Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" (1990)

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : "il était le désordre à lui tout seul".

(extrait) « Les quais de la Seine n'étaient pas tout à fait noirs. Il aperçut l'horloge au loin, presqu'une heure de la nuit. Il regardait les ombres qui dansaient. Des yeux déjà si proches arrachaient du plaisir. Son plaisir que la bière allait rendre plus fort. Plus doux. Elle frappait à ses tempes, faisait la nuit plus noire. Et pour fêter ses dix-huit ans c'est en toute lucidité qu'Ange avait décidé de venir jouir ici. "Les Incorruptibles" poursuivaient sans lui la fête organisée pour lui dans le bar de Claire, la brune. Il attira un cul. Sa langue souriait. Heureux anniversaire.
Quand il en eut assez il arrêta le jeu. Le garçon s'en alla en cherchant à comprendre. Ange murmura qu'il n'y avait rien à comprendre. Il avait dix-huit ans aujourd'hui c'est tout.
L'homme le suivait des yeux depuis un certain temps. Ange le voyait bien. Sale vieux ! Plus loin ! Il lui gâchait sa nuit. Il effleura le couteau dans sa poche gauche. Il y glissa la main, sentit le couteau et son sexe encore dur. La haine qui montait. Ange voulait la jeunesse. Comme ses dix-huit ans. Fallait qu'il foute le camp !
Les deux adolescents s'embrassaient, se tenaient. Ange approchait. Regardait. L'un des deux acquiesça. Ils se mêlèrent. Sans compter les secondes. Alors il l'aperçut, tout près qui l'avait suivi là. Ils ne virent pas Ange devenir fou. Il les laissa à leurs baisers. Il s'éloignait à pas pressés. Il ne se retournait pas, inutile.
A peine le vieux s'était agenouillé, Ange frappa. Avec son pied, encore plus fort. Passait une ombre sans demander son reste. Ange visait le ventre, entre les jambes. L'homme essayait bien de se lever. Ange frappait toujours. L'autre rotait. Il aurait voulu crier. Mais c'était impossible. Rien.
Ange sortit le couteau. Un court instant il fixa le couteau. Le regard fou il l'avait toujours eu. Un peu plus, un peu moins. Il regarda les péniches au loin. "Les péniches à la nuit sans toi ça doit être très beau." Il prépara le bras qui tenait le couteau. De l'autre il l'attirait à lui.
Un reflet de bec de gaz éclaira le poignet du vieux. Un quart de seconde mais il le vit. Qu'est-ce qu'il t'arrive, dis Ange ? Le couteau près du ventre arrêté dans sa course. "C'est quoi ce numéro ? Tu vas répondre connard ? C'est quoi ?" Il redonna un coup de pied. Et l'homme retomba. Dans un mot. "Quoi ? T'as dit quoi ?" Et Ange s'est penché. "Répète !"
"Treblinka." "Quoi ? Répète !" Il répéta trois fois. "Treblinka" Ange avait bien entendu. "C'est quoi ton Treblinka ? C'est le nom de ta femme ?" Ange, tu n'as pas vraiment envie de rire, hein ? Il était tout en sueur. Il s'était affalé près de l'homme qui commençait à parler, doucement, en désordre. Ange ne comprend rien. Au début. Ça ressemble à un rêve. Ange, écoute.
Le vieil homme parlait tout le temps sans que jamais Ange n'intervienne. Chaque mot l'atteignait. Il ne pouvait y croire. Il avait bien trop bu. Pourtant il crut sans doutes, jusqu'au plus impensable. Ange savait que c'était vrai. Il avait dix-huit ans cette nuit-là, l'innommable cadeau. Il souriait : "j'ai lu ça quelque part" et il pleurait. Le couteau s'enfonçait dans la main.
"Moi c'est Jean Tournoyeur. Tu avais quel âge ?
- L'âge des enfants
- Viens, on s'tire, viens… ?
- Éric
- Tout le monde m'appelle Ange" © »

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L’œil gauche de Vladimir

Le violeur

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L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L’œil gauche de Vladimir" (1991)

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Il y avait des bougies à ne savoir qu'en faire. "Ils s'éclairent tout le temps comme ça. Cette nuit n'a rien changé, lui dit Juanito, il ne faut pas trop se voir pour ce qu'on vient y faire. Il faut tout oublier. Ceux qui sont là ont peur de la lumière du jour. Au contraire, il y en a qui ne dorment presque pas pour arpenter Paris. C'est leur amour secret, Paris. Ils ont besoin de croire, ils ont souvent été trompés. Ici, ils ne sont ni bien ni mal. Mais ils sont chez eux." Vladimir commençait à comprendre. Malgré lui, il y était revenu. Il n'avait pu y échapper. L'endroit ressemblait au café de Bombay. Où ils se retrouvaient, ceux-là qui ne bâtissaient rien. C'était les mêmes tables en bois, les mêmes gestes. Les filles souriaient, elles allaient de table en table. Ils parlaient tous en chuchotant, avec la même passion. On entendait les mêmes mots. Alors Vladimir laissa un peu l'enfant. Juanito se mit à jouer puis entra en conversation avec une belle femme qui semblait le connaître. En fait, elle n'était pas vraiment belle, son visage avait l'air fatigué. Il fallait bien la regarder, c'est quand elle écoutait qu'elle était belle. Elle se mit à chanter doucement et l'enfant l'accompagnait. Vladimir passa dans une petite cuisine qui jouxtait la salle. Il rencontra un gros bonhomme qui préparait plusieurs plats en même temps. L'homme lui proposa une cigarette et lui dit que, s'il le souhaitait, il pouvait passer la nuit là, une petite chambre l'attendait au premier. "Juanito est d'accord." Ebahi de tout revoir, il monta l'escalier en bois qui menait à l'étage. Il y avait deux petites chambres. Dans l'une d'elles, une fille se déshabillait. Dans l'autre, un jeune homme consultait une carte. "Je suis de passage pour la nuit, on me recherche." La fille ressemblait à Maria, elle n'avait pas vingt ans. Vladimir tremblait de la revoir ici, tranquille, le regard toujours perdu. Elle voulait qu'il vienne près d'elle. Elle disait qu'elle avait froid, qu'il la réchaufferait. Vladimir l'enveloppa de ses bras. Ils se couchèrent sur le lit, leurs yeux se regardaient, puis leurs lèvres se touchèrent, doucement, comme si elles se retrouvaient. Longtemps ils s'embrassèrent. Ils étaient frère et sœur, réunis à nouveau. Leurs corps qui s'épousaient étaient indissociables. Ils traversaient ensemble des contrées qu'ils avaient parcourues autrefois, et puis d'autres, nouvelles. "Je sens que je m'endors, dit Maria. Tu as raison de vivre. Ne nous oublie jamais." Elle s'endormit contre lui. © »

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"Le Violeur" (1993)

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Alexandre savait combien Piaget était envié des autres, doué dans n'importe quel sport, il les pratiquait avec grâce, sans triomphe, sans ostentation, son corps de serpent pouvait tout faire, il recelait les miracles des jeux antiques, un corps qui n'avait peur de rien, ni des chapelles, des portes ou des tabernacles, il s'en servait partout, Alexandre devinait ce qu'il voulait lui dire, Michel comme lui ne se contentait pas de ce qu'il avait, il voulait plus, il partait, quand il disait que l'existence était merveilleuse il donnait envie qu'on le croie. "Je veux faire des progrès en sport, tu m'aideras ?" L'accord fut conclu cette nuit-là, au pied de l'autel dont ils n'avaient pas refermé le tabernacle. Alexandre devint le protégé de Michel Piaget. Dans les jours qui précédèrent le bac Alexandre se mit à s'entraîner comme un forcené au grand étonnement des autres, eux ils tremblaient à l'approche de la date fatidique. Le jour de l'écrit ne serait qu'une parenthèse. Le samedi 9 juin il retourna au bord du lac dans l'espoir de revoir l'aigle. Rien. Alors il dormit là. Vincent, François, Michel. François lui avait dit qu'ils n'étaient pas nombreux. La solitude ne lui déplaisait pas. C'est l'aigle qui lui manquait ce soir-là. Pendant les quelques heures passées au lycée de Perrax il ressentit fort le manque de Barbe Bleue, douleur autant que bienfait à la pensée d'y retourner aussitôt, sa dépendance s'étalait au grand jour, son incapacité à se mêler au monde, il se demandait quand le jour viendrait de l'affronter vraiment, presqu'heureux il acceptait son esclavage, même les colles de Vergez avaient un goût de miel, tous ils étaient des ennemis, le château, le surveillant général, Laberge, il y tenait à sa manière, il gardait dans un coin de sa tête les refus tenaces, ils permettaient de revenir à Barbe Bleue sans regret. Sur les trois sujets proposés il avait opté pour le commentaire de texte, un auteur russe qu'il connaissait depuis longtemps, il avait eu la tentation de ne pas le choisir, justement parce qu'il le connaissait bien, ne s'était-il pas promis de rater son bac ? © »

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H

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"H" (1994)

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence. "Ces choses qui nous maintiennent entre la vie et la mort et que les autres ignorent".

(extrait) « (lettre à H) J'espère que personne n'aura en mains cette lettre… Je suis en train de penser que c'est la première fois que je t'écris une lettre depuis le fameux jour où, au téléphone, je t'ai appris l'incroyable vérité (beaucoup plus croyable aujourd'hui !). Je vais mieux mais j'ai eu un truc assez grave… L'an prochain en principe le Droit, le conservatoire et puis plus ou moins vite la radio et après la vie où j'espère réussir !…
Tout ce que je te dis, plus ou moins bien, c'est parce que je t'aime, et pour toi, crois-moi.
J'ai bien conscience que l'amour que je voudrais entre nous deux est exigeant… Et pour que cet amour soit grand, durable, il faut faire beaucoup. Ça ne peut pas s'obtenir comme ça, ce serait trop facile. Un grand amour facile ne dure pas. C'est pour ça que les gens en général ne connaissent que des amours éphémères… un grand amour c'est être "tout" l'un pour l'autre. C'est pour ça que je dis qu'il ne faut pas que tu sois dépendant de tes parents et en particulier de ta mère… tu m'as toujours dit que si tu ne disais rien à ta mère c'est parce qu'elle était fragile moralement ; mais maman est je suis sûr aussi sensible et aussi fragile… il faut du courage pour les choses importantes de sa vie.
…Et crois-moi, quand je t'ai dit que si c'était toi qui avais été malade j'aurais été voir le directeur de Sciences Po pour passer les examens en septembre avec toi, ce n'était pas en l'air. Tout ce que je te dis je ne le dis pas en l'air.
Dans le fond quand je te disais que j'avais besoin de quelqu'un qui "m'apporte", de quelqu'un avec une personnalité, je suis sûr que ce peut être toi tel que tu es et tel que tu deviendras si tu agis en fonction de toi, de nous, de ce que tu ressens et non en fonction d'autre chose et en particulier de tes parents. Tu es je crois, mon H…, un garçon riche, sensible, intelligent, capable de t'ouvrir aux autres, de changer, tu l'as fait avec moi, vraiment… Tu peux réussir ta vie. Mais ce n'est pas facile de réussir sa vie… il me semble que tout ce que tu portes dans ton cœur- l'an dernier, tu me disais que si tu avais vécu avant, tu aurais aimé partir à l'aventure- ces rencontres que tu voudrais faire, ces envies de vivre que tu as parfois, tout cela tu le rêves mais tu n'arrives pas à le concrétiser. Il me semble qu'il te manque souvent le courage, la volonté. Mais sans ça, tu sais, l'on a rien… Je suis prêt à t'aider, à t'aimer, mais il faut que l'on soit tous les deux et nous deux seuls, que nous nous fassions totalement confiance. C'est exigeant.
Ne va pas croire quand je dis "nous deux seuls" que ce sera s'isoler des autres : il faut sortir, voir d'autres gens… Ce que je voulais dire c'est tous les deux sans personne qui pourrait nous éloigner l'un de l'autre.
J'ai bien conscience que ma lettre est idéaliste mais pas tant finalement car tout ce que j'ai envie de faire, beaucoup trouverait cela idéaliste or je le ferai : la radio, le cinéma, notre amour, Paris…
Il faut qu'entre nous ce soit comme aux premiers jours. Cela demande de penser à l'autre, de ne pas laisser passer sa mauvaise humeur sur l'autre quand ça ne va pas, être attentif à l'autre, lui parler gentiment…
…il me semble que souvent quand tu manifestais ta personnalité, c'était négativement : mauvaise humeur, coups de barre, critiquer des gens… Tu as changé, je t'assure. Mais continue. Je t'aime toujours le plus fort quand tu me dis que l'on ne se quittera pas, quand tu es accueillant aux autres, à la vie, reconnaissant au bonheur que nous vivons, souriant à la vie…
J'espère que l'on continuera à se parler longtemps comme au début. On se connaît tellement mieux maintenant, on se comprend tellement mieux. Il faut que l'on ait toujours quelque chose à se dire…
Je t'aime oui, mais j'ai besoin de réciprocité totale… Pense à nous. JM ©»

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"L'acharnement de soi-même" (1995)

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même survit à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cœur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

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"La solitude du Mal" (1997)

 
résumé : des meurtres sans explication, œil crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera exploser la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « Il se lève d'un mouvement, envie de faire un tour dans le jardin avant que ne sévissent les imbéciles qui ferment les jardins. Dans sa hâte il bouscula quelqu'un. Dieu sait pourquoi il demanda pardon, d'ordinaire il se gardait des excuses. L'autre ne répondit rien, son blouson noir remontait jusqu'au cou, il fixait l'eau souterraine parsemée de pièces de monnaie. Avait-il seulement senti qu'on l'avait bousculé. Léo en oublia le jardin et ses geôliers. Le garçon lui rappelait David. David quand il l'avait rencontré pour la première fois, ils avaient dix-huit ans, assis l'un à côté de l'autre le jour du bac. La même blondeur, cette douceur. Il vit ses mains, longues aussi comme celles qui peignaient. Mais David ne portait pas toutes ces bagues aux doigts. Silencieusement penché vers l'eau qui l'indifférait, il resta à côté du garçon. Après quelques secondes et une gorgée pour se donner du courage, il murmura trois mots et l'autre répondit. Ils continuèrent ainsi plusieurs minutes, sans se voir, ils parlaient de Paris, de l'eau puis de la mer. "Bonsoir, je m'appelle Coutil." Il venait de se tourner vers Léo en lui tendant la main. Ce fut là qu'il découvrit son visage. Il était beau. De cette beauté que Léo avait si peu côtoyée et qu'il créait parfois entre deux mots. Une beauté pleine, devant laquelle on restait interdit. Léo connaissait trop ces beaux qui ne l'étaient que le temps d'un regard, ils finissaient par être laids du vide qu'ils remuaient. Rien de cela chez le garçon, ses yeux donnaient de la douceur au tourment de la mer. Léo ne lui proposa pas de partager sa fiole. Il se contenta de l'interroger sur l'origine de son prénom. "Ce n'est pas mon prénom officiel, c'est ma mère qui m'a appelé ainsi, dit-il en riant, en souvenir d'une histoire que lui racontait sa grand-mère, le héros s'appelait Coutil et il fendait l'océan en deux pour aller délivrer des enfants prisonniers !" Et puis il ajouta : "C'est Coutil : C, O, U, T, I, L, et on prononce le L ! Je te laisse, ravi de cette rencontre !" Léo lui tapa sur l'épaule. Il le vit s'éloigner et se perdre dans le jardin sombre. © »

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"Aile" (1998)

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné son appareil photos, Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « J'ai retrouvé Julien le soir même. Il s'était disputé avec son père. Il riait. On a passé la nuit au square des Batignolles. On n'a pas fait l'amour. On s'est contenté d'y penser sans arrêt. Il m'a appris à jouer au monopoly. Il y jouait avec Louison. Il a dit qu'il avait envoyé des photos à un directeur de galerie qu'il connaît à New York. J'ai souri. On a imaginé ce qu'on ferait ensemble quand on irait là-bas. Où on ferait l'amour, les endroits où je pourrais aller avec le VL. Il a dit qu'on pourrait visiter des appartements, que Central Park ce serait bien pour Tadzio. Je le laisse parler. C'est ce qu'il fait de mieux Julien, parler. Même quand il baise il parle. Elle s'amphétamine de ses mots. Les mots de Julien sauvent. Il aurait dû parler à ceux des photos. La photo aurait été sauvée. Il aurait dû écrire. Il n'écrira jamais. Ça fait partie de la manipulation : personne au bon endroit, des écrivains ils t'en photocopient partout, c'est devenu un mot citron écrivain. Avant de s'endormir il m'a encore proposé de venir Quai d'Anjou. J'ai changé d'avis. J'ai dit oui. Elle veut tout savoir de lui. Elle cherche encore Julien Rivière. On y est allé le lendemain pour dîner. Julien m'avait prévenue que sa mère et son père ne seraient pas là. J'ai dit : "Tu ne veux pas me montrer ?" Elle sait bien qu'il veut, il n'est pas comme les lettres du matin dans sa boîte il ne la traitera jamais en résiduelle. Il a répondu : "Si tu y tiens, on pourra attendre qu'ils rentrent". Elle ne sait pas si elle y tient. Ce que j'attendais par-dessus tout c'était de revoir la gouvernante à l'accent germanique. Je me demandais si elle me reconnaîtrait, je préparais ma petite victoire. On a marché du Châtelet jusqu'au bout de l'île Saint-Louis. On a longé les quais, y avait du vent et Tadzio qui râlait. Julien me tenait par la main parce que j'avais peur et qu'il le savait. L'appartement du Quai d'Anjou ce ne serait pas la maison à Trouville, j'allais vers ma vengeance comme j'avais toujours photographié, le plus près possible. La gouvernante était bien là. Elle s'appelle Rosa. Elle l'a embrassé et j'ai vu qu'elle aussi aimait Julien. J'étais jalouse de cet amour qu'il provoquait partout. Un amour comme les lettres le matin dans ma boîte, fait pour me rappeler que je n'étais rien, juste bonne à se venger. Si elle m'a reconnue elle ne l'a pas montré. Elle était polie avec moi, même pas citron. Je me suis sentie rudimentaire de l'avoir détestée. Si on aime Julien c'est parce qu'il sait aimer. C'est probablement la seule chose qu'il sait faire et tout le reste se ramène à ça. Il n'écrit pas il ne photographie pas mais aimer il sait. Mieux qu'elle. Elle, elle est amoreuse. © »

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L’œil gauche de Vladimir

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L’acharnement de soi-même

La solitude du mal

Aile




"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil
 


résumé : monologue du virus su sida : eux et les autres.

(extrait) « un jour seulement, un jour bien sûr les autres fatalement consentiront à parler d'eux mais ce jour-là ce ne sera plus eux, seulement un placebo d'eux, un jour les autres fatalement parleront d'eux parce que les autres finissent par tout assimiler, comme ils ont fini par assimiler les six millions de juifs qui sont morts dans les camps de concentration et même aujourd'hui ils inventent des histoires sur les camps de concentration et ils en font des films auxquels les autres accordent toutes sortes de récompenses, les autres ont tellement bien assimilé les millions de juifs qui sont morts dans les camps de concentration qu'ils se scandaliseront sûrement qu'on puisse faire ne serait-ce qu'un rapprochement entre eux et les millions de juifs qui sont morts dans les camps de concentration, les autres qui d'ailleurs ont déjà commencé à les assimiler eux puisque même les pédés aujourd'hui préfèrent oublier, préfèrent les oublier eux, et c'est comme ça que les autres ont toujours opéré : en contraignant tout ce qui ne leur ressemble pas à se rallier et à oublier, les autres finissent par tout assimiler pour le plus grand bien de l'implacable système immunitaire qui perpétue "la vie", finalement le seul système immunitaire qui soit, un jour donc les autres parleront d'eux en donnant libre cours à leur propension inouïe à s'émouvoir, ils se feront peut-être même des reproches comme les autres adorent faire leur mea culpa (les autres, par exemple, ont déjà fait un procès à des hommes politiques- donc à eux-mêmes- à propos des hémophiles que l'on avait soignés avec du sang contaminé par moi-même, mais ils n'ont fait ce procès que pour se dispenser encore une fois de parler d'eux) mais ils ne feront leur mea culpa que dans le seul but de perpétuer "la vie" et son implacable système immunitaire et sans attacher aucune importance aux mots qu'ils diront puisque les autres ont toujours méprisé les mots et n'ont fait que s'en servir pour le seul intérêt de "la vie" et de son implacable système immunitaire, les autres parleront d'eux mais ce ne sera plus eux, il ne restera plus que les autres, il ne faudra jamais compter sur les autres pour dire eux et c'est pour ça que Sang Inquiet écrit son livre dans lequel il me fait monologuer... © »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

voir interview France Culture

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L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Le temps de Yaguine" (2000)

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Tu ne prétends plus refaire le monde. Tu ne saurais pas. Autrefois tu y pensais à des choses comme refaire le monde mais tu voulais surtout que le monde te donne ta place. Finalement l'imperfection du monde t'a plu. Tu voulais des tyrans pour s'en débarrasser, s'embrasser à la mort du tyran comme sur la place Venceslas à Prague. Tu as eu tes tyrans et tu t'en es débarrassé, tu as pleuré de joie. Tu voulais la maladie pour pouvoir résister. Tu as eu la maladie, avec tes mots tu as résisté. Tu voulais la mort pour savoir. Tu l'as eue, tu as su : rien n'empêche d'aimer, quand c'en est. Tu voulais des défaites, superbes, tu voulais te construire de défaites. Les défaites tu les a eues et plus que tu n'aurais jamais imaginé. Tu voulais être beau, que ta beauté tu en sois le seul artisan, comme une conquête. Tu l'as eue, la beauté. Tu voulais des garçons, des garçons pas des hommes, des anges, des diables, pervers, innocents, comme dans les livres, dans les romans de pacotille. Les garçons aussi. Tu voulais l'amour. Nous y voilà. Tu as toujours su ce que c'était, l'amour. Toujours. Tu ne t'es jamais menti là-dessus. Toujours su que l'amour c'était presque nulle part alors qu'on te disait que c'était partout. Tu as toujours su que c'était tragique et pas heureux, à refaire et pas signé, déterminant et pas secondaire. Pour l'amour tu étais prêt à tout, pas à n'importe quoi. Tu savais de l'amour que rien ne lui résiste, ni la mort etc. Tu l'as su vraiment très jeune. Tu n'as jamais connu personne qui connaisse l'amour comme toi tu le connais. Personne. Et tu sais aussi que disant cela personne ne te croira, ce qui après tout est normal puisque tu es bien le seul de ton espèce. L'amour, tu l'as eu. Tu l'as eu avec le reste, avec les défaites, la maladie, la mort etc. Tu l'as toujours et au bout du compte comme disait Hervé, c'est tout ce que tu as, ce que tu as jamais eu, tout ce qu'il reste. Ça n'a jamais suffi. Si cela suffisait, l'amour ne serait plus l'amour. Il te ramène au point de départ, l'amour. Et dégoûte-toi bien d'employer autant ce mot d'amour qui te dégoûte tant de ce qu'on en a fait. L'amour te ramène à toi. Sans lui tu te serais perdu de vue depuis longtemps, ça se voit tous les jours. Il te ramène à toi et tout est à recommencer. C'est d'aimer qui m'a fait regarder vers toi, Yaguine. Qui m'a gardé tel quel : perdu, enfant, guerrier.
Toujours la guerre. Contre elle, l'ennemie.
Si c'était ça aussi qui m'avait mené à Yaguine ? L'ennemi commun : la vie. © »

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"Undead" (2002)

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas… vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, en une seconde j'ai tiré un trait sur les pourcentages, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrais toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrais toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrais jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Wild Samuel" (2013)

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Anckchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « La même année que Kurt Cobain. 1994. Ils avaient fumé un joint dans la chambre de Mathieu, en hommage. Mathieu avait dit, tu vois c'est fragile, une vie, ça part comme ça, ça suffit pas d'être artiste-artiste, faut être artiste dans sa vie aussi, sinon, pfff ! il avait fait le geste avec ses mains de pianiste, ça part, ça s'envole et ça revient pas. Faut être artiste comme nous. Tu vois, les joints c'est bien mais ça atteindra jamais à ce que nous sommes toi et moi. Nous, même si ça s'envolait, ça reviendrait, on s'arrangerait pour que ça revienne, tu crois pas ? Wild l'avait regardé, je ne sais pas, si tu le crois alors je le crois, ça reviendrait… mais y a pas de raison pour que ça s'envole. Pourtant l'envol n'était pas loin. Parfois il y repense, à ce que Mathieu avait dit là, le retour. Wild était à Berlin chez Hilde. C'était l'été de Berlin, tellement vert, partout. La ville renaît comme ça à chaque printemps, ça le fascine encore. Oma avait quatre-vingts ans. Le soir elle lui racontait des souvenirs d'avant. Parce que Wild l'interrogeait. Mathieu lui avait dit, tu te rends compte, tu es juif, il faut que tu connaisses ton histoire, moi si j'étais toi je porterais l'étoile de David autour du cou. Il l'avait portée pour lui faire plaisir, puis enlevée. C'est dans ces soirées d'été que Wild avait commencé à reconstituer les fils, d'où il venait, la mémoire qui lui manquait, Thomas et Claudette n'avaient pas eu le temps. La première fois qu'il était allé à Berlin avec Mathieu, c'était cinq ans auparavant. Hans vivait encore, Opa, son grand-père, le mari de Hilde. 1989, les vacances de Noël. Le Mur était tombé un mois avant. Il avait dit à Mathieu, c'est comme dans nos rêves, on y croirait pas si on n'y était pas. C'était dans l'air, la liberté, dans le froid et la neige. On les avait laissés un peu seuls déambuler pendant la journée. Ils avaient traversé le mur imaginaire mais qui était encore là. Ils mangeaient dans les imbiss, ils riaient, ils ouvraient les yeux. Ils ne comprenaient pas tout mais l'essentiel oui. C'était dans le visage des gens. Mathieu disait, regarde, cette femme, regarde, cet homme. On pourrait aller vivre ici plus tard, ils avaient dit, ça nous ressemble. Et cinq ans plus tard, ces quelques jours séparés l'un de l'autre de l'été 94. Les jours qui n'allaient plus lâcher Wild. Et si j'étais resté avec lui ? © »

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L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Rien qu'une chose de la vie" (2016)

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « Je regarde encore la passerelle où passent sans s'arrêter les passants. Ils sont partis et moi je vais aller la retrouver. Mamoudou comprendra, ou on dînera plus tard, ou je les laisse, lui et sa mère dîner ensemble au salon. Il faut que l'on se décide sur cette cloison. Faire sauter la cloison, entre la cuisine et le salon, une cuisine à l'américaine, Mamoudou en a envie. Pourquoi je pense à ça ? à faire sauter la cloison quand ma mère est un cadavre vivant sur son lit d'hôpital. C'est la vie. Comme on dit. La mort n'empêche pas de penser aux cloisons qu'on veut faire sauter. Au contraire, quelquefois on y pense encore davantage avec la mort, la mort nous rend cons, cons et magnifiques. La mort nous rend pathétiques, comme la vie, ce pathétique de la vie qu'on voudrait transfigurer, se dire qu'on est pathétiques peut-être mais qu'on est quand même autre chose, un sacré bonhomme, un sacré Vincent, qu'on a une sacrée vie. Je pourrais appeler le livre "La cloison", ou "La cloison de Jim". Merde ce titre ! Quand on parlait de la mort elle et moi vers la fin, sans s'attarder mais c'était elle qui disait qu'elle n'en avait pas peur, ce que je ne crois pas, tout le monde a peur de la mort, sur ça on se ressemble tous, quand on en parlait et qu'elle en avait marre de perdre la tête, parce qu'elle s'en rendait compte, qu'elle en avait marre de ne plus pouvoir vivre comme avant, cloîtrée dans l'appartement avec la femme qui s'occupait d'elle, cette Henriette qui la faisait rire mais qu'elle ne supportait pas non plus, elle n'a jamais supporté dépendre de quelqu'un, pour elle c'était ça le vrai calvaire de la fin, même pas la maladie, non, ne plus pouvoir sortir, sans rendre de comptes, et aller errer, aller vers sa vie, maintenant elle allait vers la mort, et alors moi je lui disais, oui mais on meurt rarement en bonne santé, elle souriait un peu tristement, je détestais la voir comme ça, cette tristesse de la fin, et un jour elle m'avait répondu : oui bien sûr mais enfin, et on avait ri. © »

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L’insecte

Le temps de Yaguine

Undead

Wild Samuel

Rien qu'une chose de la vie




"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Prés (et autres poèmes)

 


Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs («des anges y croisent des robes noires »), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car…, là où le verbe nous entraîne, « l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ». Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (Amérique)

Un rêve fou
Porto-Ricains
De la Sicile
Et de Cuba
Allaient construire
Un monde enfant
De sang
D'argent
Des immigrants
Amérique

Ces mômes qui partaient
Rêvaient rêvaient rêvaient
Ils revoyaient les cieux
Qui de Rome à Madrid
Les avaient tous vus naître
Revoyaient les églises
Leurs mères à genoux
Pourtant qu'importait Dieu
Leur Dieu c'était là-bas
Amérique

Bateaux de regards inondés
Et puis au ventre leur envie
De bâtir leurs cathédrales
Frères à jamais de leur misère
Soleils levants lune à la main
Noirs à genoux rouges dans le sang
Poussières des villes et des chevaux
Démocratie aux longs sentiers
Amérique

Scandinavie
Mal du pays
Pellicules d'or
Dieux des studios
Allaient rêver
Et Garbo parle
Et Garbo rit
Garbo s'en va
Des figurants
Qui donc est Dieu ?
Tara mémoire
Amérique

Je vois un temps où tout était encore possible
L'enfance volée de ces enfants dans des prisons
Où ils rêvaient les lendemains de leur vengeance
Des filles perdues dans les yeux sombres de leurs frères
Qui rêvent d'hommes qui ne sont pas ceux de leurs mères
Et j'imagine les visages brûlés vieillis
De ceux qui n'avaient que la terre pour vie, leur sang
Des ponts cités se dressaient par-dessus le fleuve
Des Présidents voulaient parler au monde entier
Amérique

Et aujourd'hui
Restent les ponts
Et la mémoire
Et dans les rues
Parfois Garbo
Le mythe encore
Des demi-dieux
Des demi-hommes
Monroe est morte mais vit toujours
La statue tend toujours son bras
Amérique © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, 28-07-2000 : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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