Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange"

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Il me semble que nous sommes à l'abri de tout et pourtant je ne peux pas me défaire d'une appréhension. Nous n'avons pas changé la vie. À midi nous avons parlé avec douceur. Lui et moi avons besoin de ces absences pour nous retrouver. Presque toujours c'est moi qui les provoque. Vincent n'a jamais vraiment agi sur les événements ou rarement, pas comme moi. Il ne cherche pas à avoir prise sur eux et ils le lui rendent bien. La vie glisse un peu sur lui malgré ses apparences volontaires. Il est des étoiles. Nous sommes devenus des jumeaux, c'est ça. Notre fraternité est bien plus que de la complicité. Elle est dans nos différences autant que dans les ressemblances. Vincent est devenu une raison de vivre, je n'en reviens pas chaque fois que j'y pense. Elle doit être la seule. Celle qui n'est pas en péril. Les autres je me les suis fabriquées. Finalement plutôt mal que bien. Elles vont contre la vie. Il y a le diable en elles. Elles ne dureront pas, elles ne durent jamais. Tiens ce matin en me baladant je voyais l'eau qui coulait dans les rigoles. C'est pour des choses comme ça que je vis. Mais aujourd'hui je sais que le soir où j'ai rencontré Éric tout était joué. Je vais partir. Au milieu de cela Vincent n'aurait pas dû avoir sa place. Comme s'il n'existait pas ou que je l'avais inventé. Mais je n'ai rien inventé. Tous les deux nous avons payé pour en être où nous sommes. Au bout du compte notre amour aussi nous l'avons arraché aux choses. Au temps, à la médiocrité, aux mots, aux autres, à nous-mêmes. Reste la mort. Je n'en ai jamais vraiment eu peur. Je la connais. Elle est plutôt de mon côté. À l'heure qu'il est je ne sais plus trop. Il faudra bien partir mais quand j'imagine ce que je serais sans Vincent je ne conçois pas de lui faire ce coup-là. Vincent est dans l'œuvre et en même temps il s'y oppose. Il est dans tout et son contraire. Il faudra jouer serré ! Il m'est arrivé de me demander s'il n'était pas ce que la vie m'avait fait de plus sournois. Peut-être et alors ? Nos destins sont liés. Il sait tout ça. Notre gémellité nous ramène au temps et qui sait à l'éternité. Il n'y a rien à dire, rien à expliquer. Nous crachons à la gueule du monde qui ne comprendra rien. Et puis nous savons bien qu'il n'y a rien. J'ai toujours souffert que nous nous aimions différemment. Aujourd'hui il me semble que les différences s'atténuent. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'œil gauche de Vladimir"

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Au début, ils ne s'en étaient pas rendu compte. Ils étaient trop invincibles. Trop à leurs paroles, à leurs yeux dans lesquels ils se plantaient sans même s'apercevoir que la flamme du briquet devenait inutile. Cependant ils continuaient à l'allumer. Comme s'ils ne pouvaient s'éclairer que comme ça. Comme si la nuit avait triomphé définitivement, comme s'ils avaient gagné. Eclatées les chaînes qui les reliaient à la terre ! Terminé de chercher à tâtons, de ne toucher que du doigt, d'être à ce point petit ! Multipliés les cieux où ils pourraient enfin voler sans se faire mal ! C'est en même temps qu'ils tournèrent leur regard vers la rue, puis à nouveau vers eux. Comme au commencement de leur rencontre, c'est le silence qui les prit. En un instant, ils étaient redevenus impuissants. "C'est rien pourtant, seulement un jour de plus." Anna n'y croyait pas. Bien sûr, ils s'étaient juré de refaire le monde, de le changer par la seule force de leur amour. Ils n'avaient pas rêvé. Pas une seconde, ils ne doutèrent. C'était le monde qui mentait. Maintenant, ils étaient si près l'un de l'autre qu'ils voyaient tout pareil. Le jour qui s'infiltrait, c'était le monde qui essayait de leur reprendre ce qu'ils avaient trouvé. Ils se décidèrent vite. Elle s'empara de l'ange comme une preuve irréfutable de leur unique lien. Il en sculpterait d'autres, il n'était plus aveugle. Ils n'auraient pas supporté un doute, une question, une seule tentative pour composer avec la vie. Ils ne pensèrent même pas à chercher un commissariat pour raconter l'agression dont ils avaient été victimes. Anna voulait déposer l'ange à l'église de Saint-Germain-des-Prés. Ils sortirent dans le froid. Ferdinand et Anna étaient désespérés. Mais qu'était-ce l'espoir, le bonheur ? De vieilles questions d'hier. © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"Le Violeur"

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « New York était loin mais Alexandre n'avait pas oublié le quartier irlandais de sa naissance. Les Beaumanoir avaient pris la route des Etats-Unis lorsque son père avait été nommé là-bas. Les frères et sœur d'Alexandre étaient restés à Paris avec la gouvernante pour ne pas perturber le cours de leurs études, Léa faisait de nombreux allers et retours mais elle avait préféré accompagner son mari, elle vivait une seconde lune de miel dont Alexandre serait le fruit, cadeau de Dieu, ça ne se refusait pas, même s'ils se seraient bien passés de ce caprice du Seigneur. Entourée de plusieurs domestiques, de chauffeurs, Léa de Beaumanoir s'était parfaitement habituée à sa nouvelle vie dont l'ordre était le même que par le passé, mêmes courbettes, baisemains, même abondance, de tout, titres ronflants, robes de soirée, les colliers assortis, New York se résumerait à la résidence de l'ambassadeur de France à l'ONU comme Paris tournait autour de l'avenue de Breteuil et ce qui lui ressemblait. Daniel de Beaumanoir avait des origines irlandaises, la noble famille ne les mettait pas trop en exergue. Il y tenait parce qu'elles étaient celles de sa mère : monsieur de Beaumanoir murait dans le silence l'amour fou qui l'avait lié à elle. Lorsqu'Alexandre apparut, son père et sa mère n'avaient guère le temps de s'en occuper et guère plus envie, ils l'avaient confié à une cousine qui habitait le quartier irlandais de ce monstre de ville. Alexandre gardait comme une empreinte la mémoire de cet endroit étrange, le souvenir était flou mais il y avait des visages, des rues, coups de poing, trottoirs, parfois baignés de sang. La cousine Olivia était une brave femme mais elle n'avait rien d'une Beaumanoir. Elle se dévoua à leur fils mais lui laissa, dans les deux dernières années, une relative liberté dont Alexandre se souvenait toujours. La liberté de Sean, Sean et ses dix-sept ans, grand frère d'un petit copain d'Alexandre, il avait pris le petit Français sous sa protection, aujourd'hui encore Alexandre se demandait pourquoi. Il revoyait les yeux de Sean, perpétuellement en alerte, ses bras musclés, les mots qu'il lui disait, se battre, défendre son territoire, tout ce qu'il possédait, rien de plus, comme Alexandre se sentait à l'abri près de lui ! ce n'était plus que des visages effacés par les ans, mais il entendait encore la voix de ceux qui entouraient Sean, la fille qu'il aimait, des hommes à qui il devait rendre des comptes, sa vie était comme lui, violente, au bord de mourir, sans doute était-ce pour cette raison qu'il serrait bien fort le poignet d'Alexandre quand ils étaient ensemble. Et ses mains qui lui avaient bandé les yeux le jour où tout s'était précipité, les coups de feu, le sang qui avait giclé sur les murs, le corps effondré au milieu des débris de verres et des cris, Alexandre avait entendu les cris dans sa tête bien après son retour à Paris. Dès que les tueurs étaient partis Sean l'avait ramené avec lui en courant, ils avaient couru comme ça longtemps, puis marché, les larmes d'Alexandre coulaient silencieuses, Sean l'avait mis sur son dos à la fin, la nuit était tombée, avant de le laisser Sean avait murmuré à l'oreille d'Alexandre : "pardon, ne dis rien, un jour tu verras, il faut que le sang coule". Alexandre s'était tu, ni Olivia, ni ses parents n'avaient rien su. Il avait emporté le visage de Sean, l'avait gardé, jusqu'ici, à Barbe Bleue. "Un jour, tu verras", un autre jour, encore un autre jour. A Paris l'avenue de Breteuil avait tout gommé, mais pas Sean, ses yeux, ses mots pour effacer les larmes. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"H"

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « (lettre de H à JM) ... tout se passe bien à la maison et rien de ce que je redoutais n'est arrivé, aucune question embarrassante ou soupçonneuse... il y a de fortes chances que ma sœur vienne passer deux à trois jours à Paris avec moi. Si jamais je te la présente je dirai que tu t'appelles X ou Y... je suis assez en forme moralement ces temps-ci... je me dis que c'est formidable de vivre et d'avoir la vie devant soi... j'ai d'autant plus de patience que le fait d'attendre et d'espérer quelqu'un à aimer recèle une certaine griserie quand on sait qu'on finira bien par trouver un jour... Sur ce je t'embrasse bien fort mon chéri. Je crois que j'ai pensé à toi tous les jours (je ne crois pas que la réciproque soit vraie). Tendrement, H... PS : tu aurais quand même pu m'accompagner à la gare ! © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

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"L'acharnement de soi-même"

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cœur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

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Amalia




"La solitude du Mal"

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « Les articles publiés, Léo renonça à les lire. La mort toujours trimbalait une vérité inaccessible. Et ceux qui s'essayaient à en parler ne pouvaient que se tromper. Ils se trompaient avec cette belle assurance que donne l'ignorance. Pour approcher la vérité il fallait accepter le jeu de la mort, presque devenir son complice, avoir du sang sur les mains ou égratigner l'âme. Léo préférait rester à l'écart de cette comédie. Il assistait incrédule aux tâtonnements d'Angel pour écrire. Rien ne l'y prédisposait. Ce n'était pas un choix. Là résidait le point commun entre le meurtre et l'écrit. Chacun avait fait irruption sans prévenir. Sans réfléchir. Angel écrivait comme il tuait, sans se poser de questions. En cela il restait le même, il ne trahissait rien. Léo découvrait que destin et liberté œuvraient dans le même sens. Il aimait qu'Angel en soit arrivé là, à son insu. Angel allait-il continuer à écrire ? La persévérance, Léo la lisait dans le regard du vieil homme du début. Cette manière abîmée d'être encore là. Oui, il aimait qu'Angel écrive parce qu'il se sentait justifié. Justifié de ne pas l'avoir abandonné. Tant de fois il y avait pensé. Justifié d'avoir vu au-delà. Au-delà d'Angel même. Il songea à intituler son roman : "Tuer d'abord". Cette nouvelle proximité avec Angel lui était cruelle. Cruelle quand il pensait à Coutil. Depuis l'incarcération de ce dernier, Léo écrivait encore plus. Il ressentait comme une trahison. Sans Coutil il n'y avait pas d'Angel. Angel n'avait pas été arrêté alors que Coutil était emprisonné. Pourtant il lui semblait que la force était du côté de Coutil. Léo savait qu'il avait davantage besoin de son ami que le contraire. Mais si David voulait fuir parfois, Coutil lui voulait rester. La présence de Coutil donnait envie de vivre. Cette contradiction s'imposait à lui de toute son évidence. L'absence de Coutil le retranchait du monde. Il se décida à rappeler Gaby Steamer qui accepta de le revoir. Ils se rencontrèrent dans un café quai de la Tournelle, à proximité du Quai des Orfèvres. Ils ne parlèrent que peu des événements récents. Léo lui répéta qu'il était convaincu de l'innocence de ce Jérôme Cristie. L'inspecteur de police ne l'écoutait pas. Elle ne le croyait plus. Elle préférait parler de son nouveau dîner avec Restif. Pour elle l'affaire était classée, elle profitait d'un répit bien mérité. Alors ils reparlèrent des livres. Ce fut surtout Léo qui parla. Elle le quitta bouleversée. Le lendemain on frappa à la porte de Léo. C'était le quatorze juillet. Léo fut arrêté ce jour-là. Coutil venait de l'accuser. Gaby Steamer n'était pas présente pour l'arrestation. © »

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Amalia




"Amalia"

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Si je parle du temps passé à chercher une photo ses mains s'enfoncent dans mon ventre. C'est sur le ventre que tout est écrit. Si je parle de tout ce que j'ai fait pour faire connaître les photos ses mains m'insultent. Elles ne comprennent pas. Puis elles comprennent et elles me soignent. Je parle de la femme aux urgences. La photo Venger. Ses mains font mal. A crier. Depuis longtemps elles font mal. Ses mains disent qu'il a compris pourquoi je l'ai cherché pendant toutes ces années. Il a crié aussi quand j'ai refermé ma bouche. Nos cris sont plus forts que le bruit de la mer. Ils sont plein de cris.

On n'a plus rien à manger. On lèche. On suce tout ce qu'on peut. La sueur. Le sang. L'esprit. Quelle heure est-il ? Quel jour ? Où est-on ? Combien de photos ? Est-ce qu'on a dormi ? Comment trouver la force de changer la pellicule ?
Je le regarde. Il n'y a plus son sourire. Plus de douleur. Il y a Julien. Il ne le sait pas. Il croit qu'il n'y a plus rien. Elle l'a fait.
Il me regarde. Il sait qu'il y aura toujours Amalia.
Il y a cette odeur. Il y a nos corps sacrifiés.
Il y a les murs méconnaissables.
Où est la mer ?

Je sors dans la rue. On me regarde bouchonné. On m'a toujours regardée comme ça. J'appelle SOS médecins. Un médecin est arrivé. "Non, moi ça va. Non, je n'ai besoin de rien. C'est pour lui. "Je suis à ses côtés. Le médecin dit qu'il n'y a rien de grave. Il lui fait une piqûre.
Je suis restée avec lui dans la chambre. Je lui ai écrit un mot en partant. Il dormait. "Est-ce que tu sais ce que ton père faisait pendant la guerre ?" Et puis je l'ai laissé. Je ne sais pas ce que j'ai fait dans les heures qui ont suivi. J'ai dû passer chez Thomas. Je me suis retrouvée rue Niepce. Avec Tadzio qui me léchait partout en pleurnichant. Et puis j'ai dû dormir. Je crois que j'ai rêvé que j'étais dans un train. Je croyais qu'il allait à Trouville mais quand je suis descendue il n'y avait qu'une route. Une route avec des arbres et même pas la mer au bout. © »

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L'œil gauche de Vladimir

Le violeur

H

L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'Insecte", éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus du sida : eux et les autres.

(extrait) « ils m'ont toujours intrigué de cette joie de vivre "malgré", "malgré" parce qu'ils ont toujours su combien les autres les détestent, je crois bien qu'ils sont nés en sachant combien les autres les détestent, comme quoi ça ne date pas d'hier cette histoire : on a toujours tué les pédés, et pourtant cette joie de vivre : chez les autres je n'ai pas vu cette joie de vivre bien souvent, pas plus d'ailleurs qu'aucun mal de vivre, je n'ai vu que l'ennui et comme ils sont ennuyeux, rabat-joie tiens, par exemple cette manière de ne rien comprendre à rien, rien comprendre aux mots dès que les mots ne servent pas "la vie" et son implacable système immunitaire, par exemple ils n'ont jamais rien compris à mal de vivre, jamais compris que mal de vivre c'était cliniquement lié à joie de vivre ( comme l'a écrit cette femme qui chantait et qui les a défendus eux, vraiment défendus, avec ces mots du silence qu'elle chantait, elle en est morte ) ça ils ne peuvent pas comprendre : pour les autres, c'est obligatoirement triste mal de vivre parce qu'ils ont l'impression qu'on s'en prend à "la vie" quand on dit mal de vivre alors que ce qui est vraiment triste c'est la manière qu'ont les autres de systématiquement défendre "la vie", ça c'est triste, leurs fêtes par exemple pour défendre "la vie", leurs commémorations de ci ou de ça, leurs fêtes patriotiques, leurs fêtes culturelles : vraiment mortelles leurs fêtes culturelles, rien à voir avec leurs fêtes à eux, avant leur guerre, avant qu'ils ne soient vraiment eux : car ce serait mentir de dire qu'alors eux n'étaient pas aussi un peu "comme les autres", et puis les autres c'est pas l'enfer non plus, justement c'est pas l'enfer, ce serait trop simple, c'est un bien grand mot enfer : ce serait leur faire beaucoup d'honneur, d'ailleurs même Alpha ne dit jamais ce mot "enfer", en tout cas moi je ne l'ai jamais entendu dire, les autres surtout c'est ce dont ils sont capables : ce qu'ils leur ont fait à eux, ce à quoi j'ai assisté avec eux : terrifiant, terrifiant cet implacable système immunitaire, terrifiant "la vie", cela je l'ignorais avant eux, ou je ne sais pas j'avais oublié, à quoi aurai-je servi : je n'ai pas fini de me poser la question... © »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Yaguine"

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Tu ne prétends plus refaire le monde. Tu ne saurais pas. Autrefois tu y pensais à des choses comme refaire le monde mais tu voulais surtout que le monde te donne ta place. Finalement l'imperfection du monde t'a plu. Tu voulais des tyrans pour s'en débarrasser, s'embrasser à la mort du tyran comme sur la place Venceslas à Prague. Tu as eu tes tyrans et tu t'en es débarrassé, tu as pleuré de joie. Tu voulais la maladie pour pouvoir résister. Tu as eu la maladie, avec tes mots tu as résisté. Tu voulais la mort pour savoir. Tu l'as eue, tu as su : rien n'empêche d'aimer, ni la mort. Tu voulais des défaites, superbes, tu voulais te construire de défaites. Les défaites tu les a eues et plus que tu n'aurais jamais imaginé. Tu voulais être beau, que ta beauté tu en sois le seul artisan, comme une conquête. Tu l'as eue, la beauté. Tu voulais des garçons, des garçons pas des hommes, des anges, des diables, pervers, innocents, comme dans les livres, dans les romans de pacotille. Les garçons aussi. Tu voulais l'amour. Nous y voilà. Tu as toujours su ce que c'était, l'amour. Toujours. Tu ne t'es jamais menti là-dessus. Toujours su que l'amour c'était presque nulle part alors qu'on te disait que c'était partout. Tu as toujours su que c'était tragique et pas heureux, à refaire et pas signé, déterminant et pas secondaire. Pour l'amour tu étais prêt à tout, pas à n'importe quoi. Tu savais de l'amour que rien ne lui résiste, ni la mort etc. Tu l'as su vraiment très jeune. Tu n'as jamais connu personne qui connaisse l'amour comme toi tu le connais. Personne. Et tu sais aussi que disant cela personne ne te croira, ce qui après tout est normal puisque tu es bien le seul de ton espèce. L'amour, tu l'as eu. Tu l'as eu avec le reste, avec les défaites, la maladie, la mort etc. Tu l'as toujours et au bout du compte comme disait Hervé, c'est tout ce que tu as, ce que tu as jamais eu, tout ce qu'il reste. Ça n'a jamais suffi. Si cela suffisait, l'amour ne serait plus l'amour. Il te ramène au point de départ, l'amour. Et dégoûte-toi bien d'employer autant ce mot d'amour qui te dégoûte tant de ce qu'on en a fait. L'amour te ramène à toi. Sans lui tu te serais perdu de vue depuis longtemps, ça se voit tous les jours. Il te ramène à toi et tout est à recommencer. C'est d'aimer qui m'a fait regarder vers toi, Yaguine. Qui m'a gardé tel quel : perdu, enfant, guerrier.
Toujours la guerre. Contre elle, l'ennemie.
Si c'était ça aussi qui m'avait mené à Yaguine ? L'ennemi commun : la vie. © »

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"Undead"

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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"Wild Samuel"

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Je travaille pour Le Point, je m'occupe des media, dit Hadrien. Il a l'air content de revoir Wild. Ils parlent de Radio 89, de son émission. J'aime écouter tes lettres au début, c'est super. Merci. Wild sourit. Il pense, Mathieu. Et le lycée ? Tu y es revenu ? demande Hadrien. Le lycée. Là où tout commence. Là qu'ils s'étaient rendu compte qu'ils étaient nés le même jour de la même année. La même heure, ils l'avaient su plus tard, Mathieu avait fait des recherches et puis Wild aussi dans la foulée. Une fois je suis allé à une réunion d'anciens, dit Hadrien, je ne t'ai pas vu. Il n'aurait pas pu le voir, Wild n'y va pas. Régulièrement il reçoit des courriers mais il n'y va pas. Avec Mathieu il y serait sans doute retourné, Mathieu aurait aimé ça, y retourner avec lui. Il aurait dit, ils vont encore nous revoir ensemble. C'était la fin de l'année, 1985. La Sixième. Jusque là ils ne s'étaient pas vraiment parlé, juste quelques sourires, surtout des sourires de Mathieu. Un peu avant Noël. En cour de récréation. Mathieu s'était fait attaquer par des plus costauds, des plus cons, des connards comme il dirait ensuite, à l'époque il ne le disait pas. Wild était déjà grand de taille. On respectait Wild. Il s'était interposé. On avait plus jamais attaqué Mathieu par la suite. C'était le point de départ. La protection de Wild. Wild à cause de ce point de départ serait le protecteur, officiellement, le protecteur, même aux yeux des autres. La vérité serait plus compliquée. Ils ne se quitteraient plus, la défense de Wild ce jour-là en cour de récréation serait le début de ne plus jamais se quitter. Le début de tout. L'aventure. L'amour, même si jamais ils ne l'auraient dit ainsi, surtout pas Mathieu. Mathieu disait, moi-même je comprends pas, alors qu'est-ce qu'ils pourront comprendre. On est des voyous toi et moi, il répétait ça. Un jour il avait dit, des insoumis, comme dans le film. Alors comme ça tu es dans le journalisme, ça fait longtemps ? Ça faisait longtemps oui, l'école de journalisme de la rue du Louvre, les stages, longtemps oui. Et toi, la radio ? Les inséparables, comme on disait et même quand on le disait pas, ça voulait dire ça. Ça les dérange, disait Mathieu. Mathieu aimait que ça les dérange. Avec les années, il y en avait bien qui s'étaient risqués à faire des allusions mais comme Wild avait ses petites amies, c'était à n'y rien comprendre. D'ailleurs d'allusions il n'y en avait pratiquement pas. L'énigme. Et encore ils ne savent rien des rêves, tu imagines ! disait Wild, ou Mathieu. Quand il y repense, il se dit que Mathieu était l'initiateur, il se l'est dit souvent, l'initiateur, et lui plutôt le suiveur de l'énigme. Mathieu n'aurait pas aimé qu'il dise ça. Il aurait dit que ce n'était pas vrai et que le premier à le savoir, c'était lui, Wild. Wild ne s'était jamais forcé à faire le choix de Mathieu. Parce que oui, il y avait bien un choix. Ils grandiraient ensemble, grandir c'était le mot, découvrir, ensemble. Le monde, ensemble. Tout ce sur quoi Wild vit aujourd'hui, depuis la cour de récréation, ces années, cet ensemble. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"Géant"

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Vincent) Les livres dans cette chambre. Deux bibliothèques blanches à droite et à gauche. Trop de livres. J'en donne de temps en temps. Ou j'en jette, sacrilège mais je m'en fous, je ne vénère rien. Beaucoup de livres dont je pourrais me passer, très peu que je relis et que je pourrais relire à l'infini. J'écris le soir. La journée je la passe aux choses de la maison, et surtout à mon métier de traducteur. Allemand français. Fils d'Allemand naturalisé Français, j'ai une licence d'allemand. Obtenue après Sciences Po. Sciences Po, c'est là que j'ai connu Julien. On voulait être écrivain tous les deux. Dans la bibliothèque je mets quelques livres en valeur, dont le sien, "Petit enfer" de Julien Lorentz. Il faisait ça aussi, je l'ai pris de lui, mettre en évidence des livres ou des disques, des photos, dans sa bibliothèque. Je feuillette son livre. Sa photo en quatrième de couverture. J'écris le soir mais après avoir marché une heure pour me laver la tête des choses quotidiennes. Pour écrire sur les choses quotidiennes, il faut se laver la tête des choses quotidiennes qui t'empoisonnent le quotidien. Ce soir aussi j'ai marché. En revenant de là-bas, je suis descendu à Bastille et j'ai marché jusqu'à la maison. La tête pleine de là-bas, et un peu de Jim Mortail. Je marche dans les rues de Paris. Je m'en suis jamais lassé de marcher dans les rues de Paris. Je ne sais plus trop comment je tiens le coup, ni comment j'y arrive, la vie quand ça ravage faut être prêt. Je me suis jamais senti aussi vivant, senti aussi détruit. Je devrais pas dire ça, mais mon livre à côté, c'est pas grand-chose. Il y a des choses de l'immensité qu'un livre n'attrape que par bribes, une ligne peut-être. Parfois ça suffit. J'ai sonné pour que ce soit Mamoudou qui ouvre, pour voir son visage. Pour moins être ravagé. Il y a de la poussière sur "Petit enfer". C'est ça avec les bibliothèques, la poussière mais je la nettoie pas souvent. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"décal'âge"

 
résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Métro, direction le Bronx. Tu n'as plus ton chapeau et tes lunettes d'espionne ? Tu sais, j'avais même pensé acheter une perruque mais avec cette chaleur avant, de toute façon je vois que ça n'a pas servi à grand-chose..., alors tu n'habites plus dans l'immeuble de Garbo ? Velma, oh my God ! alors c'est toi qui avais appelé à la maison de mes poèmes, je le savais ! Il est là, aussi mince qu'avant, élégant dans ses jeans, le pull bleu marine. Non, ce n'est pas moi, c'est Sara, tu la connais ? Sara ? Oui, Frédéric la connaît, c'est la première femme d'Asa, tu te souviens d'Asa ? Mais il y a trop de choses à parler, ça les ennuie un peu de trop parler des fils à démêler, et en même temps ils en rêvent, tout savoir l'un de l'autre, tout savoir l'un de l'autre à partir du moment où ils s'étaient perdus. Elle est serrée contre lui, il est serré contre elle, parfois elle se dégage de lui, ou c'est lui, puis ils sont à nouveau serrés l'un contre l'autre, leurs cuisses, la chaleur. Raconte-moi, quand vous vous êtes rencontrés, dis-moi. Alors il lui raconte. La rencontre qui aura changé sa vie. C'était là-bas au Village, dans ma rue, ta rue. Il avait l'air perdu, il logeait dans un hôtel, pas le tien, un hôtel assez minable, je l'ai vu après, il m'a demandé quelque chose dans la rue, il cherchait une librairie, une librairie qui n'existe plus. On a cherché ensemble, on avait vingt-deux ans, on trouvait pas, j'avais le temps, mes parents venaient de mourir, ma mère, mon père était mort bien avant, on trouvait pas et ça nous faisait rire, finalement on est allés boire quelque chose, c'était l'été, il y avait quelque chose tu sais, comme si, un peu comme avec toi, comme si, enfin, c'était naturel d'être ensemble, je ne lui ai pas demandé s'il aimait les garçons, il ne m'a rien demandé non plus là-dessus, on s'en foutait, il m'a parlé de toi tout de suite, pourquoi il était là... Il a dit quoi, quand il a dit pourquoi, il a dit quoi ? Je ne sais plus, ça fait loin maintenant, il a dit que c'était l'aventure, il a parlé aussi de son père. Il a dit quoi ? Il était fier de son père mais il disait qu'ils ne se comprenaient pas, deux jours après il est venu habiter chez moi, voilà, je n'aurais jamais cru ça mais c'est arrivé, ce doit être là que je t'ai connue d'ailleurs, pas là-bas à L.A., il y a dix ans, avec lui. Ils se taisent. Il met sa tête sur l'épaule de Velma. Elle dit qu'il va falloir arrêter ça, leurs choses de là-bas, de la chambre 105. Quelles choses ? Oh écoute Matthew, tu sais bien, ta tête sur mon épaule, ces choses bon Dieu. Il dit, Frédéric n'aurait pas envie que ces choses comme tu dis s'arrêtent. Quoi ? Tu as très bien entendu. Pourquoi tu étais en Californie et pas ici quand je t'ai rencontré ? Le train arrive à la station du Bronx, celle pour le zoo, viens ! © »

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L'insecte

Yaguine

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Wild Samuel

Géant

décal'âge

(rollercoaster)




"rollercoaster" en cours d'écriture
(titre provisoire)

 
résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins se croisent, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole NYC...

(extrait)
« répétition
Ils se forcent à répéter. James dit qu'il n'a pas la tête à ça. Ronald répond que dans ce cas ce n'est pas la peine qu'il y songe, devenir acteur, parce que tu devras jouer même quand tu n'auras pas la tête à ça, même à la mort de celui que tu aimes le plus au monde... Je n'aime personne. Tu mens, c'est pour ça que tu feras un bon acteur, parce que tu mens vrai et tu y crois. Je ne mens pas. Tu ne le sais pas, parce que tu aimes, tu ne sais même faire que ça, et puis tu t'aimes toi, c'est un bon départ. James sourit. Puis : tu crois que je m'aime moi ? Tu le sais. Je ne m'aime pas tant que ça mais je dois m'aimer, je n'ai pas d'autre choix, je n'ai jamais eu d'autre choix. Bon, alors, trêve de parlottes, on répète ? On répète, je vais chercher cette foutue canne. Ronald pense, il a peut-être rasion, on a assez répété, on fait que ça, ça peut toujours être mieux mais s'il passe l'audition demain, il la réussit. James revient. Son visage a changé, il rayonne, je suis prêt, il dit, laisse-moi quelques secondes. Et c'est reparti :
BRICK : Don't your know how people feel about things like that? How, how disgusted they are by things like that?
Et Big Daddy disant, mais personne ne pense que ce n'est pas normal ! (une amitié aussi proche entre deux garçons), et Brick répondant, ils ont tort, ce n'est pas normal ! parce que c'est rare, une chose vraie comme ça entre deux personnes, parce que ça n'arrive jamais...
Et ainsi de suite.
À chaque fois James est en sueur, et Ronald croit qu'il va pleurer. Mais James n'a pas pleuré une seule fois jusqu'ici. Et à chaque fois Ronald se sent rejeté par James, Big Daddy rejeté par Brick, et à chaque fois il en est paralysé, et il revient à la charge pour retrouver le fil avec son fils, mais il n'y a rien à faire. Yes, all liars, all liars, all lying dying liars!, crie Big Daddy et il fout le camp de la pièce. Et ça se termine presque toujours pareil, presque toujours. Il ne revient pas tout de suite. Parce que Brick vient de lui annoncer qu'il a un cancer, alors que tous les autres lui avaient dit le contraire, voulu le lui cacher. Ronald disparaît.
Et James reste là, en sueur, avec sa canne. Il attend.
Et Ronald revient.
Alors ? ça va mieux ?
Un jour Ronald lui a dit, quand on joue on fait toujours des équivalences pour ressentir des émotions, tous les acteurs font ça, si un personnage affronte la mort d'un être cher, l'acteur pense à la mort de sa mère, ce que tu veux. C'est quoi tes équivalences à toi ?
James a dit qu'il n'avait pas d'équivalences.
Mais il sait que dans le moment où il dit que ce n'est pas normal, une relation aussi pure entre deux garçons, il sait à qui il pense.
Ronald : tu penses aussi que ce n'est pas normal ? toi ?
James : tu le penses aussi, on le sait tous ça, qu'aimer n'est pas normal. © »

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L'insecte

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Wild Samuel

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"Parce qu'eux", éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (Barbara revient)

Trou noir
Fatigue
Démons
Trop plein
Mais... Barbara revient
Avec son mal de vivre
Défatigué

Libre mais fauché
Je garde les derniers sous
Pour elle
Barbara revient
Je suis riche

Je me perds
Je complique
J'ai peur
Je m'enivre de mort
Le cœur bat trop fort
Alors Barbara revient
La voix me remonte
Je me gagne
Me reconquérir, par elle
Moi

La vie lourde
La vie pèse
la vie vide
Comment renaître
Comment encore un peu
Comment l'enfant
La vie blesse
Tout dedans
Le poids
Mais l'envie
A chaque fois elle revient
Je la voix
L'entends
Me consoler
Me redonner les ailes
Quand elle revient © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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