Jean-Michel Iribarren

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

"Vie d'Ange"

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Extrémité du Pont-Neuf, rive gauche. À quelques mètres de là un enfant avait bouleversé sa vie, il y a plus de trois ans. Il revenait pour un autre. "Recherchons jeune professeur pour garçon seul. Très bien payé." Il était tombé par hasard sur la petite annonce. L'idée de donner des cours lui trottait dans la tête depuis déjà quelques semaines. Un boulot de professeur ce n'était pas vraiment un travail. Il aimait cette occasion d'approcher des enfants pour leur dire ce qu'il savait. Il repensait au canal. Sans professeur. Les nuits étoilées. Envie de retrouver l'enfance à peine quittée. Refaire le chemin, se donner un miroir. Que cherchait-il vraiment ? Il fallait que ce soit un garçon. En lisant ces mots dans le journal Ange eut un pressentiment. On l'attendait, lui. Il regarda l'immeuble et son dernier étage. Une immense baie vitrée. L'intérieur était faiblement éclairé, d'une lumière entre le rouge et l'or. Ange hésita. Mais il ne pouvait plus abandonner. Il monta les sept étages sans ascenseur. Philippe lui ouvrit. "Je vous attendais." Il pénétra dans un immense salon où se trouvait la baie. C'était la première fois qu'Ange découvrait tant de luxe. L'appartement ressemblait à un refuge d'exilés tsaristes. Il ne distinguait pas bien les limites de la pièce dans l'obscurité. Derrière la baie Ange ne parvenait pas à se défaire de l'idée qu'il y avait la mer. Il alla regarder mais plus loin il apercevait bien la rue du Pont-Neuf. Il ne pouvait pas se sentir bien ici. Pourtant il n'avait pas envie de s'en aller. Philippe a quatorze ans. Il est déjà en seconde. "Mon ancien professeur vient de partir, elle ne comprenait rien. Je n'ai pas besoin d'être traité comme un gamin." Il lui parle comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Il est mince, les traits fins, les cheveux noirs. Il parle d'une voix posée, un peu précieuse. "Vous avez dû beaucoup travailler pour entrer dans votre école." Ange se tait. Étonné de n'être pas encore parti. De trouver familier un environnement aussi étranger. Étonné de se trouver bien, si loin de sa chair, de sa vie, dans cette opulence honnie. La femme qui le salue rapidement n'a pas énormément de classe mais elle est sympathique et elle aime les hommes. Il le voit dans sa démarche, les seins qui avancent. "Je vous laisse avec Philippe, il vous expliquera. Vous êtes ce qu'il lui faut. Ne vous inquiétez pas pour l'argent. Il y en a." "C'est Annie, ma mère" dit Philippe avec complicité. Ils ont l'air seuls au monde dont ils semblent ignorer l'existence. Ils appartiennent au décor tout en faisant pièces rapportées. Ils transpirent l'exil. Ange reste. "Mon père est mort il y a trois ans, il était très riche. Sa famille épie nos moindres gestes. Ils n'ont jamais admis. On les emmerde. L'argent on en profite pour tous les emmerder. On est libres Annie et moi. Je voudrais faire de grandes choses, il faut que vous m'aidiez." Ange commence à comprendre pourquoi il est resté. Philippe montre les livres, les cours par correspondance. "Annie préfère que j'étudie chez nous. Je crois qu'elle a raison. Je ne suis pas sûr d'être bien accepté." Ange viendra six heures dans la semaine. "Venez plus si vous pouvez. On ne vous retiendra pas quand vous voudrez laisser tomber. Vous êtes un homme libre vous aussi, n'est-ce pas ?" Ange dit qu'il sera là demain. Il a besoin de retrouver la rue. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'œil gauche de Vladimir"

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Vladimir l'écoutait, ils étaient bien des mêmes endroits, même côté, bas-côtés, les mêmes enfers, ceux qui brûlaient dedans, mêmes cris de plaisir côtoyant d'autres cris, ils étaient de ce monde. Les deux hommes se regardaient pour chercher dans leurs yeux la clef qu'ils espéraient, chacun à leur manière, inlassables chercheurs, au port jamais trouvé, peut-être bien refusé. Le cloître de Vladimir n'avait jamais été la paix, pas celle que l'on croyait. Si Ange était parti, c'était pour mieux rester. Comprendrait qui pourrait, il s'en fichait. Vladimir le voyait dans ses rires, ses mains qui lui rejouaient l'espoir, dans ses yeux que la vie avait creusés sans réussir à prendre toute la place. Pourtant, si Vladimir avait lui aussi enculé la vie jusqu'à la déchirer, c'était pour lui faire du bien. Il était innocent. S'il avait dû choisir, Ange, c'était le mal. Le bien n'existait pas. Puisqu'il l'avait cherché, sans jamais le trouver, c'est qu'il n'existait pas. Le mal était le bien, le courage d'une poignée- étaient-ils seulement une poignée ?- celui des enfants de la nuit, leurs bâtons à la main, celui des insoumis. Le mal qu'il avait vu lui avait tellement donné la nausée, une nausée sans répit, ce goût dans la bouche jusqu'à la fin, qu'il l'avait retourné contre tout, c'était sa loi, la seule absolution, son secret emporté. Il ne pouvait tout expliquer à Vladimir, son incroyable stratagème pour régler son compte à la vie, et puis toujours la nausée qui revenait, toutes les fois qu'il s'était pris à croire. Croire, c'était le lien entre eux. Là, ils se retrouvaient. Pour ça qu'il n'y avait pas besoin d'expliquer, et puis, Ange n'avait jamais expliqué sa vie, il n'allait pas commencer cette nuit, il n'avait pas changé, il restait libre jusqu'au bout. Vladimir saurait sans discours. Juanito avait tout préparé. Il connaissait et l'un et l'autre. "Alors réponds, dit Ange, dis-moi si la vie a changé, parfois, j'imaginais un tas de choses, des mots, tiens ! liberté, que le désordre fût l'ordre, les enfants triomphants, leurs cadavres vengés, je savais un homme qui seul avait stoppé un tank, j'ai perdu le souvenir exact, il me semblait qu'alors j'étais à leur côté, que j'oubliais un peu. Je sais que tu es de ceux qui se cognent au mur, si fort qu'ils n'ont même plus mal, qu'ils en oublient le mur, ou qu'ils l'ont traversé. Dis-moi." © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"Le Violeur"

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « La mort avait pris soin de lui et l'avait épargné. Alexandre s'était réveillé tôt dans le petit matin. II avait reconnu le banc et le lac où il était retourné sans savoir. Depuis qu'il était arrivé au château il faisait tout sans savoir. Ses vêtements avaient séché, il avait enlevé la couverture qui le couvrait, il pensa à une attention de Wagner. C'était un endroit béni des dieux où l'on ne mourait pas. Il fallait simplement être vigilant et ne pas oublier. Savoir n'était pas si important. Seulement tenir le coup, comme cette nuit-là où il s'était perdu. Le souvenir de cette nuit demeura présent. Tenir le coup. Comment ? Il apprendrait peut-être. La vie en communauté reprit à Barbe Bleue. Une communauté à l'écart de laquelle il vivait puisqu'elle ne l'acceptait pas, qu'elle continuait à se moquer de lui, chaque occasion était bonne, comme cette fois où une crise de hoquet ne le lâcha pas vingt-quatre heures durant, une vieille maladie de plus que Léa et Daniel de Beaumanoir n'avaient pas cherché à faire soigner, avec lui ils n'auraient jamais eu fini. Alexandre s'habituait à ce ronronnement des jours, il se faisait une raison et s'accrochait au peu qu'il avait. Un nouveau était arrivé dans sa classe après la Toussaint, il s'appelait Thierry Nerval, il avait un gros nez, des yeux de chat et l'air très sûr de lui. Nerval posait beaucoup de questions en cours et lorsqu'il n'en posait pas il avait l'habitude de faire rouler sa gomme sur son bureau, ce qui agaçait Sogomone Everian. Le jour où la gomme alla rouler aux pieds du professeur l'élève dut subir le châtiment réservé aux esprits fantaisistes. "Nerval monte sur ta chaise, lève le bras et dis : je suis un babouin." Everian prenait très au sérieux ce rite qui déclenchait l'hilarité, même celle d'Alexandre. Après s'être docilement exécuté Nerval griffonna quelques mots sur un petit carnet. Alexandre aimait bien la singularité d'Everian, elle lui rendait supportable la sécheresse des matières qu'il enseignait. Pourtant son professeur l'ignorait superbement. Mais il se comportait ainsi avec tous les élèves. Un seul échappait à son indifférence, Samou, un grand Noir à qui il prenait la peine de demander régulièrement s'il avait compris. Samou était enjoué et répétait pince-sans-rire que leur Arménien de professeur était amoureux de lui. Alexandre avait entendu l'histoire fameuse du jour où Laberge l'avait traité de "sale nègre" l'an passé. Cet épisode avait eu raison de la réputation de Laberge parmi les garçons, peut-être bon Supérieur, définitivement mauvais prêtre, la perplexité d'Alexandre vis-à-vis du chanoine s'en trouva augmentée. Le mystère Laberge s'ajoutait à l'énigme Barbe Bleue. L'intimité d'Alexandre avec le château grandissait à son rythme, lent, jamais acquise. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"H"

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « (lettre de JM à H) Quand on a déjeuné tous les deux à la Feuillade, j'avais terminé depuis près de deux jours ton livre. Mais je voulais t'écrire avant que l'on se voie pour en parler... j'ai toujours attendu beaucoup de toi et donc je me suis souvent montré exigeant... pour ne pas être soupçonné de partialité aujourd'hui. J'ai aimé ton livre mais à la limite ce n'est pas le problème car il y a autre chose...
... Je pourrais t'en dire encore, de toute façon on va se voir, mais enfin tu m'as convaincu, ce qui n'était pas le cas avant. Ceci étant tout reste à faire. Tu ne dois pas être le seul à avoir du talent, même si tu es peut-être le seul à avoir ce talent-là. Cela ne sera rien sans, tu le sais, de la persévérance, de la patience et de l'impatience, du travail, de la modestie, de la cohérence et de nouvelles preuves surtout et des remises en question. C'est aussi ce que je veux te dire : ce roman est la première chose qui te soit vraiment personnelle, continue et sois cohérent. Occupe-toi de celui-là jusqu'au bout. Il me semble après ça que ton départ au Sénégal avec Mark ne signifierait pas grand-chose. Prends ta décision toi-même et pense au sens que tu donnes à ce que tu fais. La ligne a beau être brise (à ce propos, ton livre illustre bien- parfois trop bien- ton titre) elle a un sens. Et puis, toujours après ça, il me semblerait impensable et finalement ridicule vu nos liens que nous ne fassions pas des choses ensemble.
Je voulais aussi te dire que ce que j'ai lu m'a permis encore de mieux te connaître, te comprendre et t'estimer, ce qui était déjà le cas tu le sais. Et puis tu es là comme je t'aime... Je me suis aussi reconnu même en dehors du Fragmentaire (où j'ai trouvé beau ton récit de notre histoire). Quant aux idées que tu défends, inutile d'insister, tu sais qu'on est très proches là aussi.
Drôle de période que celle-là qui m'a semblé m'éloigner de toi pour peut-être mieux m'en rapprocher. JM... PS : on n'en a pas parlé cette année mais on se connaît depuis 8 ans ! © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'acharnement de soi-même"

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors... Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"La solitude du Mal"

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « ... Oui, on a retrouvé un nom chez deux des victimes, un certain Jean Lejuste. Malheureusement il y en a un seul dans l'annuaire et il n'est pas à Paris depuis six mois."
Ils se turent au même moment. Minuit était passé. Et avec lui le verre de la vingt-quatrième heure. Léo pensait à son roman. Ces meurtres de Paris avaient fait irruption dans sa vie à peu près en même temps qu'il avait commencé ce dernier. C'était une coïncidence qu'il n'aimait guère. Et voilà qu'aujourd'hui ils paraissaient s'installer chez lui, sous l'apparence d'une Noire aux allures de vieille fille, de surcroît flic et communiste. Il aurait souhaité la foutre dehors, retourner à son ordinateur et continuer à écrire dans la solitude qui seyait à l'écrivain. Il n'en fit rien. Un écrivain ne refuse pas le monde. Sans le monde il n'est rien. Il repensa au Diable du parc del Retiro. Son sourire angélique semblait presque réel. Léo avait besoin d'horreur, de misère. Ils étaient son miroir, cet autre lui-même dont il gavait ses pages. Le résultat ne ressemblait à rien, comme un désordre ordonné par ses soins, une nuit qui prendrait de l'éclat. "Qu'attendez-vous de moi ?" finit-il par lui demander.
"(elle soupira) Je ne sais pas Léo, je ne sais pas ! Que vous me disiez ce que vous en pensez, la psy qui s'occupe de l'affaire est nulle ! que voulez-vous que la science nous apprenne là-dessus ! j'ai lu vos livres, ils ne ressemblent pas à ce que j'ai lu auparavant et ces meurtres non plus ne ressemblent pas à ceux que j'ai connus, d'habitude il y a toujours une piste, des pistes, je vous le disais : ceux qui tuent ont toujours leurs raisons et là, là voilà, je ne sais pas, je suis seule, seule avec l'Anguille, autant dire seule !
- C'est qui cette Anguille ? demanda Léo en souriant.
- Vous le connaîtrez bien assez tôt, c'est monsieur Tout-le-Monde, il habite près de chez moi en plus !... Alors, dites-moi.
- Ce que j'en pense ? Si je vous disais ce que j'en pense nous serions encore là demain, et les jours suivants.
- Mais c'est bien, ça ! (soudain elle s'animait à nouveau), on peut se revoir si vous le voulez, vous pouvez juste commencer maintenant, juste un peu.
- Quelle confiance vous me faites ! Ecoutez, je ne suis pas de la police, je suis juste écrivain, un écrivain écrit, il n'arrête pas les coupables.
- Ce n'est pas ce que je vous demande, mais enfin vous m'avez dit vous-même qu'un écrivain avait besoin des autres !
- C'est vrai, mais c'est plus sournois que ça, il doit surtout veiller à demeurer libre, c'est là-dedans que ça se passe, à l'intérieur de cette liberté, contrariée, confrontée aux autres. Si je vous donne mon opinion, je vais vous parler de ce que je suis en train d'écrire, ça n'a pas de sens, ou peut-être plus tard. Non, vous, dites-moi ce que vous voulez que je fasse, je le ferai.
- Merci, répondit-elle simplement."
Elle indiqua à Léo les références des livres découverts, où il pourrait se les procurer et les numéros des pages arrachées. "Et puis si vous voulez me revoir, ajouta-t-elle, voilà mon téléphone. Quoi que vous en pensiez je respecte trop les artistes et je vous crois. Vous avez tout votre temps. C'est ceux qui vont mourir qui ne l'ont pas. Il y en aura d'autres.
- Comment le savez-vous ?
- Vous le savez aussi ! (elle se leva) Je ne regrette pas d'être venue, vous ne trahissez pas vos livres, c'est rare." Ou elle était sincère, ou alors elle était singulièrement maligne. Elle avait touché juste. Léo avait rencontré trop peu de gens qui l'aimaient pour de bonnes raisons pour ne pas aimer un peu cette Gaby aux boucles d'oreilles. Il irait chercher les livres. Et puis il ferait un tour à Londres... © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"Amalia"

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « J'ai raccroché sans laisser de message. La voix de Julien sur le répondeur comme si je l'avais encore perdu. Je rappellerai ce soir. En attendant il faut faire des photos. Elle n'a jamais pensé à arrêter. Ou alors quand elle serait vengée. Elle se fera peut-être opérer avant qu'elle ne voie plus rien. Quand elle sera opérée elle verra mieux. C'est à dire qu'elle ne verra plus rien, que le VL ne servira plus à rien. Elle se dit que le VL a besoin de Julien. Si elle se venge, que Julien n'est plus là... Quand elle photographie elle ne pense jamais à ce qu'elle fera de sa photo. Il y a des tas de choses qui lui sont interdites au moment de photographier. Si elle ne fait pas attention elle pourrait ne plus photographier du jour au lendemain. Ca fait partie de la manipulation de chercher à l'empêcher de photographier. Quand ils disent non à ses photos ils suivent un plan bien organisé. Ils la mettent à l'épreuve. Petite on lui racontait que même le fils de Dieu avait été tenté. Elle n'est pas morte sur une croix. Si le pire c'était la mort elle le saurait déjà. Elle a photographié des corps nus mis bout à bout en forme de croix. La croix du Christ et la croix gammée côte à côte, avec une cigarette qui se consume en premier plan : Crucifixion. L'avantage aujourd'hui c'est que personne n'est là pour lui expliquer ce qu'elle fait. Il y a des chemins où elle est allée sans savoir parce qu'il fallait qu'elle aille. Maintenant elle va faire des photos avec Julien Rivière. Elle n'en voit pas d'autres possibles. "Dès l'instant où tu meurs tu vis." Qu'est-ce-qu'il a voulu dire ? Peut-être, que c'est mort que tu commences à les intéresser. C'est ta mort qu'ils attendent. Il n'y a qu'à voir leur passion pour les avalanches. Sans la mort ils n'auraient plus rien à verbaliser. C'est à ça qu'elle résiste. J'avais endui une vitre de peinture noire. Derrière la vitre les mains d'Ange et son visage collés dessus, Outre-tombe. Tout est outre-tombe chez elle, elle y est née. Julien est le seul dans sa vie qui échappe à l'outre-tombe. Trop aquatique Julien elle l'a compris tout de suite. C'est pour ça qu'elle n'a pas pu dire non le 8 novembre 1982. Aujourd'hui elle peut. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens

Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'Insecte", éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait)
« La Dernière Heure

c'était quand le moment où j'aurais pu si j'avais voulu, y avait quoi au commencement du cauchemar
y avait toi déjà y avait toi les fourmis ne sont arrivées qu'après, au début on ne les a pas vues arriver tu te rappelles elles étaient bien plus rusées que nous, puis un jour on s'est retrouvés entourés de fourmis, des foumis partout c'est peut-être là que ça a vraiment commencé, avec les fourmis
non, si je réfléchis bien, c'est drôle je n'ai jamais aussi bien réfléchi tu me réfléchiras aussi, au début y avait mes livres y avait même mes livres que je n'écrirai jamais, même celui que je suis en train d'écrire là, y avait des musiques espagnoles, y avait Silvio aussi, il est là maintenant Silvio on ne se parle pas mais il est là même pas besoin de se tenir la main
la dernière fois que tu m'as pris la main c'est parce que tu avais compris, toi qui ne me prenais jamais la main, tu as même dû comprendre avant moi ce que moi j'allais faire, depuis toujours tu attendais le moment où on n'aurait même plus besoin de se tenir la main tu trouvais ça trop humain de se tenir la main, tu étais inhumain, tu avais raison, tu dois être heureux que j'aie compris maintenant
au début aussi y avait des garçons que je trouvais beaux et les fourmis les ont dévorés, je suis seul maintenant seul avec les fourmis qui voudraient bien me dévorer aussi mais qui ne me dévoreront jamais
c'était toi surtout qui avais peur des fourmis tu les as vues bien avant moi tu me les montrais mais moi j'écrivais je ne voulais pas les voir je les ai vues tout d'un coup un jour je crois que c'était y a pas longtemps, je ne suis pas sûr, ça s'éloigne, c'est ça qui s'éloigne le début la fin la chaleur tout s'éloigne je ne souffre plus de rien, tu m'entends, de rien, il n'y a plus rien à souffrir
c'était surtout pour moi que tu avais peur des fourmis pas pour toi c'est ce qui m'a décidé je voulais que tu sois tranquille que tu n'aies plus peur des fourmis à cause de moi, si j'avais voulu j'aurais rouvert les yeux tu sais et ils n'auraient pas eu besoin d'aller chercher dans mon cerveau comme tout à l'heure, qu'est-ce qu'ils croyaient trouver, y avait des fourmis parmi eux, je me suis méfié, y en a une qui a dit
c'est foutu, ça m'a fait rire parce que moi je faisais rouler mon cerveau dans la rue
c'est écrit à la fin de ce que j'ai écrit en dernier, c'est écrit, tu n'auras qu'à lire, tout est écrit
et dire que je voulais aussi que les fourmis me lisent mais les fourmis ne lisent pas, non bien sûr elles ne savent pas lire, mais toi il faut absolument que tu lises, et tout
je crois que j'aperçois maman maintenant, si seulement elle pouvait me voir aussi, maman ! maman ! je suis guéri ! si elle ne m'entend pas tu lui diras bien que je suis guéri surtout qu'elle n'aille pas croire ce qu'on lui dira tu lui diras
ton fils est guéri, ou tu ne diras rien, c'est aussi bien qu'elle croie que c'est lui, il ne faut pas faire de mal à maman, seulement à toi, tu as toujours été le seul à qui je peux faire du mal
c'est maintenant que je ne souffre plus du tout que le mal est partout, je suis couché dans le mal tellement bien, comme si j'étais couché avec maman, ce doit être ce qui fait peur aux fourmis et pourquoi elles me fichent la paix je ne vais pas rouvrir les yeux elles seraient trop contentes, il faut lui laisser croire c'est rien qu'un jeu comme au début
je les entends qui reviennent les musiques espagnoles
© »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Yaguine"

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait)
« MOI : Il est trop tard ?
YAGUINE : Pour moi, il est trop tard.
MOI : Et si j'écris ?
YAGUINE : Tu sais que les mots ne sauvent pas.
MOI : On dit le contraire.
YAGUINE : Vous le dites ! Ça se saurait depuis le temps.
MOI : L'amour sauve.
YAGUINE : Il ne m'a pas sauvé.
MOI : Il n'y a pas que toi ! Il y a ce que j'essaie d'écrire...
YAGUINE : Je croyais que tu n'aimais pas ce mot : amour ?
MOI : C'est vrai, j'en cherche un autre. Dire le mot, on croit que ça suffit et c'est la fin.
YAGUINE : Je n'ai rien dit, je l'ai fait.
MOI : Par amour ?
YAGUINE : Oui.
MOI : Quel amour ?
YAGUINE : Tu veux savoir ?
MOI : Ecoute, je ne sais pas si je veux savoir, je sais que je suis là : je pourrais être ailleurs.
YAGUINE : Tu ferais quoi ailleurs ?
MOI : Il y a des choses que j'aime dans la vie. Mais il ne faut pas dire ces choses-là, trop dangereux. Je te le dis à toi.
YAGUINE : Si déjà on était arrivé à ça !
MOI : Quel amour alors ?
YAGUINE : Tu me fais peur, j'ai peur de te parler. Des chefs de canton, je sais qu'il y en a encore, partout, toujours plus.
MOI : Je sais.
YAGUINE : Rien du tout. Je t'ai déjà dit : tu t'attaques à plus fort que toi. Tu te fais des idées, avec tes mots.
MOI : Je fais avec ce que j'ai.
YAGUINE : Tu as quoi ?
MOI : J'ai les mots. Je les ai. Personne ne peut m'enlever les mots. Même si personne ne les entend.
YAGUINE : Je te lirai, griot !
MOI : Tu as dit que je te faisais peur.
YAGUINE : Ce n'est pas toi, c'est plus fort que toi.
MOI : Il faut que je paye ?
YAGUINE : Pas de grands mots ! C'est moi qui ai payé. C'est nous.
MOI : Et il n'y a plus rien à faire ?
YAGUINE : Peut-être plus rien. L'avion c'était peut-être la dernière chance.
MOI : C'est ça, la timidité de Dieu ?
YAGUINE : Qui en parle ?
MOI : Toi, dans ta lettre.
YAGUINE : J'ai oublié. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Undead"

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Wild Samuel"

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Tu verras, elle dit, le port a complètement changé, ils construisent partout, il vit comme jamais. Il dit qu'il sait, que parfois il passe le week-end à Hambourg, j'y suis allé avec Matthew une fois. L'Aston Martin traverse St. Pauli, des sex-shops, elle ouvre la vitre, l'odeur de l'eau, comme l'air de la mer. Puis ils le voient de loin, gigantesque. Lumineux. Le fleuve gigantesque, l'Elbe. Les bateaux, gigantesques. Ça ressemble aux ports de nos rêves. Tu vois, elle dit. John se gare le long d'une petite plage bordée de belles maisons. Tu veux y aller ? Il dit que oui en souriant. See you, John. See you, Mrs Ankhchen. Un petit bateau à moteur les attend. Ils montent avec un autre couple bien habillé. Le vent dans leurs cheveux. Elle lui prend la main. Où m'emmenez-vous ? Il se reprend, où m'emmènes-tu ? Elle presse sa main. Il pense au bateau de la plage, la plage de l'Endroit. Celui auquel ils arrivent est encore plus grand. Le bateau a plusieurs étages et est éclairé partout. Silencieux. Des ombres. Un homme en smoking se dirige vers elle, un vieil homme élégant. Ankhchen fait les présentations, Wild Samuel, Archibald Aschenbauer. L'homme regarde Wild avec curiosité. On m'a parlé de vous, dit-il à Wild. Quand ils laissent l'homme, elle lui dit, tu n'es toujours pas allé le voir. Je n'ai pas eu le temps, mais j'y ai pensé. En tout cas, tu lui plais beaucoup. Moi ? Beaucoup je te dis. Ils montent les étages. Ankhchen salue à droite et à gauche. Tu aurais dû m'avertir, je me serais mieux habillé, regarde, ils sont tous sur leur trente et un. Ne t'y fie pas, il y a de tout ici. Il n'y a pas de musique, juste des murmures, les gens qui parlent entre eux. Ils arrivent sur le pont du bateau. Viens, dit-elle. Elle l'entraîne près du bord. Alors ? J'ai l'impression de rêver, dit-il. Rêve alors. Un serveur en blanc vient vers eux avec deux coupes de Champagne. Pas loin d'eux un homme au visage ridé et qui tousse sans arrêt parle avec un autre qui le tient par le bras. C'est qui ces gens ? Tu veux savoir ? ce sont les tiens, ceux de tes nuits, tes voix de la nuit. Ils fument en silence. Puis, elle, on dormira à Hambourg si tu veux, on reviendra demain. Ils ne savent plus l'heure. Peu à peu ils reparlent. Leurs conversations de toujours... © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Géant"

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Léa) c'est mieux comme ça, seule... avant aussi j'aimais être seule dans ma... chambre, et tu frappais à la porte, entre mon chéri... ou, oh je me souviens, un moment mon chéri ! j'étais toute nuit, il ne fallait pas que tu me vois toute nuit... oh moi bien sûr que je t'ai vu tout nuit, tu es mon enfant n'oublie pas... mais seule là... tu ne m'as pas dit que ma petite Jacqueline allait arriver ?... Jacqueline... Jacqueline... Jacqueline c'est ma copine, c'est Trouville, non, je veux dire Elsa, ma petite fille d'Amérique, ma voyageuse, comment je peux oublier le nom de ma petite fille... c'est le train, il m'emporte si loin... le voyage de l'amour, tu crois ça ?... et si c'était un triste voyage, oh mon ange j'ai peur tout à coup... dans ma chambre, mais là ce n'est pas ma chambre, je ne suis pas folle tu sais, c'est une autre chambre, c'est peut-être... la chambre de Saint-Mandé, maman va entrer, comme quand j'étais malade petite, oui, oui, là, oh maman... et puis tu entrais, tu aimais venir dans ma... chambre, tu sautais sur la tombe et je me fâchais, pour rire bien sûr, je voulais qu'on ne soit jamais, jamais ! comment on dit, torturés, oui, séparés, que ça dure, tu es mon petit amoureux, c'est toi qui l'as dit, mon petit amoureux... des enfants dans la rue, je les entends, écoute : 'maman je veux un pain au chocolat', j'entends, et des voix aussi, très loin, un endroit pour jouer, des pièces, comme Racine, les gens répètent, c'est peut-être le théâtre à... Montmartre, l'Atelier, tu vois je n'ai pas oublié, quel beau théâtre... je flotte on dirait... le train longe la mer, voyons, oui c'est la mer, des grosses vagues blanches, oh très grosses, j'ai peur qu'elle couvre le train... non, non, merci, je n'ai pas faim... c'est mauvais signe, avant j'avais toujours faim, on aimait dans la famille les petits repas, les restaurants, on était des bons vivants, mais non, plus là, merci mon chéri, non vraiment je t'assure... oui le restaurant italien du pont, le Pont-Neuf c'est ça, la Tamise, la place, Dauphine c'est ça, avec la femme élégante, et les pâtes Alfredo... oh oui j'aimais ma chambre, seule dans ma chambre, j'écoutais la murmureuse, c'est toi qui me, cadeau tu sais, des disques, des foulards, tu étais générant ça oui... je préparais mes classes dans la chambre, je choisissais les feuilles, L'attrape-cœurs ! ces f..., ce livre, quel livre ! l'adolescent, dans la gare, avec les religieuses, ça oui que je me souviens... je correctionnais les disser..., corrigeais ! correctionnais ! oh ! moi une professeur de français... je t'écrivais aussi, et je lisais tes livres aussi, tous... tu en es où dis ? tu sais que celui-là aussi je veux le lire, dans le train j'aurai tout le temps... © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"décal'âge"

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Pourquoi tu m'avais parlé du Book Soup, là-bas, à l'hôtel cette nuit ? Oh ça ! je sais pas, j'avais fumé, je ne sais pas, c'était le début, il a dit, le début, elle a compris, le début de nous, c'était pas exprès alors ? peut-être oui, mais non, on était bien, c'est venu comme ça je pense, je crois, elle dit, ça m'a aidée, je sais, tu vois, quoi ? on est là, tous les deux, je le savais. Ils descendent une grande avenue, large, sans luxe et qui fourmille de gens, ni Manhattan, ni le Queens, des magasins bazar, la foule, elle lui a pris le bras. Il dit, et voilà, il était une fois le Bronx. Et ton zoo ? Il faut marcher. Au loin l'avenue se courbe et continue à descendre. C'est là que je suis né, dans l'immeuble de Garbo comme tu dis, j'ai vendu l'appartement il y a plusieurs années, je connaissais déjà ton fils. Je croyais que tu l'avais connu à Christopher Street ? Oui, j'y passais le plus clair de mon temps, c'est pour ça que j'ai déménagé, mais au début on a habité là-bas, avec Garbo, il sourit. Ça devait plaire à Frédéric. Il adorait ça, il disait qu'il sentait sa présence partout, tu sais qu'il est comme un enfant parfois. Oui, comme toi. Comme moi mais différent, c'est lui l'enfant de nous deux, et en même temps c'est lui le plus... mûr. Il a toujours été comme ça, même petit, il savait tout sans en donner l'impression, il me disait des choses auxquelles je n'avais jamais pensé, des choses de la vie, il était comme avec toi, des fois j'en pouvais plus qu'il soit lui. Ils achètent une glace, ils marchent avec la glace à la main. Tu l'as connue toi, Garbo ? Non, j'étais trop petit, si tu veux je t'emmènerai, le portier m'a connu tout petit. Oh il n'est pas très sympathique celui-là. Parce que tu ne le connais pas, il est adorable. Adorable ? et tes parents, ils l'ont connue ? Ma mère, elle m'en parlait, mais elles ne se sont jamais adressé la parole, enfin je crois, mais elle la croisait parfois, ma mère disait qu'elle n'avait jamais vu une femme aussi belle, même à son âge. Alors tu m'emmèneras ? Partout, où tu veux, et même au zoo du Bronx. © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"rollercoaster" en cours d'écriture
(titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole NYC...

(extrait) « Jimmy chez lui mais à l'antenne de NYR, deux heures du matin, nuit du jeudi 26 mars : qu'est-ce qu'une ville ? qu'est-ce que New York ? on dit que Berlin est une ville survivante, comment une ville survit-elle, à quoi survit-elle, quelles sont les plaies, quelles sont les traces, une ville griffée par la maladie, nous errons la ville, aujourd'hui que nous somme cloîtrés chez nous, nous continuons à errer la ville quand même, c'est notre privilège, le corps confiné, la tête libre, l'âme prend sa revanche sur tous les adorateurs du corps, nous errons la ville et la ville qui ne dort jamais ne dort toujours pas, Berlin dit-on, le centre du monde, au début il y eut ce régime, avec ses camps, avec cette horreur, la seule horreur finalement, six millions, confinés, rejetés dans la solitude, tués, maigres, cadavres qui finissaient dans un trou, le corps perdu, restait la tête de ces six millions, où donc errait la tête de ces six millions, qui jamais le saura, certains ont parlé, après, les survivants, mais on n'écoutait pas, on ne voulait pas écouter, la vie interdit la mémoire, la mémoire est un combat, c'est là que la ville intervient, la ville, Berlin, le centre du monde, après les six millions, regardez-la la ville même si vous n'écoutez pas, dévastée, meurtrie, impossible de ne pas voir, on peut ne pas écouter mais difficile de ne pas voir, les plaies de la ville, c'est la première survivance, la ville se reconstruit, survivante... retour à aujourd'hui dans les rues de New York où des millions d'âmes errent, les rues, les avenues n'ont jamais été aussi pleines d'âmes qui errent, on peut tuer le corps, on ne tue pas les âmes qui errent, les âmes errent et croisent d'autres âmes anciennes, sida, par exemple sida, les âmes se sourient, se souviennent, se tiennent chaud, les âmes en guerre errent la ville qui ne dort jamais, la ville ne dort jamais et moins que jamais, la survie est en route, les âmes croisent des corps, sacs à la main, peur au ventre, grandioses corps de la résistance, parfois un corps croise son âme, puis le corps rentre chez lui et l'âme dit, je reste encore un peu... toujours Berlin, le Mur, la ville coupée en deux, disséquée comme autopsiée, et les âmes firent ce que les corps ne pouvaient plus faire, les âmes sautaient le Mur, une ville c'est une âme, la plus grande de toutes, jamais solitaire, comme un bouillon qui bout, comme une marmite terrible d'âmes et de corps, les âmes sautèrent tellement le Mur que finalement un jour, le Mur céda, Berlin avait survécu encore une fois... New York, le centre du monde, attend dans le silence des âmes qui errent que le mur d'aujourd'hui cède, les âmes en parlent entre elles, c'est pour quand ? oh dit l'autre, c'est une seconde naissance, neuf mois ? peut-être moins, qu'importe, le corps s'endort et rêve qu'il erre lui aussi, on a pas tué les rêves dans la ville qui souffre, se tord, attend l'heure du réveil, elle ouvrira les yeux et touchera la cicatrice, fière d'elle-même... © »

romans 1

romans 2

poésie

entretiens



L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Parce qu'eux", éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (la plage nucléaire)

Ma plage est au bout de minuit qui m'appartient
Elle est au sud où l'Atlantique claque ses vagues
Je suis seul amant de ma plage jusqu'au matin
J'y conduis mes oiseaux de nuit aux pieds des vagues

Elle doit le jour s'endormir du bruit des gens
Qu'importe je ne connais que ses nuits de silence
Qui feraient peur car elle se tait comme hors du temps
J'y guette au soir les pirates de mon enfance

Lorsque je l'ai connue c'était dans d'autres yeux
Qui sait pourquoi j'ai mis du temps à la revoir
Depuis j'y vais ombre fidèle cacher mes jeux
J'ai des secrets qu'elle garde au creux de sa mémoire

Je suis seul à savoir sa porte dérobée
Derrière tourne et retourne un long chemin de terre
Quand il ne tourne plus c'est là qu'elle apparaît
Très loin au bout du chemin qui descend, la mer

Tout autour du chemin c'est comme une vallée
Qui descend très obscure puis monte vers les cieux
L'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux
La lune parfois les baigne d'une étrange clarté

Nos mystérieux ébats ont peur en l'écoutant
Le moindre bruit du vent assagit nos violences
On dirait que des choses s'y trament en silence
Un sous-marin peut-être va trouer l'océan

On s'aimait là puis on descendait amoureux
Comme un oiseau ta tête était sur mes genoux
Sable mouillé ma main caressait tes cheveux
Ces heures-là bon Dieu quand j'y pense on a tout

On remontait aveugles en se tenant très près
Alors je parlais de ma plage comme d'un mystère
J'imaginais sous nos pieds une base d'agents secrets
Je disais qu'elle était ma plage nucléaire

Une nuit que j'étais seul je suis allé la voir
C'est là que j'ai compris comme elle aimait qu'on s'aime
Je ne l'ai pas revue le soir de mon départ
On y retournera ensemble parce que je t'aime © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

romans 1

romans 2

poésie

entretiens





Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


romans 1

romans 2

poésie

entretiens