : les autres furent la pire des maladies opportunistes qui les attaqua eux, parce que les autres ont fait bien pire que les tuer eux, ils ont nié leur existence. © »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

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Le temps de Yaguine

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"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Tu ne prétends plus refaire le monde. Tu ne saurais pas. Autrefois tu y pensais à des choses comme refaire le monde mais tu voulais surtout que le monde te donne ta place. Finalement l'imperfection du monde t'a plu. Tu voulais des tyrans pour s'en débarrasser, s'embrasser à la mort du tyran comme sur la place Venceslas à Prague. Tu as eu tes tyrans et tu t'en es débarrassé, tu as pleuré de joie. Tu voulais la maladie pour pouvoir résister. Tu as eu la maladie, avec tes mots tu as résisté. Tu voulais la mort pour savoir. Tu l'as eue, tu as su : rien n'empêche d'aimer, quand c'en est. Tu voulais des défaites, superbes, tu voulais te construire de défaites. Les défaites tu les a eues et plus que tu n'aurais jamais imaginé. Tu voulais être beau, que ta beauté tu en sois le seul artisan, comme une conquête. Tu l'as eue, la beauté. Tu voulais des garçons, des garçons pas des hommes, des anges, des diables, pervers, innocents, comme dans les livres, dans les romans de pacotille. Les garçons aussi. Tu voulais l'amour. Nous y voilà. Tu as toujours su ce que c'était, l'amour. Toujours. Tu ne t'es jamais menti là-dessus. Toujours su que l'amour c'était presque nulle part alors qu'on te disait que c'était partout. Tu as toujours su que c'était tragique et pas heureux, à refaire et pas signé, déterminant et pas secondaire. Pour l'amour tu étais prêt à tout, pas à n'importe quoi. Tu savais de l'amour que rien ne lui résiste, ni la mort etc. Tu l'as su vraiment très jeune. Tu n'as jamais connu personne qui connaisse l'amour comme toi tu le connais. Personne. Et tu sais aussi que disant cela personne ne te croira, ce qui après tout est normal puisque tu es bien le seul de ton espèce. L'amour, tu l'as eu. Tu l'as eu avec le reste, avec les défaites, la maladie, la mort etc. Tu l'as toujours et au bout du compte comme disait Hervé, c'est tout ce que tu as, ce que tu as jamais eu, tout ce qu'il reste. Ça n'a jamais suffi. Si cela suffisait, l'amour ne serait plus l'amour. Il te ramène au point de départ, l'amour. Et dégoûte-toi bien d'employer autant ce mot d'amour qui te dégoûte tant de ce qu'on en a fait. L'amour te ramène à toi. Sans lui tu te serais perdu de vue depuis longtemps, ça se voit tous les jours. Il te ramène à toi et tout est à recommencer. C'est d'aimer qui m'a fait regarder vers toi, Yaguine. Qui m'a gardé tel quel : perdu, enfant, guerrier.
Toujours la guerre. Contre elle, l'ennemie.
Si c'était ça aussi qui m'avait mené à Yaguine ? L'ennemi commun : la vie. © »

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"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Anckchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Ça te dirait de rejouer ? dit Claude Renoir. Pas vraiment... je ne sais pas, j'ai pas trop le temps avec la radio. Si ça t'intéresse, j'ai quelque chose pour toi, un ex de Catherine Deneuve, une scène dans un café. Il sourit. Quand ? C'est pas encore bien fixé, dans quelques mois, peut-être avant, à Paris. Il rit. Elle pourrait être ma mère. Ecoute, c'est Deneuve quand même, je suis sûr que vous vous entendriez très bien. Elle m'écoute elle aussi ? Ça, je ne sais pas, faudrait lui demander. D'accord, tu me diras. Il est un peu absent. Que lui aurait dit Mathieu ? Mathieu lui aurait dit de le faire à cause de Deneuve. Ils l'avaient aimée dans le film Drôle d'endroit pour une rencontre qu'ils avaient vu ensemble. Mathieu l'avait adorée avec sa toque de fourrure dans le film. Mais Mathieu aurait traité Renoir de connard. Cette nuit ils étaient à Biarritz, un Biarritz qui n'avait pas grand-chose à voir avec la vraie ville. Mathieu a dit, j'ai des annicones dans la gorge, je suis malade, j'ai l'impression d'avaler mes muscles quand je mange. Ils marchaient dans les rues de la ville, puis ils étaient dans une petite chambre d'un hôtel minable, Wild a dit, c'est toi ? et Mathieu l'a regardé sans comprendre, et toi, c'est toi ? tu ne dis rien que des annicones mais je t'aime, oui c'est moi, c'est pareil. Il a dit, oui c'est moi. Il a dit, c'est pareil. Je te dépose au studio ? Non, je vais marcher, merci pour le dîner. Renoir a payé l'addition. Ils s'embrassent. Claude le regarde. Je suis sûr que tu ferais un grand acteur aujourd'hui, t'as mûri. Ah bon ? Oui, t'es plus beau, avant t'étais plus enfant. Qu'est-ce que tu veux dire ? Ce que je dis, on te sent bien dans tes pompes, redonne-moi ton numéro de portable, j'ai que celui de l'hôtel, tu vas continuer à vivre à l'hôtel ? J'ai pas de portable. C'est pas vrai ? C'est vrai, dit Wild, salut ! Il commence à descendre l'avenue Marceau. Bien dans mes pompes, bien dans mes tombes. Connard. Et puis il n'y pense plus. Annicones. Quand il a dit, c'est moi, on aurait dit qu'il attendait quelque chose de lui, ils montaient un long escalier de pierres, ils se sont retrouvés au bord de l'océan, la mer était en haut. Et puis ensuite le veilleur de nuit de l'hôtel de Londres a dû l'appeler pour qu'il se réveille. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

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"Géant" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « Je vais y retourner avec Sarah. Je veux tout partager, même l'impartageable. Est-ce que Jim détruira le monde, je ne crois pas qu'il ait le choix, mon Jim est peut-être trop occidental mais il n'est pas tout-puissant, quand il parle avec Roman, j'ai parfois l'impression que Roman est plus fort que lui. Et qu'importe mon livre, il est déjà écrit, je vais le terminer mais je sais qu'il est déjà écrit. La mort d'elle est plus forte que le livre, Sarah est plus forte que le livre, je me demande ce que peut faire Jim de tous ces livres, il y en a tellement, cela doit bien l'amuser nos efforts de comprendre, à moins que cela l'aide aussi à comprendre, va savoir ce que Jim veut. Si je dis à Mamoudou que l'on ne dîne pas là, il ne dira rien, il invitera Anne, ou il dira, tant mieux pour moi, il ne restera rien pour vous. Mais il ne dira pas ça. Je ne sais même pas ce qu'il lui a pris de cuisiner ce soir, justement ce soir, sûrement pour nous dire qu'il est là, avec sa cuisine malienne, son manioc, on aime toujours avec des petites choses, comme elle me le disait, un cadeau, une lettre, la mort. Près de son lit, je lui dis ça, qu'on ne va pas se laisser abattre par ces petites choses de la mort, je ne sais pas si je dis le mot 'mort', mais ça revient à ça. La mort c'est pour les héros. Beaucoup de héros finalement. Je les entends encore murmurer dans le couloir, en regardant le canal et la passerelle. J'aimerais revoir le jeune homme et la fille, mais je ne les vois plus. Je ne sais même pas s'ils existent. Moi j'existe. Et Sarah. Et Mamoudou. Et elle. Je ne dédierai mon livre à personne. Pas même à Dieu. Quand on se promenait dans les rues, elle disait parfois d'une femme, elle est belle cette femme, elle ne le disait pas si souvent d'un homme. Je ne disais rien, ça m'énervait un peu, Dieu sait pourquoi, et en même temps je l'aimais comme ça, secrète, vaillante. Je crois que demain il y a la réunion de copropriété, j'ai le papier qui traîne sur le bureau, je n'ai jamais rien compris à ce qui se dit à ces réunions, je suis bête pour ces choses. Est-ce que Jim participe à des réunions de copropriété ? J'espère que Samia sera là cette nuit, c'est ma préférée. J'aimerais retourner à Trouville avec elle, revoir la mer de loin avec elle, n'en plus pouvoir d'elle et de comme on était trop bien ensemble. Je crois que la porte s'ouvre. Sarah ! © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"décal'âge" (2018)

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « tu as des regrets ? a demandé Velma ? d'avoir divorcé ? je ne sais pas, le divorce ça marche pas à tous les coups, parfois on a tort de pas s'accrocher. Velma s'était toujours accrochée à Alain, même dans les pires moments et il y en avait eus, quelquefois pour rien, un rien pouvait accoucher du pire, du désespoir, tu sais ça quand tu aimes, mais justement le désespoir ne faisait que lui faire comprendre combien elle avait besoin de lui, combien sans lui il n'y avait plus rien, et Alain aussi s'accrochait à elle, ils vivaient comme ça, toujours plus proches mais blessés aussi, pas d'amour sans blessures, l'amour heureux n'existe pas, on avait déjà écrit ça avant eux mais eux avaient réinventé l'amour, les amants réinventent l'amour à chaque fois, même au-delà de la mort, Frédéric voyait tout ça, elle en est sûre, c'est ça aussi qu'il a fui, cet amour invivable pour lui à vivre à côté, il le voyait et l'enviait, elle le sait, il l'aurait voulu pour lui, cet amour, ou elle, ou les deux. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"roman" en cours d'écriture (titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric, est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk.

(extrait) « (Diego)
Je suis passé à une association qui aide les immigrés comme moi. Ils sont gentils, ça fait du bien mais ça ne m'avance pas à grand-chose. Si les flics me coincent je suis bon pour le retour au pays. Mais Diego est malin, c'est pas au vieux Diego qu'on apprend à faire la grimace. Ils m'ont quand même trouvé une vieille Argentine qui vit dans les beaux quartiers, elle a beaucoup d'argent mais elle ne voit presque plus rien, elle s'appelle Madame Soledad, elle a besoin de quelqu'un qui lui fasse la lecture en espagnol, j'y suis déjà allée une fois, une belle femme cette Soledad, avec une belle voix aussi et des livres partout dans l'appartement, jusqu'au plafond, un quartier de Manhattan où j'avais jamais mis les pieds forcément, au nord de Central Park, elle a eu l'air très contente de ma lecture, elle a dit que j'avais l'air d'être un garçon cultivé, ce qui est un peu exagéré même si en classe j'étais un bon élève, si j'ai pas continué l'école c'est pas faute d'envie, ni de talent, c'est la vie quoi, la sale vie de Diego le vieux singe. Elle m'a demandé mon âge, dix-neuf ans, j'ai dit, elle a eu l'air impressionnée Soledad, elle a dit qu'elle avait quatre-vingt-sept ans, mon Dieu quatre-vingt-sept ans, ça en fait des années, j'ai pas eu l'audace de lui demander ce qu'elle avait fait dans la vie et d'où lui venait tout son argent mais si je reviens, un jour je lui demanderai. Et je reviendrai sûrement, en partant elle m'a dit, à la semaine prochaine même heure. J'ai rien volé chez madame Soledad, et pourtant vu qu'elle voit rien, ça me serait facile, mais elle m'a averti, pas de mauvaises manières, bien educado, elle a dit, elle a dit qu'elle voyait rien mais qu'elle entendait tout, même un pet de souris, elle a dit ça, un pet de souris, je l'ai trouvée un peu vulgaire quand elle a dit ça mais en même temps ça la rendait humaine. J'ai commencé à lui lire un livre en espagnol mais pas un livre d'un écrivain espagnol, même s'il a un nom espagnol elle a dit que c'était un écrivain américain, Dos Santos, le nom, et j'ai commencé à lire, pas si mal le livre, un peu des histoires comme moi, des immigrés, New York, le train train quoi mais à une autre époque, ça change pas ça, la misère, les gens qui ont pas de chance et qui cherchent le paradis ailleurs, le paradis mon cul, ici c'est l'enfer, le paradis oui peut-être mais bien caché, faut sacrément se remuer pour le trouver le paradis, arrêtez de remuer la jambe elle a dit madame Soledad, c'est vrai qu'elle entend tout cette belle vieille, mais moi j'étais nerveux, au début, après je me suis calmé, avec les mots et son visage qui avait l'air tout content, après elle m'a offert à manger, empanadilla au thon et un café, elle l'a préparé toute seule, elle a dit que sa bonne était partie faire les courses, qu'elle ne voulait pas être dérangée pendant la lecture, juste moi et elle, elle a dit ça, juste vous et moi, elle me vouvoie, elle me respecte, et à la fin elle m'a donné cinquante dollars, j'en revenais pas, j'ai failli l'embrasser mais je lui ai fait juste un baise-main, elle a eu l'air de trouver ça normal, elle doit être habituée à ce genre de choses, les baise-mains, la classe quoi. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car…, là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (au nom du père)

J'étais assis à la droite du vieux
On m'avait dit le vieux c'est pas n'importe qui
Ah ! Bon c'est qui ? c'est Dieu ?
Mais ce n'était qu'un vieux qui savait bien la nuit
Ça je l'avais trouvé au fond de son regard
On me parlait d'égards
J'étais plutôt méfiant
Et voilà que le vieux n'était rien qu'un enfant
Et tout autour de lui ce n'était que gens bien
C'est facile à savoir eux ils ont de l'argent
Alors on les salue parce qu'ils sont importants
Et j'entends s'excuser tous ceux-là qui n'ont rien
Je me sentais perdu
On me voyait sourire
Ils me faisaient bien rire
J'avais déjà vécu
Et puis j'ai vu ce nom gravé tout près de moi
Sur un bout de carton qui désignait ma place
Et moi qui l'avais lu des centaines de fois
Ce nom du premier jour semblait marquer l'espace
Alors je fus ailleurs
Et je l'ai revu lui
Au milieu de ses sœurs
Tout aussitôt parti
Lui qui n'acceptait pas de faire partie des autres
Lui qui même courbé était déjà debout
Je voyais son sourire qui simulait l'apôtre
Et sa rage rebelle à tous les garde-à-vous
Dans ce bout de carton qui parlait de fierté
Il y avait la maison et notre monde à part
Tout ce que je tiens d'eux malgré tous les départs
Ma superbe insolence qui pour eux se calmait

Je me suis dit alors qu'il pouvait être fier
De me voir parmi eux qui pourtant n'étaient rien
Parce qu'il venait de ceux qui n'ont que la prière
Et que c'était son nom dont je faisais le mien

Ces quelques lettres-là me renvoyaient à lui
Je me sentais le fils et il était le père
Je crois avoir croisé l'éternité ici
Sous les traits d'un carton qui ne manquait pas d'air
Et je pensais tout bas
Tu n'as encore rien vu
Enfin le jour viendra
Celui des inconnus
Je savais bien pourtant que le vent rien ne laisse
D'avoir ouvert les yeux je revenais de tout
Mais ce nom qui avait autrefois pris des coups
Me remontait au cœur pour vaincre les tristesses
Notre île faisait escale dans ces salons dorés
Et c'était mon enfance au calme de mes secrets
Je revenais à eux dont j'étais si peu fils
Je revenais à eux pour que rien ne finisse

Alors au nom du père
J'allais faire l'enfant
Et je voyais déjà
Ce nom gagner du temps © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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