Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" 1990

 
résumé : vie de Ange Tournoyeur, qui à l'âge de 18 ans décide de mourir jeune, à l'heure qu'il choisira, seule réponse qu'il trouve pour se venger de l'horreur : Ange voulait mourir du temps de sa jeunesse. Sa volonté était à la mesure de la rage qu'il mettrait à vivre et qui sait à regretter la vie : il était le désordre à lui tout seul.

(extrait) « Dehors Ange s'aperçut dans une glace. Il n'avait jamais beaucoup regardé sa tronche. Il essuya le front et releva ses cheveux. Il marcha jusqu'au canal. C'est là qu'il dînerait, dans un café des quais. Près de la passerelle de la Grange-aux-Belles. Il se souvint. "Antoine je ne supporte rien." Un instant il s'assit près de l'eau. Un homme s'approcha de lui. "Tu n'es pas Ange Tournoyeur ? Je t'ai reconnu, les mêmes yeux, et puis tu t'asseyais comme ça au bord du canal quand tu étais petit. Félix Dumont, tu te rappelles ? On jouait quelquefois ensemble. Pendant un an j'avais fait partie des "Incorruptibles"." Ange ne se souvenait de rien. L'homme paraissait dix ans de plus que lui. "Tu étais notre héros. On aurait voulu que tu sois toujours là à nous commander, mais toi tu t'en allais souvent. On se demandait bien où. C'est drôle les mômes ! Les parents auraient dû veiller sur nous. On aurait fait moins de bêtises. Je me suis bien rattrapé. Maintenant je suis comptable d'une bonne société. Tu verras un jour j'aurai l'ordre du mérite. On m'a dit que c'était tout à fait possible. Et toi ? T'as réussi ?" Réussi ? Oui, sûrement, enfin, l'uvre, ses idées se brouillaient. Ange l'aurait bien foutu à l'eau. Il ne se sentait pas très bien. Cet homme était un étranger comme les autres hommes. Comme eux il parlait décorations, affaires, carrière. Ange n'y comprenait rien. Qu'on le laisse passer ! "Vous devez faire erreur." Les enfants de l'hiver ont entr'ouvert le mur puis ils en descendront. Les hommes, quelle histoire ! Il reprit le chemin jusqu'au café. Comme il n'avait pas faim il commanda une bière. "Quelle marque ?" Il s'en foutait de la marque. Il était tout près de l'immeuble à l'escalier minable. A une fenêtre une femme secouait des draps lentement. Ange crut reconnaître Odile. Non, c'était impossible. Celle-là avait l'air trop vieille. Sa mère était belle. Toute vêtue de blanc. C'était une actrice. Jean-Baptiste avait dit qu'il la connaissait. Il regagna l'hôtel en chantonnant. Dormir. Il ne vit pas l'air malicieux du veilleur de nuit. Ange ne ferma pas ses fenêtres. Il eut à peine le temps d'enlever son débardeur en agrandissant le trou. Un train allait débouler dans la chambre mais un oiseau s'interposa. L'oiseau se posa sur son torse à l'endroit du point d'interrogation qui saigna un peu. Ensuite il l'escorta une partie du voyage puis il l'abandonna. © »

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L'il gauche de Vladimir

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'il gauche de Vladimir" 1991

 
résumé : une nuit de Paris, noire, sans électricité, un homme et une femme sous les toits, un moine à la recherche d'un livre, un assassin, et Paris comme une femme veillant sur ses enfants.

(extrait) « Au début, ils ne s'en étaient pas rendu compte. Ils étaient trop invincibles. Trop à leurs paroles, à leurs yeux dans lesquels ils se plantaient sans même s'apercevoir que la flamme du briquet devenait inutile. Cependant ils continuaient à l'allumer. Comme s'ils ne pouvaient s'éclairer que comme ça. Comme si la nuit avait triomphé définitivement, comme s'ils avaient gagné. Eclatées les chaînes qui les reliaient à la terre ! Terminé de chercher à tâtons, de ne toucher que du doigt, d'être à ce point petit ! Multipliés les cieux où ils pourraient enfin voler sans se faire mal ! C'est en même temps qu'ils tournèrent leur regard vers la rue, puis à nouveau vers eux. Comme au commencement de leur rencontre, c'est le silence qui les prit. En un instant, ils étaient redevenus impuissants. "C'est rien pourtant, seulement un jour de plus." Anna n'y croyait pas. Bien sûr, ils s'étaient juré de refaire le monde, de le changer par la seule force de leur amour. Ils n'avaient pas rêvé. Pas une seconde, ils ne doutèrent. C'était le monde qui mentait. Maintenant, ils étaient si près l'un de l'autre qu'ils voyaient tout pareil. Le jour qui s'infiltrait, c'était le monde qui essayait de leur reprendre ce qu'ils avaient trouvé. Ils se décidèrent vite. Elle s'empara de l'ange comme une preuve irréfutable de leur unique lien. Il en sculpterait d'autres, il n'était plus aveugle. Ils n'auraient pas supporté un doute, une question, une seule tentative pour composer avec la vie. Ils ne pensèrent même pas à chercher un commissariat pour raconter l'agression dont ils avaient été victimes. Anna voulait déposer l'ange à l'église de Saint-Germain-des-Prés. Ils sortirent dans le froid. Ferdinand et Anna étaient désespérés. Mais qu'était-ce l'espoir, le bonheur ? De vieilles questions d'hier. © »

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L'il gauche de Vladimir

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"Le Violeur" 1993

 
résumé : Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, loin de Paris adoré, Alexandre le solitaire, différent, qui fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue, de vie et de mort, jusqu'à trouver l'amitié, et la liberté toujours à recommencer.

(extrait) « Alexandre se releva. Il fit les derniers mètres qui le séparaient du sommet de la dune aussi essoufflé que s'il ne s'était pas arrêté. Et enfin il la vit. Ni tout à fait la même, ni vraiment différente. La mer tremblait révoltée, effrayante, d'immenses vagues sombres qu'on devinait à peine, déchirant la brume par-dessus l'océan. A Cap-Hosse la mer était comme ça, indomptable, avec le bruit des mouettes qui hurlaient pour elle, posées sur des détritus que la marée remporterait dans la nuit, des bouteilles en plastique, morceaux de bois, pneus, bidons, chaises estropiées, des tampons ou des préservatifs, merdes sans nom, répugnances immondes, à perte de vue au pied des dunes barricades, elle charriait tout. Des yeux il se mit à chercher Teddy, Bobby, Francisco, envie de croire qu'ils pouvaient être là, au moins une trace d'eux, mais il ne voyait rien. Il aperçut un chemin sur la gauche. Il s'avança en longeant le sommet de la dune. Des herbes au ras du sol virevoltaient dans le sable, si vertes. Alexandre marchait contre le vent, on eût dit que la mer ne voulait pas qu'il vînt, mais il la connaissait, il l'avait déjà vue, elle ne lui voudrait aucun mal, elle lui faisait du bien d'être ce qu'elle était, rebelle, sauvage, solitaire. Le chemin tombait à pic sur le rivage. Il s'arrêta en bas. Trop peur de faire un pas, la mer ne décolérait pas, il s'assit recroquevillé sur lui, les bras enlaçant les genoux, tête baissée qui ne regardait plus, puis quelques secondes il relevait les yeux pour les plonger dans l'eau, un peu lui faire front, s'habituer l'un à l'autre, il était venu pour rester, il le croyait, "prudence, prudence" semblaient gronder les vagues diaboliques, "regarde-moi, c'est seul que je viens, aie donc un peu pitié, apaise ma fatigue, rappelle-toi, on s'est déjà croisé, mon cerveau ravagé, le bruit que tu faisais, je l'entendais, tu t'en moquais de mon cerveau malade, je t'aimais bien ainsi, attendre si longtemps, j'étais déjà là quand je n'y étais pas", le bruit de la mer devenu assourdissant, l'orchestre de Wagner jouait d'abord ici, sans Wagner, la mer n'avait pas besoin qu'on la dirige, la forêt n'était rien que l'écho de l'orchestre, Wagner s'y réfugiait, lui aussi connaissait les plaies de la mer, les siennes, alors il les soignait derrière les dunes, à l'abri du tumulte qu'il avait trop heurté, l'orchestre de la mer, Alexandre refermait les yeux, parfois dans les silences du vent il croyait entendre, les notes d'un piano, le craquement des arbres, ou rien, le silence, c'était si court, il n'était pas très sûr, pas encore, mais Barbe Bleue allait bien jusqu'ici, Everian ne mentait pas, l'âme du château était là, les silences du vent, le même silence que le jour de son premier jour, celui qui s'était changé en tempête, très vite, imperceptiblement, dès le premier jour Barbe Bleue l'avait précipité sur la plage, il releva les yeux, sur la droite, très loin, l'ombre d'un pont, le pont avançait dans la mer, enseveli de vagues, vacillant sous leurs assauts qu'elles répétaient sans cesse, elles cognaient, frappaient, jusqu'à ce que mort s'ensuive, mais la mort ne venait jamais, il regarda encore, il avait pensé aux ponts de Zot mais c'était une jetée à l'abandon, semblable à son cerveau, indemne, la mort ne venait jamais, elle était bien quelque part mais où ? © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"H" 1994

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « (lettre de JM à H, 24 mai 1979) Je suis en train de penser que c'est la première fois que je t'écris une lettre depuis le fameux jour où, au téléphone, je t'ai appris l'incroyable vérité (beaucoup plus croyable aujourd'hui !). Je vais mieux mais j'ai eu un truc assez grave... L'an prochain en principe le Droit, le conservatoire et puis plus ou moins vite la radio et après la vie où j'espère réussir !
... Tout ce que je te dis, plus ou moins bien, c'est parce que je t'aime, et pour toi, crois-moi.
J'ai bien conscience que l'amour que je voudrais entre nous deux est exigeant... Et pour que cet amour soit grand, durable, il faut faire beaucoup. Ça ne peut pas s'obtenir comme ça, ce serait trop facile. Un grand amour facile ne dure pas. C'est pour ça que les gens en général ne connaissent que des amours éphémères... un grand amour c'est être "tout" l'un pour l'autre. C'est pour ça que je dis qu'il ne faut pas que tu sois dépendant de tes parents et en particulier de ta mère... tu m'as toujours dit que si tu ne disais rien à ta mère c'est parce qu'elle était fragile moralement ; mais maman est je suis sûr aussi sensible et aussi fragile... il faut du courage pour les choses importantes de sa vie.
... Et crois-moi, quand je t'ai dit que si c'était toi qui avais été malade j'aurais été voir le directeur de Sciences Po pour passer les examens en septembre avec toi, ce n'était pas en l'air. Tout ce que je te dis je ne le dis pas en l'air.
Dans le fond quand je te disais que j'avais besoin de quelqu'un qui "m'apporte", de quelqu'un avec une personnalité, je suis sûr que ce peut être toi tel que tu es et tel que tu deviendras si tu agis en fonction de toi, de nous, de ce que tu ressens et non en fonction d'autre chose et en particulier de tes parents. Tu es je crois, mon H..., un garçon riche, sensible, intelligent, capable de t'ouvrir aux autres, de changer, tu l'as fait avec moi, vraiment... Tu peux réussir ta vie. Mais ce n'est pas facile de réussir sa vie... il me semble que tout ce que tu portes dans ton cur- l'an dernier, tu me disais que si tu avais vécu avant, tu aurais aimé partir à l'aventure- ces rencontres que tu voudrais faire, ces envies de vivre que tu as parfois, tout cela tu le rêves mais tu n'arrives pas à le concrétiser. Il me semble qu'il te manque souvent le courage, la volonté. Mais sans ça, tu sais, l'on a rien... Je suis prêt à t'aider, à t'aimer, mais il faut que l'on soit tous les deux et nous deux seuls, que nous nous fassions totalement confiance. C'est exigeant.
Ne va pas croire quand je dis "nous deux seuls" que ce sera s'isoler des autres : il faut sortir, voir d'autres gens... Ce que je voulais dire c'est tous les deux sans personne qui pourrait nous éloigner l'un de l'autre.
J'ai bien conscience que ma lettre est idéaliste mais pas tant finalement car tout ce que j'ai envie de faire, beaucoup trouverait cela idéaliste or je le ferai : la radio, le cinéma, notre amour, Paris...
Il faut qu'entre nous ce soit comme aux premiers jours. Cela demande de penser à l'autre, de ne pas laisser passer sa mauvaise humeur sur l'autre quand ça ne va pas, être attentif à l'autre, lui parler gentiment...
... il me semble que souvent quand tu manifestais ta personnalité, c'était négativement : mauvaise humeur, coups de barre, critiquer des gens... Tu as changé, je t'assure. Mais continue. Je t'aime toujours le plus fort quand tu me dis que l'on ne se quittera pas, quand tu es accueillant aux autres, à la vie, reconnaissant au bonheur que nous vivons, souriant à la vie...
J'espère que l'on continuera à se parler longtemps comme au début. On se connaît tellement mieux maintenant, on se comprend tellement mieux. Il faut que l'on ait toujours quelque chose à se dire... Je t'aime oui, mais j'ai besoin de réciprocité totale... Pense à nous. JM © »

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L'acharnement de soi-même

La solitude du mal

Amalia




"L'acharnement de soi-même" 1995

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « On croyait à l'esprit. On baisait n'importe où, dans la vigilance de l'esprit. La vie ! J'aurais compté mes sous, j'en aurais gagnés toujours plus, j'aurais donné des coups de pied dans les carcasses qui m'empêchaient de marcher, jusqu'à ne plus les voir. Je ne t'aurais jamais quitté, t'aurais gardé pour moi, jusqu'à ne plus savoir quoi faire de toi. Je me serais interdit toute pensée, n'aurais jamais choisi, je m'en serais remis aux choix d'il y a longtemps, je serais mort ainsi, parce que c'était la vie. L'animal cherchait sa proie, là en plein jour, il buvait l'eau du fleuve, il dévorait à tout venant. Il se mit à pleurer. A son tour il se fit dévorer. Gisant, couvert de mouches, il entendait encore battre son cur. Il décida alors de glisser dans la nuit, il s'y engouffra auréolé de toutes ses blessures. Tout changea. Les mouches une à une s'en allèrent voir ailleurs, elles ne supportaient plus l'odeur, ses yeux cherchèrent et cherchèrent, il se surprit à voir mieux qu'en plein jour. Finalement je t'ai laissé aller, j'ai gardé dans ma main des traces de baisers, sur mes lèvres des mots, un jour je me suis décidé à choisir, jamais comme ils voulaient, de doute en doute on s'est gardés : ce fut la nuit. On avait tant souffert, ton agonie la mienne, je ne voyais plus rien, parfois je t'entendais sourire, je décidai de rester. A l'animal tu pris sa chair défaite. Il me donna ses yeux. La nuit s'illumina à force de noirceur, le jour devint un souvenir de mort. Aujourd'hui on ne sait plus. Parfois je sens ta langue qui lèche la plaie qui se réveille. Pour toi je m'en vais rôder dans les terres d'avant, j'y sème le désordre, je fais tout à l'envers et lorsqu'on se retrouve tu me donnes raison. J'attends le jour où s'allumera la nuit et où les animaux retrouveront leur mère. Ils pueront des carnages anciens, ruisselleront d'écume dans le creux de leurs yeux. Ce sera la fin. A moins que toi et moi on invente autre chose. © »

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La solitude du mal

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"La solitude du Mal" 1997

 
résumé : des meurtres sans explication, il crevé et sable sur le sol, qui ressemblent au roman noir qu'écrit Léo Tirictiscu au moment où il rencontre Coutil, rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.

(extrait) « Il sait. Il en est sûr. Il est incapable de rien. Il pense : Maintenant je ne vais plus le revoir. Je suis aussi coupable que lui. Il a raccroché le téléphone il y a une minute. Les derniers mots de Coutil : "Je ne sais pas ce qui se passe dans l'appartement. Je ne t'entends plus. Pense à moi". Tout de suite il a imaginé Gaby Steamer. Il ne lui avait rien dit, alors elle s'est débrouillée sans lui. Une bouteille à la main, il songe à cette nuit où il tenait le corps de Coutil dans ses bras. La peur de le perdre. Et puis lentement, le corps qui s'était réchauffé, ses premiers mots, l'insolence du regard. Il se souvient des gestes de Coutil, son sourire, tout ce qui vivait. L'horreur c'est de tuer ce qui vit. Et Coutil vit encore. Cette pensée le réconforte. Et revient leur dernière conversation. Encore une fois il faut tenir. De quoi s'étonne-t-il ? Ce qui se passe n'est pas plus surprenant que la mort de David lorsqu'elle est survenue. C'est après. Toujours après. Il appellera Gaby Steamer. Pas tout de suite. Il est encore assez lucide pour comprendre qu'il se dévoilerait. Ne rien révéler de l'amitié avec Coutil. C'est quand il se croit calmé que l'angoisse le reprend. La rage. La bouteille lancée contre le mur. Il ne boira plus jamais. Pour la minute suivante remplir un verre. Il continuera à boire. Changer ce serait trahir. Le trahir lui, qui l'a aimé ainsi, ivrogne, écrivain, cerné de désespoir, résistant. Il met leur Requiem. Il va attendre. Jusqu'à ce qu'on en parle. Parce qu'on en parlera dans la presse, à la télévision, n'importe où. Ils en parleront sans savoir, ils se tromperont. C'est là qu'il repense au roman. En attendant qu'on en parle, il va écrire. Tout à l'heure il voulait arrêter d'écrire. Cela n'a jamais duré longtemps d'avoir envie d'arrêter. C'est maintenant qu'il faut écrire. Maintenant qu'il saura. Il écrira mal certainement, il pensera à Coutil. Alors il chassera Coutil, pour mieux le retrouver. Il aura la nausée de trop boire, trop fumer, trop fixer l'écran de l'ordinateur. Mais il écrira. Il se sent si près. Il chassera Coutil pour aller vers Angel. Il n'est pas quelqu'un qui abandonne, ni David, ni Coutil, ni Angel... Léo n'abandonne pas Léo. C'est la seule chose qu'il est sûr d'avoir lu, partout, dans le regard des autres, de ses parents, dans l'alcool, dans le bruit : l'incitation à abandonner Léo. David et Coutil ont fait qu'il n'abandonne pas Léo. C'est ça leur lien. Et David avait peint Coutil. Aujourd'hui c'est à lui de poursuivre. Peindre, écrire, mourir, et tuer même. Il est désormais tout cela. Il ne s'exclut de rien. Coutil ou lui ce serait pareil. Voilà. Il répondra à ses amis que Coutil est innocent. Ils le croiront peut-être. L'été est arrivé. Avec lui les vacances. Il n'aura plus qu'à écrire. Déjà, il en est sûr, Coutil pense à lui, même loin, même prisonnier, la pensée les unit. Et, qui sait ? les conduira peut-être vers la mer qu'ils connaissent. © »

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Amalia




"Amalia" 1998

 
résumé : Amalia Sané photographe, qui vit avec Tadzio le petit singe de Lisbonne, Amalia dont personne ne veut des photos et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra (VL), Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.

(extrait) « Julien est venu avec moi à l'enterrement de Célestine. On était les seuls, avec Gilda. Et un type que je ne connaissais pas, sûrement un ancien client. Les hommes c'est pas la reconnaissance qui les étouffe. T'as beau en avoir fait jouir des centaines, à l'arrivée t'es seule comme au départ. Seule avec une photographe flanquée d'un homme que tu ne connais pas. L'homme et la photographe sont des habitués des cimetières. Jusqu'ici ils ne se sont rencontrés que là. Elle veut que ça change. De toute façon où qu'ils soient ils seront toujours entourés de tombes. C'est fait maintenant. Julien me tenait par le bras. Je devrais être étonnée mais non. C'est comme s'il avait compris ce que j'ai décidé. Comme s'il voulait m'en empêcher. Il sait depuis le début comment il faut faire avec elle. Il a su dès qu'il l'a vue et qu'il l'a choisie. Il est arrivé en retard au cimetière. J'avais peur qu'il ne vienne pas. Je l'ai vu arriver de loin. Je m'en voulais de ce que je ressentais rien qu'à l'apercevoir. Il portait un long imperméable. Il avait les cheveux mouillés par la pluie. Nous, on était abrité sous nos parapluies. Il ne m'a rien dit. Il est resté à mes côtés en me prenant le bras. Il m'a souri. Je l'ai regardé quand on on a mis le cercueil dans la terre. Il ne me voyait plus, son regard était Caparica. On est sorti du cimetière ensemble et j'ai pensé que c'était la première fois qu'on était tous les deux hors d'un cimetière. Il pleuvait toujours, il s'abritait sous mon parapluie. Je sentais son odeur, il sent bon. C'est une odeur de fièvre, chaude malgré la pluie glacée. On n'a pas envie de le laisser parce que cette odeur implore une présence. A Pigalle il regardait les putes. Il les regardait comme les hommes ne les regardent pas d'habitude. Il a souri à une et elle lui a souri aussi. J'ai failli lui dire que moi aussi. On s'est retrouvé au canal de l'Ourcq, on a continué à marcher. Il parlait de Louison. Il disait qu'elle serait toujours près de lui. Que de toute façon sans elle il n'y aurait pas de Julien que sa famille n'avait rien compris. Il a dit que c'était pour ça qu'il était avec moi ce jour-là, que Louison aime. Et puis il m'a demandé : "Et toi ?" J'ai pensé qu'il était trop tôt pour lui parler mais que si je ne parlais pas je risquais de ne plus jamais le revoir. C'est impossible de ne plus le revoir une deuxième fois. Tu te dérobes à lui et il te le fait payer. D'ailleurs tu ne peux pas te dérober à Julien Rivière. C'est derrière sa douceur une force qui te prend. © »

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H

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La solitude du mal

Amalia




"L'Insecte" 1999
Éditions du Seuil - collection Solo, dirigée par René de Ceccatty
 


résumé : monologue du virus du sida : On a beaucoup parlé de moi et pas d'eux.

(extrait) « un jour seulement, un jour bien sûr les autres fatalement consentiront à parler d'eux mais ce jour-là ce ne sera plus eux, seulement un placebo d'eux, un jour les autres fatalement parleront d'eux parce que les autres finissent par tout assimiler, comme ils ont fini par assimiler les six millions de juifs qui sont morts dans les camps de concentration et même aujourd'hui ils inventent des histoires sur les camps de concentration et ils en font des films auxquels les autres accordent toutes sortes de récompenses, les autres ont tellement bien assimilé les millions de juifs qui sont morts dans les camps de concentration qu'ils se scandaliseront sûrement qu'on puisse faire ne serait-ce qu'un rapprochement entre eux et les millions de juifs qui sont morts dans les camps de concentration, les autres qui d'ailleurs ont déjà commencé à les assimiler eux puisque même les pédés aujourd'hui préfèrent oublier, préfèrent les oublier eux, et c'est comme ça que les autres ont toujours opéré : en contraignant tout ce qui ne leur ressemble pas à se rallier et à oublier, les autres finissent par tout assimiler pour le plus grand bien de l'implacable système immunitaire qui perpétue "la vie", finalement le seul système immunitaire qui soit, un jour donc les autres parleront d'eux en donnant libre cours à leur propension inouïe à s'émouvoir, ils se feront peut-être même des reproches comme les autres adorent faire leur mea culpa (les autres, par exemple, ont déjà fait un procès à des hommes politiques- donc à eux-mêmes- à propos des hémophiles que l'on avait soignés avec du sang contaminé par moi-même, mais ils n'ont fait ce procès que pour se dispenser encore une fois de parler d'eux) mais ils ne feront leur mea culpa que dans le seul but de perpétuer "la vie" et son implacable système immunitaire et sans attacher aucune importance aux mots qu'ils diront puisque les autres ont toujours méprisé les mots et n'ont fait que s'en servir pour le seul intérêt de "la vie" et de son implacable système immunitaire, les autres parleront d'eux mais ce ne sera plus eux, il ne restera plus que les autres, il ne faudra jamais compter sur les autres pour dire eux et c'est pour ça que Sang Inquiet écrit son livre dans lequel il me fait monologuer... © »

article dans "Le Monde": https://archive.is/VyGL

Amazon: https://www.amazon.com/Linsecte-French-Edition-Jean-Michel-Iribarren/dp/2020407205

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"Yaguine" 2000

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « Il n'aurait jamais pu rencontrer Bouna devant la mer. Il pleuvait. C'était il y a un mois il pleuvait sans arrêt. Il avait plu pendant tout le voyage jusqu'à la frontière. Sur Mouna se donnait du courage en buvant du coca, c'était la drogue de sur Mouna et là elle avait peur de s'endormir au volant. Ce qui aurait été un comble après tout ce qu'elle avait fait pour que lui et Bouna se rencontrent (elle en Guinée et soeur Koumba au Sénégal). Sur Mouna et l'amour des hommes : c'était quand même difficile de ne pas croire en l'amour des hommes quand c'était sur Mouna. Surtout avec des jambes pareilles. Elle le faisait rire. Lui qui ne riait pas souvent, pas de quoi d'ailleurs, sourire ça suffisait et il souriait beaucoup. Surtout cette histoire d'Ava Gardner qui le faisait rire. Ça tournait à l'obsession chez elle : voir une fois dans sa vie un film avec Ava Gardner (elle lui avait écrit le nom sur un papier, sinon il comprenait Elle va garder, garder quoi ?...). Une obsession qui datait de ce Foté qui lui avait dit un jour qu'elle ressemblait à Ava. Ava Gardner par-ci, Ava Gardner par-là. La cinquantaine de sur Mouna entre Ava Gardner et sida. Et la pluie qui ne s'arrêtait pas. Bouna faisait le chemin de l'autre côté avec sur Koumba, la même sur Koumba qui était venue le visiter dans sa prison à la demande express de sur Mouna : fraternité des surs Caritas, les surs pesticide comme les appelait Mouna dans le journal qu'elle tenait plus que tout à tenir. C'était comme ça que lui et Bouna avaient commencé à s'écrire, même si c'était surtout lui qui écrivait. Il avait eu moins de chance Bouna : quoique plus jeune sur Koumba avait tout d'un petit boudin. Le petit boudin faisait les rues de Dakar avec un sac-poubelle rempli de préservatifs Prudence. Trop de maladies vraiment, c'est clair. Et toujours rien à la télé. Sur Koumba : l'anti-télé, le contraire du silence. Ce qui la mettait le plus en rogne avec les préservatifs, c'était s'entendre dire, moi, je suis fidèle ! à chaque fois elle en devenait folle, le seul mensonge qu'elle ne supportait pas, pour elle c'était un mensonge à tous les coups. Pour ça qu'elle conduisait à toute allure et qu'elle ponctuait toutes ses phrases par "voilà". Bouna et lui avaient un peu parlé de leur sur pesticide respective avant de passer aux choses sérieuses, avant le meurtre, le début du meurtre, avec la pluie qui pleuvait toujours et les loups qui hurlaient.
L'idée de la lettre, c'est Bouna qui l'a eue.
- Tu dois écrire avant de partir, il lui avait dit de sa voix douce.
- Et dire ce qu'on s'est dit cette nuit ?
- Non, pas ça, ça c'est impossible. Non, une lettre que tu emporterais avec toi au cas où...
Au cas où : il avait compris tout de suite. Bouna serait le complice du meurtre qu'ils avaient élaboré dans la nuit sans jamais en prononcer le mot. Tout ne serait que manigances, exactement à l'image de leur ennemie commune.
- On recommencera ? Bouna avait souri.
- Toujours.
Au retour il pleuvait encore. © »

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"Undead" 2002

 
résumé : autobiographie.

(extrait) « j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas... vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, pour ce que j'ai toujours appelé l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrai toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrai toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrai jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

Âmes dehors (trilogie)

Matteo le magnifique




"Wild Samuel" 2013

 
résumé : Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans, leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild ne pourra se résigner à être séparé de lui et le recherchera même malgré lui, accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin.

(extrait) « Ils montent dans le taxi de John. Bonjour John. Good evening, Mr. Wild. Le taxi démarre. Où m'emmenez-vous ? C'est une surprise, vous aimez les surprises, n'est-ce pas ? Le taxi roule vers le Sud. Potsdamerstraße. Eisenacherstraße. Vers Steglitz. Le quartier résidentiel du sud de Berlin où il y a de très belles maisons. Donc, vous n'avez pas passé votre anniversaire avec Ellen ? Non, elle voulait me laisser avec Elsa et Matthew. Ah, je vois. Qu'est-ce que vous voyez ? Je vois que c'est une femme différente. Des autres ? Différente, et puis elles se connaissent n'est-ce pas ? Elsa et Ellen, oui. Il pense que oui, elle est différente, il l'imagine, peut-être dort-elle, de son sommeil fatigué. Il pense aussi, il y pense depuis un certain temps, est-ce que je vais le dire à Ankhchen : le Normandie, la Boîte à films, la porte. Il pense que c'est trop tôt pour aller lui raconter. Mais il n'aime pas lui cacher des choses. Vous me cachez des choses, mon petit Wild ? Il sursaute. Je vous jure que non, pourquoi ? Je vous connais, vous savez, mais je n'aime pas vous brusquer, vous avez besoin de douceur, je l'ai toujours su. Je n'en ai pas toujours de la douceur. Oh vous n'avez pas à vous plaindre non plus, trop de douceur et vous vous endormiriez sur vos histoires. Mes histoires ? Oui, bon, votre histoire. Le taxi s'arrête. La rue est déserte. Ils sortent. John reste dans la voiture. Vous repartez John ? John fait signe que non, qu'il reste. Ils se dirigent vers la grille de l'entrée. John n'est pas très bavard, fait remarquer Wild. C'est avec vous, vous l'intimidez. Moi, je l'intimide ? Oui vous l'intimidez parce que normalement lui et moi, nous n'arrêtons pas de parler. C'est une maison immense. Il fait sombre mais Wild entrevoit une masse imposante, sombre. Ils montent l'escalier menant au perron. Ankhchen porte un pantalon serré rentré dans de grosses bottes faites pour la neige. Elle porte un grand chapeau aux larges bords. Des gants noirs. Sa cape noire. Et de quoi parlez-vous ? De tout, de la vie, de la mort, de vous parfois. Ils entrent. Elle allume une faible lumière. Il fait chaud dans la maison. C'est la maison de mon ami Archibald Aschenbauer, il est à l'étranger en ce moment, à un congrès médical, vous voulez visiter ? Je vous suis. Alors venez, vous visiterez plus tard. Ils s'engagent dans un grand escalier sombre, comme du marbre. En montant, Wild aperçoit en bas une porte ouverte sur une grande bibliothèque éclairée. Premier étage. Deuxième étage. Troisième étage. Quatrième, elle le conduit dans la seule pièce de l'étage, une pièce ovale, pas très grande, entourée toute entière de baies vitrées et d'une sorte de canapé, ovale aussi. Au-dehors, les lumières, Berlin. Elle enlève sa cape et son chapeau. Il enlève son manteau et son bonnet. Je vous laisse et je reviens. Il s'assoit. Il se croit au bout du monde. Elle revient avec deux coupes et une bouteille de Ruinart. Vous êtes redescendue ? Non, au troisième, faut pas pousser grand-mère. Puis, ouvrez-la mon petit Wild, vous avez plus de force que moi. Ils trinquent. A vos trente-neuf ans ! © »

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L'insecte

Yaguine

Undead

Wild Samuel

Géant

Âmes dehors (trilogie)

Matteo le magnifique




"Géant" 2016

 
résumé : une heure dans la vie de trois personnages, la même heure. Vincent l'écrivain, dans sa chambre à Paris. Léa dans sa chambre d'hôpital où elle va mourir. Et Ben, le jeune cardinal noir au conclave de Rome qui élira le prochain pape.

(extrait) « (Vincent) La cigarette s'est consumée. La fenêtre est entrouverte pour la fumée. C'est toujours un peu triste la fin d'une cigarette, je l'écrase. Roman s'allonge sur le lit dans sa petite chambre, il regarde le plafond, il se dit que lui non plus n'écrira plus, il ferme les yeux, il sourit. J'ai écrit ça dans "L'Autre". Je passe au chapitre de David. Lucien vient de partir, le visiteur de la librairie, David reste seul dans la librairie. La librairie de mon père était une librairie de livres français et allemands. Des amis de la Résistance l'avaient aidé à la fonder, il les a tous remboursés à la longue. Mon père et ma mère aussi parlaient beaucoup, mon père aimait parler et rire, il était communiste, elle était catholique, ça n'avait pas d'importance, on était pas ce genre de familles emmerdante avec ces choses.
Je referme la fenêtre. Le garçon et la fille parlent encore. Je le regarde, il me semble voir Julien. Sarah. J'aimerais parler d'elle mais je ne sais pas. Elle est mon histoire et la seule que je ne raconterai pas. Je voulais vivre avant d'écrire. Bientôt c'est mon anniversaire, je déteste ça, j'aime notre rituel de l'anniversaire avec Sarah mais je déteste sentir que le temps devant moi s'amenuise. C'est peut-être aussi pour ça que j'écris sur Jim Mortail. Jim regarde Roman, Mama et David. Et il parle avec le petit Tarik de sa tentation, la tentation à laquelle jusqu'ici il a résisté, Tarik est un enfant qui fait la lecture à Jim, son lecteur.
Le lit de la chambre, je n'y dors presque jamais. Je dors dans la grande pièce avec Sarah, ou alors c'est Sarah qui dort dans le petit lit quand je n'ai pas sommeil et qu'elle se couche avant moi. Mamoudou est le seul qui a sa propre chambre. Très ordonnée comme j'ai dit, avec ses films préférés, des affiches sur les murs, Violence et Passion de Visconti, Tout sur ma mère. Mamoudou aime l'Espagne, il a passé quelques jours à Madrid avec Anne récemment, on leur a offert le voyage. Sur le mur à droite de la fenêtre, il y a cet article que maman m'avait envoyé par la poste, à propos d'une nouvelle d'Hervé Loyez, "L'outarde". Elle faisait ça parfois, elle m'envoyait des articles, des petits mots. Pour partager, elle disait. Je suis de nouveau sur le tabouret. Devant mon roman. Est-ce que le roman doit finir sur Jim ? Je n'ai pas encore décidé. Est-ce moi qui décide ou le roman ? Je m'en fous un peu là, Sarah marche dans le couloir, Mamoudou a cessé de réciter Hamlet, le garçon et la fille continuent à parler, ils sont toujours assis sur les marches de la passerelle de la Grange-aux-Belles, le soleil se cache peu à peu, la mer se retire. © »

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L'insecte

Yaguine

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Wild Samuel

Géant

Âmes dehors (trilogie)

Matteo le magnifique




trilogie « Âmes dehors »

 

premier roman : "Décal'âge" 2018

résumé : Velma est veuve depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, est mort. Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils parti il y a dix ans aux Etats-Unis et dont elle n'a plus de nouvelles. Ce roman raconte la quête de Velma là-bas, loin de Paris.

(extrait) « Tu me passes une taffe ? Non. Allez ! comme avant ! comme avant ? elle lui tend la cigarette, il aspire, sourit, la lui redonne, elle la termine, ses lèvres, comme avant. Ils se retrouvent dans le centre de Manhattan, 32ème rue, et ta radio ? Tu peux venir si tu veux, avec moi, il sera là aussi. Elle hésite. Non, je t'écouterai comme tous les soirs. Mais on reste ensemble jusqu'à l'émission, c'est entendu avec Matt. Alors, si c'est entendu avec Matt. Je vais te faire découvrir des endroits à moi. Ils entrent chez Macy's. Frédéric a sorti son téléphone et appelle. Matt ? Elle s'éloigne, elle les imagine, elle ne veut pas les entendre, pas là, elle cherche le rayon des pulls, elle le voit de loin qui continue à parler, il sourit, il rit, il est grave. Il a fini, il vient vers elle. Il est heureux, il a dit, mais je crois qu'il est triste, ça me rend triste, il est triste d'être heureux, heureux d'être triste, pas toi ? Ecoute, on va acheter ce pull, tu as froid.
Je suis vieille maintenant, je suis fatiguée de tout ça. Emmène-moi au cinéma ça me reposera. Il porte le pull gris fer qu'elle lui a acheté, il dit, les femmes à soixante ans aujourd'hui ne sont plus vieilles, ce sont des séductrices, tu en sais quelque chose. Emmène-moi quelque part. Il connaît un cinéma près de Central Park où se jouent des films anciens, il l'entraîne. Alors comme ça tu es devenue critique de ciné, et Le Monde ? Le monde tourne sans moi, et toi, tu t'intéresses un peu à la politique maintenant ? Pas plus qu'avant mais Matthew s'y intéresse, alors..., on a même collé des affiches ici, not my Président ever!, tu vois ça. Elle dit, je ne sais rien de toi, ce que tu as fait pendant tout ce temps, tu ne me dis rien. Oh tu en sais beaucoup, tu es même allé au Book Soup, il m'a dit, et que je vivais dans l'immeuble de Garbo, ça aussi tu le sais, tu te rends compte, je te jure que je voyais son ombre, c'est possible, je crois à ces choses, quelles choses ? celles que je dis la nuit à la radio, les mystères des rues, les mystères de nos rêves..., alors comme ça tu vivais dans le luxe ? oh oui le luxe de le connaître, lui, j'ai toujours travaillé, jamais dépendu de lui, le luxe c'est lui, vous ne vous disputez jamais ? pas plus que toi avec Alain, mais oui, bien sûr qu'on se dispute ! sans arrêt, of course! tu sais que je ne crois pas au calme, le calme c'est le mensonge, mais on ne se dispute jamais longtemps, je n'aime pas le voir malheureux, il est un peu malheureux de nature tu comprends, alors..., en tout cas toi, tu lui fais beaucoup de bien, je suis sûr que vous riez ensemble, comme nous... © »



deuxième roman : "Rollercoaster" 2021


résumé : suite de "Décal'âge" : New York, Frédéric, Velma (sa mère), Matthew. Matthew vit avec Frédéric depuis douze ans, il est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric. Frédéric fait une émission de nuit à la radio : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins de certains vont finir par se rencontrer, et parmi eux, Diego, le jeune immigré qui rencontre madame Soledad, et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole NYC... mais la cité revit quand même...

(extrait) « Pendant l'été Soledad Balboa eut plusieurs rendez-vous avec Chet Lone. Tout est fin prêt maintenant pour sa succession en faveur de Diego quand l'heure de sa mort arrivera. Diego se douta bien un peu de la teneur de ces rendez-vous mais ne lui demanda rien. Juste : où étiez-vous ? Au Pierre bien sûr, Diego. Encore ? Oui encore, nous aimons les hôtels vous et moi, vous êtes d'accord ? En juillet ils étaient allés tous les deux comme prévu à l'hôtel Monroe, pour l'anniversaire de Diego, ses vingt et un ans. Ils s'étaient promenés au bord de la mer, elle à son bras, ils faisaient des projets, peut-être que finalement Diego allait travailler dans la radio de Jimmy, ce ne sera qu'un début, avait dit Soledad, un début ? oui, je vous vois aller loin, Diego, quand je dis loin je me comprends, pas là où vont les autres, vous savez bien, enfin, je ne suis pas née de la dernière pluie. Ils riaient beaucoup, nous nous comprenons, Diego, nous nous comprenons totalement.
La santé de Soledad déclina début septembre. Puis elle alla mieux. Je veux être en forme lors de la venue de votre mère, Diego. Et vous lui présenterez Lena n'est-ce pas ? Peut-être, avait répondu Diego, oui, je crois. Mais oui, cette petite le mérite bien (encore cette petite ! pensa-t-il).
À Columbia les cours ont repris pour Andrew, Pete, Steven et James, leur dernière année. James n'était finalement pas allé à Miami, pour rester auprès de Ronald et continuer à répéter la scène de La chatte sur un toit brûlant. Ils la répétaient même dans leurs rêves ! Les cours de Marmelstein ont repris aussi et James donc passera dans quelques jours son audition pour l'Actors Studio, pourtant il ne sait plus s'il a vraiment envie d'être comédien. Ronald se porte bien et continue à voir souvent Velma. Ils ont le projet d'aller eux aussi à l'hôtel Monroe.
Matthew avait dit à Frédéric : le jour où Soledad mourra, Diego sera inconsolable. Alors on le consolera, avait dit Frédéric, c'est ce qu'on fait quand on aime, aimer n'est rien qu'une grande consolation. Donne-moi ta main.
Salut, Jimmy avec vous jusqu'à trois heures du matin pour déambuler la ville qui console les âmes, les âmes dehors.
(à suivre) © »





troisième roman : "Hotel Monroe" 2022-... à suivre



résumé : suite de "Rollercoaster" : New York - Frédéric, Matthew, Soledad, Diego et les autres emménagent tous dans l'hôtel Monroe de Manhattan que Soledad et Velma ont acheté... commence une nouvelle vie

(extrait) « J'aime les rites, dit Frédéric. Le rite ce n'est pas l'habitude, c'est différent à chaque fois. Jeudi, dîner rituel entre Velma, Frédéric et Matthew. Dans ce restaurant que connaissait Matthew quand il habitait chez ses parents. Dans l'immeuble Campanile de Garbo. Le restaurant The Devil East. On dit que Garbo y allait parfois, on lui réservait un endroit un peu à part, à l'abri des regards. Ils parlent de l'évêque (il est toujours à l'hôtel). Il me fait penser à Monsignor Darcy dans le livre de Fitzgerald. Tu lui as parlé ? demande Velma à Frédéric. Bien sûr ! Les hommes d'église m'ont toujours fasciné. Velma à Matthew : petit il voulait être évêque. Je sais, dit Matthew, il aimait l'habit violet. Il n'exerce plus aujourd'hui, il vit à Montréal. Il nous a proposé de venir le visiter et il dit qu'il reviendra à l'hôtel parce que cet hôtel, selon lui, a une âme. Il est très paternel, et il a l'air très intelligent, comme Darcy...
Ils parlent du voyage nocturne de Soledad à la radio un de ces jours. Mais il ne fait pas encore assez beau. Puis ils reparlent de l'hôtel. Est-ce qu'à vivre comme ça dans cet hôtel, on ne risque pas de tourner en rond ? demande Velma. Il faut bien vivre quelque part, sourit Matthew, pour moi l'âme de l'hôtel est parfaite pour écrire. Et puis, dit Frédéric, qu'est-ce que ça veut dire tourner en rond, l'essentiel se passe au-dedans de toi, c'est à nous de refaire l'hôtel chaque jour, notre Hotel Monroe c'est notre trouvaille, il n'est jamais pareil que la veille, et quand Soledad ne sera plus là, elle sera là quand même. Tu es tellement croyant, dit sa mère, ça ne m'étonne pas que tu aimes les gens d'église. Je crois en Matthew, ça me suffit pour être croyant. © »

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Matteo le magnifique




"Matteo le magnifique" 2023

 
résumé : deux longs voyages à 45 ans de distance, deux tournants qui se rejoignent

(extrait) « Le petit papillon est mort. C'est ce que j'ai dit à Matteo le matin. Le petit papillon d'hier dans la chambre était mort au matin. Nous avons pris la voiture pour aller repérer notre Hilton du lendemain et ne pas avoir à le chercher le moment venu. Il se trouve près du fleuve qui va vers la mer. Après l'avoir repéré, de là à pied nous sommes allés au supermarché Woolworths, le supermarché australien immense et que l'on trouve partout. Nous avons acheté à manger pour le midi et pour le soir à l'hôtel. À un moment, dans le supermarché, une femme élégante est venue vers nous, elle a dit qu'elle nous avait vus avant, dans l'avion qui allait de Ayers Rock à Cairns, elle a dit quelque chose comme quoi elle nous avait remarqués ensemble, elle était avec son mari. Cela m'a plu que cette femme vienne à nous, qu'elle ait vu ce que nous étions tous les deux : parce que ça se voit, quand nous sommes ensemble, quand on se parle ou quand on rit, ça se voit. Mais qu'est-ce qui se voit ? Ce que nous sommes. Et ça me plaît plus que tout que ça se voie, que cette femme l'ait vu et nous l'ait dit. Retour à l'hôtel. Il pleuvait sans discontinuer. La mousson. Nous avons déjeuné devant la piscine, sous l'endroit abrité, qui est aussi comme une petite cuisine en plein air, assis sur un canapé, Matteo avait préparé des sandwichs, il est doué pour ça, aussi. Et puis la sieste dans la chambre. Ensuite sous le regard de Matteo et sous la pluie, je me suis baigné dans la piscine. On est resté là, sur le canapé, à regarder la pluie tomber dans l'eau de la piscine, à parler, de quoi ? je ne sais plus, des choses de notre vie, de quoi parler d'autre sinon ? Le soir on a dîné au même endroit, toujours devant la piscine. La nuit les oiseaux nous ont foutu la paix, ils devaient être épuisés du charivari d'hier. On repart le lendemain. Et le lendemain serait le jour du tournant. La maladie qui s'insinue à l'autre bout du monde. © »

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L'insecte

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"Parce qu'eux" 1989
Éditions Saint-Germain-des-Prés
(et autres poèmes)

 



Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs ("des anges y croisent des robes noires"), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car..., là où le verbe nous entraîne, "l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux". Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots.
(Hervé Loyez)

« (et quoi 20 ans !)

L'amour était bien dans mes rêves
Mais j'ignorais encore
Les nuits blanches à se perdre
En souriant dans d'autres yeux
En se disant cette fois ça y est !
Ces putes qui ont l'air et plus que ça
Avec leurs culs à plus dormir
On me disait tu as 20 ans et quoi 20 ans !

J'passais mes journées dans les livres
A m'assurer un avenir
Et même si au jour qu'il est
J'assume tout sans rien renier
J'avais envie d'aller derrière
Faire ce qui ne se fait pas
J'en crevais d'ne pas être aimé
Ils me disaient tu as 20 ans et quoi 20 ans !

J'allais le dimanche à la messe
On perd pas vite ses habitudes
Et puis Jésus on a fait pire
N'empêche leurs gueules à la sortie
Leurs yeux baissés pour pas donner
Un sou au clodo du quartier
Un jour j'ai préféré mes potes
Ils me disaient tu as 20 ans et quoi 20 ans !

J'avais la gueule de mes journées
Des yeux qui cherchaient leur regard
J'avais des préjugés
Je n'me connaissais pas
C'est long d'se ressembler
J'aimais bien mes parents
Ça ça n'a pas changé
Mais faut savoir partir
Un jour pour mieux aimer
On me disait tu as 20 ans et quoi 20 ans !

J'faisais pas de politique
Mais j'aimais déjà l'homme
Qui regardait les arbres
J'étais plutôt de droite
Mais j'aimais pas l'argent
Qui peut tout qui méprise
Je voyais l'injustice
Et ne savais que faire
On me disait tu as 20 ans et quoi 20 ans !

Je voyais tous les films
Et des aéroports
Je regardais les autres
Le monde m'attendait
Un jour je le savais
Ce monde m'appartiendrait
Un jour j'aurais la lune
Même l'amour ne suffirait plus
Je le savais j'avais le temps
On me disait tu as 20 ans et quoi 20 ans ! © »


Amazon: https://www.amazon.fr/Parce-queux-Jean-Michel-Iribarren/dp/2243031795/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1431619725&sr=1-2&keywords=jean+michel+iribarren

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Parce qu'eux




France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview 2000

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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(lettre de ma mère)

6 mai 1993

...avec toi, c'est l'essentiel, aussi que dans ton écriture tu ais pu dire ce qui est important pour toi, mais, quel travail ! - Mais, nous sommes tristes de savoir tes amis touchés et je le ressens beaucoup.
Mardi, j'irai à Bayonne voir le responsable du sida et ce qu'il en est. Je t'en parlerai à Paris. Je t'embrasse tendrement mon chéri. Maman ©

Jean-Michel Iribarren


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