Jean-Michel Iribarren

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : "il était le désordre à lui tout seul".

(extrait) « Les quais de la Seine n'étaient pas tout à fait noirs. Il aperçut l'horloge au loin, presqu'une heure de la nuit. Il regardait les ombres qui dansaient. Des yeux déjà si proches arrachaient du plaisir. Son plaisir que la bière allait rendre plus fort. Plus doux. Elle frappait à ses tempes, faisait la nuit plus noire. Et pour fêter ses dix-huit ans c'est en toute lucidité qu'Ange avait décidé de venir jouir ici. "Les Incorruptibles" poursuivaient sans lui la fête organisée pour lui dans le bar de Claire, la brune. Il attira un cul. Sa langue souriait. Heureux anniversaire.
Quand il en eut assez il arrêta le jeu. Le garçon s'en alla en cherchant à comprendre. Ange murmura qu'il n'y avait rien à comprendre. Il avait dix-huit ans aujourd'hui c'est tout.
L'homme le suivait des yeux depuis un certain temps. Ange le voyait bien. Sale vieux ! Plus loin ! Il lui gâchait sa nuit. Il effleura le couteau dans sa poche gauche. Il y glissa la main, sentit le couteau et son sexe encore dur. La haine qui montait. Ange voulait la jeunesse. Comme ses dix-huit ans. Fallait qu'il foute le camp !
Les deux adolescents s'embrassaient, se tenaient. Ange approchait. Regardait. L'un des deux acquiesça. Ils se mêlèrent. Sans compter les secondes. Alors il l'aperçut, tout près qui l'avait suivi là. Ils ne virent pas Ange devenir fou. Il les laissa à leurs baisers. Il s'éloignait à pas pressés. Il ne se retournait pas, inutile.
A peine le vieux s'était agenouillé, Ange frappa. Avec son pied, encore plus fort. Passait une ombre sans demander son reste. Ange visait le ventre, entre les jambes. L'homme essayait bien de se lever. Ange frappait toujours. L'autre rotait. Il aurait voulu crier. Mais c'était impossible. Rien.
Ange sortit le couteau. Un court instant il fixa le couteau. Le regard fou il l'avait toujours eu. Un peu plus, un peu moins. Il regarda les péniches au loin. "Les péniches à la nuit sans toi ça doit être très beau." Il prépara le bras qui tenait le couteau. De l'autre il l'attirait à lui.
Un reflet de bec de gaz éclaira le poignet du vieux. Un quart de seconde mais il le vit. Qu'est-ce qu'il t'arrive, dis Ange ? Le couteau près du ventre arrêté dans sa course. "C'est quoi ce numéro ? Tu vas répondre connard ? C'est quoi ?" Il redonna un coup de pied. Et l'homme retomba. Dans un mot. "Quoi ? T'as dit quoi ?" Et Ange s'est penché. "Répète !"
"Treblinka." "Quoi ? Répète !" Il répéta trois fois. "Treblinka" Ange avait bien entendu. "C'est quoi ton Treblinka ? C'est le nom de ta femme ?" Ange, tu n'as pas vraiment envie de rire, hein ? Il était tout en sueur. Il s'était affalé près de l'homme qui commençait à parler, doucement, en désordre. Ange ne comprend rien. Au début. Ça ressemble à un rêve. Ange, écoute.
Le vieil homme parlait tout le temps sans que jamais Ange n'intervienne. Chaque mot l'atteignait. Il ne pouvait y croire. Il avait bien trop bu. Pourtant il crut sans doutes, jusqu'au plus impensable. Ange savait que c'était vrai. Il avait dix-huit ans cette nuit-là, l'innommable cadeau. Il souriait : "j'ai lu ça quelque part" et il pleurait. Le couteau s'enfonçait dans la main.
"Moi c'est Jean Tournoyeur. Tu avais quel âge ?
- L'âge des enfants
- Viens, on s'tire, viens… ?
- Éric
- Tout le monde m'appelle Ange" © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « "Ils continuent sans moi, on ne peut pas les arrêter. Je les ai quittés pour venir te rejoindre. Tu étais seul, j'avais envie de parler, je vais t'emmener quelque part. Il faut me suivre." Et puis il reprenait sa guitare, sa musique jurait avec ses mots. Elle était tranquille, elle se moquait du monde, de toutes les injustices. "J'ai du chocolat noir pour toi. C'est bien celui que tu aimes ?" Ils se mirent à marcher. Vladimir l'interrogea, ses parents, l'endroit où il vivait, pourquoi il était seul à cette heure de la nuit. Il savait que ses questions n'appelaient pas de réponse. Juanito disait qu'il n'avait personne dans la vie, qu'on lui foutait la paix, que le jour il dormait. Il avait pris la main de Vladimir et c'est lui qui les guidait tous deux. La neige se remit à tomber l'espace de quelques minutes. C'est là que, près d'un square, pas loin des grands magasins, ils croisèrent deux garçons. Ils mangeaient et buvaient du Champagne, éclairés par un feu de bois et protégés par un parapluie que l'un des deux tenait. Peut-être n'avaient-ils pas remarqué que Paris était plongé dans le noir. "Ce soir, il faut boire, disait Juanito, reboire, comme avant. Après, tout recommencera." Vladimir se passerait de lait cette nuit-là, l'affaire était entendue. L'alcool, il lui fallait revenir là. Dès le début, il avait accepté les règles du jeu. Pas un retour en arrière, c'eût été impossible. S'il y avait une chance de refaire un voyage, le seul qui vaille la peine, plus loin que d'habitude, où mèneraient tous les autres, alors il le ferait. Et si c'était l'enfant la chance ? L'enfant libre, justicier et docile, tueur et martyr, qui montrerait la route et qui tendrait la main. Juanito parlait de filles qu'il connaissait, d'un garçon qui avait refait le monde à son image, qui s'en était allé, qui revenait parfois. Leurs mains ne se quittaient plus. Plus d'une fois ils tombèrent dans la neige en riant. Et ils se relevaient, ils se racontaient des histoires. L'enfant savait beaucoup de choses sur Vladimir. Il lui parla même de Maria. "Elle me ressemblait, elle avait peur. Alors, elle vivait la nuit, elle prenait du plaisir." Vladimir croisa l'Opéra une deuxième fois. Le violoniste était revenu. Il passa de nouveau entre les carcasses des voitures. Juanita brisa les vitres de quelques unes avec son bâton. "Il faut détruire. Nous, nous serons toujours là." Près du Louvre, ils prirent une ruelle étroite. Juanito s'arrêta devant une porte de bois. "C'est là, on va entrer. Tu es prêtre ? C'est ça ? Pour quoi faire, dis ?" "Pour les petites choses", répondit Vladimir. L'enfant sonna, une femme leur ouvrit. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Lorsque le tour d'Alexandre arriva on le vit se lever rouge d'émotion. Alexandre rougissait pour un oui pour un non, quelquefois il ne savait même pas pourquoi. Il avait bien trouvé un truc pour prévenir les rougeurs, serrer les doigts de pied très fort, mais cela ne fonctionnait pas systématiquement. Ce fut un de ces jours où son stratagème échoua. Au début Téthieu le laissa s'empêtrer dans l'inversion des syllabes et les bégaiements. Elle les ponctuait de silences pendant lesquelles elle enroulait dans un doigt une mèche de cheveux. Rien ne semblait l'émouvoir, on eût dit qu'elle avait tout son temps. Calmement elle ajoutait une question puis une autre. Alexandre s'entendit murmurer que son père était un primate. "Un primate ? Allons donc ! peut-être voulez-vous dire un diplomate ?" La salle croulait sous les rires, des rires sans pitié, des rires qui le tuaient bien plus sûrement que s'il s'était précipité dans la Seine, la Seine le protégeait, elle se serait déchaînée pour le défendre contre les imbéciles. Ceux qui riaient ne le regardaient pas, Téthieu, elle, observait. Quand elle vit les yeux d'Alexandre commencer à briller, une larme s'en échapper, elle changea d'attitude. Avec une violence qu'on ne lui connaissait pas. "Bande de petits cons ! pour qui vous prenez-vous ? Vous savez ce qu'est la philosophie, c'est le contraire de vos rires gras, le contraire de votre arrogance ! c'est se faire tout petit, ne pas la ramener, considérer pour rien ces différences dont la petite société des hommes fait tant de cas depuis qu'elle s'est constituée ! ou bien devenir grand à bouleverser l'endroit et faire régner l'envers, n'avoir ni Dieu ni maître, sentir le sang couler pour payer sa grandeur ! pas de petits rires minables qui se coucheront au moindre pet contraire ! vous êtes dans le sens du vent et la philosophie se fout pas mal du vent !" Et puis doucement : "c'est vrai, ce vent-là, elle s'en fout." Silence. "Monsieur le Supérieur vous fait bien du crédit." Silence. "Apprenez à ne pas rire, c'est bien trop important, vous verrez." Silence. "Merci Beaumanoir. Dites-moi seulement, vous êtes ici pourquoi ?" Les yeux d'Alexandre avaient un bleu intact. "Apprendre à rire, madame." Il s'était rassis sans comprendre ce qu'il avait nettement articulé pourtant. Au pieu lui plaisait bien. Sa colère ressemblait à la sienne au café de Françoise. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "à moi la vie, à toi la mort, c'est pareil".

(extrait) « Tu te rappelles ? Ils nous disaient toujours qu'il fallait soigner le début d'un roman. On s'en fout, ce n'est pas un roman, les choses n'ont plus de nom, on en est là. Je parle de ta mort mais la mort n'est qu'un mot, il ne dit rien, il ne dit que ce que les autres y mettent, ils auraient bien aimé me voir accablé, anéanti, ça les aurait rassurés, la mort se serait ressemblé, nous on la réinvente, au diable la vie ! remise à sa place, je me la garde puisqu'il faut, c'était ce qu'on voulait, à moi la vie, à toi la mort, c'est pareil, regardez-là la vie, gorgée de mort, vous n'allez pas la reconnaître, au moment de t'enfermer dans le cercueil ils ne savaient plus quel était ton cadavre, ils s'excusaient, c'étaient eux qui étaient tristes ! je suis allé te reconnaître dans la chambre froide, il n'aurait plus manqué qu'ils aillent en allonger un autre dans notre tombe, celle où mon corps finira par rejoindre le tien, plus tard, j'ai embrassé ton front glacé, il y avait toujours les bandelettes autour de ton crâne, j'étais sûr que c'était toi, ton crâne, la vie s'était logée là pour y finir son sale boulot, en un mois, fulgurant, fulgurance de ta mort, elle ne s'en est pas encore remise la vie, parce qu'elle aurait aimé te garder ainsi longtemps, de rechute en rémission elle t'aurait fait miroiter la lune comme elle sait si bien, et toi tu as agi comme Ange, tu vois on disait qu'Ange c'était moi mais c'était toi aussi, au bout du compte, au bout du conte, un conte la vie comparée à la mort, c'est maintenant que l'on saura la vérité, il fallait les ténèbres, tu es en moi maintenant, je te l'ai murmuré à la dernière seconde, elle était la première, lundi 26 juillet 1993, je n'ai même pas regardé l'heure, je ne sais pas à quelle heure tu es mort, c'était l'après-midi, aussitôt après j'ai dit à ta sœur : "on ne se quittera plus jamais, hein ?", un moment d'égarement, tu me pardonneras, seize ans à vivre ensemble et puis d'un instant à l'autre ne plus pouvoir t'entendre, te retrouver ici, ailleurs ou autre part, te faire lire mes romans, lire les tiens, plus rien de ce qu'ils nous font prendre pour la réalité, on en reparlera, j'ai dit n'importe quoi, j'ai fait n'importe quoi à l'heure de ta mort, cela n'a pas duré, seulement le mal de toi, il ne finira pas, ici je t'ai perdu, mais retrouvé là-bas. Ce n'est pas un roman, alors c'est quoi au juste ? On avait le même âge, mardi 8 novembre 1977, 18h30, conférence d'Economie : on a 19 ans, tu es en retard, tu choisis une place à côté de moi parce que j'ai l'air rassurant, les autres n'ont jamais rien compris. ©»

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cœur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera exploser la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « Cette fois-là Coutil s'intéressa davantage à Angel. "Au bout du compte il te ressemble un peu, conclut-il.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Ca t'embête ? Je suppose que tous les personnages ressemblent à ceux qui les écrivent. Et puis, dans le cas présent, c'est plutôt bien. Tout le monde voudrait ressembler à Angel, non ? Sinon tu n'écrirais pas cette histoire.
- Ne m'oblige pas à parler de ça. Je ne peux pas.
- Et pourquoi ? Je n'ai jamais compris pourquoi tu ne pouvais pas parler de tes romans.
- Tu ne comprends pas parce que tu n'écris pas.
- J'ai vingt ans, j'écrirai peut-être un jour.
- Tu disais le contraire il n'y a pas si longtemps.
- Ah oui ?
- Qu'est-ce-que tu veux dire par "tout le monde voudrait ressembler à Angel" ? C'est un tueur.
- C'est vrai que tu en parles mal ! Je ne voyais pas les choses comme ça. Tuer, on s'en fout dans ton roman. Si Angel n'était qu'un tueur il ne t'intéresserait pas. La mort ne te fait pas peur. Angel, tu en as besoin. A partir de là il ne sera jamais monstrueux.
- Tu le défends bien.
- Il n'en a pas besoin.
- Tu as entendu parler du meurtre de l'enfant? (Coutil hocha la tête) Et ça tu en penses quoi ?
- Je n'imaginais pas qu'on puisse tuer un enfant.
- Ca te fait quoi ?
- De la peine ! Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ! Tu es drôle Léo !
- Oui, excuse-moi, c'est idiot ! Je pensais à Angel. C'est un meurtre qu'il aurait pu commettre.
- Ce n'est pas Angel que je défends, c'est toi. Angel, je m'en moque ! Tu es si fragile finalement !
- Et toi ?
- Je ne me suis jamais posé la question. Réponds, toi !
- Je te croyais fragile, dit Léo. Mais tu vis de mystères.
- Allons donc ! Comme Angel alors ? Alors je lui ressemble aussi ?
- Oui, tu lui ressembles. Ne joue pas avec moi.
- Je n'ai jamais joué avec toi Léo."
Ils n'iraient pas plus loin. Léo ne pouvait pas. Avait-il seulement encore besoin de poser la question à Coutil ? Il se sentait perdu et rassuré. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné son appareil photos, Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Sur le moment je ne m'en suis pas aperçue. C'est après en rentrant au square des Batignolles. Jamais personne ne m'avait dit quel nom donner à mes photos. Quand ils ne comprennent pas le nom des photos, ils se contentent de prendre un air bouchonné. Ou alors ils donnent des conseils. Les conseils rapport à ses photos elle déteste. Ça lui rappelle l'école. Ceux qui ignorent tout de toi et qui verbalisent quand même. Les bonnes intentions bons sentiments ça pue. Julien ne m'a jamais donné de conseil. Je revois Lafaille avec son arthrose. Déjà il fallait supporter ses lamentations "me faire opérer du genou ou pas..., vu mon âge". Les lamentations c'est comme les conseils, jamais là où il faut. Les cabossés ils ne se lamentent jamais. Les oiseaux du sida, pas un qu'elle a entendu se plaindre. Tous morts dans un long rire. Avec Lafaille on avait les lamentations et les conseils pour le même prix. La photo Venger, la femme à l'œil au beurre noir, il m'avait dit : "Ma chère Amalia, appelez-la "La femme blessée", ça sonne bien !" Ce qui sonne bien c'est qu'elle n'a aucun regret de leur avoir dit non. Elle n'était pas blessée la femme. Justement elle n'était pas blessée. Je n'allais pas perdre mon temps à lui expliquer. Entendre puis voir. Il aurait dû entendre le bruit de la vengeance. C'est trop leur demander d'être devant la photo et d'être dedans aussi. Seulement Julien. Julien est au début, dedans et à la fin. Ils pseudonyment tout. Même tes larmes. En tout cas elle ne les a jamais suivis leurs conseils. C'est tout ce qu'elle a : Elle est plus libre qu'eux. Depuis qu'elle a revu Julien elle s'en rend compte de sa liberté cabossée. J'ai dit à Julien que j'avais besoin d'être seule avant de commencer nos photos. Il a dit : "Je savais que tu dirais ça". Il le savait et il l'espérait. Parce que personne n'a autant veillé sur elle que lui. Personne n'a jamais autant voulu qu'elle soit Amalia. Pourtant c'est quand il m'a demandé d'appeler les photos Enfermés que j'ai eu envie de me retrouver seule. Pas un conseil. Julien ne donne pas de conseil. Il ne saurait pas. Elle attendrait pour rien si elle voulait voir Julien se mettre à sa place. Parfois elle aimerait bien. Se solitariser un peu moins. S'il a parlé du nom de la photo c'était plutôt un ordre. Elle a tout ordonné autour de lui elle ne regrette rien. Elle se bat avec Julien comme elle l'aime, aquatiquement. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « La Dernière Heure

c'était quand le moment où j'aurais pu si j'avais voulu, y avait quoi au commencement du cauchemar
y avait toi déjà y avait toi les fourmis ne sont arrivées qu'après, au début on ne les a pas vues arriver tu te rappelles elles étaient bien plus rusées que nous, puis un jour on s'est retrouvés entourés de fourmis, des foumis partout c'est peut-être là que ça a vraiment commencé, avec les fourmis
non, si je réfléchis bien, c'est drôle je n'ai jamais aussi bien réfléchi tu me réfléchiras aussi, au début y avait mes livres y avait même mes livres que je n'écrirai jamais, même celui que je suis en train d'écrire là, y avait des musiques espagnoles, y avait Silvio aussi, il est là maintenant Silvio on ne se parle pas mais il est là même pas besoin de se tenir la main
la dernière fois que tu m'as pris la main c'est parce que tu avais compris, toi qui ne me prenais jamais la main, tu as même dû comprendre avant moi ce que moi j'allais faire, depuis toujours tu attendais le moment où on n'aurait même plus besoin de se tenir la main tu trouvais ça trop humain de se tenir la main, tu étais inhumain, tu avais raison, tu dois être heureux que j'aie compris maintenant
au début aussi y avait des garçons que je trouvais beaux et les fourmis les ont dévorés, je suis seul maintenant seul avec les fourmis qui voudraient bien me dévorer aussi mais qui ne me dévoreront jamais
c'était toi surtout qui avais peur des fourmis tu les as vues bien avant moi tu me les montrais mais moi j'écrivais je ne voulais pas les voir je les ai vues tout d'un coup un jour je crois que c'était y a pas longtemps, je ne suis pas sûr, ça s'éloigne, c'est ça qui s'éloigne le début la fin la chaleur tout s'éloigne je ne souffre plus de rien, tu m'entends, de rien, il n'y a plus rien à souffrir
c'était surtout pour moi que tu avais peur des fourmis pas pour toi c'est ce qui m'a décidé je voulais que tu sois tranquille que tu n'aies plus peur des fourmis à cause de moi, si j'avais voulu j'aurais rouvert les yeux tu sais et ils n'auraient pas eu besoin d'aller chercher dans mon cerveau comme tout à l'heure, qu'est-ce qu'ils croyaient trouver, y avait des fourmis parmi eux, je me suis méfié, y en a une qui a dit
c'est foutu, ça m'a fait rire parce que moi je faisais rouler mon cerveau dans la rue
c'est écrit à la fin de ce que j'ai écrit en dernier, c'est écrit, tu n'auras qu'à lire, tout est écrit
et dire que je voulais aussi que les fourmis me lisent mais les fourmis ne lisent pas, non bien sûr elles ne savent pas lire, mais toi il faut absolument que tu lises, et tout
je crois que j'aperçois maman maintenant, si seulement elle pouvait me voir aussi, maman ! maman ! je suis guéri ! si elle ne m'entend pas tu lui diras bien que je suis guéri surtout qu'elle n'aille pas croire ce qu'on lui dira tu lui diras
ton fils est guéri, ou tu ne diras rien, c'est aussi bien qu'elle croie que c'est lui, il ne faut pas faire de mal à maman, seulement à toi, tu as toujours été le seul à qui je peux faire du mal
c'est maintenant que je ne souffre plus du tout que le mal est partout, je suis couché dans le mal tellement bien, comme si j'étais couché avec maman, ce doit être ce qui fait peur aux fourmis et pourquoi elles me fichent la paix je ne vais pas rouvrir les yeux elles seraient trop contentes, il faut lui laisser croire c'est rien qu'un jeu comme au début
je les entends qui reviennent les musiques espagnoles
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Tu ne prétends plus refaire le monde. Tu ne saurais pas. Autrefois tu y pensais à des choses comme refaire le monde mais tu voulais surtout que le monde te donne ta place. Finalement l'imperfection du monde t'a plu. Tu voulais des tyrans pour s'en débarrasser, s'embrasser à la mort du tyran comme sur la place Venceslas à Prague. Tu as eu tes tyrans et tu t'en es débarrassé, tu as pleuré de joie. Tu voulais la maladie pour pouvoir résister. Tu as eu la maladie, avec tes mots tu as résisté. Tu voulais la mort pour savoir. Tu l'as eue, tu as su : rien n'empêche d'aimer, quand c'en est. Tu voulais des défaites, superbes, tu voulais te construire de défaites. Les défaites tu les a eues et plus que tu n'aurais jamais imaginé. Tu voulais être beau, que ta beauté tu en sois le seul artisan, comme une conquête. Tu l'as eue, la beauté. Tu voulais des garçons, des garçons pas des hommes, des anges, des diables, pervers, innocents, comme dans les livres, dans les romans de pacotille. Les garçons aussi. Tu voulais l'amour. Nous y voilà. Tu as toujours su ce que c'était, l'amour. Toujours. Tu ne t'es jamais menti là-dessus. Toujours su que l'amour c'était presque nulle part alors qu'on te disait que c'était partout. Tu as toujours su que c'était tragique et pas heureux, à refaire et pas signé, déterminant et pas secondaire. Pour l'amour tu étais prêt à tout, pas à n'importe quoi. Tu savais de l'amour que rien ne lui résiste, ni la mort etc. Tu l'as su vraiment très jeune. Tu n'as jamais connu personne qui connaisse l'amour comme toi tu le connais. Personne. Et tu sais aussi que disant cela personne ne te croira, ce qui après tout est normal puisque tu es bien le seul de ton espèce. L'amour, tu l'as eu. Tu l'as eu avec le reste, avec les défaites, la maladie, la mort etc. Tu l'as toujours et au bout du compte comme disait Hervé, c'est tout ce que tu as, ce que tu as jamais eu, tout ce qu'il reste. Ça n'a jamais suffi. Si cela suffisait, l'amour ne serait plus l'amour. Il te ramène au point de départ, l'amour. Et dégoûte-toi bien d'employer autant ce mot d'amour qui te dégoûte tant de ce qu'on en a fait. L'amour te ramène à toi. Sans lui tu te serais perdu de vue depuis longtemps, ça se voit tous les jours. Il te ramène à toi et tout est à recommencer. C'est d'aimer qui m'a fait regarder vers toi, Yaguine. Qui m'a gardé tel quel : perdu, enfant, guerrier.
Toujours la guerre. Contre elle, l'ennemie.
Si c'était ça aussi qui m'avait mené à Yaguine ? L'ennemi commun : la vie. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Anckchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Wild voudrait abréger la conversation. Il n'a jamais su parler de Mathieu. Sauf avec Ankhchen, sauf, un peu, avec Elsa. Mathieu le lui reprochait parfois, tu ne leur dis jamais rien. Ils le voient bien, disait Wild. Non, ils ne voient pas, c'est pour ça que moi j'en parle, ça ne change rien je sais bien mais il le faut. Ça faisait partie des zones d'ombre. Parce qu'il y en avait. Wild a eu le temps d'y repenser. A l'époque il n'y pensait pas aux zones d'ombre, ça n'était pas son style de penser à ce genre de choses. A Mathieu il donnait tout, ou à peu près, librement, sans y penser. Mathieu, lui, était déjà plus loin, il le sait maintenant. Mathieu ne se contentait pas facilement de ce qu'il avait. Il voulait toujours plus. En même temps il ne demandait rien. Il aurait préféré mourir que de demander. C'est quand tu vis ta vie que je suis le plus proche de toi, il disait. Il le disait même si ce n'était pas totalement vrai, mais vrai aussi. Mathieu avait été l'instigateur des rêves, l'au-delà d'eux, c'était lui. Wild par la suite s'était souvent dit que Mathieu, le protégé, avait beaucoup d'avance sur lui. Mathieu lui disait parfois, tu es égoïste mais ça ne fait rien, toi c'est toi. Il t'adorait, tu sais, dit Hadrien. Moi aussi, il répond. Il enrage de ne pas en dire davantage. Mathieu le détesterait s'il voyait ça, son impuissance. Il dirait, tu ne lui as pas dit. Et il lui sourirait, tu ne changeras jamais, et malgré tout, cela le réjouirait aussi que Wild ne change pas. L'énigme. Et même dans les rêves, les zones d'ombre. Comme ce rêve où Wild était dans une chambre d'un grand hôtel, avec des amis, bien coiffé, il se rappelle de ça, et Mathieu était entré, il s'était mis en colère, où étais-tu ? je te cherchais ! Je n'ai jamais vu ça, ni avant, ni après. Quoi ? Cet amour qu'il avait pour toi. On parlait tu sais, même si on ne faisait pas que parler, dit-il en souriant. Il ne savait que parler de toi. Il disait, je m'en souviens encore, si je parle de lui, je parle de tout, alors tu vois. J'étais jaloux bien sûr, tu dois te rappeler d'ailleurs, mais en même temps, je sais pas, ça me fascinait, je crois que Mathieu m'attirait aussi à cause de ça, de toi, en un sens ça devait me plaire que ça puisse exister une chose pareille, enfin, c'est ce que je me dis aujourd'hui, c'était plus compliqué à l'époque, d'ailleurs tu sais comment ça a fini. Wild sourit. La brutalité de Mathieu. Wild fait un effort surhumain : c'était la même chose pour moi, ça l'est toujours. Silence. Il se dit, je l'ai dit ! Il a presque envie de sauter en l'air. J'ai dit : ça l'est toujours. Silence. Puis, Hadrien : mais comment t'as fait alors, après ? C'est là que Guy, le réalisateur, vient lui parler. L'émission approche. Excuse-moi Hadrien, faut que j'y aille, je sais où t'appeler de toute façon, et toi aussi. Hadrien l'embrasse. Tu me donnes ton numéro de portable ? Je n'en ai pas, j'ai pas de portable. Il va vers le studio. J'espère qu'il m'a cru pour le portable. Je ne sais pas comment j'ai fait, je l'ai fait. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Géant" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « Je vais y retourner avec Sarah. Je veux tout partager, même l'impartageable. Est-ce que Jim détruira le monde, je ne crois pas qu'il ait le choix, mon Jim est peut-être trop occidental mais il n'est pas tout-puissant, quand il parle avec Roman, j'ai parfois l'impression que Roman est plus fort que lui. Et qu'importe mon livre, il est déjà écrit, je vais le terminer mais je sais qu'il est déjà écrit. La mort d'elle est plus forte que le livre, Sarah est plus forte que le livre, je me demande ce que peut faire Jim de tous ces livres, il y en a tellement, cela doit bien l'amuser nos efforts de comprendre, à moins que cela l'aide aussi à comprendre, va savoir ce que Jim veut. Si je dis à Mamoudou que l'on ne dîne pas là, il ne dira rien, il invitera Anne, ou il dira, tant mieux pour moi, il ne restera rien pour vous. Mais il ne dira pas ça. Je ne sais même pas ce qu'il lui a pris de cuisiner ce soir, justement ce soir, sûrement pour nous dire qu'il est là, avec sa cuisine malienne, son manioc, on aime toujours avec des petites choses, comme elle me le disait, un cadeau, une lettre, la mort. Près de son lit, je lui dis ça, qu'on ne va pas se laisser abattre par ces petites choses de la mort, je ne sais pas si je dis le mot 'mort', mais ça revient à ça. La mort c'est pour les héros. Beaucoup de héros finalement. Je les entends encore murmurer dans le couloir, en regardant le canal et la passerelle. J'aimerais revoir le jeune homme et la fille, mais je ne les vois plus. Je ne sais même pas s'ils existent. Moi j'existe. Et Sarah. Et Mamoudou. Et elle. Je ne dédierai mon livre à personne. Pas même à Dieu. Quand on se promenait dans les rues, elle disait parfois d'une femme, elle est belle cette femme, elle ne le disait pas si souvent d'un homme. Je ne disais rien, ça m'énervait un peu, Dieu sait pourquoi, et en même temps je l'aimais comme ça, secrète, vaillante. Je crois que demain il y a la réunion de copropriété, j'ai le papier qui traîne sur le bureau, je n'ai jamais rien compris à ce qui se dit à ces réunions, je suis bête pour ces choses. Est-ce que Jim participe à des réunions de copropriété ? J'espère que Samia sera là cette nuit, c'est ma préférée. J'aimerais retourner à Trouville avec elle, revoir la mer de loin avec elle, n'en plus pouvoir d'elle et de comme on était trop bien ensemble. Je crois que la porte s'ouvre. Sarah ! © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"décal'âge" (2018)

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Ils s'arrêtent dans un coin où on peut s'allonger. Je n'en peux plus, elle dit. On ne peut pas fumer ici, il dit. Je m'en tape. Et ils rient. Tu as toujours été une révoltée l'air de rien. C'est toujours ces films que tu aimais, tu sais, les films contre la vie, les histoires d'amour, tu sais, ces histoires d'amour. Elle : ça me manquait de ne plus aller au cinéma avec toi, sur les Champs, au Châtelet. Mais tu y allais avec papa. Papa. Tu sais bien qu'on avait pas tout à fait les mêmes goûts. Tu parles ! jamais vu deux personnes aussi désespérantes, vous pouviez tout faire ensemble. Peut-être mais le cinéma c'était toi..., à propos j'ai le numéro de téléphone personnel de Glenn Close, à cause de toi.
Il connaît son histoire par Matthew, l'histoire de sa mère en Californie, puis ici, mais il l'interroge quand même. Elle lui parle de Bill, de la route, du Romance et du Leopards, de Dan, tu les connais bien non ? Mmm... Ils t'appellent sweet Jimmy. Oh so sweet, dit Frédéric. Elle parle de Sandra, je ne l'aime pas du tout. Moi non plus, enfin, c'est une pauvre fille, alors, tu as connu Tom ? tu connais tout de ma vie alors ? C'est ça, moque-toi, tu es toujours aussi moqueur. Il rit. Elle aime le voir rire. Je croyais que tu étais mort. Moi aussi, dit-il, par moments, mais Matt me ressuscite à chaque fois, il est comme ça, il est fort, il est fort pour moi. Elle ne compte plus les Matthew dans la conversation. Parle-moi de lui, demande Frédéric à sa mère. Qui ? Ton Matthew, c'est un ange, avec toi aussi, non ? c'est un vrai écrivain, lui, il n'écrit pas pour la gloire, tu verras, son nouveau livre, tu lui as inspiré des poèmes, c'est magnifique, je suis toujours son premier lecteur, et lui mon premier auditeur. Ils sont toujours sur la High Line. Ça leur ressemble, High Line. La ligne droite d'eux qu'il a tordue et retordue, qu'elle a redressée et redressée, la ligne droite vers Matthew, au-dessus de la ville, par-dessus l'amour qui meurt, renaître et ne pas mourir, eux trois maintenant. C'est plus doux maintenant entre eux deux, entre elle et son fils, c'est comme si c'était hier, quand il est parti, qu'elle l'a accompagné à Roissy, aucune différence, eux ensemble, le même inceste jamais réalisé, réalisé maintenant par l'autre, l'ange qu'il dit, attends un peu avant de parler d'anges, la vie est longue mon ange, aucune différence mais tout a changé, la douceur entre eux n'a jamais été vraiment douce, violente, à fleur de peau, trop d'amour, Alain le disait, ton fils ne m'aime pas, il n'aime que toi, c'était faux bien sûr, elle n'a même pas besoin que Frédéric le lui dise, c'était faux mais invivable, l'amour est invivable... © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"roman" en cours d'écriture (titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric, est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit...

(extrait) « (Sergio)
Jane est morte. Elle est morte dans son sommeil, c'est moi qui l'ai découverte, je voulais la réveiller, parce que souvent c'était moi qui la réveillais le matin, elle m'avait donné la clé de sa porte. Morte. Je n'avais jamais vu un mort, seulement dans les films mais on sait bien que dans les films ils font juste semblant. J'ai mis mon doigt sous son nez comme dans les films et j'ai compris. Je me suis assis à côté d'elle et j'ai pleuré. Jane était comme on peut dire ma seule amie, ma seule vraie amie, ma famille, ma seule vraie famille. La radio était allumée, elle a dû encore écouter son émission de la nuit et puis après, et bien après voilà, ce qu'on sait. Je voulais pas la regarder, je pleurais juste, quand je suis entré je crois que j'ai compris tout de suite, elle n'avait plus le même visage, c'était le même et plus le même non plus. Comme si elle s'était envolée et qu'elle avait laissé son corps juste sur le lit. Là je sors de l'enterrement. C'était triste je te dis pas. On était quatre mais pas sa fille. Je ne savais pas comment la prévenir, sa fille. Parce que je savais bien qu'elle avait une fille, elle me l'avait dit, même si certaines fois elle disait qu'elle n'avait pas d'enfants, je disais rien, et d'ailleurs c'est un peu comme moi, elle avait une fille mais c'est comme si elle en avait pas, comme moi dans ma famille. Je n'ai rien dit à ma famille, je suis allé voir les policiers. Mais avant je suis resté chez elle un bout de temps à pleurer. Quand j'ai fini de pleurer j'ai un peu regardé autour de moi, je le connaissais l'appartement mais c'était la première fois que j'était seul à pouvoir regarder. Elle n'avait plus de piano mais c'est drôle parce que c'est comme si le piano était resté quand même, je ne saurai pas dire, je le respirais le piano. À l'enterrement il y avait une grande couronne signée Vladimir John. Lui, je l'ai prévenu, on a même échangé quelques mails, il a dit que Jane lui avait parlé de moi. Je ne l'accompagnerai plus pour se promener, je ne lui ferai plus de courses, merde, si c'est comme ça la vie. Je n'ai pas trop le moral. Parfois je trouvais qu'elle était plus jeune que moi, Jane. Mais j'ai eu une idée, je vais écouter l'émission qu'elle écoutait la nuit. Comme ça, tu vois, oui. J'ai compris en tout cas que j'aimais pas trop la mort. Je préfère la vie. Même pourrie. Elle disait souvent ça Jane : tu comprendras un jour combien c'est important, la vie ! © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(en cours)




"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car…, là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (les survivants)

Mon cher amour
Sait-on le temps qu'on se connaît
Ceux qui nous croisent dans la rue
Amours anciens, amis qui vont
Nous revoient toujours tous les deux
On est si jeunes et malgré tout
C'est un vieux couple que nous formons
C'est toi que j'aime, pas un reflet
Tu me connais, tu me devances
Cet amour-là que nous savons
Comme il est drôle, qui aurait dit ?
Il ressemble si peu à nos rêves
Ces rêves que nous avons gardés
En sachant bien que toi et moi
Nous sommes à l'abri de tout
Savoir cela, en être sûrs
Nous sommes les seuls
Les autres jamais n'y croiraient
Ils souriraient
Les autres comme on s'en fout et malgré tout
Au bout de tout ce temps passé ensemble
Ma seule souffrance c'est que les autres
Ne sauront jamais rien de rien
On en a mis du temps pour tout
C'est de ce temps que nous sommes faits
Je m'émerveille à chaque instant
Que tu sois toujours près de moi
Que ce soit toi et non un autre
Pour ce film dont je veux parler
Ou cet exploit qui comptera
Ce monde où nous étions avant
Etrangers comme le sont tant d'autres
Nous est devenu supportable
Je ne suis rien sans toi
Mais avec toi je me demande
Ce qui pourrait me faire peur
Je voudrais tant te dire merci
Même ces quelques pauvres mots
Je n'aurais jamais pu sans toi
Ecrire cela, l'imaginer
Sommes-nous heureux ? Quelle importance !
On s'est quitté cent mille fois
De rêves brisés en déceptions
L'important c'est qu'on soit toujours là
L'amour c'est d'avoir survécu
D'avoir appris même à s'aimer
Dans les absences et nos faiblesses
C'est de tout que tu me tiens lieu
Tu es dans tout finalement
Le jour où je t'ai vu souffrir
Presqu'impuissant près de ton lit
Je souffrais tout autant que toi
Moi l'égoïste si près de moi
Près de ton lit cette nuit-là
J'ai compris combien je t'aimais
J'ai su la force aux pieds d'argile
Car finira par arriver
Ce jour que je ne peux pas dire
Mais toi et moi on en a vu
Et je me dis qu'au bout du compte
On restera des survivants © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

romans 1

romans 2

poésie

entretiens





Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


romans 1

romans 2

poésie

entretiens