Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange"

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Dans le soleil qui lui dessinait la jambe Ange regarda le garçon dormir. Dans l'escalier qui menait à la chambre ils s'étaient dit qu'ils reculeraient loin le moment de finir. Quand enfin ils jouiraient ils ne sauraient plus rien, de leurs mains, leurs cuisses, se tenir debout, couché, l'endroit, l'envers et le nom des saisons. Ils iraient tout au bout de leurs corps achevés, des règles édictées. Contre l'avis de tous, pour leur plus grand plaisir. Ils tremblaient de leurs gestes et des mots qu'ils disaient. A l'instant de jouir Ange avait senti la peur dans leurs spermes mêlés. Il ne se réveilla pas quand Ange fit couler l'eau puis s'habilla. Même le bruit de la porte le fit à peine bouger.
Dans la gare de l'Est ce samedi matin les gens partaient pour un week-end aux allures de vacances d'été. Dans une chaise roulante un jeune homme écoutait de la musique. Il lui fit signe d'approcher et lui tendit les écouteurs. Ange revit ce jour près du canal où pour la première fois il avait entendu la musique s'enfuir vers lui d'une fenêtre. Elle était encore là. Avec ses grandes ailes. Ange la rendit au garçon. Il lui revint une nuit où peut-être ses mains avaient redonné la vie. Il le prit dans ses bras et s'en alla. Il y avait des enfants dans les trains. Deux garçons se disaient au revoir. L'un des deux confiait qu'il n'aimait pas partir. Ange longeait un quai. Des militaires parlaient de cul. Ils moquaient l'un d'entre eux en le traitant de pédé. Ange se retournait. La gare s'éloignait. Il aperçut au loin un vieil homme qui semblait l'appeler. Il lui criait de rester encore un peu. Ange entendit des mots, plaisir, bouffe, révolution. Il n'avait pas remarqué un adolescent qui le suivait des yeux. Il vit Ange atteindre le bout du quai et descendre sur la voie. Bientôt il ne distingua plus qu'un point et puis plus rien. Alors le garçon monta dans son wagon, bouscula un passager sans s'excuser et alluma une cigarette. © »

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Vie d'Ange

L'il gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'il gauche de Vladimir"

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « L'église Saint-Germain-des-Prés sonna huit heures. Paris qui en avait vu bien d'autres allait vivre la nuit la plus noire de son histoire récente. Les enfants de la misère savouraient leur revanche contre tous les puissants pour quelques heures anéantis. Des heures dont on ne savait rien, ni combien elles seraient, ni le prix à payer. Seuls îlots de lumière, les hôpitaux abritaient des malades qui prenaient la vie en souffrance. Un jeune garçon de vingt ans luttait contre la mort. Le sida impitoyable poursuivait ses rafles, mais plus pour très longtemps. Un ami lui tenait la main en retenant ses pleurs. Il croyait au miracle. Lorsqu'il vit de sa fenêtre la ville plongée dans le noir, il pensa qu'elle épousait son deuil, il l'en aima davantage. Paris ressemblait à leur détresse à tous deux ou bien était-ce une dernière chance que la vie leur donnait. Il n'y croyait pas vraiment. Elle était trop radine pour ça. Elle s'en goinfrait de tous ces morts ! Il y avait aussi une musique. Un orgue de barbarie, dans un square non identifié. Celui qui jouait était seul. Il ne remarquait rien, simplement il jouait. Le monde pouvait s'éteindre, ses notes jamais. La neige s'était mise à tomber à nouveau. Des voitures s'immobilisaient sur les chaussées, abandonnées par les conducteurs victimes des embouteillages les plus monstrueux qu'on ait connus. Les larcins se multipliaient. Des corps qui jamais autrement ne se seraient touchés se rejoignaient tout émus. On pissait n'importe où. La morale se réfugiait dans ses derniers bastions mais elle n'y croyait plus. Vladimir se disait combien Paris aurait été belle si soudain on l'avait allumée. Des clochards passèrent auprès de quelques femmes du monde pour des gens raffinés. L'envers était l'endroit. Le silence s'était déjà emparé de plusieurs arrondissements, ponctué ici ou là de gémissements sourds ou de cris de révolte. On ne savait plus rien. Même les pendules ne donneraient plus l'heure. Des bougies, qui d'ordinaire logeaient au fond de culs qui en redemandaient, éclairaient les logis. Un vieil homme gisait sous une porte cochère. Dans le quartier Saint-Germain des flics indifférents aux émois des passants s'affairaient. Deux brutes au regard vide recherchaient le témoin de leur meurtre. Un moine allait rencontrer Dieu en retrouvant le Diable et il tremblait de peur. Et puis un homme si laid et une femme si belle s'accrochaient l'un à l'autre. Et la neige était noire. © »

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Vie d'Ange

L'il gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"Le Violeur"

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Une phrase de Marcellin, le jour de la rentrée, à la chapelle : il parlait du vieux Zot, il lui avait glissé l'air entendu : "paraît qu'il connaît plusieurs portes". Celle-là était surmontée d'une petite lanterne, simplement agrémentée de quelques armatures noires, elle n'avait rien de commun avec celle de la bibliothèque et pourtant la peur de la pousser était la même, comme si en retour le château attendait quelque chose. Mais à cette heure-là, Alexandre avait retrouvé la bravoure qui parfois l'avait mené loin de l'avenue de Breteuil, dans des lieux menaçants, si menaçants qu'ils lui auraient pris sa vie s'il y était resté, envie de la donner, celle-là ne valait pas bien cher ! La porte ne résista pas. Il alluma son briquet car on ne voyait rien. Il avança inconscient du danger, il ne lui faisait plus peur, Laberge ou Vergez ne pesaient pas plus lourd que leur poids, pas une seconde leur image n'effleura sa pensée, il referma la porte. Dans les recoins se nichaient d'autres portes, si c'était bien des portes, il ne distinguait pas de poignées, les mains sales et mouillées de se risquer à les toucher. Au bout de quelques pas il releva la flamme vers ce qu'il crut être un autre mur. Il s'apprêtait à rebrousser chemin lorsqu'il devina d'autres marches étroites, le briquet s'éteignit en manque d'essence. Alexandre n'aurait pour un empire renoncé à sa découverte, il monta doucement les marches les unes après les autres, il grelottait, brusquement il s'assit. Et si elles ne le menaient nulle part ? Des portes, des portes ! tous les châteaux avaient des portes, Barbe Bleue n'était rien qu'un collège, on préparait son bac, on priait, un jour on s'en allait, il fallait être fou pour croire que le château vivait plus d'une vie, Alexandre le savait, même les cigarettes finissent par se consumer, toujours l'ennui, enfiler ses chaussettes le matin, pisser dans des chiottes faites pour ça, filer droit, se résigner au défilé des jours, peut-être qu'enfant il souriait, Sean aussi souriait quand il le regardait, lorsqu'enfin il n'était plus sur ses gardes, il l'emmenait sur le toit des immeubles, ils y restaient des heures, Sean disait : "rien que ça, c'est tout ce qu'il nous reste, un jour y aura plus rien", de l'histoire ancienne, il avait perdu son sourire ou on le lui avait repris, Sean vivait-il encore ? Il s'était assis dans le noir, sur les pierres glacées. © »

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H

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"H"

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « (lettre de H à JM) Tu me dis : "Tu as toujours cru que la vie te voulait du bien, tu vivais insouciant ". Je l'ai cru longtemps ; je ne le pense plus. J'ai gardé de ce temps pas si lointain des habitudes : le refus des choix, celui des conséquences de mes actes, le besoin d'être pardonné et compris. Ce mal de vivre que je traîne n'est pas ailleurs que dans ce refus, ce défaut de clarté. J'avais d'abord appelé mon premier roman : la ligne brise. Ai-je beaucoup avancé depuis ? Et toi, tu es mon principal, peut-être mon seul point d'ancrage. Dans tout ce flou dont je suis responsable.
Pardon si je ne t'ai pas rendu de que tu m'as donné. J'en souffre autant que toi. Tu as raison lorsque tu dis que tout se tient. C'est vrai aussi pour les romans. Je comprends mieux cela grâce à toi, et aussi à cause de cette séparation. Elle me fait mesurer à quel point je suis perdu sans toi. J'ai l'impression de vivre coupé de mes racines, comme si je volais au-dessus des choses, sans plus pouvoir les toucher ou me poser sur elles.
Bien sûr, ce sont des mots. Mais comment te faire comprendre ce que je ressens autrement qu'avec des mots ?
" Je serai là si tu as besoin de moi ", dis-tu. J'ai besoin de toi. Pas dans 3 ans ou dans 10 ans si d'autres épreuves m'arrivaient dans la vie.
Je ne suis pas qu'insouciance ou légèreté. Fais-moi confiance. Une fois encore. Je me sens seul, désemparé. Je me rends compte (et j'en suis heureux- heureux de comprendre, car les choses s'éclairent, deviennent plus simples tout d'un coup) à quel point j'ai poursuivi des chimères. Il m'aura fallu éprouver cette solitude pour ouvrir les yeux, écouter et ressentir ce que tu dis. Ne me laisse pas à mes remords, au dénuement d'une vie sans toi. H © »

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"L'acharnement de soi-même"

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

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La solitude du mal

Amalia




"La solitude du Mal"

 
résumé : des meurtres sans explication, il crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait)
« Face à la Seine dans l'appartement minuscule et assis devant une table dépliée pour l'occasion, ils devisèrent lui d'écriture, elle de ses échecs et succès dans le monde de la criminalité. D'origine new yorkaise, elle avait épousé un Français décédé trois ans après leur arrivée en France. Forte de son expérience- elle était une des meilleures dans son pays- elle avait intégré la police française pour rester à Paris qu'elle aimait. Et puis elle confessa son penchant pour les idées communistes et les boucles d'oreilles, et trouva étrange la présence de peluches dans l'appartement d'un écrivain. "Un écrivain n'est pas une généralité, se contenta de répondre Léo, il ne rend aucun compte.
- Décidément vous ne leur ressemblez pas.
- A qui ?
- Aux écrivains, aux autres.
- Merci mais je leur ressemble aussi, c'est un tiraillement perpétuel entre soi et les autres.
- Et ces tableaux ? Ils ne sont pas de vous, je me trompe ?
- Mon meilleur ami les a peints, David, il est mort il y a trois ans."
A l'heure du digestif ils s'étaient retrouvés sur le canapé-lit. Il sirotait encore et elle tirait sur la taille de sa jupe. "J'ai trop mangé, dit-elle, à chaque fois c'est pareil. Je pense que vous savez pourquoi j'ai voulu vous rencontrer (elle parlait lentement)." Léo la regarda sans comprendre et (il allait y repenser souvent) s'étonna de la réponse qu'il lui fit. "Les meurtres je suppose, le sable et tout le tintouin.
- J'aurais dû vous en parler avant.
- Je ne m'y attendais pas.
- Alors ?...
- Je ne sais pas, j'écris un roman en ce moment...
- La même histoire ?
- Non, pas du tout, enfin je ne sais pas, continuez (un mouvement de son verre trahissait sa nervosité)."
Gaby Steamer essaya de trouver une justification à une visite aux airs de plus en plus surréalistes. Elle avait été chargée de l'enquête et n'avait pas avancé d'un pas. Un médecin, une jeune fille et un cadre assassinés et pas le commencement d'une explication. Aucun lien apparent entre les victimes, pas de témoins et aucune empreinte. A chaque fois le même rituel : les yeux crevés, un temps entre chaque oeil, du sable sur le sang et un livre aux pages arrachées entre les mains du mort, jamais le même. On avait recherché les originaux à grand-peine, retrouvé les pages manquantes, disséquées depuis sans résultat. Bref, Gaby Steamer pataugeait et, en désespoir de cause, s'en remettait à la littérature qu'elle chérissait. Seuls indices : les meurtres ont été perpétrés un vendredi, l'arme du crime serait un couteau de poche suisse et les pages arrachées sont au nombre de treize pour chaque livre. "Vous voyez le genre, vendredi 13 ! si c'est un fou nous ne sommes pas sortis de l'auberge ! lança-t-elle.
- Au contraire, il finira par se faire prendre.
- Dans les romans ils finissent par se faire prendre ! Je ne crois pas qu'il soit fou.
- Pourquoi ?
- Parce que d'abord ils ne sont jamais fous, parce qu'ils ont tous une raison.
- Et celui-là ?
- Il est intelligent. Il ne crève pas les deux yeux en même temps. Il attend. Il doit aimer les livres. Mais il y a autre chose, ah ! et puis j'ai oublié un détail..."
A cet instant le répondeur se mit en route. C'était Coutil qui demandait à Léo de le rappeler. "Il a une drôle de voix, pensa l'inspecteur tout haut. Vous avez beaucoup d'amis jeunes ?... © »

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Amalia




"Amalia"

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Ils sont revenus de la plage. Il s'est mis à pleuvoir. C'est mieux comme ça. Julien a fait un feu de cheminée. Tadzio s'est prélassé en me tenant la main. S'il arrive quelque chose à Julien, Tadzio souffrira. Elle y pense. Elle s'était dit qu'elle ne ferait jamais souffrir Tadzio. La manipulation toujours. Julien a pris une douche. On a laissé le petit devant son feu de bois et on est sorti. Sans doute pour s'empêcher de refaire l'amour tout de suite. Il n'y a personne à Trouville début mars. On a refait le chemin qui m'avait menée jusqu'à la maison. Du pont jusqu'à la route qui longe la mer en haut. On a l'air d'un vieux couple. Il a calmé la mer. Les deux garçons du Père-Lachaise s'embrassent à nouveau. Ça n'était qu'un cauchemar. Je lui ai déjà raconté Maria, Mamoudou, Ange, Vincent. Tous les absents. Je suis blottie contre lui. Proie facile mais il protège quand même. Il m'a demandé quelles photos je voulais faire avec lui. J'ai juste parlé de la chambre du Pont-Neuf. J'ai dit aussi que je serai avec lui sur les photos. Dès que j'ai reparlé des photos le cauchemar est revenu plus vrai qu'avant. C'est lui qui éloigne le cauchemar et qui le ramène à chaque fois. Il a voulu que je parle de Benjamin. Je lui ai parlé de Jérónimo. On peut parler de n'importe quoi. Même de ce qui est important. Il suffit d'une photo. Et c'est reparti. Il m'a raconté les manies de sa mère quand elle reçoit des invités quai d'Anjou. Et comment elle a eu son permis de conduire en taillant une pipe à l'examinateur. Julien prétend qu'elle le lui a dit un jour qu'elle avait bu, il ne sait pas si ça ressemble à sa mère de tailler une pipe dans une voiture. Il ne sait pas ce qui ressemble à sa mère. Il peut parler d'elle longtemps. Il dit qu'elle est douce. Je lui ai dit : "Comme toi alors ?" Il a répondu : "Non, tu sais bien, vraiment douce". C'est là que j'ai eu envie à nouveau. Tout de suite sur la falaise. Il repleuvait des gouttes. Au-dessous la mer se cabossait elle-même. J'ai pensé que finalement il n'avait pas calmé la mer. Je l'ai aimé encore plus. Je ne voyais plus que son dos couvert de pluie. Il fallait que je lui rende l'espoir. Mes mains s'abîmaient à son dos. La chambre du Pont-Neuf est venue jusqu'à nous avec son air Lucifer. Il s'est retourné vers moi. J'ai à peine eu le temps de voir son doux visage aussi flou que l'envers des photos. A cause de la pluie nous n'avons su ni l'un ni l'autre si on pleurait. J'aurais voulu encore manger son sexe. Il ne m'a pas laissée faire. Cette fois c'était à lui. Quitter la chambre d'enfant où il ne faisait rien. J'aurais pu le supplier d'arrêter. A quoi bon supplier. Je le sais qu'une photo cabosse. Avec lui elle n'a jamais eu le choix. © »

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"L'Insecte"
Éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : On a beaucoup parlé de moi et pas d'eux.

(extrait) « La Dernière Heure de Tête Perdue

c'est maintenant, tu sais que c'est maintenant, maman n'est toujours pas là, où est maman ? j'aimerais sentir maman après il sera sûrement trop tard, toi je te sens je ne peux pas me débarrasser de toi je n'ai pas pu je n'ai pas voulu
c'est autrement ce n'est pas ce que je croyais j'aimerais pouvoir l'écrire toi tu l'écriras tu écriras tout tu me réfléchiras
je me sens enveloppé d'amour ça se rapproche c'est l'amour qui se rapproche il est inhumain l'amour c'est ce qui m'a fait vraiment peur tout à l'heure quand j'ai crié, toi tu savais combien c'était inhumain et que c'était trop pour nous, qu'il n'y avait pas de solution ici
je déciderai bientôt, tout de suite, cela me semble une éternité
je vois la rivière là tout près celle de la maison de grand-mère j'entends le bruit j'aimerais bien la toucher je suis si près mais je ne peux pas j'entends aussi la voix de maman qui m'appelle j'ai toujours aimé sa voix je l'ai toujours reconnue où est donc maman toi tu lui diras que je l'aimais moi je n'ai pas pu, seulement maintenant, avant c'était inhumain, pense à emporter mes livres avec toi il faudra bien que tu te remettes à lire un jour
pourquoi ce n'était jamais possible d'être comme c'est maintenant, c'est à cause des fourmis, là je les vois bien elles n'ont jamais été aussi proches de moi mais elles ne me font plus peur je sais qu'elles ne me toucheront pas mais elles ne le savent pas, c'est bien que moi je sache, même toi tu ne le sais pas, pourtant tu en sais des histoires, plus que moi, alors aujourd'hui c'est moi qui sais, si tu veux je te protégerai
c'était quand le moment où j'aurais pu si j'avais voulu ? y avait quoi au commencement
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

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L'insecte

Yaguine

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"Yaguine"

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait)
« YAGUINE : ...J'ai rencontré Bouna avant de mourir. On a parlé...
MOI : Le petit Sénégalais qu'on avait retrouvé vivant dans la soute à Lyon ?
YAGUINE : Tu sais bien. On a parlé. Je t'ai menti pour Aïssa : ce n'est pas avec elle que j'ai le mieux parlé, Aïssa c'était différent. Avec Bouna on a eu des mots que personne n'aurait compris, je les entendais encore dans l'avion. C'était des mots contre la vie, des mots qu'on ignorait nous-mêmes mais on les comprenait. La puissance des mots c'est quelque chose quand même. Mieux que les armes qu'on n'avait pas.
MOI : Vous vous êtes vus où ?
YAGUINE : Une nuit. Tout s'est toujours passé la nuit. Le jour tu vis et la nuit tu tues. Bouna et moi on a fait un carnage cette nuit-là. Les loups hurlaient. Pas contre nous. Tu comprends ?
MOI : Qu'est-ce que ça fait de comprendre ? Je ne croyais pas qu'on en arriverait là, nous deux.
YAGUINE : Moi non plus. Je croyais que c'était foutu, tué avec la vie.
MOI : Mais qu'est-ce que ça changera ?
YAGUINE : Arrête ! de vouloir que ça change quelque chose. Et c'est là que ça changera.
MOI : Je pourrais continuer comme ça longtemps avec toi. Je commence à m'intéresser à tes couleurs, tout ça.
YAGUINE : Tout ça quoi ?
MOI : Ce qui n'est pas moi.
YAGUINE : Tu disais qu'il fallait arrêter d'en parler, que ça ne mènerait à rien.
MOI : C'est peut-être quand on attend plus que ça se passe. Il faut ne jamais renoncer, c'est tout.
YAGUINE : A quoi ?
MOI : A la tuer.
YAGUINE : C'est une idée fixe !
MOI : La tienne. C'est la vie qui veut ça.
YAGUINE : Elle veut qu'on la tue ?
MOI : Peut-être bien. Ce doit être une de ses sales ruses : s'apitoyer.
YAGUINE : Sur elle ?
MOI : Non, justement pas, sur ce qu'elle permet plutôt. Tu t'apitoies et t'es foutu, elle te tient comme ça. Qu'est-ce qu'il y a à faire contre ça : toujours voir le malheur, ne pas pouvoir s'en empêcher. Ça remonte loin cette histoire. Jamais pu m'y faire. Jamais. J'ai toujours enragé.
YAGUINE : Mais tu comptes tes sous...
MOI : Tu veux parler d'argent ? © »

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"Undead"

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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"Wild Samuel"

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Il se retrouve devant l'église Saint-Eustache. Il pense à Ankhchen qui ne croit pas en Dieu mais qui aime visiter les églises. Il hésite. Il pousse la porte de l'église. L'obscurité. Puis, des couloirs. Du béton. C'est reparti ! pense-t-il. Il sait où il se trouve.
Il se laisse tomber le long d'un mur. Il dit, non. Mais il reste. Il dit, d'accord. Personne. Le bunker est vide. Silencieux. Assis contre le mur, il pense à Mathieu. Cette nuit où ensemble ils avaient regardé Shoah à la télévision. C'était Mathieu qui voulait. Des heures devant l'écran de télévision, sans rien dire. A la fin, Mathieu avait juste dit, voilà. Il se relève. Toujours personne. Il se met à marcher. Il y a un écho. Il avait cru au silence mais non, un écho, quelque chose. Une haleine. Il arpente lentement. Il ressent au creux des épaules comme une courbature. Une grande pièce. Des bouteilles vides. Des tables. Des couloirs, encore. Des chambres, des lits. Une salle de bains. Un autre couloir. Une porte ouverte au fond du couloir. Il est encore loin de la porte. Son il gauche tremble, comme des mini-spasmes. Il aperçoit une ombre dans la pièce à la porte ouverte. L'ombre immobile. Presqu'immobile. Il sait que l'ombre le regarde. Il le sait par son il gauche. Il ne bouge plus. Il imagine dehors, quel que soit ce dehors, il l'imagine comme à lui, lui appartenant, sa chose. Mais là, dedans, dans le couloir, avec l'ombre qui le regarde et qui bouge à peine, non. Ça ne lui appartient pas. Il y a là-dedans quelque chose d'impossible. Mais là. Il approche. Son cur bat. L'ombre le regarde de plus en plus. Il arrive au seuil de la porte. Il entre. L'ombre noire reflétée sur le mur le regarde. Yeux dans les yeux. Il croit sentir une main sur son épaule. Il ne bouge pas. Les spasmes de l'il ont cessé. Soudain l'ombre a disparu. Exténué il refait marche arrière. Lentement, d'autres couloirs. Il entre dans une chambre. Un petit garçon est assis sur le lit. Le garçon lui sourit. Hallo. Hallo, dit Wild. Le petit garçon lui tend la main. Je m'appelle Helmut, je crois qu'on se connaît. Peut-être bien, dit Wild en souriant. Tu connais la vie, demande Helmut ? Ils se mettent à parler de la vie. De l'envie de vivre. Le refus de mourir. Ils sont d'accord là-dessus. Tu l'as vue ? demande Helmut. L'ombre ? Oui. Elle a disparu, dit Wild. Pas sûr, dit l'enfant, viens ! Il lui prend la main. Je vais te montrer. Ils arrivent finalement à une porte. Le garçon la pousse. Ils sont dehors. Au milieu des ruines. Voilà, je te laisse, tu sauras revenir ? Je crois. Ils se serrent la main, à bientôt ! Wild erre entre les ruines. Il pense, c'était donc ça. Il croise des gens qui errent aussi mais qui ne semblent pas le voir. Parfois seulement des regards croisent le sien. Il repense à Mathieu. Et il pense à Ellen. Et s'il ne revenait pas ? S'il restait là ? A reconstruire à partir des ruines. Il sait qu'on a reconstruit. Il a l'impression de marcher en rond. D'être enseveli lui aussi. Il se souvient. Il comprend que dans ces ruines, c'est autre chose qu'il voit. On regardera ensemble, tu comprends, ça changera tout. C'est là qu'il aperçoit, au loin, le sommet lumineux du Sony Center. Et plus loin, le sommet vert de la tour Debis. Près de lui deux femmes portent des pierres, une à une. A un moment une des femmes éponge le front de l'autre. Il sort son cahier du sac à dos. Puis il le remet dans le sac sans l'avoir ouvert. Il ne voit plus le Sony Center, ni la tour Debis. La nuit est tombée. Tout est noir. Il se guide par l'écho qui vient de dedans, l'haleine. Il retrouve la porte du bunker. Les couloirs. Il ne revoit pas le petit garçon. Dans la pièce au fond du couloir, l'ombre est revenue. Elle le regarde, lui non. Il repousse la porte. La lumière au dehors l'aveugle. Des cris d'enfants devant l'église. Il a faim. Il s'assoit sur les marches de la rotonde devant Saint-Eustache. Il pense, tralala, tralala. Il se met à pleuvoir. Il remet la montre de Mathieu à l'heure. © »

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"Géant"

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Léa) une lumière lazuli... tu sais mon chéri les mots reviennent, lazuli, c'est lui qui m'a appris ce mot, lazuli, Benjamin, une lumière lazuli en face de la tombe... non, en face du lit... je ne suis pas encore morte, je veux profiter du voyage jusqu'au bout, et je ne vais plus parler à Dieu, parce que je sens... plus besoin... je suis de nouveau seule dans le train... on l'a vendue la librairie non ? oui papa est mort, je sais, je ne dois plus dire qu'il va revenir à la maison... non, je ne me sens pas seule mon chéri, puisque tu es là, et Elsa aussi est là n'est-ce pas, et mon petit-fils, non, non, ne t'inquiète pas pour moi, vous avez toute la vie... L'Attrape-curs, comment s'appelait la petite fille déjà ? ah ça tu vois je ne me rappelle plus... je veux relire le poème que tu avais écrit sur moi, oh je sais oui, tu l'avais appelé L'Artiste, mais bien sûr ! l'Artiste c'était moi ! tu avais écrit ça... ça oui tu l'aimais la chambre, quand tu étais petit, quand tu étais malade, Thomas allait coucher dans le salon, pour que tu puisses dormir avec moi dans le grand lit, tu étais si mignon, tu entrais dans le grand lit et tu allais déjà mieux, tu étais tout chaud, la fièvre oui...
...
'elle a les doigts violets'... qui dit ça ? ils parlent de moi ? oh non, pas de moi, j'ai de très belles mains, toujours j'ai eu de très belles mains, des mains de pianiste disait maman, mon chéri passe-moi la bague de papa, tu sais bien, le diamant... le grand jardin des morts, oui oui le Père-Lachaise je sais, mon Thomas, j'allais souvent y marcher dans le grand jardin des morts, même avant lui, je ne trouvais pas ça triste, ni triste ni joyeux, c'était le grand jardin des morts... c'était... le train...
oh du violet maintenant, j'ai tellement envie de me lever
quel jour ?... lundi ? ah ça je n'aimais pas les lundis, je préférais les vendredis... je ne sais plus, j'ai perdu les jours aussi... tu crois que c'est l'hiver ?... il fait doux pourtant... quel bel été... on partait à Trouville, quelquefois juste toi et moi, on prenait le train, on changeait dans la ville de la petite sainte, Thérèse c'est ça oui, ah tu aimais aller là-bas, je te revois toujours quand on arrivait, à la gare, tu sentais la mer, tu as toujours aimé la mer, et moi j'étais heureuse, ça me rendait heureuse de te voir heureux, c'était comme ça... et puis on marchait jusqu'à l'appartement de Jacqueline, tu t'entendais bien avec son fils, mais ça a changé quand tu as rencontré Julien... il écrivait bien Miguel... j'étais si triste pour toi... heureusement que tu as eu Sarah... quand je l'ai vue la première fois, je l'ai aimée tout de suite... non non, je n'étais pas jalouse, pas d'elle... elle est là non ?... oui, Sarah... elle me parle souvent tu sais... oui Miguel... j'avais lu son livre... c'est long une vie tu sais mon ange... je ne te l'ai jamais dit mais un jour j'avais embrassé Jacqueline sur la bouche © »

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"décal'âge"

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Ils sont sortis, ils sont sur la place devant l'hôtel où se passe la dernière scène du film The way we were, encore un film de l'année d'Asa. Asa t'aime encore, a dit Frédéric, ça m'énervait d'ailleurs, il a dit ça aussi. Alors tu viens avec moi à la radio ou on traîne encore ? Tu veux traîner où ? N'importe où, comme on faisait à Paris. Tu as dit que Paris c'était fini. Pas là, et il montre son cur. Tu as encore le temps de traîner ? et ta radio ? J'ai le temps, viens. Et c'est reparti, comme avant. Sa mère était morte et elle revit pour lui. Il se sent fier, il se sent revivre mais il ne lui dit pas, elle le devine, elle le connaît, elle pense à Matthew. Elle pense que Matthew ne lui suffit pas entièrement, qu'il fallait aussi qu'elle soit là, aime-la, il a dit le fils pervers. Tu sais toi pourquoi il a appelé son nouveau recueil de poésie Vies perdues ? Il dit qu'on perd sa vie tous les jours et puis qu'on va à la recherche de sa vie perdue, quelque chose comme ça, il est comme ça ton Matthew, compliqué mais lumineux. Elle pense que oui Matthew est lumineux et que lui Frédéric est sombre mais que les deux donnent l'impression du contraire de ce qu'ils sont. Et moi je suis quoi ? lumineuse ? Toi tu es ma mère, Matt souffre beaucoup de l'absence de la sienne. Il se tait. Ils marchent. Elle ne sait pas où ils sont. Dans la 5ème avenue. Tu m'accompagneras à la radio ? comme ça tu verras Matt. Non pas ce soir mon chéri, je t'écouterai. Il faudra bien pourtant qu'on soit tous les trois un jour. Elle pense. Après elle dit, on est tous les trois, non ? Tu sais bien, tous les trois pour de vrai, ensemble, au Stonewall ou ailleurs, pourquoi tu viens pas vivre avec nous, tu vas pas toujours passer ton temps à l'hôtel quand même, je dirai à tout le monde que je vis avec ma mère et mon meilleur ami, l'appartement est très grand, si tu ne veux pas me voir pendant des jours c'est possible, je t'assure. Tu es fou, elle dit, qu'est-ce que tu vas inventer là. Je ne vois pas en quoi c'est fou, c'est pas plus fou que ce que tu as fait pour me retrouver. Mon chéri, tu es fou, et il faut bien que je retourne à Paris, mon visa finira bientôt, même si je revenais il faut que je revienne à Paris. Matt ou Asa peuvent t'arranger ça, le visa, et puis si tu reviens dans cette ville, tu reviendras pas, et tu en mourras. Son cur bat. Frédéric lui a toujours dit des choses comme ça, terribles, vraies, à mourir. Tu ne sais pas ce que c'est, la mort de papa, pour moi. Il se tait. Sa main sur son bras lui presse le bras. Pardonne-moi. Elle sent des larmes, elle les refoule. Appelle-moi un taxi, je suis fatiguée maintenant, on se verra demain, quand tu veux, avec lui si tu veux, avec Matthew, je suis fatiguée. Je t'ai fait du mal encore hein ? Elle le regarde, son visage, le pull gris qu'elle lui a acheté. Elle l'a toujours tellement aimé. Oui mais c'est ce qu'on fait quand on aime. Taxi ! © »

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"rollercoaster"

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole NYC... mais la cité revit quand même...

(extrait) « Il pleut sur la cité. Il paraît que les rats deviennent agressifs depuis qu'ils n'ont plus les restes des restaurants à se mettre sous la dent. Vous imaginez Diego qu'après avoir survécu à ce virus, je meurs dévorée par un rat ! Alors, dit Soledad, on l'appelle ou pas ? Elle parle de Matthew bien sûr. Elle a le numéro sur un papier, elle l'a passé à Diego qui maintenant a le numéro dans ses mains. C'est le moment, vous ne croyez pas, Diego ? votre Jimmy, après tout il fait partie de notre histoire, vous hésitez encore ? Il n'hésite pas, il en tremble juste un peu, que lui dira-t-il ? Vous ne savez pas ce que vous lui direz, c'est ça ? mais Diego, soyez simple, parlez-lui des Holdridge, de moi si vous voulez, dites-lui la vérité, la vérité c'est toujours ce qu'il y a de plus simple vous savez. Je sais. Et s'il est comme vous dites qu'il est et il doit l'être, il vous ouvrira les bras. Jimmy m'ouvrir les bras, il ne manquait plus que ça, il pense. Vous ne voulez pas appeler vous ? Ah non Diego, ce serait ridicule, vous l'appelez, c'est quand même moins difficile que de faire le voyage du Mexique à ici non ? Il n'en est pas sûr. Le voyage c'était une force, il ne pouvait pas aller contre les forces, la force balayait tout sur son passage. Il se lève, d'accord. Il va chercher le téléphone. Il se rassoit, le téléphone et le numéro dans les mains. Elle allume une cigarette. Vous voyez, avec vos hésitations, c'est moi qui suis excitée. Il se relève, se rassoit. Diego, vous me donnez le tournis. D'accord, il répète, mais je ne sais pas ce que je lui dirai. Vous lui direz la vérité, je vous l'ai déjà dit, vous serez comme vous êtes, olympien. Il rit. Il pleut sur la cité. Et si je sortais acheter du poulet ? Non, elle dit, ne me parlez pas de poulet pour m'entortiller. Il rit à nouveau. Le rire avec elle, c'est toujours bon pour voir la vie d'en haut. Vous me donnez une cigarette ? Oh ça si vous voulez, mais vous ne pourrez pas parler et fumer en même temps, c'est tout un art, ça ne s'apprend pas comme ça. Il ne fume pas. Le cur bat. C'est une histoire de curs qui battent. Ça l'a toujours été. Alors, là, il n'hésite plus, il ne pense plus, il s'imagine sur la scène du cours de Louise Marmelstein, sur toutes les scènes de sa vie, sa vie héroïque, et funambule. Il compose le numéro.
Allo, dit Matthew.
Vous êtes Matthew Costa ? Excusez-moi, j'ai eu votre nunéro par Patricia Holdridge.
Oh, dit Matthew.
Excusez-moi mais je voudrais parler à Frédéric, est-ce possible ?
(mais qu'il arrête de s'excuser ! pense Soledad)
Bien sûr, une seconde.
L'éternité.
Le cur de Diego.
Soledad le regarde, quel homme, elle pense.
Allo, dit Jimmy.
Et le cur de Diego s'emballe. Encore une fois. © »

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"Parce qu'eux"
Éditions Saint-Germain-des-Prés
(et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (les survivants)

Mon cher amour
Sait-on le temps qu'on se connaît
Ceux qui nous croisent dans la rue
Amours anciens, amis qui vont
Nous revoient toujours tous les deux
On est si jeunes et malgré tout
C'est un vieux couple que nous formons
C'est toi que j'aime, pas un reflet
Tu me connais, tu me devances
Cet amour-là que nous savons
Comme il est drôle, qui aurait dit ?
Il ressemble si peu à nos rêves
Ces rêves que nous avons gardés
En sachant bien que toi et moi
Nous sommes à l'abri de tout
Savoir cela, en être sûrs
Nous sommes les seuls
Les autres jamais n'y croiraient
Ils souriraient
Les autres comme on s'en fout et malgré tout
Au bout de tout ce temps passé ensemble
Ma seule souffrance c'est que les autres
Ne sauront jamais rien de rien
On en a mis du temps pour tout
C'est de ce temps que nous sommes faits
Je m'émerveille à chaque instant
Que tu sois toujours près de moi
Que ce soit toi et non un autre
Pour ce film dont je veux parler
Ou cet exploit qui comptera
Ce monde où nous étions avant
Etrangers comme le sont tant d'autres
Nous est devenu supportable
Je ne suis rien sans toi
Mais avec toi je me demande
Ce qui pourrait me faire peur
Je voudrais tant te dire merci
Même ces quelques pauvres mots
Je n'aurais jamais pu sans toi
Ecrire cela, l'imaginer
Sommes-nous heureux ? Quelle importance !
On s'est quitté cent mille fois
De rêves brisés en déceptions
L'important c'est qu'on soit toujours là
L'amour c'est d'avoir survécu
D'avoir appris même à s'aimer
Dans les absences et nos faiblesses
C'est de tout que tu me tiens lieu
Tu es dans tout finalement
Le jour où je t'ai vu souffrir
Presqu'impuissant près de ton lit
Je souffrais tout autant que toi
Moi l'égoïste si près de moi
Près de ton lit cette nuit-là
J'ai compris combien je t'aimais
J'ai su la force aux pieds d'argile
Car finira par arriver
Ce jour que je ne peux pas dire
Mais toi et moi on en a vu
Et je me dis qu'au bout du compte
On restera des survivants © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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"L'envol"

 
lettres à ma mère - lettres de ma mère

(extrait) « (lettre de ma mère)

samedi 27 avril 1985

Mon chéri
Quoi qu'il en soit, j'étais contente d'entendre que M. était bien. Arrivé à un moment, à un âge, il est normal de faire sa vie sans ses parents derrière, d'ailleurs, ils vous énervent, on les trouve "petits" et on pense que pour nous, nous ferons les choses bien mieux, au fur et à mesure des années on voit que ce n'est pas très facile, à tous points de vue. Avant, on ne disait rien aux parents, on en pensait pas moins, mais pour ces derniers c'était + reposant, c'est certain, maintenant je ne suis pas sûre que ce soit si bien de tout dire, car les Parents sont les Parents, les Enfants sont les Enfants - J'ai bien changé en moi au fur et à mesure que la vie passe car on s'aperçoit que cette vie sans être dramatique n'est pas si drôle. Truffaut disait "je n'écris pas de pures comédies, car la vie n'est pas tellement drôle, ni de purs drames car la vie n'est pas si tragique ".
Papa est tellement bon, il est ce qu'il est et dans tout, il y a l'envers de la médaille. Quand je pense à son petit coin d'Errazu d'où il est sorti, ce que fut sa vie là-bas, pendant sa jeunesse, c'est sûr, je suis émerveillée par ce qu'il a fait, ce qu'il est devenu. Que M. soit tranquille, je suis bien avec Papa même si je ne fais pas de voyage, ni certaines autres choses, la vie c'est bien plus compliqué que ça ce n'est nullement de la résignation mais une façon de voir les choses.
qui me sortira, me tiendra "branchée" c'est bien, car j'aime tout ça, je suis bien moins tranquille que Papa, mais je sais aussi qu'on obtient, pour moi, un certain bonheur qu'avec pas mal de choses auxquelles on a dit non, d'autres auraient dit oui et cela aurait été le désastre.
Jean-Mi, je sais que tu as beaucoup de choses en toi que j'aime et dans le coin de mon cur je pense que tu m'éblouiras comme Papa. M. aussi a des qualités, mais lui, a q.q. chose à solutionner.
Je t'embrasse fort.
Maman © »


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