Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : "il était le désordre à lui tout seul".

(extrait) « "T'entends les morts qui sortent des tombes ?" dit Mathieu. Tout vêtu de noir il se fondait dans la nuit. "Parle pas de ce que tu connais pas" intima Ange qui rajouta : "Dans les cimetières les morts ne sortent pas des tombes mais quelquefois c'est toi qui y rentres". Mathieu éclata de rire. Ange aussi mais quelques secondes après. Ils avaient hâte de rejoindre la Porte d'Orléans. Là ils fumeraient les deux joints préparés par Claire avec amour. Quelques mètres avant d'arriver ils aperçurent un flic qui les regardait. Ange n'avait jamais eu affaire à eux. Pourtant les occasions n'avaient pas manqué. Il disait que c'était un signe. "Le doigt du diable." Cependant il les détestait. Quand il était seul et qu'il en croisait un, il se disait : "Tu les détestes ?" et il répondait : "Oui, bien sûr". Il insistait : "Bien sûr". Cette détestation c'était une carte d'identité. Lorsqu'il vit l'homme il se dirigea vers lui et demanda où était la Porte d'Orléans. Et puis il se lança dans un récit où il racontait qu'ils avaient perdu leur chemin. Mathieu ne pipait mot et regardait Ange qui parlait au flic comme à un confident. Celui-ci paraissait hypnotisé par ses mots qui avaient des airs d'épopée. Puis il se mit à s'impatienter car il se voyait immobilisé là depuis déjà de longues minutes. Ange abrégea son récit, le flic s'en alla. "On n'est jamais trop prudent avec ces gens-là, viens" dit-il à Mathieu. Ils s'assirent contre un parapet tout près du périphérique en contrebas. Mathieu alluma le joint et le lui passa. On entendait les bagnoles à intervalles réguliers. Ils passeraient une nuit de plus sous le ciel de Paris. "Une autre fois on verra les avions, disait Ange, il faudra partir et rester, ce sera difficile. "
- Qu'est-ce que tu vas faire l'an prochain ? demanda Mathieu.
- Tu pourrais pas comprendre, avait dit Ange comme à regret, en lui prenant la tête.
- Te lancer dans la vie, c'est ça ?
- Non, contre, la pulvériser, lui rentrer dans le lard.
- Qu'est-ce qui se passe au lycée ?
- J'amadoue, j'amadoue.
Ange ne faisait aucun effort pour être compris par Mathieu. Il ne pouvait s'empêcher de croire que Mathieu serait loin de tout ça. Il souffrait de cet isolement qu'il s'imposait pourtant. Mathieu était là pour se blottir près de lui et le réchauffer. La tête leur tournait. Ils imaginaient qu'ils prenaient des voitures qui les conduisaient vers des pays plus doux. La douceur était entre eux deux. Ange ne pensait plus au lendemain. Les quelques éclairs qui le lui ramenaient étaient presque irréels. C'est d'ici qu'il était, ça il en était sûr. Il se leva en titubant pour pisser contre un arbre. Il regarda en bas. Les lumières défilaient. Il avait envie de les toucher, d'entourer de ses bras tout ce qu'il voyait. "Je ferai de grandes choses." Il était au bord des larmes. C'est qu'il devinait déjà les forces hostiles. Une voiture à toute allure couvrit ses derniers mots avant qu'il s'endorme. "Ce flic aussi j'aurais pu le pulvériser." © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Le soleil brillerait et le ciel serait bleu ce dimanche. Paris était tranquille comme elle le fut parfois, après toutes les guerres qui l'avaient éprouvée. Huit heures et demie. Les cadavres étaient ceux des voitures dépecées qui encombraient les avenues et les rues, des vitrines brisées, des portes enfoncées. La neige était redevenue blanche. Près de la gare Saint-Lazare, il y avait des gourdins jetés sur les trottoirs. On ne saurait jamais les mains qui les tenaient. Beaucoup plus tard, la Seine rejetterait un corps, quelque part en banlieue. Dans chaque arrondissement, quelques feux de bois achevaient de brûler. La fête était finie. Avec elle s'en allaient les sorciers et leurs enchantements. On se serait cru au printemps. Des oiseaux chantonnaient dont on ignorait de quel pays ils s'étaient envolés. Une vieille femme en guenilles chantait à tue-tête dans le quartier des Halles. Elle criait : "vive la jeunesse !" et se moquait des guerres qu'on déclarait à onze heures du soir. "Onze heures du soir !, répétait-elle en rigolant, c'est un monde !" On la prenait pour folle. Et la folie avait perdu ses droits. Huit heures et demie. On s'acharnait déjà à refaire l'Histoire. L'ordre était de retour, impatient, hautain, humilié, avec au coin des lèvres la soif de se venger. Pressés par leurs parents délivrés, des enfants reprenaient les chemins de l'école, cartables sur le dos. Mais ils n'étaient pas dupes. Certains avaient même un drôle de sourire et quelques traces ocre sur les mains. Bien sûr, le bruit des sirènes tonitruait et les flics avaient encerclé tout le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Mais des sirènes et des flics, il y en avait toujours eu. Le jour allait reprendre toute la place. C'était un dictateur, le jour, un dictateur sans ambition. Mais que pouvait-il faire contre ceux de la nuit, les affamés qui n'avaient rien bâti, rien qu'une nuit immense qu'ils n'en finiraient pas de perpétuer ? A huit heures et demie, ce matin-là, trois d'entre eux se dirigeaient vers une même église. Un moine à l'allure joyeuse. Sa robe de bure était abîmée, ses traits creusés mais, à le voir, on ne pouvait s'empêcher de penser qu'il courait vers un rendez-vous important. Ses pas s'accéléraient, pourtant il s'arrêta plusieurs fois sur sa route. Des gens qui avaient perdu leur chemin, un garçon pour qui il acheta une baguette de pain. Ailleurs, un homme et une femme marchaient lentement. Ils ne se disaient rien. La femme aux lunettes noires portait dans ses bras une sculpture d'ange. L'homme trébuchait souvent car il la regardait. Il la tenait par l'épaule. Tous deux semblaient se rendre à un destin auquel ils n'échapperaient pas. La scène s'était déroulée quelques minutes auparavant, lorsque les premiers rayons du soleil les avaient réveillés. Leur nuit était bien trop grande pour ce soleil-là. Si leurs pas étaient lourds, c'est qu'ils l'emportaient avec eux. © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

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La solitude du mal

Aile




"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Les visites étaient rares, le malade encore fragile, élocution difficile, progrès lents. Alexandre ne s'en plaignait pas. Il avait fait comprendre à Léa que, passé les obligations familiales, il ne souhaitait revoir ni oncles, cousins ou frères, à l'exception de Paul. La mère aussi se faisait discrète même lorsqu'elle était là. Alexandre aimait cette solitude comme celle d'avant. Il refaisait dans sa tête convalescente le fil des jours à Barbe Bleue. Quoiqu'il s'en sentît incapable il aurait voulu y repartir, recommencer les errances, parler à nouveau avec Wagner, lui en demander davantage, il ignorait si les images entrevues dans la première heure disaient la vérité, mais quelle vérité ? Le château en recelait plus d'une, et les images perdaient de leur clarté, malgré les efforts d'Alexandre elles se brouillaient, ne restait que le désir du retour, sa drogue lui manquait, heureusement le ciel de Paris la remplaçait. Il guettait le jour où il irait mieux et qu'il aurait la force de marcher jusqu'au canal, pour l'instant il se contentait de le savoir tout près, la privation momentanée multipliait le désir. Dans le hall de l'hôpital il avait repris son café favori, celui avec la mousse. Un matin il découvrit le thé au citron du distributeur qu'il aima encore plus tant il était sucré. Il n'avait jamais compris la passion des Beaumanoir pour le thé, il la rangeait au rang des vieilles traditions répétées à l'ennui, celles qui partageaient le monde en deux, cette moitié où ils l'avaient forcé à vivre sans qu'il n'ait songé à donner son avis. Sans doute n'auraient-ils pas aimé le thé de l'hôpital que buvaient abandonnés des gens sans particule, aujourd'hui il les voyait enfin, la mine blême, leurs pyjamas bon marché, les tuyaux dans les veines. Un après-midi Alexandre remarqua un moine venu rendre visite à deux garçons. Le premier était si maigre, crâne rasé comme lui, il marchait difficilement. Le second devait être son ami, il paraissait en bonne santé mais ce n'était qu'une apparence, le mal de l'un s'était glissé dans l'autre plus sûrement qu'un virus, il avait tiré les traits, ralenti la démarche, déformé un sourire qui se forçait à faire bonne figure, les deux amis partageaient tout, cette sale croix du Christ que Dieu n'avait eu de cesse de refiler à ses sujets, ils faisaient face main dans la main, Alexandre le voyait. Au moment de partir le moine embrassa le malade. Les yeux d'Alexandre se mouillèrent de larmes, des larmes de colère contre lui-même, son ignorance de jadis, l'indifférence des Beaumanoir, le protocole absurde de l'avenue de Breteuil. Il repensa à Laberge et ses larmes d'impuissance parfois, au détour d'un prêche grandiloquent, le regard de sœur Monique quand elle avait repris le car, cet abîme où l'avaient conduit ceux dont la souffrance était aussi la sienne. © »

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H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence. "Ces choses qui nous maintiennent entre la vie et la mort et que les autres ignorent".

(extrait) « (lettre de H) Tu vas t'étonner de recevoir une lettre de moi. Fais-moi la grâce néanmoins de la lire jusqu'au bout… je n'ai plus- et je t'avoue qu'il n'en a pas été toujours ainsi- ni rejet ni même désapprobation quant à nos relations de l'an dernier. Au contraire les souvenirs que j'y puise compteront toujours beaucoup dans ma vie. En ce qui concerne plus particulièrement ma conduite envers toi ces derniers mois je te suis gré de ne pas m'en tenir rigueur car j'avoue m'être comporté de façon peut-être inconsidérée. Je ne parviens pas à expliquer vraiment mon attitude au téléphone lorsque tu m'as appelé en Bretagne. Avais-je oublié tous les beaux moments que nous avions partagés ? Toujours est-il qu'éloigné de toi je n'éprouvais plus les mêmes sentiments que lorsque j'étais auprès de toi. J'ai lu quelque part que l'on juge la force d'un amour à sa persistance et son développement lors de séparations temporaires... Tu as dû être bien déçu et je te demande sincèrement pardon du mal que j'ai pu te faire. Vois-tu la nature humaine est ainsi faite que le meilleur y côtoie le moins bon. Je pense être moralement droit et crois être quelqu'un sur qui l'on puisse compter. J'ajoute que j'estime avoir une haute conception de l'amour et de l'amitié. Alors pourquoi ce faux bond de ma part que j'eusse été le premier à condamner chez un autre ? Il faut d'abord compter sur une part d'irrationnel. L'âme humaine est pleine de ces mystères insondables. Plus prosaïquement un certain nombre de circonstances sont à considérer : l'attitude de mes parents (et particulièrement celle de maman), mon attachement envers eux, ma propre nature hélas trop influençable (mais j'espère que cette malheureuse expérience y aura remédié)... et enfin ton autoritarisme et ton intransigeance à mon égard. Evidemment tu ne seras pas d'accord avec moi, pourtant te souviens-tu comme tu voulais me changer !... certes il est bien de vouloir changer quelqu'un si l'on croit que c'est pour son bien, mais peut-être convient-il d'y mettre les formes, plus de douceur et plus de patience. J'avoue t'en avoir longtemps voulu pour cela, à tel point que j'ai pu penser que ce n'était pas moi que tu aimais mais ton image transposée en moi... je me suis effondré et me suis laissé en quelque sorte porter par les courants. Alors quand tu me dis : tu as été au-dessous de tout, je te réponds : une autre attitude de ta part pouvait tout changer... tout cela a réussi à broyer irrémédiablement un amour dont nous croyions qu'il serait éternel. Quelle erreur ! rien n'est éternel, tout est fragile... Toujours est-il que je reconnais mes torts et, tu le vois, j'essaie d'analyser avec objectivité ce qui s'est passé en moi. Tournons-nous maintenant vers l'avenir. Il y a toujours eu entre nous un mutuel attrait, mystérieux et étrangement multiforme et je ne pense pas qu'il y ait aucune raison pour qu'il cesse. Simplement il va se métamorphoser en son ultime phase, la plus parfaite. A partir de maintenant nous serons l'un pour l'autre les meilleurs amis qu'il se puisse trouver. Qu'y a-t-il de plus beau que l'amitié vraie ? L'amour ? c'est effectivement un degré au-dessus dans l'échelle des passions. Mais, en revanche, l'amour est peut-être moins durable. L'amitié qui nous unira désormais sera, je l'espère, celle de toute notre vie, chacun pouvant se dire, quelles que soient les circonstances, le lieu ou le temps, qu'il y a l'autre qui pense à lui et se trouvera toujours prêt à l'aider. Je suis sûr, et ce d'autant plus que je ne peux nier l'attrait particulier que tu exerces sur moi- je souhaite simplement qu'il en aille de même de moi pour toi- je suis sûr donc que, quelque rencontre que je puisse faire dans ma vie, tu seras toujours l'ami privilégié, le premier dans mon cœur et dans mon âme, un réconfort toujours vivant dans les épreuves que nous pourrons traverser. Je vais donc t'aimer d'un amour pur et transparent, un amour que rien ne viendra plus troubler, un amour de l'âme et non des sens, du cœur, de l'intelligence et non de la chair... Certes, tu auras toujours ton soleil, et moi le mien, mais s'il s'éteint, aucune obscurité désormais. Je serai (tu seras pour moi) le phare pour te guider vers d'autres soleils. Cette amitié est donc distincte de l'amour bien que les sentiments y soient presqu'aussi forts. Dans cette amitié qui va nous unir tu seras pour moi le grand frère que j'aurais tant voulu avoir, moi qui ai tant besoin d'être protégé. Dans ce pacte qui nous rapproche, l'un pourra peut-être faire de la peine à l'autre mais jamais il ne devra le décevoir, car la beauté est fragile et s'effarouche. Il ne faut point la décevoir car elle s'envole et elle est si rare. Et je finis cette lettre sur une phrase de Montherlant : "fais-le pour que je te pardonne". Si tu le veux bien, ce sera notre devise. H ©»

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cœur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera exploser la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « "Voilà, c'était ici, c'est fini, ça s'est fini, dit-il à Coutil.
- C'est toujours beau pourtant, regarde ! Toutes ces tours, les fumées, le métro aérien, on dirait New York !
- Angel ?
- (Coutil sourit) Qui sait ? Et puis c'est peut-être fini mais tu as de la chance quand même.
- Quelle chance ?
- D'abord, je ne comprends pas que tu dises que c'est fini, reprit Coutil. Cela ne te ressemble pas. C'est pas fini puisque tu en parles. Moi je ne connais ni hier ni demain.
- D'accord, j'ai tort de parler de fin. Mais toi, tu mens quand tu dis que tu t'en fous d'hier, même de demain.
- Non, Léo, je t'assure.
- Alors c'est que tu ne te rends pas compte. C'est de ça que tu te fous, de te rendre compte.
- Tu dois savoir mieux que moi. Je m'en porte très bien.
- Tu en es sûr ? demanda Léo.
- Tu es là.
- Et si je ne suis plus là ?
- Tu seras toujours là, dit Coutil. C'est fait maintenant. Ce n'est pas fini. Justement ce n'est pas fini. C'est comme Angel, je ne crois pas qu'il ait fini.
- De tuer ?
- De tuer oui. Ou, je ne sais pas, je ne crois pas qu'il ait fini, c'est tout. Ne me demande pas plus. (Coutil paraissait énervé)
- Ne t'énerve pas ! Ça non plus, ça ne te ressemble pas.
- (Coutil sourit) Alors on ne se ressemble pas aujourd'hui.
- J'ai un pressentiment, dit Léo.
- Attends. N'aie pas peur. Nous deux on n'a pas peur, hein ? Ils ne peuvent rien contre nous.
- Ils peuvent. Ils peuvent un peu. On verra bien ce qu'ils peuvent.
- Rien, je te dis ! Non, reparle-moi, dis-moi, d'autres endroits, parle encore.
- On a de la chance, il y a tellement de malheur... "
Ils n'avaient pas le coeur à se faire du mal. Ils avaient déjà mal, il leur fallait parler. De ce qui passe et pourtant ne passe jamais, ils avaient envie de rire, fort, ils voulaient retenir, des choses qui n'appartenaient qu'à eux, pour nier la mort, pour qu'on ne puisse rien contre eux, jamais. Ainsi ils reculaient l'instant. Celui qui arriva. Fatalement il arriva. Ce fut Coutil qui recommença : "Alors dis-moi, c'est quoi ce pressentiment ?
- C'est... On est allé loin toi et moi, tu le sais ?
- Jamais trop loin, répondit Coutil.
- C'est pour ça, maintenant, ni toi ni moi on n'a envie d'abandonner...
- On n'abandonnera rien..."
Ce qu'ils se dirent ensuite coulait de source. Puis ils rentrèrent. Léo quai des Grands-Augustins. Coutil chez ses parents. © »

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"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné son appareil photos, Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Ils étaient assis dans le salon. Il avait l'air fatigué elle lui tenait la main. "Papa et maman, je vous présente Amalia, et lui c'est Tadzio, mon préféré." L'homme m'a regardée droit dans les yeux. Il a hésité et puis sans me quitter des yeux il m'a tendu une main osseuse. Il n'a rien dit. Il n'a pas prêté un regard à Tadzio. C'est son regard qu'il ne faut pas oublier. C'est lui qui a tué Julien. Tadzio se serrait contre moi. Alors Julien lui a pris la main. Elle, elle m'a embrassée. Et puis elle a regardé Julien. Elle l'a regardé comme s'il n'avait pas grandi, qu'il était encore dans sa chambre à Trouville. Comme si elle ne pouvait plus rien faire d'autre que le regarder. En voyant Tadzio elle a dit : "Qu'il est beau !" Elle est plus jeune que lui mais elle ressemble aux vieilles de mes photos. Elle est belle et malade. Malade de n'avoir rien pu faire. D'avoir perdu Julien. Elle fume, elle a une voix fado. Elle nous a proposé à boire, avec Julien on s'est regardé en riant. C'est là que j'ai entendu la voix de son père. Une voix qui traîne. Qui traîne toute la ratatouille engloutie. Il voulait parler à Julien d'un machin rapport à ses affaires. J'ai vu Julien hésiter un instant. Puis il a dit : "Non, demain, il est tard. On va rentrer avec Amalia et Tadzio". Le père n'a pas bronché, il a ouvert "Le Monde". La voix de Julien fait du bien, surtout quand il dit "Tadzio". La voix douce avec son couteau tue la voix qui traîne. Sa mère nous a raccompagnés jusqu'à la porte. J'ai vu une photo d'elle jeune sur le mur de l'entrée. Elle a tenu ma main dans la sienne avant que je parte : "Que faites-vous dans la vie ?" Le genre de questions rudimentaires qu'elle déteste habituellement mais pas cette fois. Julien a répondu pour moi : "Amalia est photographe". Il m'a regardé comme s'il avait dit que j'étais une pute. Il m'a souri. Sa mère gardait encore ma main dans la sienne : "Revenez quand vous voulez, mon mari est plus chaleureux qu'il n'en a l'air". Nous sommes partis. Un instant j'ai pensé : Et si monsieur Victor s'était trompé sur le père de Julien. Après tout je n'ai aucune preuve. Cela n'a pas duré. Ça ne s'invente pas ce genre de choses. Comme Julien avait dit, elle est photographe, on ne peut pas la tromper sur un regard. Ça fait partie de la manipulation d'innocenter tout le monde. Il lui a fallu du temps pour comprendre, ce n'est pas aujourd'hui qu'elle est si près qu'elle va se laisser distraire par la ratatouille des bons sentiments. © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « La Dernière Heure

c'est maintenant, tu sais que c'est maintenant, maman n'est toujours pas là, où est maman ? j'aimerais sentir maman après il sera sûrement trop tard, toi je te sens je ne peux pas me débarrasser de toi je n'ai pas pu je n'ai pas voulu
c'est autrement ce n'est pas ce que je croyais j'aimerais pouvoir l'écrire toi tu l'écriras tu écriras tout tu me réfléchiras
je me sens enveloppé d'amour ça se rapproche c'est l'amour qui se rapproche il est inhumain l'amour c'est ce qui m'a fait vraiment peur tout à l'heure quand j'ai crié, toi tu savais combien c'était inhumain et que c'était trop pour nous, qu'il n'y avait pas de solution ici
je déciderai bientôt, tout de suite, cela me semble une éternité
je vois la rivière là tout près celle de la maison de grand-mère j'entends le bruit j'aimerais bien la toucher je suis si près mais je ne peux pas j'entends aussi la voix de maman qui m'appelle j'ai toujours aimé sa voix je l'ai toujours reconnue où est donc maman toi tu lui diras que je l'aimais moi je n'ai pas pu, seulement maintenant, avant c'était inhumain, pense à emporter mes livres avec toi il faudra bien que tu te remettes à lire un jour
pourquoi ce n'était jamais possible d'être comme c'est maintenant, c'est à cause des fourmis, là je les vois bien elles n'ont jamais été aussi proches de moi mais elles ne me font plus peur je sais qu'elles ne me toucheront pas mais elles ne le savent pas, c'est bien que moi je sache, même toi tu ne le sais pas, pourtant tu en sais des histoires, plus que moi, alors aujourd'hui c'est moi qui sais, si tu veux je te protégerai
c'était quand le moment où j'aurais pu si j'avais voulu ? y avait quoi au commencement
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

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Le temps de Yaguine

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"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Tu ne prétends plus refaire le monde. Tu ne saurais pas. Autrefois tu y pensais à des choses comme refaire le monde mais tu voulais surtout que le monde te donne ta place. Finalement l'imperfection du monde t'a plu. Tu voulais des tyrans pour s'en débarrasser, s'embrasser à la mort du tyran comme sur la place Venceslas à Prague. Tu as eu tes tyrans et tu t'en es débarrassé, tu as pleuré de joie. Tu voulais la maladie pour pouvoir résister. Tu as eu la maladie, avec tes mots tu as résisté. Tu voulais la mort pour savoir. Tu l'as eue, tu as su : rien n'empêche d'aimer, quand c'en est. Tu voulais des défaites, superbes, tu voulais te construire de défaites. Les défaites tu les a eues et plus que tu n'aurais jamais imaginé. Tu voulais être beau, que ta beauté tu en sois le seul artisan, comme une conquête. Tu l'as eue, la beauté. Tu voulais des garçons, des garçons pas des hommes, des anges, des diables, pervers, innocents, comme dans les livres, dans les romans de pacotille. Les garçons aussi. Tu voulais l'amour. Nous y voilà. Tu as toujours su ce que c'était, l'amour. Toujours. Tu ne t'es jamais menti là-dessus. Toujours su que l'amour c'était presque nulle part alors qu'on te disait que c'était partout. Tu as toujours su que c'était tragique et pas heureux, à refaire et pas signé, déterminant et pas secondaire. Pour l'amour tu étais prêt à tout, pas à n'importe quoi. Tu savais de l'amour que rien ne lui résiste, ni la mort etc. Tu l'as su vraiment très jeune. Tu n'as jamais connu personne qui connaisse l'amour comme toi tu le connais. Personne. Et tu sais aussi que disant cela personne ne te croira, ce qui après tout est normal puisque tu es bien le seul de ton espèce. L'amour, tu l'as eu. Tu l'as eu avec le reste, avec les défaites, la maladie, la mort etc. Tu l'as toujours et au bout du compte comme disait Hervé, c'est tout ce que tu as, ce que tu as jamais eu, tout ce qu'il reste. Ça n'a jamais suffi. Si cela suffisait, l'amour ne serait plus l'amour. Il te ramène au point de départ, l'amour. Et dégoûte-toi bien d'employer autant ce mot d'amour qui te dégoûte tant de ce qu'on en a fait. L'amour te ramène à toi. Sans lui tu te serais perdu de vue depuis longtemps, ça se voit tous les jours. Il te ramène à toi et tout est à recommencer. C'est d'aimer qui m'a fait regarder vers toi, Yaguine. Qui m'a gardé tel quel : perdu, enfant, guerrier.
Toujours la guerre. Contre elle, l'ennemie.
Si c'était ça aussi qui m'avait mené à Yaguine ? L'ennemi commun : la vie. © »

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"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge




"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Anckchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « C'est toujours pareil, même avant d'entrer c'est un autre monde, le Berghain se dresse dans une sorte de no man's land, comme une sorte de vieux palais qu'il est, pas ravalé. Autrefois c'était une centrale électrique. Le garçon de l'entrée la salue, hallo Ankhchen, il lui sourit en regardant Wild. Ils bougent un peu dans l'intérieur fantasmatique, violet, où les garçons et les filles glissent, où tous sourient, sans arrêt, se touchent, dansent même quand ils ne dansent pas. A Buenos Aires ils étaient allés comme ça au Greenwich, près du cimetière Recoleta. Ankhchen n'était jamais fatiguée. Elle ne dansait pas. Elle était toujours la plus belle de l'endroit. On venait la saluer, l'embrasser, se confier. Comme à lui aujourd'hui les voix de la nuit. Un des patrons de la boîte salue Wild de loin. Puis c'est au tour d'un homme d'une quarantaine d'années de venir l'embrasser. Wild lui présente Ankhchen. Quand l'homme s'éloigne, il dit à Ankhchen, il est directeur artistique chez Universal, pas loin, de l'autre côté de l'Oberbaumbrücke. Avec Lucia aussi il était allé au Greenwich. Ils sont assis avec une bière dans le salon des danseurs fatigués, elle lui dit, finalement vous faites de la radio comme Lucia, vous avez des nouvelles d'elle ? Avec Lucia il avait eu une histoire surtout sexuelle, de presque toute la durée de son séjour à Buenos Aires. Lucia était longue, mince avec des beaux seins, inventive, latine, et très intelligente. Ankhchen lui avait dit, elle est très intelligente alors forcément elle fait bien l'amour, pour faire bien l'amour il faut être très intelligent ou très bête. Elle animait une émission qui elle aussi était une sorte d'institution. Elle y faisait parler des gens très différents de leurs échecs, les rêves brisés, c'était un feu d'artifice, l'échec n'était jamais totalement l'échec avec Lucia. On s'appelle oui, quand j'ai été engagé à Radio 89, je l'ai appelée tout de suite. Elle vous a donné un conseil ? Non. Vous voyez qu'on s'entend parler, Wild, dit Ankhchen, allez danser, je vous regarderai, je vous entendrai aussi comme ça. Je ne veux pas vous laisser seule, surtout ici ! Justement laissez-moi seule, j'ai besoin de marcher, et puis il faut que j'aille embrasser John. Le même John ? Oui, John quoi ! Il est là ? Wild, vous savez bien, oui, il est sûrement là. Elle se lève. Il pense : son port de tête. Il s'éloigne à son tour. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge




"Géant" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « Ça sent la clope dans la chambre. Je rouvre la fenêtre. Toujours rien sur le pape. Je serai peut-être l'ami d'un pape. Ce sera la meilleure de l'année. Et pas n'importe quel ami, ami intime, nous nous sommes beaucoup écrit ces derniers temps, je lui envoie des feuilles du roman, il me dit que ça lui donne envie de lire le livre, il dit ça mais je sais qu'il trouve mon Jim un peu trop 'occidental', lui l'enfant malien, Ben est toujours l'enfant malien, on se téléphone, on parle d'elle, il dit qu'il prie pour elle, il célèbrera peut-être son enterrement, mais non, même s'il veut ce serait ridicule, je veux un enterrement rapide, avec à la fin une chanson de sa murmureuse et c'est tout. Elle n'a pas été vraiment malade jusqu'à qu'il lui arrive cette histoire du cerveau, à plus de quatre-vingts ans, alors de quoi je me plains. C'est le lit. A cause du lit. C'est son corps et son visage, c'est qu'elle ne soit plus elle et encore elle, c'est qu'elle a peur contrairement à ce qu'elle me disait, c'est qu'elle agonise et que je ne peux rien faire. C'est pas la mort, c'est le passage. Le chanoine Laberge, le prêtre qui passe à Pasteur auprès des malades, m'a dit que la pire des morts, c'est la mort brutale, parce qu'on a pas le temps de se préparer à Dieu. La belle affaire. Et qu'est-ce qu'Il en a à faire qu'on soit préparé, mon Jim Mortail s'en fout de ça, enfin je crois qu'il s'en fout, je ne le connais pas aussi bien mon Jim, même si c'est moi qui l'invente. Moi j'aurais préféré qu'elle meure brutalement, pas comme ça, avec sa peur et ses bouts de doigts violets, elle qui était si belle. Il n'y a plus que son visage de la mort qui est encore beau, la couleur argent de ses cheveux mais son regard me fait peur. Quel calvaire de vivre jusqu'au bout. Lève-toi maintenant, vas-y, reprends-lui la main, n'aie pas peur. Sarah et Mamoudou se parlent encore en murmurant. Je bouge dans un sens et l'autre sur le tabouret de mon bureau qui me donne des maux de dos mais que je ne veux pas changer. J'ai peur quand j'ai mal quelque part, j'ai peur de la maladie. Moi, j'ai peur de mourir. Et alors ? Je n'ai pas peur de ma peur. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

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"décal'âge" (2018)

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin.

(extrait) « mais Frédéric lui disait, après le mal de vivre, tu sais bien, ou alors non, tu ne sais pas, je t'apprendrai, la joie de vivre, il n'a pas eu le temps de lui apprendre, elle court après lui pour ça, la joie de vivre. Elle maudissait sa solitude autant qu'elle la voulait, là, la route était sombre, plus sombre que celle de Griffith Park avec ses vigiles et ses maisons blanches, les maisons sur la route tu les devinais seulement, tu les voyais à peine, c'était un peu comme des montagnes à droite, c'était mal éclairé et elle aimait ça, la peur toujours, celle qui n'empêche pas, au contraire, ça te gonfle le cœur, ce cœur égratigné, parfois des gens montaient ou descendaient, elle en a même croisé qui étaient à pied, elle est descendue de la voiture, l'a garée sur la droite dans une sorte de petit chemin, une sorte d'arrêt plutôt, elle a traversé la route, là elle a fait face à la ville illuminée, la folie des lumières de cette ville la nuit, elle était debout au milieu des herbes qui montaient, le petit groupe à pied est passé sans s'arrêter, ils riaient, les jeunes rient toujours quand ils sont ensemble, tu as remarqué ça, et Frédéric ? Frédéric, il riait parfois, avec moi, on avait des fous rires, mais il avait toujours cet air, quel air ? cet air d'être tourmenté tu sais, par quoi ? par tout je suppose, même par la joie. Et elle était seule dans cette route de nuit mal éclairée, mal éclairée peut-être parce que la folie des lumières de cette ville folle l'encerclait, elle a fumé, elle lui a passé la cigarette, elle a senti sur le filtre l'humidité de sa bouche, c'était émouvant, c'était comme se remplir, de vie et de mort, c'était comme se reconquérir, et la joie de vivre. © »

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L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge




"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car…, là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (Nous de la liberté)

Eux parlaient de leurs vies
Qui nous semblaient que vide
Etaient si près de nous
Nous cajolaient des yeux
J'avais envie de fuir

Ils posaient des questions
Ressassaient leurs défaites
Ou leurs parts de soleil
Je me taisais absent
Si j'avais dit un mot
Je leur aurais dit non

Et le temps s'en foutait
Nous de la liberté
Qu'avait-on besoin d'eux ?

On avait bu la tasse
On en avait croisés
Qu'on avait pris pour Dieu
On en rit aujourd'hui
De tous nos désespoirs
De ces heures passées
A s'être crus perdus

Avoir appris que tout ce qui les rendait fous
Pour nous ce n'était rien
Toi qui venais des rêves
Et toi des années noires
Moi l'enfant qui dormais
On a tout conjugué pour se dire enfin oui
Nous de la liberté
Nous sommes trois garçons
Enchaînés d'amitié
Un trio infernal
Qui fuit ce monde odieux
Ils s'accrochent à nos cœurs
A nos corps à nos pieds
Nous on les roue de coups
On est plein de cadavres
On approche les mains
On leur dit toujours non
On en rira encore à l'heure de notre mort
Ta mort dont tu me parles
Lorsque tu deviens tueur
Ta mort si improbable
Tu sais je n'y crois pas
Là où les pins même ne poussent pas
Nous avons tous les trois dressé une maison
Elle surplombe la mer quand elle est déchaînée
Elle est notre avenir notre seule certitude
Elle est celle des anges
Eux ils ne la voient pas
Ou seulement par moments
Nous on sait qu'elle est là
Souvent on y retourne
Elle est la forteresse où l'on tiendrait un siège
Nous de la liberté
Regardez-nous sourire
On a l'éternité quand vous n'en savez rien
Vous parlez de la vie
Nous la vie, on s'en fout © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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