Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange"

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Les quais de la Seine n'étaient pas tout à fait noirs. Il aperçut l'horloge au loin, presqu'une heure de la nuit. Il regardait les ombres qui dansaient. Des yeux déjà si proches arrachaient du plaisir. Son plaisir que la bière allait rendre plus fort. Plus doux. Elle frappait à ses tempes, faisait la nuit plus noire. Et pour fêter ses dix-huit ans c'est en toute lucidité qu'Ange avait décidé de venir jouir ici. "Les Incorruptibles" poursuivaient sans lui la fête organisée pour lui dans le bar de Claire, la brune. Il attira un cul. Sa langue souriait. Heureux anniversaire.
Quand il en eut assez il arrêta le jeu. Le garçon s'en alla en cherchant à comprendre. Ange murmura qu'il n'y avait rien à comprendre. Il avait dix-huit ans aujourd'hui c'est tout.
L'homme le suivait des yeux depuis un certain temps. Ange le voyait bien. Sale vieux ! Plus loin ! Il lui gâchait sa nuit. Il effleura le couteau dans sa poche gauche. Il y glissa la main, sentit le couteau et son sexe encore dur. La haine qui montait. Ange voulait la jeunesse. Comme ses dix-huit ans. Fallait qu'il foute le camp !
Les deux adolescents s'embrassaient, se tenaient. Ange approchait. Regardait. L'un des deux acquiesça. Ils se mêlèrent. Sans compter les secondes. Alors il l'aperçut, tout près qui l'avait suivi là. Ils ne virent pas Ange devenir fou. Il les laissa à leurs baisers. Il s'éloignait à pas pressés. Il ne se retournait pas, inutile.
A peine le vieux s'était agenouillé, Ange frappa. Avec son pied, encore plus fort. Passait une ombre sans demander son reste. Ange visait le ventre, entre les jambes. L'homme essayait bien de se lever. Ange frappait toujours. L'autre rotait. Il aurait voulu crier. Mais c'était impossible. Rien.
Ange sortit le couteau. Un court instant il fixa le couteau. Le regard fou il l'avait toujours eu. Un peu plus, un peu moins. Il regarda les péniches au loin. "Les péniches à la nuit sans toi ça doit être très beau." Il prépara le bras qui tenait le couteau. De l'autre il l'attirait à lui.
Un reflet de bec de gaz éclaira le poignet du vieux. Un quart de seconde mais il le vit. Qu'est-ce qu'il t'arrive, dis Ange ? Le couteau près du ventre arrêté dans sa course. "C'est quoi ce numéro ? Tu vas répondre connard ? C'est quoi ?" Il redonna un coup de pied. Et l'homme retomba. Dans un mot. "Quoi ? T'as dit quoi ?" Et Ange s'est penché. "Répète !"
"Treblinka." "Quoi ? Répète !" Il répéta trois fois. "Treblinka" Ange avait bien entendu. "C'est quoi ton Treblinka ? C'est le nom de ta femme ?" Ange, tu n'as pas vraiment envie de rire, hein ? Il était tout en sueur. Il s'était affalé près de l'homme qui commençait à parler, doucement, en désordre. Ange ne comprend rien. Au début. Ça ressemble à un rêve. Ange, écoute.
Le vieil homme parlait tout le temps sans que jamais Ange n'intervienne. Chaque mot l'atteignait. Il ne pouvait y croire. Il avait bien trop bu. Pourtant il crut sans doutes, jusqu'au plus impensable. Ange savait que c'était vrai. Il avait dix-huit ans cette nuit-là, l'innommable cadeau. Il souriait : "j'ai lu ça quelque part" et il pleurait. Le couteau s'enfonçait dans la main.
"Moi c'est Jean Tournoyeur. Tu avais quel âge ?
- L'âge des enfants
- Viens, on s'tire, viens... ?
- Éric
- Tout le monde m'appelle Ange" © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'œil gauche de Vladimir"

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Le soleil brillerait et le ciel serait bleu ce dimanche. Paris était tranquille comme elle le fut parfois, après toutes les guerres qui l'avaient éprouvée. Huit heures et demie. Les cadavres étaient ceux des voitures dépecées qui encombraient les avenues et les rues, des vitrines brisées, des portes enfoncées. La neige était redevenue blanche. Près de la gare Saint-Lazare, il y avait des gourdins jetés sur les trottoirs. On ne saurait jamais les mains qui les tenaient. Beaucoup plus tard, la Seine rejetterait un corps, quelque part en banlieue. Dans chaque arrondissement, quelques feux de bois achevaient de brûler. La fête était finie. Avec elle s'en allaient les sorciers et leurs enchantements. On se serait cru au printemps. Des oiseaux chantonnaient dont on ignorait de quel pays ils s'étaient envolés. Une vieille femme en guenilles chantait à tue-tête dans le quartier des Halles. Elle criait : "vive la jeunesse !" et se moquait des guerres qu'on déclarait à onze heures du soir. "Onze heures du soir !, répétait-elle en rigolant, c'est un monde !" On la prenait pour folle. Et la folie avait perdu ses droits. Huit heures et demie. On s'acharnait déjà à refaire l'Histoire. L'ordre était de retour, impatient, hautain, humilié, avec au coin des lèvres la soif de se venger. Pressés par leurs parents délivrés, des enfants reprenaient les chemins de l'école, cartables sur le dos. Mais ils n'étaient pas dupes. Certains avaient même un drôle de sourire et quelques traces ocre sur les mains. Bien sûr, le bruit des sirènes tonitruait et les flics avaient encerclé tout le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Mais des sirènes et des flics, il y en avait toujours eu. Le jour allait reprendre toute la place. C'était un dictateur, le jour, un dictateur sans ambition. Mais que pouvait-il faire contre ceux de la nuit, les affamés qui n'avaient rien bâti, rien qu'une nuit immense qu'ils n'en finiraient pas de perpétuer ? A huit heures et demie, ce matin-là, trois d'entre eux se dirigeaient vers une même église. Un moine à l'allure joyeuse. Sa robe de bure était abîmée, ses traits creusés mais, à le voir, on ne pouvait s'empêcher de penser qu'il courait vers un rendez-vous important. Ses pas s'accéléraient, pourtant il s'arrêta plusieurs fois sur sa route. Des gens qui avaient perdu leur chemin, un garçon pour qui il acheta une baguette de pain. Ailleurs, un homme et une femme marchaient lentement. Ils ne se disaient rien. La femme aux lunettes noires portait dans ses bras une sculpture d'ange. L'homme trébuchait souvent car il la regardait. Il la tenait par l'épaule. Tous deux semblaient se rendre à un destin auquel ils n'échapperaient pas. La scène s'était déroulée quelques minutes auparavant, lorsque les premiers rayons du soleil les avaient réveillés. Leur nuit était bien trop grande pour ce soleil-là. Si leurs pas étaient lourds, c'est qu'ils l'emportaient avec eux. © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"Le Violeur"

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Je me souviens du premier qui vint me demander la mort. Il s'appelait Hugo, il avait dix-sept ans. Il riait comme toi. Tu vois, rien n'est gagné, pardonne-moi de te le dire. Nous avions passé à rire des jours et des nuits. Il avait fini par en savoir plus que moi, je m'étonnais chaque jour un peu plus de sa clairvoyance, il avait trouvé des sens à des mots qui l'auraient fait passer pour fou, il traduisait des textes si anciens que je les avais moi-même oubliés, je l'entendais prier Dieu comme je n'aurais jamais osé, je m'étonnais qu'il continue à en rire, et je croyais avoir atteint mon but. Il est venu un soir. Un soir de Noël, Barbe Bleue était désert mais il savait que je ne partais jamais. Il avait laissé ses parents, son visage avait changé, je n'y lisais plus rien. En lui ouvrant ma porte je crois que j'ai su immédiatement. J'avais tout manigancé à mon insu. Lorsque je leur parlais je n'ignorais pas tout ce qui m'échappait, j'en rajoutais, c'était la règle du jeu, je n'avais jamais imaginé qu'elle me conduirait là. Mais la machine était lancée, je ne pouvais plus l'arrêter, je crois que je ne voulais pas. Les premières minutes j'ai fait semblant, je voulais continuer le cours de nos voyages, je devais parler faux, il m'a arrêté tout de suite. "On ne joue plus", il a dit. Hugo m'a parlé toute la nuit, plus il parlait plus j'étais effrayé par ce que je découvrais, les ravages des mots où nous nous étions perdus, la lâcheté de ces mots, et la lucidité implacable d'Hugo. Je n'étais jamais lucide, je le refusais même, le voyage n'avait de sens que si nous n'en savions pas la fin. Il a fallu qu'il vînt ce soir de Noël me proposer une fin, une fin qui ne déparait pas, sa mort. Je n'avais rien à lui opposer. Bien sûr j'ai essayé. Il réfutait chacune de mes tentatives, je n'étais pas surpris, je parlais sans conviction, la pièce était terminée, il en avait écrit le dernier acte, elle était magnifique. Je regardais Hugo fasciné. Je ne parvenais pas à me défaire de cette fascination, elle m'anéantissait mais je ne faisais rien pour la repousser, je contemplais mon œuvre, l'élève qui dépassait le maître, il me mettait la tête dans la boue et je ne trouvais rien à redire, les étoiles rejoignaient la boue, mon échec s'étalait superbe, j'avais trop côtoyé le désespoir, je l'avais trop nargué pour m'indigner, je me méprisais d'avoir si peu pensé à eux, ce n'était pas ce que je voulais, je n'ai jamais voulu cela, lorsqu'ils vivaient j'étais aux anges, je voyais trop la vie s'accrocher à moi pour penser qu'ailleurs elle était si fragile, j'avais préparé un naufrage, en riant, dans ses moindres détails, ce jour-là nous y étions, il était venu me faire partager le naufrage, je le savais. Je savais qu'Hugo était Hugo depuis longtemps, c'était ma réussite, il avait avalé les miettes de la liberté jusqu'à la dernière, il n'y en avait plus. © »

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Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"H"

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « Deux jours sans écrire. Tu sais que ça n'arrive pas souvent lorsque j'ai commencé un livre, mal, tu connais les raisons du mal, toutes petites raisons, les mêmes depuis toujours, celles qui ont fini par te tuer aussi, la vie, les autres, ils s'acharnent à t'empêcher, marre de l'intégrité, je fais marcher un "piston" pour résoudre la situation, une relation, comme Ange, je fais semblant de jouer leur jeu, ils ignorent à qui ils ont à faire, la fidélité à l'œuvre exige d'être fourbe, ils vont être servis, et toi au milieu, tu me laisses me débrouiller, tu me connais, tu sais que je m'en sors à chaque fois, ma fameuse force, à la fin tu convenais qu'elle était bien fragile la force, tu t'en es remis à ma force, tu es dedans, ta seule présence hier comme aujourd'hui me suffit, ne pas abandonner ce à quoi nous tenons : cela nous a valu bien des brouilles, bien des séparations jamais très longues, ne pas accepter de voir se dégrader l'essentiel, descendre au plus noir s'il fallait préserver l'essentiel, "ce à quoi nous tenons" : le savons-nous exactement ? une idée de nous-mêmes, que le temps n'altère pas cette idée, quand je dis "le temps" j'entends cette pente si pitoyablement humaine qui veut que l'on trahisse : rejoindre le troupeau, destin sans liberté, apitoiement sur notre condition, acceptation de ce qui jadis nous aurait fait prendre les armes, "ce à quoi nous tenons" n'a pas de nom, aller le chercher dans notre vie ensemble, dans ta mort, nous le découvrons un peu plus chaque jour, aucun point final, écrire, s'accrocher à de pauvres lignes sur lesquelles nous avions appris aussi à ne plus nous illusionner, qu'importe donc que ces lignes ce soit toi ou moi qui les écrive, l'orgueil c'est d'écrire dans l'ombre, la lumière on la connaît déjà, rien à voir avec celle dont ils nous gratifieront peut-être un jour, tu écrivais que "se confondent les voies empruntées par les ténèbres ou la lumière", la lumière c'est ta mort. Deux jours sans écrire, deux jours malades de surcroît, seul, comme nous l'étions parfois, quand on ne pouvait rien l'un pour l'autre, notre victoire : survivre, tu sais que je les aime ces moments où je me heurte aux autres, où je ne lâche rien, où si je renonçais plus rien ne tiendrait debout, ni ce qui a déjà été écrit ni ce qui le sera, écrire ne suffit pas, il en faut la trace partout, tu l'as compris en t'en allant loin de ces airs nauséabonds que je continue à ne respirer que pour toi, nous aimions les mystères, mystère de l'écriture qui nous lie, bien sûr que ça n'allait pas de soi que j'écrive à mon tour, tu te rappelles lorsque l'on s'est connu ? "j'ai changé sachez-le mais je suis comme avant" chante Barbara... © »

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"L'acharnement de soi-même"

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cœur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

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La solitude du mal

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"La solitude du Mal"

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait)
« Il comprend seulement qu'il est là, face à l'inspecteur de police chargée de l'enquête sur une histoire qui imperceptiblement devient la sienne. Une histoire qui ressemble à celle qu'il est en train d'écrire. Il ne sait pas comment il en est arrivé là, quelle histoire pousse l'autre. A moins que l'une ne puisse exister sans l'autre. Oui, il est au courant pour le quatrième meurtre. Oui, il a parcouru des dizaines de fois les pages arrachées. Il a trouvé ce mot "Silence", dans chacune des trois séries de treize pages. Pour le reste il ne voit pas. "Silence", c'est comme un mot fait pour vous narguer, pour suggérer qu'il vaudrait mieux se taire. Il parle néanmoins. Elle écoute en silence justement. Elle rallume une cigarette, lui en propose une qu'il accepte sans hésitation. Il se sent mal à l'aise. Léo Tirictiscu n'aime pas tricher. Son penchant naturel serait de tout raconter. Il resterait à Gaby Steamer à trier, après tout c'est son job, trouver le détail signifiant. Que peut-elle attendre de lui ? Et qu'a-t-il écrit qu'il ne connaît pas lui-même, qui explique qu'elle espère tant de lui ? Il pose une question. Elle l'interrompt. C'est lui qui l'a appelée, il a sûrement quelque chose à lui dire. Elle attend. Et le voilà qui reparle de David. Il rafraîchit la mémoire de son hôte, les tableaux dans son appartement, c'est lui David. Curieusement elle n'a pas l'air surprise. Cela plaît à Léo. Il en a trop vus qui n'y comprenaient rien, pour qui ce seul prénom de David sonnait comme une menace à leur mortelle tranquillité. Du coup il va plus loin. Il évoque la rencontre que David avait prédite. Il dit qu'il croit à ce que David avait peint juste avant de se tuer, le tableau de lumières et d'ombre. Elle a paru troublée lorsqu'il a évoqué le suicide de David. Elle s'efforce de n'en rien montrer et se tait toujours. Il ajoute qu'il y a cent mille façons de rencontrer quelqu'un, que c'était bien dans leur genre à David et à lui de se tenir prêt à tout, l'existence ne peut qu'être tragique. Elle acquiesce en avalant la fumée. Il lui semble que ses yeux sont teintés d'un léger voile humide. "Pardonnez-moi, j'ai la larme facile", glisse-t-elle. Il n'en dira pas davantage sur le sujet. Il précise simplement que cette rencontre, si elle s'avère, sera probablement un homme ou un garçon, il a ses raisons pour penser ainsi. Qu'elle n'aille pas s'imaginer qu'il essaie de lui dire que la rencontre c'est elle ! © »

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Amalia




"Amalia"

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Julien m'a expliqué qu'il m'avait emportée dans ses bras jusque dans la maison. Un gamin l'a aidé pour nos sacs. Je ne sais pas combien de temps nous avons fait l'amour. C'est fait maintenant. Nos corps n'ont rien inventé. C'était là avant. Le corps c'est esprit. Mais c'est le corps qui a décidé. Quelque chose a changé mais quoi. Elle n'a pas souvent fait l'amour l'après-midi. Le corps de Julien a tout éclipsé même la maison. Elle est là pourtant la maison à Trouville. J'y suis seule. Julien joue avec Tadzio sur la plage je les regarde. Je n'ai jamais vu Tadzio aussi heureux. Julien a l'air heureux. Il m'a raconté des souvenirs d'enfance. Elle est immense la maison. Sa chambre où il ne faisait rien que regarder la mer. Elle a pensé à elle petite devant sa mer Caparica. Alors comme ça ils regardaient tous les deux la mer quand ils étaient petits pendant des heures. Peut-être au même moment puisqu'ils ont le même âge. Il aurait voulu dessiner ou construire des bateaux des châteaux mais il ne faisait rien. Juste regarder la mer. Ils se sont séparés là. Quand elle a dessiné. Quand elle a accepté son VL. Elle a envie de refaire l'amour avec lui. Plus que la première fois. Elle aura toujours envie. Lui aussi. Julien a dit : "Reste dans la maison, c'est un peu ta maison. Je vais jouer avec Tadzio". Comme s'il voulait me laisser seule. Il n'est pas si heureux. Ici dans la maison à Trouville elle ne peut plus faire semblant. J'ai vu monsieur Victor passer. Je lui ai fait signe mais il n'a pas voulu s'arrêter. Il a fait un geste comme : alors ça y est, vous avez ce que vous vouliez. Elle n'aura jamais ce qu'elle veut. Au moins maintenant elle sait. Mais ça ne suffit pas pour qu'elle change d'avis. Je ne sais pas si Julien a compris. Les photos commencent à me manquer. C'est la première fois que je laisse le VL à Paris. Il s'en est rendu compte mais il n'a rien demandé. Julien s'est offert amoreusement. C'est ce qu'il est Julien, rien qu'une offrande. Je suis libre. Je pourrai faire ce que je voudrai. Je lui en veux de cette liberté bouchonnée. Même pas eu à me battre. J'aimais assez ça, me battre. Les cicatrices lazuli et compagnie. © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'Insecte"
Éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : On a beaucoup parlé de moi et pas d'eux.

(extrait) « La Dernière Heure

je les entends qui reviennent les musiques espagnoles qui réchauffent
il y a le froid, de plus en plus le froid mais aussi la chaleur très loin la chaleur avec les musiques espagnoles qui font peur aux fourmis où sont les fourmis presque plus de fourmis tout d'un coup
autrefois, autrefois j'étais malade tu te souviens quelle maladie c'était, j'ai oublié, c'est comme si je revenais moi aussi
toi tu ne peux pas avoir oublié la maladie je sais que tu l'aimais quand même, tu aimais la maladie inhumaine, tu la trouvais humaine
les musiques espagnoles c'est pour toi aussi, pour l'échange
quand est-ce qu'on a décidé d'échanger, je n'ai plus de souvenirs
ou alors on a pas décidé, maintenant je décide, maintenant tu m'as rendu libre, on disait comme ça non, libre, c'est une longue histoire je m'en aperçois que maintenant
c'est qui maman ? je m'entends encore dire où est maman mais j'ai oublié maman, ce doit être une voix j'entends encore la voix loin
mon chéri mon chéri elle dit la voix, je ne comprends plus
je ne comprends pas et je sais pourquoi, je ne suis plus malade, plus du tout malade, tiens regarde je bouge je repars à zéro, je serai là
c'est toi qui vas reprendre la maladie inhumaine, tu voulais, mais tu verras c'est bien pire que tu crois, il va te falloir beaucoup de musiques espagnoles, beaucoup, pour éviter les fourmis, pour garder la maladie, pour que je puisse être là
je sens que je reviens guéri, il a suffi de l'échange entre toi et moi, ce que j'ai décidé avec toi sans te le dire
je te laisserai ce qui brille, ça ne sera pas de trop, moi je reste avec le mal, on y est bien, toi tu sais, tu n'es pas comme les fourmis je pourrai te faire mal encore
elles doivent aller vers toi les fourmis, je n'en vois plus aucune, méfie-toi elles t'en voudront encore plus qu'avant elles ne connaissent pas la pitié
reste avec la maladie inhumaine les fourmis ne pourront rien contre toi elles ont peur de ce qui brille ce sont de grandes froussardes les fourmis c'est incroyable qu'elles fassent autant peur des froussardes pareilles
écoute les musiques espagnoles comme elles sont lentes maintenant, un fleuve lent et sans fin, de plus en plus profond, du sang je crois
mon chéri mon chéri, il y a plusieurs voix maintenant, il y a une voix qui s'éloigne, elle vient vers toi, lorsqu'elle viendra vers toi écoute, c'est de la lumière, je crois qu'il est fragile, je ne peux rien d'autre pour toi, que ce qui est fragile
moi tu ne me reconnaîtras pas tout de suite j'ai déjà beaucoup changé
encore un peu, encore un instant
il fait froid à nouveau, je crois que je n'ai plus que toi, j'en suis sûr maintenant, plus que toi
je lis maintenant ce que tu n'as pas encore écrit, tu vas l'écrire hein, c'est pas gagné d'avance, même la voix fragile, surtout pas la voix fragile, je le connais à peine mais je suis près de lui
tu l'as voulue la maladie inhumaine, c'est l'échange rappelle-toi
tout est calme silencieux, les musiques espagnoles sont reparties
et si finalement... mais non, c'est pas maintenant que je suis guéri que je vais renoncer, c'est à cause du mal tu comprends, mais je ne pourrai pas t'expliquer je n'ai plus de mots il n'y a plus de mots ils s'en vont aussi, l'échange c'est les mots qui s'en vont contre ma guérison
pour moi le dernier mot...
on se dira que je l'ai échappé belle mais on ne pourra pas s'en défaire, toujours il restera une trace, c'est l'échange, les mots qui s'en vont contre une trace
ça y est, écoute : aucun mot
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

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Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

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"Yaguine"

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait)
« Amadou, Aïssa, Koli, soeur Mouna, soeur Koumba : l'amour des hommes. S'il a cru, c'est bien grâce à l'amour des hommes. L'amour des hommes ça te fait croire à la France, ça peut te faire croire en tout. L'amour des hommes pourrit à côté de lui dans la soute, congelé, étouffé. L'amour des hommes pourrit juste à côté de la vie. Exactement comme il a vécu : à côté de la vie.

Il ne reste plus que lui à tuer. Ce sera un suicide. Le contraire de ce qu'il avait prévu. Est-ce que Dieu se suicide ? Non, trop timide Dieu, pas eu le courage. Il fera ce que Dieu n'ose pas : Dieu n'a jamais osé suicider la vie. Il nargue l'oeuvre de Dieu. Plus le temps de prier. Il a trop prié, trop passé de temps à remercier Dieu d'une œuvre que lui-même, Dieu, avait renoncé à terminer depuis longtemps. Il se demande : timide, Dieu, ou content de lui ? Une oeuvre n'est jamais finie. Comme un livre. Il en a lu des livres. C'est parce qu'elle écrivait qu'il a voulu la France. Il n'aura pas la France. A cause des livres impossibles à terminer. Dieu, lui, n'a écrit qu'une seule fois et puis débrouillez-vous ! Il s'est débrouillé. Personne n'a jamais imaginé ce qui s'écrit dans l'âme d'un garçon africain.

Tout est tué. L'argent et la peur. La vie aussi agonise autour de lui. Il n'a rien dit à Fodé qui prie à ses côtés. Il a juste voulu le protéger, parce qu'il a eu honte des mensonges qu'il lui avait racontés. Il vole recroquevillé au creux de la vérité maintenant.
- N'aie pas peur petit frère, c'est rien. On sera un secret tous les deux.
- Comme dans les histoires ?
- Si tu veux, les histoires de quand on était petit. Serre-toi plus fort.
- Tu es chaud !
- C'est le soleil.
- Donne-le ! © »

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"Undead"

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Wild Samuel"

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Il est sur le trottoir devant la Presshaus, là où se trouvent les studios de Radio 89, Schiffbauerdamm, l'émission est finie. Achim, le réalisateur de Wild Midnight, roule une cigarette en parlant avec Wild des extraits-son de films à trouver pour les prochains jours. Une voiture s'arrête devant eux. La vitre de derrière s'ouvre. Wild, venez, je vous raccompagne. Bon, à demain, lui dit Achim. Wild s'approche : il faut que je remonte mon vélo au studio. Je vous attends, mon petit Wild, la nuit est à nous. Il revient. Elle lui a dit, maintenant je vais m'occuper de vous. Il pense, comme déjà au temps de Buenos Aires. Il se glisse à côté d'elle. John, dit la voix musique, roulez un peu, faites-nous voir la ville, qu'est-ce que vous en dites, Wild ? Ils vont voyager Berlin tous les deux, à ces heures de la nuit où de toute façon il ne dormirait pas, et elle non plus, elle ne dormait jamais. Avec elle il avait comme ça voyagé Buenos Aires, souvent à pied. Vous avez remarqué combien Berlin est sombre la nuit, mal éclairée, ça lui va bien. C'est parce qu'ils n'ont pas d'argent, dit Wild, ils font des économies. Ne soyez pas terre à terre, Wild. Là ils parlent français. Ils montent vers Wedding. Passent devant le cimetière de Brecht. En 1999, il s'était décidé, il avait réussi son agrégation d'allemand : il avait quitté Paris, il voulait faire le tour du monde. Vous ne l'avez toujours pas retrouvé, dans vos rêves ? Non. Il la regarde. Elle regarde les rues. Le pont au-dessus des voies ferrées. Non, la mort de Mathieu avait signifié la fin des rêves. Non, dit-il, sauf si je ne me souviens pas... on ne se souvient pas de tout dans ses rêves. Oui mais lui, lui vous vous en souviendriez, vous vous souveniez bien avant ? avant, quand vous le retrouviez. Oui, il se souvenait, pas de tout mais presque tout, Mathieu notait les rêves dans un cahier. Il avait quand même été au bout de l'agrégation. A Buenos Aires, une après-midi, ils visitaient le zoo, elle avait dit, vous vouliez vivre, n'est-ce pas ? C'était quelque chose comme ça, comme vivre. Vous nous donnez la permission de fumer, John ? elle dit en souriant. John est jeune, il est beau et brun, un accent américain. Of course, Mrs Ankhchen. Ah ! John ! dit-elle. A Buenos Aires, elle connaissait tous les taxis. La voiture monte vers le nord. Alors finalement vous avez quitté Buenos Aires ? Pas du tout, j'y reviens souvent, il y a ma fille, Ellen, vous savez, et mes amies, les femmes, vous savez. Les femmes de Mai. Avant de se fixer à Buenos Aires, il était retourné en Californie, à Santa Barbara, à Los Angeles, là où ils avaient fait le voyage avec Mathieu l'été 93. Ils avaient visité les studios Universal. Et avant la Californie, il était passé par New York. Paris ne suffisait plus. Paris suffisait avant, du temps des rêves, du temps où tout était possible. Ça devait être atavique, il venait d'une famille d'errants, d'étrangers. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Géant"

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Ben) L'orage ne cesse de gronder. Je pense à Léa dans son lit au milieu de son orage. Comme une enfant. Les enfants dont je tenais la main jusqu'à la dernière heure. Je ne m'habituais pas. Je ne veux pas m'habituer. Je lutte contre l'habitude de la mort. Mon parcours ! L'enfant que j'étais mâchait des graines de tournesol que mama m'offrait comme cadeau parfois. Parfois aussi elle m'offrait des bouchons de bouteilles de Coca-Cola que j'adorais, j'adorais le Coca-Cola et les bouchons. Mama aimait les petits cadeaux. Moi aussi je partais lui en chercher, je lui ramenais des petits cailloux, les cailloux couleur bleu lazuli, nos préférés. Le cardinal Spadolini fait aussi partie des scrutateurs qui dépouilleront les bulletins, on dit qu'il a une liaison, une liaison oui, avec une femme de la bourgeoisie romaine, de la Via Condotti. Je l'ai croisé un jour dans la Villa Borghèse avec une belle femme qui ressemblait à Ava Gardner, nous nous sommes salués, la femme m'a regardé. Visconti vient de se lever pour dire un mot au cardinal Obama. Ils m'ont regardé en même temps. On me traite comme un enfant alors que je serai peut-être le prochain pape. Maintenant que j'y pense, il en prend à son aise Visconti avec moi, avec son garde suisse. Est-ce qu'il penserait que je n'ai aucune chance d'être élu ? S'il pensait le contraire, il ne me ferait pas ses allusions salaces la garce. Mais peut-être pas. Peut-être qu'il continuera à me traiter comme un enfant même si je suis élu. Je leur fais peur mais ils me traitent comme un enfant. Ou alors c'est moi qui me considère ainsi. Le temps retient son souffle dans cette chapelle qui en a tant vu. Eux aussi les enfants, ils me pressaient la main. Ils m'aimaient bien les enfants du sida. Sœur Mouna, ma grande copine, et moi, on luttait pour eux sur tous les fronts, on guerroyait l'indifférence. Elle avait créé le centre de santé, elle avait fini par y arriver, un peu grâce à moi aussi. Elle doit penser à moi Mouna. Elle aussi, c'est drôle quand j'y pense, ressemble un peu à Ava Gardner. Le cinéma, ça remonte à Paris, à mon amitié avec Samuel Mathieu. Samuel m'entraînait au Quartier Latin, on voyait des anciens films. Samuel était toujours ironique, dénigreur. On était inséparables. Il me disait, un jour tu seras le premier pape noir et moi, je serai le plus grand comédien du monde. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"décal'âge"

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « dis-moi, tu sais une chose ? à propos de l'immeuble, Garbo, tu aurais pu t'en douter au lieu de faire toutes ces recherches, c'est là que tu m'écrivais quand on s'écrivait, elle ne dit rien, tu ne dis rien ? c'est vrai ? oui c'est vrai, tu n'y as pas pensé ? silence et puis, non je n'y ai pas pensé, je n'y aurais jamais pensé, ces choses, j'étais trop..., trop ? trop, c'est tout, je me comprends, ils arrivent au cinéma. On joue Violence et passion, Visconti, ils entrent, ils ont déjà vu le film bien sûr mais c'était il y a longtemps, la salle est dans le noir, elle s'accroche à lui, elle rit, plus tard il dit, l'appartement de Burt Lancaster ressemble un peu à celui de l'immeuble de Garbo, elle a envie de dormir mais elle résiste pour ne pas lui montrer sa mère qui dort au cinéma, il chuchote à son oreille, tu vois Silvana Mangano, c'est un peu toi, il lui fait du charme comme Matthew lui fait du charme mais Matthew le fait sans vouloir, elle ne lui prend pas la main, pour ne pas faire comme elle ferait avec Matthew, et puis what's the hell, elle lui prend la main, c'est mon fils quand même ! quand elle enlève sa main il la lui reprend, il te plaît Helmut Berger ? pas mon genre il chuchote, j'aime mieux Stefano- c'est le petit ami de la fille de Silvana Mangano dans le film- elle comprend un peu mieux ce qu'il appelle 'son genre', que Matt incarne sans l'incarner, d'ailleurs on ne vit jamais avec son genre, on vit avec quelqu'un, on aime quelqu'un, pas un genre, elle va aux toilettes pour se réveiller, ça va ? il demande quand elle se lève, oui ça va mon ange, elle l'appelle mon ange, malgré tout le mal, l'indifférence, son sale égoïste de fils qui ne lui a même pas demandé comment il était mort, son père, son mari, son amour à elle dont il est toujours jaloux, elle sait bien pourquoi il veut que Matthew et elle soient ensemble, même si lui peut-être ne le sait pas, tu veux qu'on dîne ensemble ? je t'invite, dit Frédéric quand ils sont dehors, le jour est tombé, j'ai le temps avant l'émission, je t'invite au Plaza, je suis riche ! tu trouveras une table ? oui, Matthew les connaît, sa mère y allait souvent, vous allez souvent dans des endroits comme ça dis-moi ? non presque jamais, on va au Five Guys, il rit, je te dis, c'était sa mère, elle était comment sa mère ? il te raconte parfois ? j'ai vu des photos, il lui ressemble comme je te ressemble, il n'aime pas trop en parler, il aurait aimé que je la connaisse, il est malheureux chaque fois que c'est l'anniversaire de sa mort, en juin, c'est en juin que j'ai rencontré Matthew, dit Velma, je sais..., tu es la seule à l'appeler Matthew, moi je l'appelle Matt, je sais mais je préfère Matthew, tu ne l'appelles jamais autrement que Matt ? si mais je ne te le dirai pas ! © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"rollercoaster"

en cours d'écriture


 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole NYC... mais la cité revit quand même...

(extrait) « (Jimmy, radio) Elle dit, le désespoir, non. La vieille femme dépose les poubelles de l'immeuble dans la rue. C'est son métier, les poubelles dans les rues de la cité. Il y a un an au début de la fin du monde, elle disait qu'elle détestait cet immeuble, qu'elle voulait partir, qu'elle se sentait enfermée dans la fin du monde. Elle est restée. Elle a vu qu'elle n'était pas la seule à rester. Ils souffraient tous ensemble. Bien sûr tout le monde ne s'occupait pas des poubelles. Il y en avait, dans leurs beaux appartements, ils se la coulaient mieux que d'autres. Pourtant la mort ne triait pas toujours, elle fauchait, elle triait un peu mais pas toujours, de toute façon la mort avait toujours trié, ça la rendait folle cette histoire de trier entre les personnes soi-disant égales. Son petit-fils vivait avec elle, il disait, je t'aime grand-mère, le petit-fils faisait des films, il serait cinéaste, il filmait la fin du monde, il ne renonçait pas à son rêve. Il n'était pas le seul à ne pas renoncer à ses rêves. Certains disaient, la ville est morte. Certains disaient, la ville fantôme. Pauvres idiots. La grand-mère et son petit-fils restaient dans la cité, bien forcés. Le petit-fils sortait parfois avec sa caméra. C'est là qu'il voyait les autres. On voit toujours les autres quand on veut être artiste. Les artistes de la fin du monde regardaient toujours les autres. Ils ne travaillaient plus leur art mais en fait ils le travaillaient quand même. Certains disaient, quand on est artiste, on est artiste même au chômage, c'est notre privilège. On entassait les cadavres de la fin du monde. La ville brûlait au soleil de l'été de la fin du monde, elle gelait à la neige de la fin du monde. Mais elle ne mourait toujours pas. Elle pensait aux jours d'hier, quand elle en avait vu des fins du monde et qu'elle en avait réchappé. Je l'ai échappé belle, c'est sa rengaine à la ville. Bien sûr les traces, elle garde les traces sur elle de toutes les fins du monde la ville. Elle en est fière, elle les exhibe, les traces. Elle les exhibe souvent en silence. Ce sont les gens, ceux qui marchent dans les rues de la cité qui les exhibent, certains voient, d'autres pas, les artistes voient, ils voient trop mais pour rien au monde ils ne renconceraient à ça : voir ce que les autres ne voient pas. Le temps passa ainsi. On se claquemurait dans sa souffrance, on avait des mots, des mots comme : tu verras, des mots comme : demain. Et demain est là. Le théâtre de Billie a rouvert. D'autres suivront, cent places, deux cents, on verra bien. Le printemps n'est pas encore tout à fait là, les arbres n'ont pas encore fleuri, il fait chaud puis il fait froid mais le printemps attend, il vigile le printemps, en fait il vigile depuis le début de la fin du monde, il a toujours vigilé. La vieille des poubelles s'est faite vacciner. Elle aime encore sa ville même si des fois, la mer, elle dit, la mer. Surtout elle dit, le désespoir, non. Le désespoir non, elle dit ça à son petit-fils. Ils se sont tenus chaud et aujourd'hui le printemps prendra le relais de leur chaleur. Bien sûr il y a toujours la fin du monde, il faut bien vivre avec ça, la fin du monde, la mort qui trie et ne trie pas, mais c'est la vie, disent tous ceux qui ne se sont pas résignés à la fin du monde. Les artistes n'ont pas cessé d'être artistes, demain ils recommenceront. Le petit-fils, le grand cinéaste, filme la ville qui ne dort pas, il la voit rigoler en douce, on me donnait pour morte mais je ne suis pas née de la dernière pluie, dit la vieille ville qui a gardé sur son front sa grandeur de jeune fille, quand j'étais belle, et les amants de la ville lui murmurent à chaque coin des avenues, à chaque murmure du printemps, à chaque poubelle sur le trottoir, les amants lui murmurent à la ville de la fin du monde : tu es toujours aussi belle, tu as gagné. La ville sourit, tu crois ?... © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Parce qu'eux"
Éditions Saint-Germain-des-Prés
(et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (la plage nucléaire)

Ma plage est au bout de minuit qui m'appartient
Elle est au sud où l'Atlantique claque ses vagues
Je suis seul amant de ma plage jusqu'au matin
J'y conduis mes oiseaux de nuit aux pieds des vagues

Elle doit le jour s'endormir du bruit des gens
Qu'importe je ne connais que ses nuits de silence
Qui feraient peur car elle se tait comme hors du temps
J'y guette au soir les pirates de mon enfance

Lorsque je l'ai connue c'était dans d'autres yeux
Qui sait pourquoi j'ai mis du temps à la revoir
Depuis j'y vais ombre fidèle cacher mes jeux
J'ai des secrets qu'elle garde au creux de sa mémoire

Je suis seul à savoir sa porte dérobée
Derrière tourne et retourne un long chemin de terre
Quand il ne tourne plus c'est là qu'elle apparaît
Très loin au bout du chemin qui descend, la mer

Tout autour du chemin c'est comme une vallée
Qui descend très obscure puis monte vers les cieux
L'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux
La lune parfois les baigne d'une étrange clarté

Nos mystérieux ébats ont peur en l'écoutant
Le moindre bruit du vent assagit nos violences
On dirait que des choses s'y trament en silence
Un sous-marin peut-être va trouer l'océan

On s'aimait là puis on descendait amoureux
Comme un oiseau ta tête était sur mes genoux
Sable mouillé ma main caressait tes cheveux
Ces heures-là bon Dieu quand j'y pense on a tout

On remontait aveugles en se tenant très près
Alors je parlais de ma plage comme d'un mystère
J'imaginais sous nos pieds une base d'agents secrets
Je disais qu'elle était ma plage nucléaire

Une nuit que j'étais seul je suis allé la voir
C'est là que j'ai compris comme elle aimait qu'on s'aime
Je ne l'ai pas revue le soir de mon départ
On y retournera ensemble parce que je t'aime © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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