Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Dès le premier instant Ange ne fut pas à sa place. Étranger dans sa propre famille. Entre ce père et cette mère ordinaires. Lui, reproduction en millions d'exemplaires du sexe masculin. Elle, victime consentante, rebelle de pacotille. À partir du jour où Maurice eut un fils il s'en désintéressa. Ange était avant tout l'assurance d'une descendance. Son comportement ne serait jamais que la réplique de l'idée qu'il se faisait du rôle de père, la même qui était celle de son propre père. Odile, elle, aimait Ange comme on porte sa croix. Il était celui qui l'avait empêchée de se réaliser, elle le disait comme un refrain. Odile aimait douloureusement. En représailles, elle refusa d'avoir un autre enfant. Ange l'aperçut plusieurs fois dans sa cuisine en train de s'avorter. Souvent il revoyait le visage blême de sa mère qui faillit bien y laisser sa peau. Ange n'était pas de chez eux et pourtant Maurice et Odile étaient bien son père et sa mère. L'indifférence submergea la famille. Ange n'aimait pas ses parents. Il mit le nez dehors. Il sortit dans la rue. Le choix n'attendit pas. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Ange posait ses yeux sur lui, sans rien dire, puis enfin : "les enfants, c'est toute une histoire, mais personne ne veut voir. Quand j'y pense, derrière la porte, il y avait de ces soleils, ils ignorent tout de ça, toi, tu sais. Je suis parti très loin, je luttais à armes inégales. Elle ne m'aura rien pris, la vie, j'ai tout emporté. Est-ce qu'elle a changé ?" Est-ce que la vie avait changé ? Depuis quand ? se demandait Vladimir. Il n'avait jamais été vraiment son ennemi. Puisqu'elle était à prendre, il s'en était repu. Il émergeait peut-être seulement cette nuit-là, de cette immense prière qu'il avait faite, avec eux, tous les hommes, dans leurs villes, au bout de leurs chemins, il avait aimé avec eux, ils n'avaient rien compris ensemble, ils avaient dégueulé leurs maux, sali la terre pour ne pas s'enfuir, partagé tous les coups, les baisers, leurs maladies, ils étaient des malades, vivaient avec la fièvre, toujours là, c'est à eux qu'il pensait au monastère, il n'avait pas rompu les liens, ils mettaient la violence dans un monde qui avait commencé le premier, ils ignoraient comment ils tenaient encore debout, ils n'avaient pas eu le temps de se poser la question, il y avait toujours eu plus urgent. Comme Ange, Vladimir connaissait les soleils, ceux de quelques uns- ça, il le savait bien- drôles de soleils qui apportaient l'oubli, ils auraient fait n'importe quoi pour ces soleils-là qui les rendaient conquérants, même s'ils n'étaient jamais vainqueurs. Et Vladimir parlait aussi des enfants, ceux qu'il avait croisés, il disait qu'il fallait se faire tout petit, d'ailleurs, c'était toujours les petits qu'il avait rencontrés, avec qui il avait combattu, il parlait de sauver, il racontait les terres lointaines qu'il avait abordées, elles étaient là cette nuit, il disait qu'il n'y avait pas d'autre issue que de vivre. Ange lui souriait. Il n'avait jamais pu. "Accepter cet ordre infâme, et puis quoi !, rigolait-il, j'avais tous les courages, j'étais seul. Elle m'y ramenait toujours, la vie, elle croyait triompher, à me montrer sans cesse comment elle s'y prenait, pour avoir le dernier mot. Je me souviens de tout, des fois, quand j'y songe, je recommencerais. Elle ne l'a pas eu, le dernier mot. Dis-moi un peu, les hommes. On fait encore l'amour ? Est-ce qu'il pleut quelquefois ? Et les jardins ? Parle-moi des hommes oubliés, ils n'avaient plus que le nom d'homme, c'était toujours recommencé, qu'est-ce qui a changé ? Je veux savoir. Il y a si longtemps. Je sais que c'est toujours pareil. Si je t'avais connu, on aurait fait semblant. Je l'encule la vie, c'est tout ce qu'elle mérite !" © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

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La solitude du mal

Aile




"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Il regagna l'escalier sans lumière. L'audace ne l'avait pas quitté. Sur le champ il aurait voulu pousser les autres portes, celles du petit couloir derrière l'entrée, en avoir le cœur net, avant qu'on ne le punisse. Assis sur une marche, comme s'il attendait qu'on vienne le chercher, il alluma sa radio et mit les écouteurs. Il chercha les infos, les entendre là, reclus dans la pénombre. Il était de là-bas aussi, mal du pays, insatisfait de ce qui le retenait consentant, offert, trop. Des gens manifestaient de la Bastille à la Nation pour les Droits de l'Homme, couleurs de peau confondues ils voulaient vivre ensemble, les Droits de l'Homme laissaient Alexandre indifférent. Il avait tous les droits, que lui avait-on refusé ? Il n'en avait aucun, un placard doré, on ne l'avait jamais écouté. Est-ce qu'on défilait pour ses droits à lui ? Personne. Personne ne prêtait attention à un gamin si maigre, les yeux baissés, aux paroles maladroites, toujours vêtu de noir, violeur, affabulateur, le cerveau dérangé par un malheureux accident de cheval. La manifestation il s'en foutait mais il revoyait la Bastille, la rue de la Roquette qui l'avait une après-midi transporté au Père-Lachaise, un cimetière trop grand pour lui, il préférait celui de Montmartre. Il imaginait le trajet jusqu'à la Nation, il aurait fait un détour par la gare de Lyon, il se serait mêlé aux garçons qui attendaient leur train, il y en avait toujours. Il se souvenait de l'un d'eux qui s'était dirigé vers les toilettes en se retournant plusieurs fois. Alexandre avait décampé sans demander son reste, y avait juste repensé la nuit. Le chemin du quai jusqu'aux chiottes lui semblait infini, c'était pourtant tout près, plus près que l'avenue de Breteuil. L'esprit égaré dans les rues de Paris il n'écouta pas la suite des informations. Lorsqu'il y revint il entendit parler d'une nouvelle série de morts suspectes, elles augmentaient de jour en jour, le gouvernement conservait le silence. "Ils peuvent bien mourir, j'ai bien failli mourir moi." L'évocation des morts dans cet escalier noir lui laissait une impression de déjà vu, déjà passé par là. Le temps d'une dernière cigarette, immobile, il décida de partir. On n'était pas venu le surprendre. C'était bien ce qu'il se disait, la menace, la paix, Barbe Bleue alternait le chaud et le froid. Pour les portes il verrait plus tard. Il était sûr de revenir, il n'avait pas décidé de ne pas prendre le train pour subir la loi de Barbe Bleue et Barbe Bleue l'entendait sûrement ainsi. © »

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"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « (lettre de H à JM) je t'écris pour te dire où j'en suis, en ce qui nous concerne. Si tu veux encore de moi je suis prêt à faire des efforts dans le domaine de la "constance"... si toutefois tu me laisses suffisamment de liberté... Tu as changé, tu es moins intransigeant sur les détails et c'est bien ainsi. Moi aussi j'ai eu mes expériences, souvent douloureuses, avec toi, avec d'autres. Et si tu as mis de l'eau dans ton vin, j'ai de mon côté pris un peu de plomb dans la tête... Malgré mes défauts, je ne crois pas être aussi décevant que tu l'as dit... Alors, avec le temps, peut-être l'amour reviendra-t-il... De toute façon le coup de foudre, c'est foutu pour nous. Il nous reste que nous sommes proches sur certains côtés et que, si tu me laisses la liberté de m'intéresser à tout ce qui constitue l'autre côté de moi-même comme je l'ai toujours fait pour toi, tout peut aller très bien. Je te promets par ailleurs que cela ne rejaillira en aucune façon sur mon comportement. Ce n'est pas parce que je lis un roman sur l'Antiquité ou que j'écoute Mozart que je vais être moins épanoui. Au contraire je ne serai vraiment bien avec toi que si tu me laisses être moi-même. Et c'est parfaitement possible. H © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors... Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « C'est un roman qui avance dans l'inconnu mais qui avance. Il a déjà passé l'enfance. Enfant déjà Angel portait cette beauté qui laissait pantois. Une enfance à l'abri, un enfant aimé. Il n'avait pas vingt ans quand il s'est mis à tuer. Léo en est là. Un premier meurtre. Que rien ne laissait supposer. Le seul peut-être qui n'en est pas complètement étonné, c'est lui, l'écrivain. Parce que ce meurtre a dû surprendre jusqu'à Angel. Même s'il l'a commis sans la moindre hésitation. La clairvoyance d'Angel, l'absence de perversité, tout cela attire Léo. Il y voit davantage qu'un livre, un appel oui, et comme le besoin d'y mêler David, cette mort de David décidée par lui et sur lui, une tentative de réconciliation. Si un écrivain écrit c'est pour se réconcilier. Léo fait silence quelques secondes. Le temps de se verser un verre de tequila et d'allumer une autre cigarette. Bientôt l'inspecteur de police va lui parler. Il aimerait qu'elle parle tout de suite. Comme elle n'en fait rien, il ajoute qu'il aimerait d'autres détails sur les meurtres. Par exemple savoir si la police a une piste à Sciences Po même. Des yeux elle dit que non, la moue désabusée. Elle écrase alors son mégot. "Vous voulez voir la bibliothèque ?" C'est sa réponse dans l'immédiat. Ils se lèvent. Léo a chaud, il éponge son front. "Je suppose qu'il est inutile de vous dire de boire moins ? Faites comme si je n'avais rien dit donc." Elle l'entraîne dans la pièce voisine. Une pièce haute de plafond, aux volets fermés, toujours fermés. Elle allume une lampe hallogène. Léo immédiatement a respiré l'odeur des livres. Ce sont des livres vivants. Il en connaît beaucoup qui n'ont jamais vécu, juste fait semblant. Aujourd'hui de la vie ne reste que le nom, un cadavre de vie, quelque chose de dégueulasse que tout le monde avale parce qu'on dit d'avaler. Elle est restée sur le seuil de la porte. C'est à lui. A lui de cheminer des yeux. D'étagère en étagère, de poussières en poussières, de mort en mort. Pour toucher il demande la permission. Ses mains effleurent comme elles ont effleuré le front de David quand il était devenu froid. Il était plein d'espérance. Si ce corps acceptait sa décrépitude, quelque chose commençait à respirer, comme les livres, ailleurs, écrire n'était rien que renaître. © »

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"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Des gens murmurent. Il fait nuit. On ne sait pas l'heure. D'un mouvement il m'a allongée sur le dos. A ce moment un bateau-mouche qui passe éclaire une partie de son visage. Je vois un œil qui me regarde. Je vois sa peau, tous les détails de sa peau. Je veux l'embrasser là dans les pores. Jusqu'à le mordre. Son premier cri. Ses premiers mots. "J'ai envie de manger." Je lui dis d'attendre. Je lèche la cicatrice de mes dents. "Mords aussi." Il a murmuré quelque chose. J'ai entendu "la mort" et puis il a mordu. Il reste comme ça son visage contre le mien après la morsure. Je sens sa joue qui devient humide. Je ne bouge pas. Sa joue ne sèche pas. Alors plus tard ma bouche sèche sa joue. Jusqu'au creux de ses yeux. Jusqu'à ce qu'il n'y coule plus rien. On n'aura pas sommeil. Maintenant j'ai faim aussi. Je lui donne à manger avec les doigts. Il fait pareil. On mange comme ça. Comme des chiens. Comme des enfants. Qui tachent leurs vêtements. Qui lèchent pour se nettoyer. On est étendu l'un à côté de l'autre. Sans bouger. On se tient par la main. Il parle doucement. Je l'écoute. Je joue avec sa main. Il me raconte la mort de Louison. Sa voix est claire. Elle sourit. Il me raconte quand il m'a vue la première fois au Père-Lachaise. Pourquoi il m'a choisie. J'abandonne sa main. Il parle encore. Je sens son sexe à travers le pantalon. Je parcours son ventre. Pendant qu'il parle j'approche l'oreille de son ventre. Je l'entends respirer. Je respire avec lui. Tam-tam malien. Adrar des Iforas. Et les paroles de Julien se perdent. Seulement le tam-tam. Seulement la couleur de sa voix métal. Ou alors il s'est tu. D'un coup il s'est assis sur le lit. Ma bouche s'est retrouvée sur son sexe. Et c'est son sexe que j'entends. "Prends-le et raconte-moi le VL. Ne t'arrête pas de le prendre et de raconter. Fais-moi mal Amalia. Rends-moi le mal." Je ne savais plus depuis combien de temps nous étions là. Fais-moi mal. Je l'ai déboutonné. J'ai vu son sexe et ses couilles au bord de ma bouche. Il a tiré mes cheveux un instant pour voir mon visage comme dans la photo Fraternité. Et puis il m'a lâchée. J'ai pris ses couilles avec mes dents et son sexe avec la main. Et j'ai commencé à parler des photos. Puisqu'il voulait entendre. Ne plus seulement les voir. Comment on parle avec un sexe dans la bouche ? Je dis des mots comme il faut. Incompréhensibles à tout autre que Julien. Je sais par ses mains qu'il comprend. Grâce à ses mains les mots ne sont pas rudimentaires. Si je parle du Mali ses mains me brûlent. Si je parle de mes vieilles lazuli ses mains vieillissent. Elles me vieillissent. Si je parle de la mer il m'innonde. Si je parle du moment où je retouche les photos au rasoir ses mains sont des rasoirs. Je saigne. Si je parle du temps où je ne photographiais pas encore ses mains caressent. Patience, tu le rencontreras ton Julien. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « La Dernière Heure de Tête Perdue

c'est maintenant, tu sais que c'est maintenant, maman n'est toujours pas là, où est maman ? j'aimerais sentir maman après il sera sûrement trop tard, toi je te sens je ne peux pas me débarrasser de toi je n'ai pas pu je n'ai pas voulu
c'est autrement ce n'est pas ce que je croyais j'aimerais pouvoir l'écrire toi tu l'écriras tu écriras tout tu me réfléchiras
je me sens enveloppé d'amour ça se rapproche c'est l'amour qui se rapproche il est inhumain l'amour c'est ce qui m'a fait vraiment peur tout à l'heure quand j'ai crié, toi tu savais combien c'était inhumain et que c'était trop pour nous, qu'il n'y avait pas de solution ici
je déciderai bientôt, tout de suite, cela me semble une éternité
je vois la rivière là tout près celle de la maison de grand-mère j'entends le bruit j'aimerais bien la toucher je suis si près mais je ne peux pas j'entends aussi la voix de maman qui m'appelle j'ai toujours aimé sa voix je l'ai toujours reconnue où est donc maman toi tu lui diras que je l'aimais moi je n'ai pas pu, seulement maintenant, avant c'était inhumain, pense à emporter mes livres avec toi il faudra bien que tu te remettes à lire un jour
pourquoi ce n'était jamais possible d'être comme c'est maintenant, c'est à cause des fourmis, là je les vois bien elles n'ont jamais été aussi proches de moi mais elles ne me font plus peur je sais qu'elles ne me toucheront pas mais elles ne le savent pas, c'est bien que moi je sache, même toi tu ne le sais pas, pourtant tu en sais des histoires, plus que moi, alors aujourd'hui c'est moi qui sais, si tu veux je te protégerai
c'était quand le moment où j'aurais pu si j'avais voulu ? y avait quoi au commencement
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Le monde reste incroyablement beau. Même la misère quand tu la regardes elle est belle, incroyablement belle. Pasolini assassiné mais les garçons de Rome s'embrassent dans les parcs la nuit, à deux pas de ce qu'il reste des dieux. On fait toujours l'amour, un beau couple c'est toujours bouleversant, rien n'y fait. Les écrivains écrivent, ils n'ont jamais été aussi nombreux et quand on sait ce que ça peut te coûter d'écrire, même une merde... La mort ne tue toujours pas l'amour. Ceux qui meurent sont beaux : l'infirmière disait d'Hervé sur son lit de coma qu'il ressemblait à un ange, tu as embrassé son front glacé à la morgue. Les enfants croient tout ce qu'on leur raconte, ou bien ils pleurent mais ça ne dure jamais. La mer a toujours de ces couleurs. Les gens écoutent encore les gens : va faire un tour dans les cafés, le matin à Paris. Les gens consolent encore les gens. Les femmes étendent encore le linge. Dans les banlieues il y a de ces femmes noires et comment elles regardent leurs enfants : les mères restent les mères, avec la peur. L'horreur non plus n'a pas disparu, on peut encore mourir de faim, ou dans une flaque de sang : les cris résonnent encore, partout, même en silence. Ni l'horreur, ni la révolte, tu connais des cœurs à éclater de révolte. Le monde reste incroyablement humain quand même.
Alors d'où ça vient ? Cette impression de fin du monde. © »

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Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

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"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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Wild Samuel

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"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Vous voulez un autre verre, demande Ankhchen ? Je veux bien mais j'y vais. Elle le laisse faire. Quand il revient, il voit son visage dans l'ombre du bar, un visage vieilli aujourd'hui, beau mais vieilli, contrarié. Je ne peux pas vous aider, elle dit. Il rit, si, vous pouvez mais vous ne voulez pas, et c'est bien comme ça, non ? C'est votre histoire, Wild, seulement votre histoire. C'est un peu la vôtre maintenant quand même. Oui, c'est la mienne mais parce que c'est la vôtre. Elle penche sa tête en arrière. Alors comme ça, vous pensez qu'on ne peut m'embrasser qu'après avoir bu du Champagne et avoir fumé des joints ? Il a l'air d'un enfant, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, vous savez bien, et puis, je ne me souviens pas. Comme votre amnésie ?... toujours rien de ce côté-là ? Depuis le temps, vous savez, qu'est-ce que ça change. Mais lui, il pourrait vous dire peut-être. Vous en parlez comme si c'était vraiment Mathieu. Mais c'est lui ! C'est lui mais c'est surtout moi, ce sont mes rêves. Elle dit, et lui, vous ne l'avez jamais embrassé ? Je vous l'ai raconté, je suis sûr que vous savez bien, oui, une fois, en rêve, sur un chemin qui montait dans une montagne. Elle sourit d'un air entendu, mais hors des rêves ? Pour nous c'était pareil, les rêves n'étaient pas faux, c'était pareil, mais non, sinon non, jamais, il n'aurait pas voulu, il aurait eu peur pour nous s'il l'avait fait, il ne voulait pas. Et vous ? Moi non plus, nous l'avons fait une fois mais nous n'avions pas besoin de ça. Vous ne croyez pas que cela aurait été plus simple, autrement ? Si j'avais aimé les garçons ? Mais Ankhchen, nous en avons parlé souvent vous et moi, lui disait que non, cela n'aurait pas été plus simple, il ne voulait pas que ce soit plus simple, il disait que ce qu'il y avait entre nous n'était pas comme les autres. Vous croyez ça ? Vous le croyez aussi, oui, je le crois, je l'ai toujours cru, je faisais l'amour à des filles mais c'est à lui que je le donnais. Et cela ne changera jamais ? Je ne sais pas, beaucoup de choses ont changé, Elsa, Matthew... Ils sont un peu mal à l'aise, cette impression de ne pas tout dire, ou de ne pas pouvoir tout dire. © »

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"Géant" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Ben) Visconti vient encore de me passer un mot : "je vais bientôt enfin pouvoir en refumer une". Le conclave est en train de s'achever, lentement. Gianni Visconti est un fumeur. Cela ne l'a pas empêché d'être encore là, et en bonne forme. Les derniers cardinaux sont en train de voter. Le cardinal Vallejo, des Philippines. On lui apporte l'urne pour les cardinaux malades, il ne peut presque plus marcher. Les belles années passent vite. Il m'appelle "mon enfant". Le bidonville au Mali, ils l'appelaient "Fleur de savane" ; fleur de savane, mon cul ! C'est là qu'on vivait, c'est là qu'elle vivait avec ses chats de poussière qui dormaient sous des sacs de patates reprisés. Devant la maison au toit de tôle, il y avait le micocoulier qu'elle disait fièrement avoir planté de ses propres mains. Et puis, après sa mort, il y a eu la guerre au Mali. Ils m'ont capturé, puis finalement relâché. Le cardinal Sané est un symbole de la lutte contre les terroristes. Mais il sait qu'il n'est un symbole de rien du tout. Christine de Suède habitait au Trastevere, après son abdication comme dans le film. Moi aussi, je loge là-bas quand je suis à Rome. Depuis le petit appartement que me prête un ami de Samuel, je vois le Tibre et je pense au Niger, le fleuve où pêche Mamby ; j'y ai ma bibliothèque et les livres, dans toutes les langues, dont je ne peux pas me passer. Mais en ce moment, nous logeons dans la résidence Sainte-Marthe, les volets fermés, les ponts coupés. Mon dernier message au monde extérieur remonte à il y a quatre jours. "Le bon pape" m'avait dit d'être prêt pour le jour où cela arrivera. Mama n'était déjà plus là mais cela ne l'aurait pas impressionnée. Elle m'aurait dit de "ne pas me la jouer", elle disait ça. Il me semble que le garde suisse, celui aux longs cheveux blonds, me regarde. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

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"décal'âge" (2018)

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Le deuxième jour. Hier elle a traîné longtemps sur la promenade, elle a un peu regretté d'être seule, avec Matthew ils auraient peut-être visité le parc d'attractions, en pensant à Frédéric qui a toujours aimé ce genre d'endroits, à Paris ils allaient à la Fête des Loges tous les deux, il adorait ça, les manèges, les fêtes foraines. Elle a traîné en se posant plein de questions et en se demandant si elle aurait toutes les réponses et si vraiment cela lui importait tant que ça maintenant. Il passe la prendre à son hôtel, il l'a appelée avant, et elle a vérifié : son numéro n'a pas changé, ce numéro qu'elle n'a jamais voulu appeler durant tout le temps sans lui. Début d'après-midi soleil. Il est entré dans sa chambre comme autrefois. Il s'est assis sur le lit, elle se préparait dans la salle de bains, elle voulait se faire belle, ça recommençait ces histoires, être belle pour lui même si elle ne voulait pas. Il a feuilleté le livre de Richard Yates, celui que Sylvie a offert à Velma, Young hearts crying. Après il lui a dit, lis-le, c'est un de mes écrivains préférés. Frédéric dort encore, avec son émission il se couche à l'aube, et Matthew aussi souvent, Matthew va le chercher à la radio et puis après ils errent la ville ensemble, ils vont manger, ils se promènent dans Manhattan la nuit, ils parlent, ou ils rentrent au 94 Christopher Street et restent éveillés encore longtemps. Il gagne beaucoup d'argent ? Il en gagne, ça lui suffit, il n'aime pas dépendre de moi, même si moi je m'en fous, il est pas ce genre-là, intéressé. Oh ça je sais. Frédéric le pur. Hier aussi elle l'a écouté dans la chambre, sa voix qui parle des mystères, des gens de l'autre côté, du passé, marcher c'est rien que se préparer à marcher plus loin, jusqu'à se perdre. C'est dommage qu'il ne dialogue pas avec des auditeurs, j'aurais pu l'appeler une nuit, elle dit, il ne sait pas si elle est sérieuse. Il y a pensé mais il n'a pas envie de ça, il préfère parler, parler, parler. Il parle beaucoup avec toi ? Parfois il ne dit rien alors moi aussi je me tais, mais normalement on parle, beaucoup, ç'a commencé comme ça, en parlant, pas en..., tu vois, en parlant. Elle est prête. Emmène-moi au zoo. Il rit, au zoo ? C'est toi qui m'en as parlé, tu ne te souviens pas ? Elle irait n'importe où avec lui. Aujourd'hui ce n'est pas comme hier, ni comme avant, en Californie, c'est pareil mais il y a Frédéric entre eux, même dans leurs gestes qui sont les mêmes, leurs envies, mais avec Frédéric là, entre eux. Tu sors souvent de Manhattan ? Pas trop, sauf quand je vais à sa radio... © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

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Géant

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"rollercoaster" en cours d'écriture
(titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole NYC...

(extrait) « C'est la nuit surtout. La nuit qu'elle tremble, dans son lit, seule, avec ses pensées. La nuit est longue, avec ou sans Jimmy. Elle aimerait qu'il soit dans sa chambre, sur le lit, l'entendre respirer, le sentir là. C'est la nuit de tous les dangers. Elle se lève, prend un verre d'eau, se touche le front, va à la fenêtre, regarde Central Park. Elle a peur de mourir. Pas pour elle. Pour lui. Dieu sait quelle vie ils lui feront si elle n'est plus là pour le protéger. Comme quand elle avait crié : c'est mon fils ! Il sera son héritier. Elle a tout réglé avec Gustavo de la Vega. Mais ne lui dites rien, il ne serait pas content, il croirait que je vais mourir, il pense que je suis immortelle. Jimmy parle de la ville, Jimmy continue à errer la ville, et Dieu ! comme ça fait du bien ! d'errer encore, d'être dehors, dans la vie. Elle se recouche mais ne dort pas. Elle se retourne dans son lit puis finit par revenir à la meilleure position : sur le dos, mains posées au-dessous des seins. Elle pense à Julio. Elle pense aux années de mariage. Elle pense à Julio à Buenos Aires quand il n'avait rien, on va aller à New York : on va trafiquer la vie, on va en faire notre histoire. Et l'histoire s'est écrite. Et Vicente est né. Vicente, son tout, son fils, son adoré. Vicente n'a jamais autant été là. C'est le miracle ça, Diego n'a pas effacé Vicente, au contraire, il le lui a rendu. Le miracle Diego. De toute façon je peux dormir tard, je n'ai que ça à faire, mais arrête de penser ! ne pense qu'à de belles choses. Et il y en a ! Ces choses de la vie toutes petites qui étaient si grandes. Une porte qui s'ouvre : on m'envoie pour vous faire la lecture. Il est entré, il est resté. Et les rires. Et Patricia qui est morte, non, ça, pas drôle, mais les souvenirs avec Patricia, les premières ensemble, les concerts, les dîners, que va devenir Julian, s'il s'en sort, lui qui était déjà déprimé, ça ne devrait jamais exister ça, être séparé de son amour, mais ça existe, il n'y a même que ça qui existe, même en devenir, même pas encore réalisé. Le parc est vide. Ils y ont installé un hôpital de fortune. Les balades au parc le dimanche, et les gâteaux qu'on achetait après, les gâteaux du dimanche. Diego, c'est dimanche, le dimanche nous achetons toujours des gâteaux. Elle aime le voir manger. Surtout si elle pense à quand il ne mangeait pas à sa faim. Ça aussi, Diego qui mange, c'est une pensée revigorante la nuit. Elle n'ose pas lui dire de fumer, juste pendant qu'ils sont là, enfermés sans pouvoir rien faire, mais après tout, il ne connaît pas la cigarette, c'est comme la mer, si tu ne la connais pas elle ne saurait te manquer. La mer. Elle ne la reverra sans doute jamais. Aujourd'hui c'est lui sa mer. Je vais encore rêver. Retrouver Vicente, on se prendra dans les bras, ou alors j'entendrai juste sa voix, comme cette fois, ce rêve, ou de très loin elle a entendu la voix qui disait : C'est moi ! du coup elle avait ordonné à tous ceux qui étaient près d'elle dans le rêve de s'en aller, pour le retrouver, parce que c'était lui, pas de doute, la voix, lui. Un rayon de soleil lui caresse la joue. C'est vous Diego ? Non, c'est juste le soleil, elle ne dort jamais dans le noir complet, elle n'aime pas ça. Alors, donc, je ne suis pas encore morte. Lève-toi ma vieille. Dure journée pour la reine. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

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"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (parce qu'eux)

C'était un temps
Où Dieu avait
Quitté la terre
Remontent en moi
Comme à jamais
Des nuits d'enfer
Dieu qu'ils ont dû
Aimer la vie
A l'heure de la quitter
Parce qu'eux je chante
Comme c'est drôle
De chanter
Pour eux
C'est tellement rien
Seul
Dans le monde qui tourne
Je pense à eux
Que je n'ai pas connus
Tous leurs visages
Les tout petits
Comme arrachés
Parce qu'eux je chante
Des fleurs ont repoussé
Depuis le temps qu'ils sont allés
Et j'ai même entendu
Des hommes dire
Que nous avions rêvé
De diable en diable
Dieu n'est toujours pas revenu
C'était je m'en souviens
Un jour de mai
De ces jours-là
Qui vous font dire
C'est beau la vie
Quand on les a montrés
Sur un écran
Dans un grand trou
Leurs corps mêlés
Finissaient leur voyage
Je suis sorti
Et il pleuvait
Ne me parlez pas de bonheur
La main du bourreau
Ressemblait à la mienne
C'était un temps
Si près de nous
Et il m'arrive
De me dire
Que peut-être
J'avais connu
Ce temps
Où l'on disait
Que Dieu avait
Quitté la terre
Mais Dieu
Ça les ferait sourire
Eux savent bien
Parce qu'eux je chante © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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