Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange"

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Après ce jour de fin novembre il était donc revenu gare de l'Est, chaque soir vers dix-huit heures. Il ignorait pourquoi mais c'était là qu'il devait être. La réponse se précisait un peu à chaque fois. Ange la sollicitait et la repoussait en même temps. Venger. Ne pas trahir. Flouer. Toutes ces heures sur les quais au milieu de la foule et une angoisse terrible. L'impression que tout allait lui être repris. Mais qu'il s'y opposerait, qu'il n'en serait jamais question. Alors pourquoi la peur ? Dans cette gare crasseuse Ange s'accrochait encore à lui. C'était bien trop brutal toutes ces questions qu'il se posait, trop nouveau. Et malgré tout la volonté de ne pas fuir. Il ne cherchait pas d'explications. Il s'en foutait. Simplement trouver une réponse. Peut-être que pour la première fois Ange avait envie d'aimer. Insupportable la solitude de ces heures. Il était faible et fort. Pourtant il n'aurait pas permis le moindre avis extérieur. Et qui aurait pu le lui donner ? Au bout du compte il voulait être seul. Tout lui semblait insoluble. Avant de retrouver la gare, lorsqu'il n'allait pas au lycée, il marchait dans Paris. Il imaginait les issues les plus folles. Tout aurait été possible. Mais finalement aucune solution n'était satisfaisante. Manquait toujours cette cohérence, la cohérence dont il était l'unique référence. Ne rien ôter à la vie qu'il avait menée jusque là. Durant ses déambulations Ange traquait toutes les occasions de se vider le corps. C'était indissociable. Il se rendait dans des saunas. Dans les bains de vapeur une foule de mains anonymes le touchaient. Un garçon aux cheveux courts lui fit respirer un flacon qui lui faisait monter le sang et le rendait fou. Alors il oubliait mais jamais tout à fait. Même au plus fort des mains qui branlaient ou du foutre qui jaillissait, quelque chose le raccrochait à ce qui se passait dans sa tête. "Là c'est comme si j'allais mourir." Il se représentait la mort ainsi. Quand il regagnait la gare à la tombée de la nuit, il ne savait plus rien. C'est dans la gare qu'il remettait de l'ordre dans ses pensées. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'œil gauche de Vladimir"

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Au début, ils ne s'en étaient pas rendu compte. Ils étaient trop invincibles. Trop à leurs paroles, à leurs yeux dans lesquels ils se plantaient sans même s'apercevoir que la flamme du briquet devenait inutile. Cependant ils continuaient à l'allumer. Comme s'ils ne pouvaient s'éclairer que comme ça. Comme si la nuit avait triomphé définitivement, comme s'ils avaient gagné. Eclatées les chaînes qui les reliaient à la terre ! Terminé de chercher à tâtons, de ne toucher que du doigt, d'être à ce point petit ! Multipliés les cieux où ils pourraient enfin voler sans se faire mal ! C'est en même temps qu'ils tournèrent leur regard vers la rue, puis à nouveau vers eux. Comme au commencement de leur rencontre, c'est le silence qui les prit. En un instant, ils étaient redevenus impuissants. "C'est rien pourtant, seulement un jour de plus." Anna n'y croyait pas. Bien sûr, ils s'étaient juré de refaire le monde, de le changer par la seule force de leur amour. Ils n'avaient pas rêvé. Pas une seconde, ils ne doutèrent. C'était le monde qui mentait. Maintenant, ils étaient si près l'un de l'autre qu'ils voyaient tout pareil. Le jour qui s'infiltrait, c'était le monde qui essayait de leur reprendre ce qu'ils avaient trouvé. Ils se décidèrent vite. Elle s'empara de l'ange comme une preuve irréfutable de leur unique lien. Il en sculpterait d'autres, il n'était plus aveugle. Ils n'auraient pas supporté un doute, une question, une seule tentative pour composer avec la vie. Ils ne pensèrent même pas à chercher un commissariat pour raconter l'agression dont ils avaient été victimes. Anna voulait déposer l'ange à l'église de Saint-Germain-des-Prés. Ils sortirent dans le froid. Ferdinand et Anna étaient désespérés. Mais qu'était-ce l'espoir, le bonheur ? De vieilles questions d'hier. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"Le Violeur"

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « et les bandes de Barbe Bleue qu'il voyait se reconstituer, Jean-Christophe l'avait mis au parfum, chacune avait son cérémonial, il fallait s'y plier pour y entrer, les "Noirs" ne se parlaient qu'à la tombée de la nuit, ceux de première étaient conduits par un grand bordelais de la section B, Franck Polin, longues mains, cheveux noirs avec une queue de cheval que le collège tolérait- les chefs de bande jouissaient dans les classes supérieures d'une immunité partielle- Laberge se résignait aux bandes bien qu'il en désapprouvât le principe, elles avaient à ses yeux l'intérêt de fortifier Barbe Bleue et sa résistance au monde extérieur, ceux qui se regroupaient sous le nom de "Terroristes" lui posaient un véritable cas de conscience puisque leur devise se résumait dans les trois V : "Vigilance, Victoire, Versus", ils étaient "contre" par principe même si la règle d'or était de savoir jusqu'où ne pas aller trop loin, Gori et son foulard noir les entraînait, il avait conclu une sorte de pacte avec Laberge consistant à expurger la bande de toute idéologie politique, le danger existait et la sélection des membres était drastique, le supérieur qui répugnait à ce genre de compromis avec les élèves avait dû s'y résoudre comme un moindre mal, la tradition des bandes remontait trop loin pour songer à les supprimer, la troisième formation regroupait les "Sans parents" de Barbe Bleue, sans leader ni autre formalité que celle d'être orphelin, les bandes réunissaient les garçons d'une même année à l'exception des " Sans parents " qui allait des sixièmes aux terminales, Alexandre apprit par Jean-Christophe que Vincent Marcellin en faisait partie, à côté des trois principales il y avait d'autres groupuscules mais faute d'ancienneté aucun ne tenait jamais longtemps, Laberge chargeait Vergez de les désamorcer- le surveillant général y mettait un zèle tout particulier égal à sa fureur de devoir supporter les trois autres- ainsi les bandes ne se distinguaient pas vraiment de Barbe Bleue, malgré quelques tentatives elles en jouaient le jeu et plongeaient leurs racines dans son passé, sans cela Laberge les aurait interdites, Saint Laberge au sommet de son château, qui poursuivait l'aventure imaginée par l'abbé Servajean, ayant abandonné depuis longtemps toute sainteté pour préserver Barbe Bleue des croque-morts de tous poils, qui répétait que son rêve serait de terminer sa vie dans un foyer de charité, les gens ne le croyaient pas : il aimait trop le pouvoir, il l'exerçait avec sadisme puisqu'il interdisait aux élèves de se retourner en étude, même aux tout petits ! un foyer de charité pensez donc ! Laberge le migraineux comme Alexandre qui ne savait pas quoi penser de rien, il restait, malgré lui. © »

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H

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"H"

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « il fallait autre chose pour comprendre ce que l'on écrivait, derrière, tout se passait derrière, ce n'est qu'après que j'ai su que H se ferait éclaireur, on se partagerait les rôles, à travers moi il écrirait, se décoller, trop jumeaux désormais, impossible de s'en satisfaire, H me disait que la vraie blessure était de ne pas avoir écrit exactement ce qu'il voulait, il trouvait que j'y parvenais mieux, que j'avais compris tout de suite, et pourtant j'avais commencé après lui, presque sans envie, il n'était pas jaloux, simplement las, peut-être las aussi de cette amitié qui n'avait jamais eu les résultats escomptés, je n'ai pas tué H, c'est toute la différence, moi je voulais qu'il vive, on aurait vécu vieux à radoter nos souvenirs, à bouffer comme des ogres, à se congratuler comme on faisait parfois avec régal, en imaginant la gueule d'un spectateur hypothétique, fallait bien se congratuler quelquefois puisqu'il n'y avait que nous pour le faire, c'était pas du luxe, on était humbles aussi, aucune sirène à laquelle nous avions cédé, Dieu sait qu'elles sifflaient au-dessus de nos têtes, ils nous parlaient argent, cocktails où il était bien de se montrer, lignes droites, le premier roman de H s'appelait la ligne brise, "il n'y a pas un chemin mais des cheminements", il aimait cette phrase, l'avait écrite à la fin de son dernier texte, en espagnol il trouvait que cela sonnait mieux : "no hay caminos hay que caminar", fin de sa nouvelle "L'outarde", un mois avant l'hospitalisation, j'ai retrouvé un cahier où il avait marqué son emploi du temps journalier des dernières semaines : lever à 5h30 pour écrire avant d'aller travailler, son dernier boulot, l'Agence Française des Normes, certifié NF ! il n'y avait que les imbéciles pour croire qu'il adorait son travail, même les soi-disant intimes, même ceux de l'hôpital ignoraient tout, H ne parlait pas beaucoup, les autres ne voyaient que ce qu'ils voulaient voir, ne pas compter sur H pour expliquer, il détestait rendre des comptes, incapable non plus de déranger ses proches dans l'image rassurante qu'ils avaient de lui, il était ainsi devenu étranger à son propre entourage, consentant, les signes apparents d'affection préservés il gardait pour ses livres l'essentiel, et pour nous, H et moi avons appris à se connaître soi-même à travers l'autre, grâce à l'autre, "l'important c'est qu'on soit toujours là, l'amour c'est d'avoir survécu, c'est de ce temps que nous sommes faits"... © »

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La solitude du mal

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"L'acharnement de soi-même"

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cœur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

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Amalia




"La solitude du Mal"

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « Les articles publiés, Léo renonça à les lire. La mort toujours trimbalait une vérité inaccessible. Et ceux qui s'essayaient à en parler ne pouvaient que se tromper. Ils se trompaient avec cette belle assurance que donne l'ignorance. Pour approcher la vérité il fallait accepter le jeu de la mort, presque devenir son complice, avoir du sang sur les mains ou égratigner l'âme. Léo préférait rester à l'écart de cette comédie. Il assistait incrédule aux tâtonnements d'Angel pour écrire. Rien ne l'y prédisposait. Ce n'était pas un choix. Là résidait le point commun entre le meurtre et l'écrit. Chacun avait fait irruption sans prévenir. Sans réfléchir. Angel écrivait comme il tuait, sans se poser de questions. En cela il restait le même, il ne trahissait rien. Léo découvrait que destin et liberté œuvraient dans le même sens. Il aimait qu'Angel en soit arrivé là, à son insu. Angel allait-il continuer à écrire ? La persévérance, Léo la lisait dans le regard du vieil homme du début. Cette manière abîmée d'être encore là. Oui, il aimait qu'Angel écrive parce qu'il se sentait justifié. Justifié de ne pas l'avoir abandonné. Tant de fois il y avait pensé. Justifié d'avoir vu au-delà. Au-delà d'Angel même. Il songea à intituler son roman : "Tuer d'abord". Cette nouvelle proximité avec Angel lui était cruelle. Cruelle quand il pensait à Coutil. Depuis l'incarcération de ce dernier, Léo écrivait encore plus. Il ressentait comme une trahison. Sans Coutil il n'y avait pas d'Angel. Angel n'avait pas été arrêté alors que Coutil était emprisonné. Pourtant il lui semblait que la force était du côté de Coutil. Léo savait qu'il avait davantage besoin de son ami que le contraire. Mais si David voulait fuir parfois, Coutil lui voulait rester. La présence de Coutil donnait envie de vivre. Cette contradiction s'imposait à lui de toute son évidence. L'absence de Coutil le retranchait du monde. Il se décida à rappeler Gaby Steamer qui accepta de le revoir. Ils se rencontrèrent dans un café quai de la Tournelle, à proximité du Quai des Orfèvres. Ils ne parlèrent que peu des événements récents. Léo lui répéta qu'il était convaincu de l'innocence de ce Jérôme Cristie. L'inspecteur de police ne l'écoutait pas. Elle ne le croyait plus. Elle préférait parler de son nouveau dîner avec Restif. Pour elle l'affaire était classée, elle profitait d'un répit bien mérité. Alors ils reparlèrent des livres. Ce fut surtout Léo qui parla. Elle le quitta bouleversée. Le lendemain on frappa à la porte de Léo. C'était le quatorze juillet. Léo fut arrêté ce jour-là. Coutil venait de l'accuser. Gaby Steamer n'était pas présente pour l'arrestation. © »

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La solitude du mal

Amalia




"Amalia"

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Elle a développé les photos Enfermés. Elle n'a pas pu les regarder. Quand elle a pu quelques semaines après, elle s'est demandé qui pourrait regarder ces photos. Et elle a repensé à Julien. Mais elle n'avait pas cessé de penser à lui. Elle a senti qu'elle devait retourner au square des Batignolles. C'était une question de secondes. On ne pouvait pas la tromper sur ça. La mort, la manipulation. L'aquatique. Elle est arrivée. Elle a trouvé Julien allongé sur le lit. Il respirait à peine. Elle n'a pas vu qu'il avait laissé une lettre pour elle à côté du lit. Elle ne l'a su qu'après. Elle ne l'a jamais lue.
On a sauvé Julien.
J'ai voulu refaire des photos. Le VL était cassé.
Des appareils photo il y en aura toujours. Il n'y a qu'un Julien.
A l'hôpital ils n'ont pas pu s'empêcher de verbaliser. Ils m'ont demandé si j'étais un parent. J'ai dit que je ne comprenais rien à leur ratatouille, qu'ils n'avaient qu'à demander à Julien. En sortant il leur a répondu. Il a dit que j'étais Amalia Sané. © »

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Le violeur

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'Insecte", éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait)
« La Dernière Heure

c'était quand le moment où j'aurais pu si j'avais voulu, y avait quoi au commencement du cauchemar
y avait toi déjà y avait toi les fourmis ne sont arrivées qu'après, au début on ne les a pas vues arriver tu te rappelles elles étaient bien plus rusées que nous, puis un jour on s'est retrouvés entourés de fourmis, des foumis partout c'est peut-être là que ça a vraiment commencé, avec les fourmis
non, si je réfléchis bien, c'est drôle je n'ai jamais aussi bien réfléchi tu me réfléchiras aussi, au début y avait mes livres y avait même mes livres que je n'écrirai jamais, même celui que je suis en train d'écrire là, y avait des musiques espagnoles, y avait Silvio aussi, il est là maintenant Silvio on ne se parle pas mais il est là même pas besoin de se tenir la main
la dernière fois que tu m'as pris la main c'est parce que tu avais compris, toi qui ne me prenais jamais la main, tu as même dû comprendre avant moi ce que moi j'allais faire, depuis toujours tu attendais le moment où on n'aurait même plus besoin de se tenir la main tu trouvais ça trop humain de se tenir la main, tu étais inhumain, tu avais raison, tu dois être heureux que j'aie compris maintenant
au début aussi y avait des garçons que je trouvais beaux et les fourmis les ont dévorés, je suis seul maintenant seul avec les fourmis qui voudraient bien me dévorer aussi mais qui ne me dévoreront jamais
c'était toi surtout qui avais peur des fourmis tu les as vues bien avant moi tu me les montrais mais moi j'écrivais je ne voulais pas les voir je les ai vues tout d'un coup un jour je crois que c'était y a pas longtemps, je ne suis pas sûr, ça s'éloigne, c'est ça qui s'éloigne le début la fin la chaleur tout s'éloigne je ne souffre plus de rien, tu m'entends, de rien, il n'y a plus rien à souffrir
c'était surtout pour moi que tu avais peur des fourmis pas pour toi c'est ce qui m'a décidé je voulais que tu sois tranquille que tu n'aies plus peur des fourmis à cause de moi, si j'avais voulu j'aurais rouvert les yeux tu sais et ils n'auraient pas eu besoin d'aller chercher dans mon cerveau comme tout à l'heure, qu'est-ce qu'ils croyaient trouver, y avait des fourmis parmi eux, je me suis méfié, y en a une qui a dit
c'est foutu, ça m'a fait rire parce que moi je faisais rouler mon cerveau dans la rue
c'est écrit à la fin de ce que j'ai écrit en dernier, c'est écrit, tu n'auras qu'à lire, tout est écrit
et dire que je voulais aussi que les fourmis me lisent mais les fourmis ne lisent pas, non bien sûr elles ne savent pas lire, mais toi il faut absolument que tu lises, et tout
je crois que j'aperçois maman maintenant, si seulement elle pouvait me voir aussi, maman ! maman ! je suis guéri ! si elle ne m'entend pas tu lui diras bien que je suis guéri surtout qu'elle n'aille pas croire ce qu'on lui dira tu lui diras
ton fils est guéri, ou tu ne diras rien, c'est aussi bien qu'elle croie que c'est lui, il ne faut pas faire de mal à maman, seulement à toi, tu as toujours été le seul à qui je peux faire du mal
c'est maintenant que je ne souffre plus du tout que le mal est partout, je suis couché dans le mal tellement bien, comme si j'étais couché avec maman, ce doit être ce qui fait peur aux fourmis et pourquoi elles me fichent la paix je ne vais pas rouvrir les yeux elles seraient trop contentes, il faut lui laisser croire c'est rien qu'un jeu comme au début
je les entends qui reviennent les musiques espagnoles
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Yaguine"

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait)
« MOI : Il est trop tard ?
YAGUINE : Pour moi, il est trop tard.
MOI : Et si j'écris ?
YAGUINE : Tu sais que les mots ne sauvent pas.
MOI : On dit le contraire.
YAGUINE : Vous le dites ! Ça se saurait depuis le temps.
MOI : L'amour sauve.
YAGUINE : Il ne m'a pas sauvé.
MOI : Il n'y a pas que toi ! Il y a ce que j'essaie d'écrire...
YAGUINE : Je croyais que tu n'aimais pas ce mot : amour ?
MOI : C'est vrai, j'en cherche un autre. Dire le mot, on croit que ça suffit et c'est la fin.
YAGUINE : Je n'ai rien dit, je l'ai fait.
MOI : Par amour ?
YAGUINE : Oui.
MOI : Quel amour ?
YAGUINE : Tu veux savoir ?
MOI : Ecoute, je ne sais pas si je veux savoir, je sais que je suis là : je pourrais être ailleurs.
YAGUINE : Tu ferais quoi ailleurs ?
MOI : Il y a des choses que j'aime dans la vie. Mais il ne faut pas dire ces choses-là, trop dangereux. Je te le dis à toi.
YAGUINE : Si déjà on était arrivé à ça !
MOI : Quel amour alors ?
YAGUINE : Tu me fais peur, j'ai peur de te parler. Des chefs de canton, je sais qu'il y en a encore, partout, toujours plus.
MOI : Je sais.
YAGUINE : Rien du tout. Je t'ai déjà dit : tu t'attaques à plus fort que toi. Tu te fais des idées, avec tes mots.
MOI : Je fais avec ce que j'ai.
YAGUINE : Tu as quoi ?
MOI : J'ai les mots. Je les ai. Personne ne peut m'enlever les mots. Même si personne ne les entend.
YAGUINE : Je te lirai, griot !
MOI : Tu as dit que je te faisais peur.
YAGUINE : Ce n'est pas toi, c'est plus fort que toi.
MOI : Il faut que je paye ?
YAGUINE : Pas de grands mots ! C'est moi qui ai payé. C'est nous.
MOI : Et il n'y a plus rien à faire ?
YAGUINE : Peut-être plus rien. L'avion c'était peut-être la dernière chance.
MOI : C'est ça, la timidité de Dieu ?
YAGUINE : Qui en parle ?
MOI : Toi, dans ta lettre.
YAGUINE : J'ai oublié. © »

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"Undead"

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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"Wild Samuel"

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « après on a marché dans la galerie, il me racontait des choses de l'enfance, à un moment il a dit, ça je me souviens, c'était lui mais il était très jeune, l'âge où on s'est connus, il a dit, j'avais tellement envie que tu vives, et puis, à propos... j'ai retrouvé la mémoire, tout ! Ils traversent des villes, au loin, des villages, ils dépassent toutes les voitures sans faire de bruit. Raconte-moi alors. Ça ne t'étonne pas plus que ça? C'était après notre conversation au téléphone ? demande-t-elle. Oui, la nuit suivante. Avec lui alors ? Oui, dans la chambre. La chambre numéro huit, dit-elle. La chambre numéro huit, tout est revenu et au réveil d'autres choses encore. Ils entrent dans Hambourg. Le lac de l'Alster, celui du nord. Il est trois heures du matin. Wild n'en revient pas, c'est pas une Aston Martin, c'est une fusée ! Oui et tu t'y connais en fusées, dit-elle. Ils sont arrivés au lac au centre de la ville. John se gare. Ils descendent. S'assoient sur des marches qui mènent au bord de l'eau. Cigarette. Elle a soif. Il part chercher deux bières. Il revient. Il raconte. C'est la première fois qu'il lui parle de l'Endroit. Puis il lui raconte la rencontre de l'Endroit, pendant les deux comas. La plage. Son retour, seul. Il a redit que tu n'étais pas morte. Il a de la suite dans les idées, elle dit. Il rit, ça tu peux le dire. Il ajoute, il n'abandonnera jamais, même mort. Tu vois, dit-elle. Quoi ? Et bien ça, ce n'est pas qu'il n'abandonnera jamais, c'est qu'il ne t'abandonnera jamais, c'est ça ta nuit. Devant eux le lac, immense, tranquille, mais qui semble pourtant remuer tous leurs mystères à eux, des garçons passent en riant, Ankhchen se retourne, il y a toujours des garçons qui passent en riant quand on est tous les deux, tu as remarqué ? Elle passe la main dans ses cheveux noirs, sort un petit miroir de poche, se remet du rouge aux lèvres, il a dit autre chose de moi ? Que tu n'étais pas morte. Oui, bien, je ne suis pas morte, mais à part ça ? Il a parlé de la femme qui était passée, la dernière nuit ensemble, tu sais. Le kiosque ? Oui, après qu'il est parti, une femme, il y a une femme qui est passée, qui m'a regardé, il dit que c'est peut-être toi. Ils se taisent. Puis il lui demande, c'est vrai ? Elle se lève. Elle dit, tu veux qu'on marche sur l'eau ? C'est possible ? il demande. Tu es innocent ! dit-elle, viens, nous allons au port, tu seras dans ton élément, et cesse de poser des questions, si je ne me trompe pas il y a une soirée là-bas mais on n'est pas obligé, on fera comme tu veux. Ils s'engouffrent dans l'Aston Martin, puis dans les rues de Hambourg, vers le port. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Géant"

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Léa) c'est mieux comme ça, seule... avant aussi j'aimais être seule dans ma... chambre, et tu frappais à la porte, entre mon chéri... ou, oh je me souviens, un moment mon chéri ! j'étais toute nuit, il ne fallait pas que tu me vois toute nuit... oh moi bien sûr que je t'ai vu tout nuit, tu es mon enfant n'oublie pas... mais seule là... tu ne m'as pas dit que ma petite Jacqueline allait arriver ?... Jacqueline... Jacqueline... Jacqueline c'est ma copine, c'est Trouville, non, je veux dire Elsa, ma petite fille d'Amérique, ma voyageuse, comment je peux oublier le nom de ma petite fille... c'est le train, il m'emporte si loin... le voyage de l'amour, tu crois ça ?... et si c'était un triste voyage, oh mon ange j'ai peur tout à coup... dans ma chambre, mais là ce n'est pas ma chambre, je ne suis pas folle tu sais, c'est une autre chambre, c'est peut-être... la chambre de Saint-Mandé, maman va entrer, comme quand j'étais malade petite, oui, oui, là, oh maman... et puis tu entrais, tu aimais venir dans ma... chambre, tu sautais sur la tombe et je me fâchais, pour rire bien sûr, je voulais qu'on ne soit jamais, jamais ! comment on dit, torturés, oui, séparés, que ça dure, tu es mon petit amoureux, c'est toi qui l'as dit, mon petit amoureux... des enfants dans la rue, je les entends, écoute : 'maman je veux un pain au chocolat', j'entends, et des voix aussi, très loin, un endroit pour jouer, des pièces, comme Racine, les gens répètent, c'est peut-être le théâtre à... Montmartre, l'Atelier, tu vois je n'ai pas oublié, quel beau théâtre... je flotte on dirait... le train longe la mer, voyons, oui c'est la mer, des grosses vagues blanches, oh très grosses, j'ai peur qu'elle couvre le train... non, non, merci, je n'ai pas faim... c'est mauvais signe, avant j'avais toujours faim, on aimait dans la famille les petits repas, les restaurants, on était des bons vivants, mais non, plus là, merci mon chéri, non vraiment je t'assure... oui le restaurant italien du pont, le Pont-Neuf c'est ça, la Tamise, la place, Dauphine c'est ça, avec la femme élégante, et les pâtes Alfredo... oh oui j'aimais ma chambre, seule dans ma chambre, j'écoutais la murmureuse, c'est toi qui me, cadeau tu sais, des disques, des foulards, tu étais générant ça oui... je préparais mes classes dans la chambre, je choisissais les feuilles, L'attrape-cœurs ! ces f..., ce livre, quel livre ! l'adolescent, dans la gare, avec les religieuses, ça oui que je me souviens... je correctionnais les disser..., corrigeais ! correctionnais ! oh ! moi une professeur de français... je t'écrivais aussi, et je lisais tes livres aussi, tous... tu en es où dis ? tu sais que celui-là aussi je veux le lire, dans le train j'aurai tout le temps... © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"décal'âge"

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Métro, direction le Bronx. Tu n'as plus ton chapeau et tes lunettes d'espionne ? Tu sais, j'avais même pensé acheter une perruque mais avec cette chaleur avant, de toute façon je vois que ça n'a pas servi à grand-chose..., alors tu n'habites plus dans l'immeuble de Garbo ? Velma, oh my God ! alors c'est toi qui avais appelé à la maison de mes poèmes, je le savais ! Il est là, aussi mince qu'avant, élégant dans ses jeans, le pull bleu marine. Non, ce n'est pas moi, c'est Sara, tu la connais ? Sara ? Oui, Frédéric la connaît, c'est la première femme d'Asa, tu te souviens d'Asa ? Mais il y a trop de choses à parler, ça les ennuie un peu de trop parler des fils à démêler, et en même temps ils en rêvent, tout savoir l'un de l'autre, tout savoir l'un de l'autre à partir du moment où ils s'étaient perdus. Elle est serrée contre lui, il est serré contre elle, parfois elle se dégage de lui, ou c'est lui, puis ils sont à nouveau serrés l'un contre l'autre, leurs cuisses, la chaleur. Raconte-moi, quand vous vous êtes rencontrés, dis-moi. Alors il lui raconte. La rencontre qui aura changé sa vie. C'était là-bas au Village, dans ma rue, ta rue. Il avait l'air perdu, il logeait dans un hôtel, pas le tien, un hôtel assez minable, je l'ai vu après, il m'a demandé quelque chose dans la rue, il cherchait une librairie, une librairie qui n'existe plus. On a cherché ensemble, on avait vingt-deux ans, on trouvait pas, j'avais le temps, mes parents venaient de mourir, ma mère, mon père était mort bien avant, on trouvait pas et ça nous faisait rire, finalement on est allés boire quelque chose, c'était l'été, il y avait quelque chose tu sais, comme si, un peu comme avec toi, comme si, enfin, c'était naturel d'être ensemble, je ne lui ai pas demandé s'il aimait les garçons, il ne m'a rien demandé non plus là-dessus, on s'en foutait, il m'a parlé de toi tout de suite, pourquoi il était là... Il a dit quoi, quand il a dit pourquoi, il a dit quoi ? Je ne sais plus, ça fait loin maintenant, il a dit que c'était l'aventure, il a parlé aussi de son père. Il a dit quoi ? Il était fier de son père mais il disait qu'ils ne se comprenaient pas, deux jours après il est venu habiter chez moi, voilà, je n'aurais jamais cru ça mais c'est arrivé, ce doit être là que je t'ai connue d'ailleurs, pas là-bas à L.A., il y a dix ans, avec lui. Ils se taisent. Il met sa tête sur l'épaule de Velma. Elle dit qu'il va falloir arrêter ça, leurs choses de là-bas, de la chambre 105. Quelles choses ? Oh écoute Matthew, tu sais bien, ta tête sur mon épaule, ces choses bon Dieu. Il dit, Frédéric n'aurait pas envie que ces choses comme tu dis s'arrêtent. Quoi ? Tu as très bien entendu. Pourquoi tu étais en Californie et pas ici quand je t'ai rencontré ? Le train arrive à la station du Bronx, celle pour le zoo, viens ! © »

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L'insecte

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(rollercoaster)




"rollercoaster" en cours d'écriture
(titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole NYC...

(extrait) « Maggie la chatte. Il a lu et relu la pièce. En parle avec Andrew, Ronald. Ronald dit qu'il pourrait jouer Maggie la chatte, mais c'est une plaisanterie, qu'est-ce qui te plaît en Brick ? La trahison. Qui le trahit ? La vie. Il se sent être Brick, le processus a commencé. Il hait les gens d'avoir abandonné Tennessee comme ça, à la fin de sa vie, de l'avoir trahi, ah vous autres hommes faibles et merveilleux... Il n'attend plus que la rencontre avec Jimmy, qui en vrai s'appelle Frédéric : Frédéric. Il attend la lettre en retour. Avant de se rétracter, Jimmy lui avait dit d'acheter un téléphone. Il n'a toujours pas de mobile. Ils ne connaissent pas leurs adresses mail. Ils s'écrivent. Il attend la lettre de Frédéric. Il va à ses cours à Columbia. La copine de Peter, Frederika, lui a dit qu'elle pourrait faire Maggie parce que sa meilleure amie est actrice, James a dit, je ne vois pas le rapport, Peter a ri. Claudine Steele a cessé de trembler pour James, au moins apparemment. Elle l'a invité à nouveau, il a dit qu'il aimait les garçons, big deal, il a dit, big deal, elle a répondu mais elle avait envie de pleurer, il est encore resté coucher, elle lui a proposé d'habiter chez elle, mais il veut rester fidèle à Ronald qui a perdu tant d'amis du sida et qui survit encore pour lui, probablement pour lui, Ronald est un seigneur, et il pense à tous ces êtres qui ont dû survivre, comme Brick a survécu à Skipper, avec la culpabilité, la culpabilité de vivre, même d'être heureux parfois. Il attend la date de son audition, quand il la saura, il devra donner en suivant sa scène, et son partenaire. Le temps s'accélère. Nous sommes en mars. L'hiver fout le camp, il reviendra. En attendant c'est le printemps qui pointe le bout de son nez, on annonce ce lundi dix-neuf degrés à New York, lundi 9 mars. Il marche dans les rues. Il respire la douceur. La vie le prend comme souvent elle l'a pris, la traitresse, elle sait bien y faire, l'embobiner, il suffit de pas grand-chose, le sourire de Andrew, l'eau du fleuve à la tombée du jour, les arbres de Central Park, un souvenir d'enfance. Pour jouer la comédie, il faut être plein. Il déborde. © »

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L'insecte

Yaguine

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"Parce qu'eux", éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (je vais)

je vais
j'y vais
tout s'apaise
le noir
le malheur magnifique
l'envers
je nage
rage
en âge
jamais eu peur de la peur :
l'addition s'il vous plaît !
Vous avez consommé quoi ?
Vie.
Mais quoi dans la vie ?
Le plus cher.
Ah bon !
Et ça aussi ?
Aussi.
C'est cher vous savez.
Je sais, je viens de vous le dire.
Vous pourrez payer ?
J'ai des réserves.
Alors payez !
Attendez, je veux de ça aussi.
Avec une bouteille ?
Laissez-moi voir la cave.
C'est par là.
Je descends,
non, seul, pas besoin de vous.
Mais Monsieur !
Pas de Monsieur !
Pas besoin qu'on me dise.
Bien, si c'est votre désir.
Et mon plaisir. © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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