Jean-Michel Iribarren

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"Vie d'Ange" 1990

 


résumé : Il était le désordre à lui tout seul
Les années 70/80 à Paris. Ange Tournoyeur est le fils d’Odile, une comédienne ratée, et de Maurice, un cheminot qu’il méprise.
Agrégée autour de Ange, sa bande d’adolescents, "Les Incorruptibles", qui se retrouve au café de Claire, la brune.
Ange aime les garçons. Les garçons, pas les hommes.
Un jour, après avoir observé le spectacle écœurant d’un pauvre enfant qui lave les vitres des voitures à un carrefour de la rue du Pont-Neuf, Ange décide de détourner le destin. Alors que rien ne l’y prédestinait, lui qui a toujours considéré le lycée comme un "lieu d’entraînement à se foutre du monde", il prend sa décision.
Peu de temps après, le jour de ses 18 ans, sa rencontre sur les quais une nuit, avec un rescapé des camps qui l’avait dragué, fait basculer sa vie. Suit l’autre décision, définitive.
Mais en attendant, il continuera son combat avec la vie, sera tenté par elle, rencontrera Vincent.
Son œuvre sera sa vie : Retourner le couteau et mettre des années avant de l’enfoncer.

(extrait) « Du soixante-dixième étage de la tour de Manhattan Ange regardait le jour se lever sur New York. Mr Matthew gisait à ses pieds. Sur le pont de Brooklyn où il avait souvent marché des voitures ramenaient les fugueurs de la nuit. On nettoyait Central Park. Ange avait su avant d'y mettre les pieds qu'il aimerait la ville. Il allait repartir dans quelques jours, quand les flics l'auraient interrogé. Une chance sur deux de s'en sortir mais il ne s'en faisait pas trop. New York, la noire, des graffiti et des poubelles. Trop grande où il était perdu mais qu'il avait reconnue tout de suite. Dans les longues déambulations des premiers jours. À l'aveuglette durant des heures. Plus d'une fois il avait remercié Barnabé des cours qu'il lui avait fait prendre. Il en avait croisé des couteaux ! Certains qu'il avait apprivoisés. Tom, River, Spike. Ils défendaient leurs vies comme lui du temps du canal. Ils étaient tous des survivants. Bien sûr il n'avait pas retrouvé les terrasses mais il avait quand même bouffé et bu dans ces endroits de misère où gueulait la musique. Matthew dans le sang c'était dans la logique de son séjour ici. Quand il était parti avec Vincent sans doute y pensait-il déjà. Jamais peut-être il n'avait à ce point-là été entre les choses. New York lui avait fait retrouver les années de l'enfance, dans la peur, la poussière. Les illuminations. Cette tour c'était l'autre, la vie. La comédie, le jeu. Tout ce qu'il avait entrepris tellement bien qu'il avait trompé tout le monde. Lui-même, pendant un certain temps. Le pouvoir, l'argent, spectacle dérisoire dont la seule issue était cette flaque de sang. Pourtant ils étaient bien devenus complices. Ils s'étaient dit ce qu'ils n'avaient pas abordé le soir du dîner au Crillon. Ensemble ils avaient cru influer sur le cours des choses. Ange avait côtoyé les gens importants. Ceux qui savent si bien faire pour donner le change. On lui servait du Monsieur en le saluant. Dans cette tour pendant plusieurs mois tous les regards qui se portaient sur lui s'excusaient en permanence comme s'il avait été Dieu. Il se payait ce qu'il voulait. Les plus beaux mecs étaient venus. Qu'est-ce qui ne coulait pas à flot ? Le foutre, le champagne, les chiffres sur les chèques, les révérences, les coups de gueule, les discours sentencieux. Et Vincent écrivait. Il n'avait fait que de brèves incursions dans ce théâtre. New York lui avait permis de concevoir une histoire extravagante où se mêlaient mafia, politique, amour et affaires. Son imagination n'avait pas de limites. "Je vais leur donner de la soupe et ils en redemanderont." Vincent était un écrivain, il était né avec un stylo dans la main. "Dans le cul" lui avait dit Ange. Il avait toujours beaucoup lu. Il était capable de concevoir n'importe quel récit. Il y a quelques années il aurait éprouvé des scrupules à se lancer dans ce genre de récit, par honnêteté, fidélité à ce qu'il voulait dire. C'est d'Ange qu'il apprit que le meilleur moyen de rester fidèle était de flouer le monde. Il reviendrait plus tard à ses romans qui parlaient de pureté, de liberté et des hommes. Il s'efforçait quand même d'écrire avec talent. Ange lisait au jour le jour ce qu'il créait et il était très excité. Vincent était le spectateur un peu incrédule de son ascension au sein de l'empire de Mr Matthew. Comme s'il n'y croyait pas tout à fait. Ce qui les unissait était ailleurs. Ils avaient arpenté New York ensemble très souvent. Les mêmes cinémas, les cafés. Ils se souvenaient d'interminables conversations avec des oiseaux de passage. Peggy, une femme mal fagotée qui avait milité pour les droits des Noirs et vivait sans le sou. Al, un garçon de douze ans que sa famille richissime recherchait et qui se cachait chez ses copains portoricains parce qu'ils étaient ses frères. Le chauffeur de taxi qui les avait conduits chez un copain à lui qui tenait un restaurant français à Chinatown, associé à un Chinois. Ils avaient baisé l'un à côté de l'autre dans des hôtels sinistres, parfois dans l'appartement luxueux que leur avait prêté Mr Matthew. Le couteau à la main Ange versa sur le corps un fond de verre de whisky. Il s'appuya de nouveau contre la vitre. Ça lui avait fait drôle de quitter Paris. "À vingt-cinq ans c'est pas extraordinaire" avait souri Vincent. Mais Ange n'était pas de ces voyages. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Barbe Bleue

H

L'acharnement de soi-même

J'ai écrasé le mégot

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"L'œil gauche de Vladimir" 1991

 


résumé : "Accepter cet ordre infâme, et puis quoi !"
Une nuit noire, sans électricité.
Paris, rue Bonaparte. Elle est une actrice connue, Anna Va, elle se réfugie dans un café au moment de la panne, dans le noir elle parle à l'homme, un sculpteur de renom, si laid pourtant, Ferdinand Cerf, ils ne savent rien l'un de l'autre ; il faut absolument qu'elle appelle son fils de cinq ans, ils décident alors d'aller dans l'appartement de l'homme pour appeler, en attendant que la panne soit réparée. Mais la nuit sera noire d'un bout à l'autre.
Paris les regarde, ses habitants, ses amoureux, ses ennemis parfois, elle se dit qu'elle doit faire quelque chose.
Et un moine qui a trouvé le livre qu'il est venu rechercher à Paris, le livre qui parle de ce roi choisi par Dieu. Le moine s'appelle Vladimir, il est jeune, avant d'être prêtre il a épuisé la vie, d'en haut, d'en bas, il n'avait peur ni de crever ni de vivre.
Enfin, un criminel de guerre, traqué par un homme depuis des années, mais le criminel a recruté deux types pour se débarrasser de cet homme. C'est là que Paris s'incarnera et agira, malgré tous les cars de police qui ont débarqué à Saint-Germain pour la traque.
Menacés, éclairés d'une bougie ou d'un briquet, Anna et Ferdinand peu à peu, mot à mot, caresse à caresse, allumeront la nuit.
Vladimir marche dans la ville noire vers le foyer où il dormira. Il croise sur sa route les gens de cette nuit-là, ceux à qui enfin la nuit donne leur chance. Près des Batignolles, il se rend compte qu'il a oublié son livre à l'église Saint-Germain-des-Prés. Il remarche en sens inverse. Il rencontre un enfant, Juanito, qui l'emmène dans une taverne avec ses clients à part, un monde hors du monde. Juanito lui présente Ange, avec qui Vladimir discutera longtemps.
Jusqu'au moment où le jour reviendra, au petit matin. Que restera-t-il alors de cette nuit immense ?

(extrait) « Le soleil brillerait et le ciel serait bleu ce dimanche. Paris était tranquille comme elle le fut parfois, après toutes les guerres qui l'avaient éprouvée. Huit heures et demie. Les cadavres étaient ceux des voitures dépecées qui encombraient les avenues et les rues, des vitrines brisées, des portes enfoncées. La neige était redevenue blanche. Près de la gare Saint-Lazare, il y avait des gourdins jetés sur les trottoirs. On ne saurait jamais les mains qui les tenaient. Beaucoup plus tard, la Seine rejetterait un corps, quelque part en banlieue. Dans chaque arrondissement, quelques feux de bois achevaient de brûler. La fête était finie. Avec elle s'en allaient les sorciers et leurs enchantements. On se serait cru au printemps. Des oiseaux chantonnaient dont on ignorait de quel pays ils s'étaient envolés. Une vieille femme en guenilles chantait à tue-tête dans le quartier des Halles. Elle criait : "vive la jeunesse !" et se moquait des guerres qu'on déclarait à onze heures du soir. "Onze heures du soir !, répétait-elle en rigolant, c'est un monde !" On la prenait pour folle. Et la folie avait perdu ses droits. Huit heures et demie. On s'acharnait déjà à refaire l'Histoire. L'ordre était de retour, impatient, hautain, humilié, avec au coin des lèvres la soif de se venger. Pressés par leurs parents délivrés, des enfants reprenaient les chemins de l'école, cartables sur le dos. Mais ils n'étaient pas dupes. Certains avaient même un drôle de sourire et quelques traces ocre sur les mains. Bien sûr, le bruit des sirènes tonitruait et les flics avaient encerclé tout le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Mais des sirènes et des flics, il y en avait toujours eu. Le jour allait reprendre toute la place. C'était un dictateur, le jour, un dictateur sans ambition. Mais que pouvait-il faire contre ceux de la nuit, les affamés qui n'avaient rien bâti, rien qu'une nuit immense qu'ils n'en finiraient pas de perpétuer ? A huit heures et demie, ce matin-là, trois d'entre eux se dirigeaient vers une même église. Un moine à l'allure joyeuse. Sa robe de bure était abîmée, ses traits creusés mais, à le voir, on ne pouvait s'empêcher de penser qu'il courait vers un rendez-vous important. Ses pas s'accéléraient, pourtant il s'arrêta plusieurs fois sur sa route. Des gens qui avaient perdu leur chemin, un garçon pour qui il acheta une baguette de pain. Ailleurs, un homme et une femme marchaient lentement. Ils ne se disaient rien. La femme aux lunettes noires portait dans ses bras une sculpture d'ange. L'homme trébuchait souvent car il la regardait. Il la tenait par l'épaule. Tous deux semblaient se rendre à un destin auquel ils n'échapperaient pas. La scène s'était déroulée quelques minutes auparavant, lorsque les premiers rayons du soleil les avaient réveillés. Leur nuit était bien trop grande pour ce soleil-là. Si leurs pas étaient lourds, c'est qu'ils l'emportaient avec eux. © »

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Vie d'Ange

L'œil gauche de Vladimir

Barbe Bleue

H

L'acharnement de soi-même

J'ai écrasé le mégot

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"Barbe Bleue" 1993

 
                       

résumé : "je suis accroc de Barbe Bleue, trop, je ne sais plus m'en passer et cependant je ne l'aime pas, il est bien trop obscur, trop compliqué, souvent je le trouve lâche"
Deux ans de la vie d'Alexandre de Beaumanoir au collège Barbe Bleue, Première et Terminale, loin de Paris adoré.
Barbe Bleue, au bord de la forêt et de l'océan, établissement à la réputation trouble mais aux résultats scolaires exceptionnels, est un ancien château dirigé par le terrible chanoine Laberge, personnage ambivalent, tyrannique mais bienveillant pour tout ce qui touche à la perpétuation de Barbe Bleue et aux "bandes" du collège ; il ne découragera pas Alexandre dans ses tentatives pour découvrir les secrets du château, malgré Vergez, le surveillant général sadique détesté par Alexandre.
Alexandre le solitaire, différent, moqué, qui en cachette monte le cheval de l'étable qu'il appelle Alméria, et qui finira par agglomérer autour de lui un groupe de garçons, les Rieurs.
Premier amour avec Francisco, plus jeune que lui.
Alexandre aussi qui conclura un pacte avec Wagner, le sorcier de la forêt.
Chute de cheval, coma, visite de Laberge à l'hôpital Saint-Louis, Alexandre récupère pour sa dernière année au collège.
Tandis qu'à Paris une épidémie de morts suspectes endeuille la capitale, il fera le chemin pour découvrir les mystères du château Barbe Bleue et de ses habitants, sous le regard du vieux Lucien Zot, l'ancien professeur de latin prestigieux, qui l'observe, le protège de loin, sans même lui parler, et qui finira par partager avec lui le secret de sa vie, celui du blockhaus.
Tant de rencontres qu'Alexandre n'aurait jamais imaginées : Il ne percera pas les mystères, il les traversera.

(extrait) « Oui, c'est ça, Alexandre. Ici ils m'appellent Pas Encore Fait. Maintenant ça me fait sourire... je les aime bien... je ne sais pas haïr... même avant... j'en connais un qui m'appelle Alex... ils doivent avoir raison… pas encore fait... c'est difficile, on ne m'a jamais tellement aidé... oui vous aviez sans doute raison, sans le savoir... je n'avais pas idée, tout ce qu'il fallait faire... faire, faire, j'aimais bien ne rien faire, on m'a obligé, dès que je suis arrivé, il n'y avait pas d'autre solution, pas le choix, des fois je pense à ce qu'il reste à faire... on attend trop de soi, moi le premier, moi surtout, j'ai toujours pensé que j'avais le temps, c'était faux, ils m'auraient fait la peau, mais j'aimais bien ne rien faire... je me souviens à Paris... Paris j'y pense sans arrêt... là-bas je voulais revenir, et maintenant que je suis là, je repense à là-bas... quand l'automne revient... c'est plus que l'automne qui revient... le soir, à travers les nuages, il y a du rouge, comme des traînées, comme Dieu qui saignerait à nouveau, mais c'est beau, là il n'y a rien à faire, après seulement, après on y repense, on se dit que ce n'est pas suffisant, que le ciel ne peut se contenter du ciel, on a peut-être tort, Dieu m'a toujours fait ça, on ne sait jamais sur quel pied danser, on croit qu'Il saigne, d'autres fois on se dit que c'est nous, on n'y pense même pas à Dieu... Alex aussi j'aime bien... celui qui me nomme ainsi doit avoir ses raisons... tout seul c'est difficile, il y a beaucoup de choses qui vous échappent, tout seul on n'est pas grand-chose, ce qui est drôle c'est qu'on est quand même seul, on le voit bien, on est toujours abandonné... mon père l'an dernier... je ne l'aimais pas vraiment, mais y a pas que l'amour, y a autre chose, c'est ce qui est bien aussi, en même temps c'est terrible parce qu'on ne sait pas, on ne sait même pas si on saura, on ne comprend jamais, Dieu on vous demande d'y croire, c'est simple, mais il n'y a pas que Dieu, ça aussi on le voit bien, c'est sans arrêt qu'on vous demande de croire... j'avais un ami... Francisco... là je peux en parler... aujourd'hui, je crois... j'ai failli ne plus revenir... ne plus rien faire... c'est des flics qui l'ont tué... on est bien loin de Dieu... c'est pas nous d'ailleurs, c'est Dieu, c'est Lui qui n'est pas là... et il faut quand même continuer, même Francisco voulait... c'est pour lui que je suis revenu, pas pour Dieu, ou alors pour moi, mais pas pour Dieu… vous voyez ça me fait rire un peu... ça c'est la chance… pouvoir rire... avec Francisco on riait tout le temps... Dieu n'aime peut-être pas ça, qu'on rie tout le temps, d'ailleurs avant je ne riais pas, ils en savent quelque chose, ils en ont bien profité, pas vrai ?... c'est depuis que je ris qu'on est un peu amis... je peux bien vous le dire... de toute façon après on oubliera, c'est vrai qu'on est seul, au bout du compte y a que moi qui saurai... voilà : le rire, c'est un peu comme un miracle, pas vraiment ceux de monsieur le supérieur, rien de gratuit, ça pouvait pas être gratuit, si je voulais rire vraiment ça pouvait pas être gratuit... j'ai troqué mon argent contre un rire... ça paraît fou, hein ?... © »

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L'œil gauche de Vladimir

Barbe Bleue

H

L'acharnement de soi-même

J'ai écrasé le mégot

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"H" 1994

 
résumé : Après la mort de H à trente-cinq ans. Tout commence : "qui sait ? peut-être même qu'un jour la mort ne nous fera plus peur".

(extrait) « (lettre de H à JM, 7 mai 1992) Je n'ai pas l'impression de trahir une amitié de 15 ans, en partant deux jours à Lille. Je ne me fais aucune illusion sur Y.- que j'aime bien c'est tout. Je sais qui tu es pour moi. Mais j'ai aussi besoin de pouvoir partir, si peu que ce soit, sans rien renier pour autant. Samedi, tu m'as confié : "je voudrais que tu me ressembles un peu plus". Est-ce que l'amour implique cette ressemblance en tous points ? Si tu pouvais me faire un peu plus confiance au lieu de me soupçonner- depuis toujours- de vouloir te laisser (ce que je n'imagine même pas).
J'ai fait un rêve amusant cette nuit : lors d'une réception chez moi- mais un "chez moi" différent du vrai- une femme voulait me voler le petit cendrier de poche que tu m'as offert et dans lequel je mets mes médicaments sida (et se trouvant sur la cheminée). Je savais qu'elle voulait le voler : elle demandait à chacun, sauf à moi : c'est à vous ce cendrier ? Vous ne voudriez pas me le donner ?
Elle le met dans son sac. Je fais comme si de rien n'était, mais je suis furieux. Je demande à chacun : "vous n'avez pas vu mon cendrier de poche ?" Personne ne l'a vu. La femme non plus. J'attrape son sac, je l'ouvre, je récupère le cendrier. Hauts cris de la voleuse et des invités : je ne suis qu'un goujat. L'appartement est à demi dévasté, tout le monde est parti. Mais je m'en fous. Je reste seul, le cendrier dans la main.
… Moi aussi je t'aime. Est-ce que tu en doutes ? Je me le demande. H © »

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L'acharnement de soi-même

J'ai écrasé le mégot

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"L'acharnement de soi-même" 1995

 
résumé : une parenthèse dans la vie de Hugo, l'hôtel du Palais dans une ville qui ressemble à Amsterdam, la mer. Le cercle des amis de Hugo au Palais dont il est la lumière alors que lui-même essaie de survivre à la mort de Vincent. Cette ville où la chanteuse Bill Feria dit-on s'est suicidée dans la tour qui porte son nom désormais.

(extrait) « Je te reviens. Je ne serai pas parti pour rien. Te revenir comme on retourne à soi-même, dans ce noir où seulement je vois. Il n'y a pas de mots. L'instinct me commandait d'oublier. Pas toi, pas le noir, pas la mer. Je n'ai pas oublié Hugo. J'avais treize ans, je promenais la solitude, déjà ils se trompaient sur moi. De ton côté tu imaginais l'improbable, tu guerroyais sur des champs de bataille inventés, la musique faisait le reste, tu commençais ta vie d'artiste, tu t'éblouissais de solitude. Au cœur des solitudes il y eut cet amour, méconnaissable et méconnu. L'instinct, pouah ! J'ai fait le contraire de ce que j'aurais voulu. Quand je dis "je", je veux dire "ils". Ce "ils" qui résume le monde, sur lequel on crachait, ce "ils" qui prétendait aimer. Tu feras que jamais je n'oublie le sens, ce fil ténu qui lie la bête à l'homme, cette lumière comme la bougie que portait l'enfant, si faible qu'elle permit de voir, qu'elle évita le chaos. Nous ne nous sommes jamais résignés au chaos. On l'aimait sans jamais y succomber. Le chaos, c'est nous. Ce gouffre traversé. Nous ne pactisons que de loin. On recouvre de noir ce qui brille avec tant de morgue. On tend la main pour mieux préserver l'autre. Nous, jamais là où on aurait voulu. Tu ne voulais pas y aller, tu y es allé quand même. Je m'inventais une parenthèse. Des cygnes blancs d'hier aux minotaures de demain. Je veux en venir que sans toi il n'y aurait plus d'espoir. Que sans toi le bal serait fini, la main aurait sculpté pour rien, l'aube aurait pleuré des larmes inutiles. Elle est belle l'absence. Qu'on a nourrie de chair, de foutre, d'impuissance. Sans la vie nous n'aurions rien pu faire. Si on vomit la vie c'est qu'on en a partout. On en a pour dix mille ans encore. Toutes ces différences qui nous faisaient souffrir. Pour une nuit elles se sont rencontrées. Contraintes de se voir. Contraintes d'avoir peur. Sur la terrasse je suis parti te rejoindre. Je déteste la fin, il n'y en aura jamais, comment le leur montrer ? Un jour ils voient et le lendemain ils oublient. Il y a son regard, il n'ignore pas l'effroi, déjà il t'aime, sans quoi je n'aurais fait que rêver, et même rêver c'est toi. Elle est cruelle l'absence d'être à ce point facile. S'il me reste le monde, tu me restes. Mourir mais une autre fois. Quand mourir ne sera que déposer le masque. Je sais le décor, les habits, presque le texte. L'essentiel est ailleurs. Ici ou autre part ce sera toujours ailleurs, alors... Ils ne savent pas. Ton ailleurs j'en ai déjà les mains salies. Je ne verrai plus mes mains. Un jour je ne te verrai plus. Il n'y a pas que toi, il n'y a pas que moi. Ce jour-là tu m'apparaîtras à nouveau. Il y a dans le ciel un oiseau. Il semble que je sois le seul à le voir. Il vole, disparaît, il revient, il ressemble à un loup. De ma chambre je le guette chaque jour. Ne m'en veux pas, je repars, il m'attend, cet oiseau-là il a confiance en toi. Prépare-toi à le voir arriver, il appartient au silence et aux mers infinies, aime-le, dis-lui qu'un jour il pourra se poser, mais ne lui dis pas quand. © »

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L'œil gauche de Vladimir

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L'acharnement de soi-même

J'ai écrasé le mégot

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"J'ai écrasé le mégot" 1997

 


résumé : Aimer est plus fort que la vie.
"Pardonne-moi. Nous nous aimons assez maintenant pour pouvoir se passer de la vie. Tu es le seul à pouvoir comprendre l'espoir dans le désespoir. Sois fort, je ne t'abandonnerai jamais. Notre éternité je l'ai peinte, dis-leur"
Des meurtres à Paris sans lien apparent : œil crevé et sable sur le sol, 13 pages d'un livre arrachées ; des meurtres qui pourraient ressembler à ceux d'Angel, le personnage du roman noir, situé à New York, qu'est en train d'écrire Léo Tirictiscu ; roman qu'il écrit après le suicide de David, son jumeau ou tout comme, et au moment où il rencontre Coutil, étudiant à Sciences Po. Rencontre qui fera s'envoler la frontière entre le livre et sa vie.
Léo, écrivain de trente-huit ans, dont les jeux sexuels aiment jouer avec la peur, est sujet à des crises d'épilepsie qui pour quelques secondes, qui paraissent des heures, le ramènent toujours à un lieu qui s'appelle 'La Prison'.
La mort de David n'a pas empêché Léo de continuer la vie avec lui, David est partout, la mort n'est qu'un défi : Sa présence muette revêtait chaque instant d'éternité.
Et David avant sa mort avait parlé à Léo d'une rencontre qu'il ferait, il en avait même fait un tableau, son dernier tableau. Léo ne cesse de se demander : est-ce Coutil cette rencontre ? Il finira par parler du tableau à Coutil, ils parlent de plus en plus ensemble, de tout, des meurtres, du tableau de David, tout. Le lien de Léo avec Coutil les amènera tous deux au point de non-retour.
L'inspectrice de police chargée de l'affaire des meurtres, Gaby Steamer, une Noire originaire de New York, rencontrera Léo, l'écrivain de romans noirs qu'elle admire, en espérant qu'il l'aide dans une enquête qui la désespère au point de retourner quelques jours à New York demander l'avis de son vieux complice, Chet Roy.
Léo accepte d'étudier de son côté le mystère des 13 pages arrachées.
Mais ni lui, ni Coutil, ne sont portés à trahir...

(extrait) « "Voilà, c'était ici, c'est fini, ça s'est fini, dit-il à Coutil.
- C'est toujours beau pourtant, regarde ! Toutes ces tours, les fumées, le métro aérien, on dirait New York !
- Angel ?
- (Coutil sourit) Qui sait ? Et puis c'est peut-être fini mais tu as de la chance quand même.
- Quelle chance ?
- D'abord, je ne comprends pas que tu dises que c'est fini, reprit Coutil. Cela ne te ressemble pas. C'est pas fini puisque tu en parles. Moi je ne connais ni hier ni demain.
- D'accord, j'ai tort de parler de fin. Mais toi, tu mens quand tu dis que tu t'en fous d'hier, même de demain.
- Non, Léo, je t'assure.
- Alors c'est que tu ne te rends pas compte. C'est de ça que tu te fous, de te rendre compte.
- Tu dois savoir mieux que moi. Je m'en porte très bien.
- Tu en es sûr ? demanda Léo.
- Tu es là.
- Et si je ne suis plus là ?
- Tu seras toujours là, dit Coutil. C'est fait maintenant. Ce n'est pas fini. Justement ce n'est pas fini. C'est comme Angel, je ne crois pas qu'il ait fini.
- De tuer ?
- De tuer oui. Ou, je ne sais pas, je ne crois pas qu'il ait fini, c'est tout. Ne me demande pas plus. (Coutil paraissait énervé)
- Ne t'énerve pas ! Ça non plus, ça ne te ressemble pas.
- (Coutil sourit) Alors on ne se ressemble pas aujourd'hui.
- J'ai un pressentiment, dit Léo.
- Attends. N'aie pas peur. Nous deux on n'a pas peur, hein ? Ils ne peuvent rien contre nous.
- Ils peuvent. Ils peuvent un peu. On verra bien ce qu'ils peuvent.
- Rien, je te dis ! Non, reparle-moi, dis-moi, d'autres endroits, parle encore.
- On a de la chance, il y a tellement de malheur... "
Ils n'avaient pas le coeur à se faire du mal. Ils avaient déjà mal, il leur fallait parler. De ce qui passe et pourtant ne passe jamais, ils avaient envie de rire, fort, ils voulaient retenir, des choses qui n'appartenaient qu'à eux, pour nier la mort, pour qu'on ne puisse rien contre eux, jamais. Ainsi ils reculaient l'instant. Celui qui arriva. Fatalement il arriva. Ce fut Coutil qui recommença : "Alors dis-moi, c'est quoi ce pressentiment ?
- C'est... On est allé loin toi et moi, tu le sais ?
- Jamais trop loin, répondit Coutil.
- C'est pour ça, maintenant, ni toi ni moi on n'a envie d'abandonner...
- On n'abandonnera rien..."
Ce qu'ils se dirent ensuite coulait de source. Puis ils rentrèrent. Léo quai des Grands-Augustins. Coutil chez ses parents. © »

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L'œil gauche de Vladimir

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L'acharnement de soi-même

J'ai écrasé le mégot

La photographe




"La photographe" 1998

 


résumé : "Y a ceux qui comprennent et les autres. Tu mets une croix sur les autres"
Paris, rue Niepce. Amalia Sané, 35 ans, photographe, qui vit avec Tadzio, le petit singe de Lisbonne, et qui parfois vend son corps dans un petit hôtel près du Luxembourg : elle sait y faire, les hommes c'est sa culture.
Amalia dont personne ne veut des photos, parce qu'elle refuse de se compromettre avec ceux qu'elle appelle 'les invertébrés' : Amalia refusée pour être ce qu'elle est, et qui recherche pour se venger celui qui un jour lui a donné sa caméra, Julien Rivière, le seul qui la comprend, le plus beau.
Le livre est le monologue d'Amalia, qui invente des mots plus vrais que les mots. Et la mort de Vincent. Et Tadzio qui ne la quitte jamais. Il y a le monologue d'Amalia avant de retrouver Julien, et après.
Elle est amie avec Thomas Bassumport, le jeune écrivain de 19 ans. Elle a photographié Barbara, madame Y., Duras, Mandela, Mitterrand, mais elle a gardé ces photos-là pour elle.
Sa caméra, son appareil photo elle l'appelle le VL, VL comme Vladimir Lorentz, du nom du garçon sur la tombe du Père-Lachaise près de laquelle elle a rencontré Julien Rivière la première fois, le 8 novembre 1982.
Elle recherche Julien partout, à Trouville surtout, parce que la première fois il lui avait parlé de 'la maison à Trouville'.
Quand elle retrouvera Julien, elle ira jusqu'au bout de la vengeance et de l'amour : Si on aime Julien c'est parce qu'il sait aimer. C'est probablement la seule chose qu'il sait faire et tout le reste se ramène à ça. Il n'écrit pas il ne photographie pas mais aimer il sait.
Tout de suite Tadzio a aimé Julien. Julien a le même âge qu'Amalia. Avec Julien elle ira dans la maison du quai d'Anjou, dans celle de Trouville, celle des Batignolles : Le corps de Julien a tout éclipsé.
Jusqu'aux photos qu'ils feront ensemble dans la chambre du Pont-Neuf. Enfermés.

(extrait) « Sur le moment je ne m'en suis pas aperçue. C'est après en rentrant au square des Batignolles. Jamais personne ne m'avait dit quel nom donner à mes photos. Quand ils ne comprennent pas le nom des photos, ils se contentent de prendre un air bouchonné. Ou alors ils donnent des conseils. Les conseils rapport à ses photos elle déteste. Ça lui rappelle l'école. Ceux qui ignorent tout de toi et qui verbalisent quand même. Les bonnes intentions bons sentiments ça pue. Julien ne m'a jamais donné de conseil. Je revois Lafaille avec son arthrose. Déjà il fallait supporter ses lamentations "me faire opérer du genou ou pas..., vu mon âge". Les lamentations c'est comme les conseils, jamais là où il faut. Les cabossés ils ne se lamentent jamais. Les oiseaux du sida, pas un qu'elle a entendu se plaindre. Tous morts dans un long rire. Avec Lafaille on avait les lamentations et les conseils pour le même prix. La photo Venger, la femme à l'œil au beurre noir, il m'avait dit : "Ma chère Amalia, appelez-la "La femme blessée", ça sonne bien !" Ce qui sonne bien c'est qu'elle n'a aucun regret de leur avoir dit non. Elle n'était pas blessée la femme. Justement elle n'était pas blessée. Je n'allais pas perdre mon temps à lui expliquer. Entendre puis voir. Il aurait dû entendre le bruit de la vengeance. C'est trop leur demander d'être devant la photo et d'être dedans aussi. Seulement Julien. Julien est au début, dedans et à la fin. Ils pseudonyment tout. Même tes larmes. En tout cas elle ne les a jamais suivis leurs conseils. C'est tout ce qu'elle a : Elle est plus libre qu'eux. Depuis qu'elle a revu Julien elle s'en rend compte de sa liberté cabossée. J'ai dit à Julien que j'avais besoin d'être seule avant de commencer nos photos. Il a dit : "Je savais que tu dirais ça". Il le savait et il l'espérait. Parce que personne n'a autant veillé sur elle que lui. Personne n'a jamais autant voulu qu'elle soit Amalia. Pourtant c'est quand il m'a demandé d'appeler les photos Enfermés que j'ai eu envie de me retrouver seule. Pas un conseil. Julien ne donne pas de conseil. Il ne saurait pas. Elle attendrait pour rien si elle voulait voir Julien se mettre à sa place. Parfois elle aimerait bien. Se solitariser un peu moins. S'il a parlé du nom de la photo c'était plutôt un ordre. Elle a tout ordonné autour de lui elle ne regrette rien. Elle se bat avec Julien comme elle l'aime, aquatiquement. © »

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L'acharnement de soi-même

J'ai écrasé le mégot

La photographe




"L'Insecte" 2000
Éditions du Seuil - collection Solo, dirigée par René de Ceccatty
 
                       

résumé : "j'affirme que les autres les ont obligés eux à se cacher et à se taire et que eux en sont morts autant que eux sont morts de moi virus du sida"
Le livre est un long monologue du virus du sida. L'auteur analyse et dénonce le silence qui a entouré la mort des homosexuels au début de l'épidémie (années 80 et début 90).
C'est le virus du sida lui-même qui raconte l'histoire des "garçons du sida" : eux versus les autres, parce que le texte est tout du long articulé sur l'opposition entre "eux" et "les autres" : "Eux" ce sont les séropositifs et leurs amis homosexuels, victimes indirectes. Est-ce que "les autres" représentent les hétérosexuels ?
Le virus raconte l'histoire personnelle de certains de ces garçons : Sang Inquiet (qui écrit un livre où il fait parler le virus du sida), Tête Perdue, Petit Balafré, Piotr et d'autres, leur combat de vivre, de survivre mais aussi de faire face à la mort.
C'est l'histoire d'une génération sacrifiée qui n'a pas abandonné, et qui laissera au monde le legs toujours vivant d'une solidarité, contre l'homophobie.
Le livre de Jean-Michel Iribarren a été originellement publié aux éditions du Seuil en 2000.

(extrait) « et d'ailleurs : comment dire exactement en quoi cette histoire fut refusée, comment démontrer clairement que les autres les ont ignorés eux qui se mouraient du sida, comment le démontrer au-delà de ce que moi, virus du sida, j'ai déjà pu dire ici : ce que je crois, au bout du compte, c'est que leur histoire à eux fut refusée par les autres parce que jamais on ne pourra clairement expliquer en quoi elle a été refusée, parce que cette ignorance d'eux qu'ont eue les autres, ce refus d'eux qu'ont eu les autres, tout cela est inexplicable, presque indémontrable, comme les autres sont indémontrables, inexplicables, c'est peut-être bien la plus grande force qu'ont les autres : jamais on a prouvé leur existence, les autres agissent sans jamais pouvoir être identifiés, comme si les autres n'existaient pas, et de même jamais on ne pourra vraiment autopsier ce silence que les autres ont eu pour eux, jamais on ne pourra vraiment identifier l'ignominie que les autres furent vis-à-vis d'eux, parce que les autres sont le mal suprême, le mal qui a réussi à faire croire à son inexistence, qui sera toujours hors les mots, indémontrable, et si l'implacable système immunitaire qui protège et "la vie" et les autres est aussi implacable c'est parce que personne ne sait qu'il existe, alors que faire : revenir à eux, parce que eux savent que les autres existent bien, parce que eux savent que les autres les ont laissés crever sans dire un mot, parce que eux ont mis à jour l'implacable système immunitaire de "la vie" et qu'ils nous ont laissé cette preuve irréfutable : leur mort. © »

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"Yaguine" 2000

 
résumé : dialogue entre JM et Yaguine, l'enfant malien mort caché dans la soute de l'avion qui devait le porter jusqu'à la France.

(extrait) « - Si tu étais une ville ?
- Une ville ensevelie. Il avait bien pensé "ensoleillée" mais c'était "ensevelie" qui était venue et Amadou avait souri aux anges.
- Si tu étais un bruit ?
- Le silence après l'orage.
Pas les cris des petits enfants.
Avec Amadou, impossible de commander aux mots. Impossible de jouer. Parfois Amadou lui ordonnait de revenir sur un mot. Par exemple la maladie de Maria il en voulait tous les détails :
- Précise, précise ! ça veut rien dire ! Il y revenait et parfois il trouvait, tout étonné : les mots lui faisaient froid dans le dos de le démasquer aussi vrai.
- T'as toujours envie de partir ? Il avait l'envie comme le reste : semblable et différente. Son envie s'était emballée au rythme des mots, elle le portait et il savait de moins en moins vers où. Un sac plastique suffirait comme bagage, c'est la tête qui était lourde pire qu'un avion, et puis son bulletin scolaire histoire de pas oublier tout à fait qu'il voulait étudier. Et aussi penser à rendre leur argent aux petits enfants et à leur caresser le crâne une dernière fois.
- T'as fait des progrès, petit. Tu vas peut-être devenir un vrai pilote !
La suite allait de soi.
Et juste avant le décollage Amadou alla distraire un des aiguilleurs du ciel, une seconde. C'est alors seulement qu'ils seraient saufs :
- On va mourir ? lui demande Fodé.
- On va y arriver.
- Où ça ?
- Là où finissent les livres.
- Dis-moi où !
- À l'amour, nom de Dieu ! ©»

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"Undead" 2002

 


résumé : "j´étais pas aux ordres de la vie"
Autobiographie, la jeunesse. Fils d'une mère parisienne, et d'un père venu en France d'un petit village de la Navarre espagnole. Enfance dans les Landes à écouter la radio et Mireille Mathieu, en rêvant de Paris. Collège religieux. Premier de la classe à défaut d'être voyou. Les garçons. L'amour terrible entre le fils et la mère.
Le douloureux départ de la maison. Paris. Sciences Po : La rencontre déterminante avec Vincent. L'acceptation définitive de l'homosexualité d'un jour à l'autre.
Vincent, premier amour, et puis devenu le frère, plus fort que toutes les rencontres éphémères.
La révolution Barbara, pour toute une vie, celle sans qui la vie n'aurait pas été ce qu'elle fut : de Pantin au Châtelet en passant par Lily Passion.
Après Sciences Po, le refus d'un travail normal, la recherche de la vie d'artiste. La radio, Macha Béranger, les radios libres.
Comme il faut bien vivre, quelques boulots dans le monde politique : attaché de presse de ministres.
L'incapacité à frayer avec les intermédiaires de toutes sortes, le prix cher de la liberté.
L'envie d'être comédien enfin concrétisée. Cours Florent. Les amis théâtreux. Passage à la télévision. Finalement rôle de Frank dans le moyen métrage de Jean-Luc Godard "Puissance de la parole".
Et toujours Vincent : "Mon destin est de t'avoir rencontré. Je voudrais encore plus."
Rencontre de Vincent avec Hadrien. Naissance du trio infernal : L'amitié à la vie à la mort, les années sida commencent.
Renoncement au cinéma, décision d'écrire, comme Vincent. Le premier roman doit être publié mais l'éditeur fait faillite. Manuscrits refusés.
La mort de Vincent. Puis de Hadrien. Le deuil impossible de Vincent.
Boulot de prof instit désespérant. Le heurt entre l'au-delà de Vincent et le monde.
Jusqu'à la rencontre avec Matteo, deux ans après la mort de Vincent, comme un don que ferait Vincent après la mort : Matteo, le sauveur.
Publication du livre dans lequel le virus du sida monologue.
Quitter Paris. Avec Matteo. Pour toujours quoi qu'il arrive.

(extrait) « j'allais oublier la retraite, la retraite qu'on avait faite au début de la Première, je dis que je l'oublie alors que je l'ai pas oubliée du tout ma retraite de Première, c'est même en y repensant que je me dis que j'étais peut-être pas si rudimentaire à l'époque, et les autres garçons non plus pas si rudimentaires... tout ça grâce au père Chauvard, un grand ami de Laberge, parce que c'était Laberge, le grand instigateur, il cachait bien son jeu le chanoine : Chauvard en apparence c'était le contraire de Laberge, un moderne lui, qui hésitait pas à mettre les pieds dans le plat du sexe, il avait toujours la même histoire à raconter pour nous mettre en garde, nous montrer la complication que c'est parfois le sexe, son histoire c'était celle d'un frère qui couchait avec sa sœur et qui lui faisait un enfant parce qu'il savait pas que c'était sa sœur et que c'était juste la fin d'une soirée où on avait beaucoup bu et qu'on avait éteint les lumières, un peu tiré par les cheveux mais cette histoire Chauvard : il l'adorait, moi à l'époque j'avais pas tout compris mais l'essentiel oui, et ce que je retenais c'était que l'impureté c'était courant, et pas si impur que ça, fallait juste faire attention à ce que ça sorte de la famille, comme le reste... je me suis toujours demandé si Laberge savait exactement ce qui s'y passait dans ces retraites, sûrement que oui puisqu'au retour à Barbe Bleue, pendant la messe qui clôturait tout ça, y avait des garçons qui défilaient à l'autel de la chapelle pour dire ce que ç'avait été pour eux cette retraite, méconnaissables ils étaient, tellement méconnaissables que c'en est terrifiant qu'on puisse pas demeurer là, juste un peu, étranger à la vie, que c'est impossible ça, vivre étranger à la vie... parce que cette retraite c'était insupportable ce qu'on y trouvait, déjà c'était trop tard, on s'en rendait compte après, y avait des garçons, les mêmes qui avaient parlé à la chapelle méconnaissables, qui disaient qu'on les y reprendrait plus, ils devaient penser que la vie c'était pas comme ça, à ce point, qu'ils s'en sortiraient jamais s'ils y restaient enfermés dans ce truc de la retraite, trop terrible de se voir comme ça et de voir les autres comme ça, comme on les voit jamais... ceux qui l'avaient décidé partaient, Laberge nous laissait le choix, il nous obligeait pas à la faire la retraite, c'est pour ça qu'en fait il devait savoir, ils partaient pas loin de Perrax, un genre de couvent, ça devait durer quelque chose comme trois jours, on était deux par chambre, paraît qu'il se passait des choses dans les chambres : normal, le dedans et le sexe ils ont toujours très bien cohabité, moi le hasard m'avait mis avec un certain Christophe que je connaissais depuis l'année d'avant mais avec qui j'avais pour ainsi dire jamais parlé... et puis y avait le silence, la règle du silence qu'il fallait faire pour que ça fonctionne on dira, le silence en particulier au réfectoire que tout le monde a respecté tout de suite, ça changeait tout le silence, comme ça change tout partout : notre seule chance à nous c'est le silence, quand y en a plus, y a plus aucune chance non plus...
je me souviens surtout de ce que Chauvard appelait "les présentations", chacun se présentait à tour de rôle, dans le silence des autres qui les écoutaient se présenter, j'ai plus jamais revu ça, tous ces dedans qui allaient au-dehors, ce que personne aurait imaginé à nous voir, ils étaient méconnaissables, tous, chacun, méconnaissables, y avait pas moyen de mentir quand on se présentait, ça pleurait souvent autant que je me rappelle, toujours la douleur, celle qu'on a tous et qu'on montre jamais Dieu sait pourquoi alors que c'est par là qu'on devrait commencer, même la douleur qui se cachait encore on l'apercevait, on se ressemblait comme on aurait jamais imaginé se ressembler, on était que des dedans qui l'avaient pas encore bien identifié le malheur mais pour qui ça faisait pas de doute qu'il était bien quelque part, on se ressemblait et en même temps aucun d'entre nous avait jamais été unique à ce point... ma présentation je me la rappelle que de loin, avant j'avais joué les têtus, je sentais comme un piège à se mettre à nu comme ça, en même temps ça me tentait, leur montrer comme j'étais, jouer la vérité, j'ai jamais été si bon comédien que dans la vérité, j'en ai fait des triomphes avec ça et des rappels et beaucoup de bides aussi faut pas se le cacher, alors quand mon tour est venu, j'ai fait comme les autres, j'y suis allé, je me souviens plus trop de ce que j'ai dit, les mêmes choses qu'aujourd'hui il me semble, je me souviens que j'avais parlé d'Edith Piaf... après chaque présentation s'ils avaient envie, les autres réagissaient, moi je me rappelle Lucien, il était en section littéraire, peut-être le seul de la section littéraire qui l'était vraiment, littéraire, on était amis, on se comprenait comme on était capable de se comprendre dans ce merdier de Barbe Bleue, Lucien après ma présentation il a pris la parole pour dire quelque chose comme qu'il avait de l'estime pour moi mais qu'il me l'avait jamais dit et qu'il me le disait là, pour que je le sache, ça m'a fait plaisir moi, cette reconnaissance, ça m'a fait plaisir parce que Lucien, je l'enviais, il était tout ce que j'étais pas, il écrivait très bien, lui on le félicitait toujours pour ses rédactions, elles avaient paraît-il toujours quelque chose d'original, il était bon élève mais sans en faire une histoire et il avait des amis partout, même chez les mauvais élèves, il pouvait se permettre, lui, de les remettre à leur place les mauvais élèves, je me souviens d'un match de foot, il avait dit à un garçon qu'il avait "qu'un petit pois dans la tête", ça m'avait impressionné, Lucien j'ai toujours su que j'étais trop inaudible pour qu'on puisse aller plus loin tous les deux, des fois je voudrais bien le revoir, qu'il sache un peu ce qui s'est passé par la suite, dans sa présentation à lui il avait dit : "l'important c'est d'aimer", et il avait ajouté je me rappelle : "peu importe que ce soit un garçon ou une fille", c'est tout dire, à propos du retard que j'avais sur lui...
y a eu Michel aussi, Michel qui lui m'a parlé à part, après, ses sourires, c'est comme ça qu'on l'a eu notre lien par la suite, sans parler, par les sourires, jusqu'à qu'il meure dans les semaines qui ont suivi, devant moi, je l'entends encore le bruit de son crâne sur le ciment du préau quand il est tombé bêtement, rien qu'au bruit j'ai su que c'était grave, il est mort dans la nuit, ta première mort, déjà le crâne, les cris de sa mère à l'enterrement, je la revois elle, toute petite, comme y avait rien à faire pour la calmer et l'empêcher de crier, et Laberge qui en rajoutait avec ses larmes à la chapelle, mourir jeune c'est jamais un spectacle, surtout après une retraite pareille, et même si comme moi on aime pas la vie, qu'on le dit, après j'ai vérifié, mourir jeune, mourir jeune, t'en as eu jusque là du mourir jeune, alors comme d'habitude j'ai écrit, des lettres à Chauvard, je sais plus trop ce que je disais dans mes lettres, ni ce qu'il me répondait Chauvard, juste qu'elles faisaient pas de mal ses réponses, il répétait je crois beaucoup son prénom : Michel... et puis Christophe, on se retrouvait tous les deux dans notre chambre, on s'était mis à parler, de plus en plus on a parlé, il avait de l'intelligence, de la distance, avec quand même ça qu'il m'avait parlé d'un de ses copains en disant que le garçon en question avait un défaut et que ce défaut c'était qu'il était "pédé", je me souviens qu'il avait baissé dans mon estime en disant ça et tout en régression que j'étais avec mes histoires de pourcentages, il devait incuber lui aussi, malgré la retraite, la retraite c'était rien que du dedans, après le dedans faut continuer à vivre...
Christophe il a changé d'avis sur moi, parler on a rien trouvé de mieux, parler et le silence c'est l'endroit et l'envers de la même chose, la chose de nous qu'on peut pas rester seuls à vivre chacun de son côté, un homme seul c'est pas vraiment un homme et puis c'est tout, on aurait pas dû en bouger de notre chambre, on aurait dû tenter quelque chose pour qu'il en reste une trace de tout ce qu'on s'était dit mais y avait la vie qui guettait, la farceuse, c'est rien qu'une farce la vie, une vraie farce je peux pas mieux dire à côté de nos silences et de nos mots… après tout ça on était foutus, ma mère au retour elle a dit que j'étais "meurtri", c'était insupportable ces choses qu'on a retrouvées d'un coup, le bruit, les mots qui disaient plus rien que des conneries et Dieu aussi, on était méconnaissables parce qu'on reconnaissait plus rien, j'avais plus envie de chansons, je prolongeais notre silence, j'avais envie d'y retourner, de me présenter encore et de les entendre encore eux se présenter, j'avais encore envie d'entendre Chauvard et comment il parlait tout en nerfs, en répétant "pétard !" pour ponctuer chacune de ses phrases, comme si tout était étonnant quand on réfléchissait bien, et pas possible non plus, comme si on avait de la dynamite dans nos mains, dans nos mots... mais rien a sauté, rien que du gâchis tout ce qu'on devient, ce qu'ils ont dû devenir ces garçons méconnaissables : l'important c'est d'aimer, y a que comme ça qu'elle pouvait continuer la retraite, c'est dire qu'y avait toutes les chances qu'elle continue jamais, l'année d'après j'y suis pas retourné, j'avais plus envie de reconnaître ça... © »

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"Wild Samuel" 2013

 


résumé : "Mathieu lui avait passé un papier : on a réussi, non ? C'est fou, avait murmuré, Wild. Non, c'est pas fou, c'est possible, je te l'avais dit, mais je me souviens pas bien, juste qu'on l'a fait"
Paris, Berlin. Wild et Mathieu se connaissent à l'âge de onze ans au lycée Henri IV de Paris. Wild aime les filles et Mathieu les garçons mais leur lien est si fort qu'ils peuvent même se retrouver dans leurs rêves. Mathieu meurt à vingt ans. Wild se mariera à Berlin avec Elsa, il aura un fils, puis se séparera, il voyagera, sera comédien puis aujourd'hui une voix dans la radio, mais il ne pourra pas se résigner à être séparé de Mathieu et le recherchera même malgré lui. Il essaiera de retrouver "L'Endroit", accompagné par Ankhchen, la femme mystérieuse et si proche à la fois qu'il retrouve à Berlin. Mais dans ses rêves d'aujourd'hui : est-ce que Mathieu est vraiment Mathieu ?

(extrait) « Ça leur est arrivé plusieurs fois dans leurs rêves d'avant. Quand ils en reparlaient, le jour, ils disaient "l'Endroit". C'était le plus mystérieux. Mathieu disait qu'il en avait peur mais qu'il ne fallait pas. Pourquoi ? lui demandait Wild. Parce que tu sais bien, là il se passe vraiment quelque chose, c'est notre endroit à nous seuls. C'était leur vrai secret. Plusieurs fois en parlant avec Ankhchen, il a quelques secondes revu des murs blancs, des blouses blanches. En y repensant, il s'est dit que ce devait être l'Endroit, que ça y ressemblait. Mais il y a si longtemps. Plus rien depuis la mort de Mathieu. Ils s'y étaient retrouvés ensemble la première fois, et les autres fois aussi, toujours tous les deux. C'était comme une grande installation moderne. Ils n'en connaissaient que l'intérieur. Ils ne trouvaient pas d'autre mot, une installation, moderne, grande. Où, ils ne savaient pas. Pas dans une ville, ni une campagne, ils n'y entraient pas, ils y étaient directement. C'était : ailleurs, comme une autre planète. L'installation n'était pas non plus liée à la mer, l'océan. Dans l'installation il y avait d'autres gens comme eux qui, comme eux, venaient pour le voyage. Des gens en file, silencieux. Tout était blanc. Les murs, les couloirs, la lumière. Le personnel de l'installation aussi. Des blouses blanches, plutôt des femmes, silencieuses aussi. Au bout d'un long couloir, une passerelle, un peu comme les passerelles dans les aéroports, entre la salle d'embarquement et l'avion, et au bout de la passerelle, il y avait une sorte de fusée, ils disaient fusée faute de mieux, ou vaisseau, de toute façon ils n'y étaient jamais allés, ils n'en avaient pas le souvenir. À chaque fois ils avaient peur. Il y avait la peur et le désir de faire le voyage en même temps. C'était une histoire de franchir le pas, d'oser. Mais ils avaient osé, franchi le pas, puisque ils étaient là, dans l'Endroit. Pour faire le voyage, on leur administrait une sorte d'injection. C'était ça qu'il fallait accepter, ça et ce que cela impliquait. L'injection était la condition du voyage. Elle vous faisait perdre conscience le temps du voyage. Ils disaient comme ça, perdre connaissance. Mais c'était davantage, ils le savaient. C'était comme si l'injection impliquait d'arrêter la vie. De mourir, si mourir avait un sens ici. Juste le temps du voyage. Ils étaient assurés qu'au bout du voyage on se réveillerait. Mais le trajet resterait inconnu. On leur avait administré l'injection, ça oui, plusieurs fois, ils s'en souvenaient, mais le reste ils ne savaient pas. L'Endroit pour eux, c'était juste la possibilité du voyage. C'était déjà beaucoup. Tous les deux savaient qu'à l'Endroit se passait quelque chose qui même pour un rêve était différent, au-delà du rêve même, quelque chose d'essentiel pour eux. Ils en parlaient. Ils disaient, quand est-ce qu'on fera vraiment le voyage ? Peut-être que le voyage est impossible, disait Wild, que c'est juste de pouvoir faire le voyage qui compte. Mathieu, lui, pensait qu'un jour ils le feraient. Qu'il fallait. Que c'était aussi pour ça qu'ils allaient vivre, pour ces choses-là. La vie sera trop petite pour nous, avait dit Mathieu. La falaise avait stoppé tout ça. Wild avait fait des voyages, seul, mais jamais celui de l'Endroit. Alors ce jour-là de décembre, sur la promenade des immeubles nouveaux à Berlin, en y repensant soudain, il se dit, oui peut-être, peut-être que si on retourne à l'Endroit ensemble... Mathieu sera Mathieu. © »

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"Géant" 2016

 


résumé : "Ils sont beaux les futurs papes, un homosexuel noir trop beau pour eux et un vieil Italien terrifié à l'idée de devenir pape"
Une heure dans la vie de trois personnages, la même heure : Vincent, Léa, Ben.
Vincent, l'écrivain, dans sa chambre à Paris près du Canal Saint-Martin ; il écrit un roman dont le personnage principal serait Dieu, qu'il appelle Jim Mortail. Vincent vit avec Sarah et leur fils adoptif, Mamoudou, qui veut être comédien. Vincent revient de l'hôpital où sa mère vit ses derniers moments : "Elle était le paradis. Elle pouvait être l'enfer".
Léa, la mère de Vincent, dans sa chambre de l'hôpital Pasteur où elle va mourir, et qui commence son dernier voyage dans un train sans heures, des visages, la mer, une fête aussi, même le Prince Mychkine est là.
Et Benjamin Sané, le jeune cardinal noir, "Le guerrier" comme on l'appelle, originaire du Mali (sa mère y recueillait des orphelins du sida, parmi lesquels Mamoudou), ami de Vincent et de Léa. Ben à la dernière heure du conclave au Vatican qui l'élira, ou pas, comme le prochain pape ; assis à côté du mystérieux cardinal Visconti, Ben qui échange des regards avec le beau garde suisse, Danilo, et qui en attendant la fumée blanche, poursuit son dialogue méfiant avec Dieu, que parfois il appelle Géant.

(extrait) « (Léa) oh lazuli, violet, du doré aussi... ils devraient savoir qu'il ne faut pas parler devant un malade... 'elle a l'air agitée'... je voudrais les y voir ! il faut me laisser maintenant, me laisser un peu seule, tu comprends, j'ai besoin de me reposer, oui même toi, va fumer dans le jardin, je sais que tu n'es pas loin, parle un peu avec ta sœur, vous ne vous voyez pas si souvent, quand je ne serai plus là...
...
là... j'étais une femme indépendante... rue Notre-Dame-des-Champs, c'est bien ça... c'était un peu une autre maison... Pierre... je crois que c'était Pierre... il aimait ma murmureuse, quand je lui ai dit que j'étais amie avec elle, oh il ne tenait plus en place... et toi aussi mon chéri, quand tu m'as dit que tu voulais écrire, ça restait dans la famille, une librairie, une mère professeur de... français... il n'y a qu'Elsa... la danse, ça nous non, mais c'était toujours les artistes... Elsa c'était la plus indépendante... oh toi aussi Dieu sait... tu m'en as fait voir avec tes idées, tes façons de t'habiller... je l'avais dit à ton Julien, mais d'où ça lui vient tout ça, cette révolte !... et tu sais ce qu'il m'avait répondu ton Julien ? 'de vous', il avait dit, 'ça lui vient de vous'... moi je crois que ça venait de ton père... il n'y en a pas beaucoup comme votre père, qui aurait fait ce qu'il a fait, quitter son pays... j'aimerais aussi relire ton livre tu sais, celui que tu avais écrit sur moi, je ne me rappelle plus le titre... une histoire de mer je crois... il m'en reste tellement de choses à faire... ni triste ni joyeux, non, c'était le grand jardin des morts, c'est ça… tu vois mon chéri, tout est là... je n'ai pas besoin de Vous parler, mais Vous pouvez répondre si Vous voulez... Benjamin... beaucoup parlé de Vous avec Benjamin... oui mais pas assez... je vais refaire mes valises, il faut que j'y retourne... à Rome, c'est ça ? oui, chez Benjamin... là-bas...
oh une odeur de cigarette, dans le vent... oh j'adore !... toutes ces couleurs tout à coup !... le train va tellement vite que je ne vois plus dehors... Jacqueline tu sais, c'était juste... un baiser... entre femmes... tu ne vas pas en faire une histoire hein mon chéri, il y a prescrition... oui, enfin tu sais comment on dit... c'était mon secret... les femmes... oh non, Thomas je ne l'aurais changé contre aucune femme, jamais de la vie, qu'est-ce que tu dis là... non, seulement un baiser, qu'est-ce que tu vas t'imaginer, je n'avais pas le temps, juste y penser, je pensais aux femmes parfois, on ne va pas en faire une montagne tout de même... oh toi encore moins... il était un peu jaloux mon Thomas, de nous, heureusement il y avait Elsa, mais il t'aimait tant aussi... tu sais quand tu étais petit, c'est lui qui se levait la nuit... bon, laisse-moi mon ange, va fumer dans le jardin... il est tard... je ne les entends plus... toutes ces lumières !... oh oui, je veux ! © »

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trilogie « Âmes dehors »

 

premier roman : "Le pull gris fer" 2018



résumé : "Il a toujours été comme ça, même petit, il savait tout sans en donner l'impression, il me disait des choses auxquelles je n'avais jamais pensé, des choses de la vie, il était comme avec toi, des fois j'en pouvais plus qu'il soit lui"
Velma, la soixantaine, est seule depuis un an. Alain, l'homme de sa vie, le self-made man, est mort. Velma est une journaliste française assez connue.
Elle décide de s'en aller à la recherche de son fils, Frédéric, parti il y a dix ans aux Etats-Unis, il avait 22 ans, et dont elle n'a plus de nouvelles. Frédéric qui avait des rapports compliqués avec son père, et très (trop ?) proches avec sa mère.
À Los Angeles elle descend dans l'hôtel où Janis Joplin est morte. Aidée par Asa, son ami de jeunesse américain, aujourd'hui scénariste à Hollywood, elle commence sa quête en Californie. Dans l'hôtel elle rencontre Matthew, le jeune poète, s'ensuit une sorte de romance inespérée.
Allers et retours entre Los Angeles et San Francisco, Venice Beach, Santa Monica, la Paramount, à bord de la décapotable Camaro. Elle rencontre des amis de Frédéric, Tom, Dan, la fuyante Sandra, elle hante les lieux qu'il aurait fréquentés, des bars gays, une librairie à West Hollywood... Mais où s'en est allé Matthew ?
Le hasard la fait tomber sur une certaine photo du Los Angeles Times qui la décide à partir à New York. Greenwich Village. Et puis Pierre, le petit ami de Frédéric au temps du lycée, l'appelle un jour de Paris : il veut lui parler d'un appel qu'il a reçu quelques semaines auparavant...
À la radio, la voix de Jimmy Prince la nuit précipitera le dénouement.

(extrait) « dis-moi, tu sais une chose ? à propos de l'immeuble, Garbo, tu aurais pu t'en douter au lieu de faire toutes ces recherches, c'est là que tu m'écrivais quand on s'écrivait, elle ne dit rien, tu ne dis rien ? c'est vrai ? oui c'est vrai, tu n'y as pas pensé ? silence et puis, non je n'y ai pas pensé, je n'y aurais jamais pensé, ces choses, j'étais trop..., trop ? trop, c'est tout, je me comprends, ils arrivent au cinéma. On joue Violence et passion, Visconti, ils entrent, ils ont déjà vu le film bien sûr mais c'était il y a longtemps, la salle est dans le noir, elle s'accroche à lui, elle rit, plus tard il dit, l'appartement de Burt Lancaster ressemble un peu à celui de l'immeuble de Garbo, elle a envie de dormir mais elle résiste pour ne pas lui montrer sa mère qui dort au cinéma, il chuchote à son oreille, tu vois Silvana Mangano, c'est un peu toi, il lui fait du charme comme Matthew lui fait du charme mais Matthew le fait sans vouloir, elle ne lui prend pas la main, pour ne pas faire comme elle ferait avec Matthew, et puis what's the hell, elle lui prend la main, c'est mon fils quand même ! quand elle enlève sa main il la lui reprend, il te plaît Helmut Berger ? pas mon genre il chuchote, j'aime mieux Stefano- c'est le petit ami de la fille de Silvana Mangano dans le film- elle comprend un peu mieux ce qu'il appelle 'son genre', que Matt incarne sans l'incarner, d'ailleurs on ne vit jamais avec son genre, on vit avec quelqu'un, on aime quelqu'un, pas un genre, elle va aux toilettes pour se réveiller, ça va ? il demande quand elle se lève, oui ça va mon ange, elle l'appelle mon ange, malgré tout le mal, l'indifférence, son sale égoïste de fils qui ne lui a même pas demandé comment il était mort, son père, son mari, son amour à elle dont il est toujours jaloux, elle sait bien pourquoi il veut que Matthew et elle soient ensemble, même si lui peut-être ne le sait pas, tu veux qu'on dîne ensemble ? je t'invite, dit Frédéric quand ils sont dehors, le jour est tombé, j'ai le temps avant l'émission, je t'invite au Plaza, je suis riche ! tu trouveras une table ? oui, Matthew les connaît, sa mère y allait souvent, vous allez souvent dans des endroits comme ça dis-moi ? non presque jamais, on va au Five Guys, il rit, je te dis, c'était sa mère, elle était comment sa mère ? il te raconte parfois ? j'ai vu des photos, il lui ressemble comme je te ressemble, il n'aime pas trop en parler, il aurait aimé que je la connaisse, il est malheureux chaque fois que c'est l'anniversaire de sa mort, en juin, c'est en juin que j'ai rencontré Matthew, dit Velma, je sais... © »

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deuxième roman : "Rollercoaster" 2021


                       



résumé : "je voulais partir, j'avais lu des livres, ceux qui font des choses, des grandes choses vous savez, ils partent toujours, tous. Même ceux qui restent, je me comprends" (Diego)
New York 2019, Frédéric, Velma, Matthew. Matthew, né à New York, vit avec Frédéric le Parisien depuis douze ans, ils se marient. Matthew est aussi l'amoureux de la mère de Frédéric, Velma, qu'il a connue quand celle-ci recherchait son fils, dont elle était sans nouvelles, en Californie. Frédéric fait une émission de nuit dans une radio du Queens : Streetwalk, sous le nom de Jimmy Prince. Et il y a ceux qui l'écoutent la nuit dont les chemins de certains vont finir par se rencontrer, et parmi eux, Andrew et Pete à Columbia University ; et Diego, le jeune immigré mexicain qui rencontre madame Soledad (88 ans) et qui habitera chez elle à Manhattan Upper East Side, après avoir vécu des mois dans la rue et connu Lena, la fille des rues de la nuit. Et aussi celui qui a écrit à Jimmy une lettre étrange avec le mot 'rollercoaster'... jusqu'au virus qui désole la cité ; les amis s'organisent pendant le lockdown... mais, New York revit quand même, et nos personnages réunis aussi...

(extrait) « C'est une curieuse ambiance. Ils sont tous là. Elle se fait attendre, Diego aussi. Elle a dit à Diego, j'y vais si vous restez avec eux quand je partirai, promettez. Il a promis à contrecœur. Roberta s'affaire dans la cuisine avec Pete. Il y a ceux qui la connaissent, et ceux qui, Steven, Chet, Roberta, Andrew, Pete, ne la connaissent pas encore. La table est mise, celle censée célébrer la fin d'une pandémie dont on n'est pas absolument sûr qu'elle soit finie. Ils sont tous vaccinés, ils peuvent s'enlacer, s'embrasser, se tenir. Comment va Ronald ? Et ta mère, toujours à la radio ? Vous faites quoi cet été ? Vous irez au grand concert à Central Park ? Et la porte d'en bas sonna. Le silence. Fuck on dirait qu'on attend la reine de Saba ! Ils se lèvent tous quand elle entre. Oh non restez assis boys ! Diego à ses côtés sur le qui-vive. Frédéric, Matthew et James en cortège pour aller l'embrasser. Elle est émue. Elle pense à lui, l'absent, elle y pense toujours. Elle le cherche de ses yeux malades, Vicente. On ne sait jamais. L'un après l'autre, et Roberta aussi, lui tendent la main, elle les embrasse. Je vous embrasse, j'ai tant entendu parler de vous. La reine de Saba s'assoit avec son page (Diego) à ses côtés. Elle demande si elle peut fumer. Je suis énervée, c'est normal. Ils lui tendent tous ou presque un briquet. Ils se mettent à rire. Et elle, son rire de jeune fille. Écoutez, faites comme si je n'étais pas là, vous me faites peur comme ça, au garde-à-vous ! Alors James, vous me présentez votre Andrew ? depuis le temps ! Elle ne l'embrasse pas à nouveau, elle les a tous embrassés déjà, sans savoir trop qui était qui, ou alors elle a oublié. Roberta s'approche, Madame, vous prendrez bien quelque chose à boire. Sûrement pas si vous m'appelez madame, Soledad, vous êtes bien Roberta ? et bien Roberta, je vais aider à la cuisine. Non, je vous en prie, tout est prêt. Un whisky alors, vous êtes gentille. Elle n'a pas la vue très bonne, elle les voit dans une sorte de vague, elle les entend, elle les respire, elle y croit à peine, être là. Diego, donnez-moi votre main, là. Elle parle avec Frédéric. On ne sait pas de quoi ils parlent. Ils parlent comme de vieux amis, ils n'ont pas besoin de se forcer. Frédéric, quel est le garçon ici qui n'aime pas les garçons ? à part Diego je veux dire. Oh, Pete ? Pete, Soledad te cherche, elle a demandé quel était le garçon ici qui n'aime pas les garçons. Pete arrive tout sourire, polo manches courtes pour exposer ses bras musclés. Enchanté, mais j'aime aussi les garçons, vous voyez bien, je suis là, Madame. Soledad, s'il vous plaît. Pardon, Soledad. Elle entre en conversation avec Pete, Pete la charme comme si elle avait vingt ans, ils rient, et vos études ? oh, Président ? rien que ça ? il est vrai qu'après ce qu'on a connu. Roberta, qui a fait la cuisine ? pas vous j'espère, c'est fini le temps des esclaves ! Ils m'ont tous aidée, surtout Chet. Plus tard elle parlera avec Chet, l'avocat, de la situation de Diego, l'héritage, tout ça, en secret. À table ! La glace est brisée. Elle garde son whisky. Allume une cigarette à table, ils ne disent rien, ils adorent ça, la femme désordre, la femme survivante. C'est Matthew qui parla de Vicente, comme ça, naturellement, elle murmura, merci, à son oreille, elle dit qu'elle aurait aimé être avec Vicente à l'un de ses dîners de garçons, mais ils ne trinquèrent pas à Vicente, tous auraient trouvé ça de mauvais goût. Et Pete (elle semble aimer ce Pete), de quel parti seriez-vous si vous étiez Président ? Et de reparler de Rudy le damné en se gondolant. Elle est assise à la gauche de James. On vit très bien avec un pacemaker (à propos de Ronald), vous savez, James, s'il vous plaît, pourriez-vous me trouver un verre d'eau ? À un moment, elle s'est tue un peu. On la laissa tranquille, elle agitait l'éventail offert par son fils. Elle était heureuse et terriblement malheureuse aussi, pour tout ce qu'on sait, mais heureuse, essentiellement heureuse quand même. Diego, mon ange... Elle lui demanda si Edgar... Ils regardèrent l'ange, l'architecte de tout ça, ce capharnaüm d'une femme de quatre-vingt-neuf ans au milieu de garçons et fille de vingt ans ou trente. En partant, elle a dit : on recommencera. Diego l'accompagna en bas au taxi d'Edgar. Vous êtes sûre... Diego, vous avez promis ! vous en avez fait assez quand j'y pense. La fête continua, un peu différente, ils parlèrent d'elle mais pas trop, ils se dirent des choses, des tas de choses, ils étaient des amis. Il entrouvre la porte, les draps bougent, elle respire, il a trouvé un mot dans sa chambre : vous m'avez redonné votre âge, dormez maintenant cher enfant. © »

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troisième roman : "Hotel Monroe" 2024




résumé : "Notre hôtel ça va être le nouvel hôtel Chelsea, c'est ce que dit Jimmy. Et James explique aux autres que l'Hotel Chelsea à New York dans les années soixante-dix, et après, était l'hôtel des artistes, des poètes, des gens comme Mapplethorpe. Mapple quoi ? dit Andrew. Oh vous êtes tous des ignares, rétorque James."
Suite de "Rollercoaster", New York (quand on espérait encore que T. ne soit pas réélu) : Frédéric (alias Jimmy), Matthew, Velma, Soledad, Diego, Pete et les autres quittent leurs appartements respectifs pour emménager tous dans l'Hotel Monroe près de l'Hudson, que Soledad et Velma ont racheté.
Un hôtel librairie des années 30, genre art déco, un hôtel de trois étages pour eux seuls et qui n'aura qu'une seule chambre réservée pour des clients, dans laquelle vont défiler des personnages parfois célèbres, parfois étranges.
Commence une nouvelle vie dans ce qui serait comme l'Hotel Chelsea des années 2020 où tous les âges sont représentés de 22 ans à 90 ans (Soledad) ; James tourne avec Scorsese, puis joue dans une pièce à Brooklyn au théâtre Nouvelle Vague avec une actrice qui fait son grand retour, Jimmy continue la nuit son émission de radio Streetwalk, Diego tourne dans une pub Levis, et on découvre de nouveaux venus comme le jeune inspecteur Frown qui demande des conseils à Soledad pour ses enquêtes policières, Celine qui rencontre Pete, devenu assistant parlementaire au Capitole, et même une comédienne très connue, et qui elle aussi écoute Jimmy à la radio...

(extrait) « Celine partage son temps entre la chambre de Pete à l'Hotel Monroe et l'appartement de ses parents.
Ça n'a pas traîné, a remarqué Soledad. Et qu'est-ce que vous en pensez ? lui a demandé Diego. Elle a dit que quand elle a rencontré Julio, ça n'avait pas traîné non plus. Vous comprenez, Diego, dans ces rencontres il y a toujours quelque chose d'évident, mieux que le coup de foudre, je ne suis pas née de la dernière pluie.
Ils viennent de rentrer de la lune de miel. Ils ne voulaient pas quelque chose d'extravagant, Pete a dit que la lune de miel c'était tous les jours.
Moyennant quoi ils ont passé quelques jours à l'Hotel Monroe des Hamptons. Bertha ne les a pas fait payer et a été à leur petit soin. Elle a dit que cela lui faisait penser à sa rencontre avec John, son mari.
La famille de Pete voulait un mariage à Miami mais Pete préférait que le mariage se célèbre dans le Chelsea des années 2020. Et puis il n'avait pas envie avec cette chaleur d'imposer à Soledad un voyage à l'autre bout du pays.
C'est le jeune juge gay ami de Chet, Simon Goldgrab, et qui avait déjà célébré le mariage de Frédéric et Matthew qui a officié.
Il y avait peu d'amis, Pete a dit qu'il se rendait compte qu'il n'avait pas tant d'amis que ça, à part ceux de l'hôtel. Et Celine était plutôt du genre solitaire. Mais sa meilleure amie, Sandy, était là. Sandy compose des chansons.
La fête eut donc lieu à l'Hotel Monroe de Manhattan en juillet.
Pete jura à Andrew que son mariage jamais n'entacherait leur amitié.
Mais si vous avez des enfants, vous ne pourrez pas rester à l'hôtel ? Pas d'enfants pour l'instant, répondit Pete, juste elle et moi... et vous.
Soledad avec sa robe rouge. Elle avait dit à Lena : cela vous donne des idées ? Oh, Diego et moi on se connaît depuis bien plus longtemps, on est déjà marié dans le cœur. Oui, dit Soledad, le cœur, c'est là que ça se passe, pour le reste vous avez le temps, mais notre Pete est comme ça, passionné.
La mère de Pete était là, pas le père. Le père détesté, Pete profitait pleinement de sa mère. Jane Riverdale parla avec Andrew : j'ai longtemps cru que c'est avec vous que mon Pete se marierait, il vous aime tant. Cela fit rire Andrew qui savait l'amitié de Pete mais pas qu'il en avait autant parlé avec Jane.
Jane Riverdale était belle et sûrement que Pete tenait quelque chose d'elle, le sourire, elle disait toujours avec malice en sa présence, il me ressemble mais il n'est pas aussi beau que sa mère. Elle parla avec James parce que dans sa jeunesse elle voulait être actrice et avait même suivi des cours de théâtre, je vais aller voir votre pièce. Demain si vous voulez, dit James, je vous donne une place. Oh non, je la paierai, enfin, s'il en reste. Il vaut mieux que vous la preniez. Ça marche alors ? Ça marchait, un peu grâce à Meryl qui était passée incognito, mais Meryl incognito...
Celine et Pete ne s'embrassaient pas souvent. Celine déteste ces couples qui s'embrassent sans arrêt en public. Oui, dit Pete, en plus nous ne sommes pas un couple. C'est ce que dit Frédéric de lui et Matthew, pas un couple. Celine lui prit la main. Ils se prenaient beaucoup la main, la laissaient, la reprenaient.
On avait couvert la piscine pour éviter les catastrophes.
Velma pensait à son mariage avec Alain dans la nuit des temps. Soledad pensait au sien dans les pluies d'autrefois.
À un moment on chercha Pete et Celine, on ne les trouvait plus : ils étaient sortis voir le fleuve. Et puis ils étaient là. Ils dansaient.
Alors Pete, vous revenez à New York ? demanda Soledad. Oui. Mais je reste avec le même député, O'Keefe, il ne veut pas se séparer de moi, je ferai des allers et retours avec Washington. Cela ne m'étonne pas, dit Soledad, vous avez dû vous rendre indispensable même si personne ne l'est, à part Diego. Oh il est surtout très paresseux, il ne veut pas repartir à zéro avec un nouvel assistant. Venez Pete, vous allez m'allumer une cigarette devant la porte d'entrée, nous regarderons passer les passants.
Tu te serais marié avec ton James d'autrefois, demande Velma à Ronald. Oh oui si cela avait été possible, oui. Cela nous aurait évité des drames, en ce temps-là c'est la famille qui avait tous les droits, même les familles qui rejetaient leurs enfants homosexuels, avaient tous les droits, c'était notre enfer. Elle lui prend la main, tu veux une clope ? © »

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L'insecte

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Matteo le magnifique




"Matteo le magnifique" 2023

 
résumé : deux longs voyages à 45 ans de distance, deux tournants qui se rejoignent

(extrait) « L'après-midi nous sommes allés laver tout le linge sale depuis le début du voyage, dans l'endroit avec les machines à laver et sécher presqu'en face de notre chambre. Je n'étais pas très en forme, la chaleur, les insectes, tout le tralala qu'on sait. Quand Matteo est revenu avec le linge sec, j'étais dans la chambre, il est revenu furieux, contre moi. Matteo peut exploser comme ça d'une minute sur l'autre, je pense qu'il a des problèmes disons psychologiques, nous les avons tous, mais depuis quelques années chez lui les choses ne se sont pas arrangées. Parfois il peut dormir quarante-huit heures d'affilée quand il est dans une phase de dépression. Dans ces cas-là je vis un enfer, j'ai peur pour lui, je passe près de lui pour voir s'il respire encore. Depuis la mort d'Hervé, j'ai cette peur de revivre ça, la mort, c'est là. Matteo est ma faiblesse mais il sait aussi être mon protecteur, si je suis resté ce que je suis, dans la vie, dans cette vie-là d'aujourd'hui, c'est aussi grâce à lui. Matteo a changé avec le temps. Il est devenu plus homme. Mais il est resté enfant aussi. Il dort toujours comme un enfant. Il est devenu manuel aussi, il peut te remettre en état tout le système électrique de l'appartement, il a appris. Il se tient au courant des choses de ce monde bien plus que moi, chaque semaine il lit le Spiegel de A à Z. Dans la chambre, quand il est rentré avec le linge, il a dit qu'il en avait assez que je réagisse ici comme si j'étais à Auschwitz. Auschwitz il a dit ça le démon. J'ai senti revenir les nausées qui reviennent souvent comme ça quand je suis contrarié, blessé. Je le connais et je n'ai pas voulu l'escalade. D'ailleurs entre nous il n'y a jamais ou presque d'escalade, plutôt le silence qui suit le drame. Je l'ai rassuré. Pris dans mes bras. J'ai essayé de lui expliquer, mes doutes, mes inquiétudes, ce qu'on sait. Ça s'est arrangé. Il a même réussi à ressortir une de ses chaussettes du sèche-linge, qui était restée coincée dans les filtres. Parfois il n'en faut pas beaucoup pour aller mieux, une chaussette. Nous avons ri parce qu'un ami à nous, à qui nous venions d'envoyer une photo de nous dans le désert, nous a répondu en disant que nous avions l'air de vrais aborigènes sans gêne. Et le dîner du soir de mon anniversaire aura peut-être été le dîner le plus réussi du voyage. Ce que je disais : les bas engendrent des hauts encore plus hauts. Nous ne sommes pas retournés au restaurant du premier soir mais dans un autre de l'hôtel, moins élégant et plus à notre goût où on commande ses plats et où on va les chercher quand ils sont prêts. J'ai mangé la meilleure pizza de ma vie, j'avais faim, pas de nausée. Dans le journal de bord j'ai écrit : formidable dîner pour la conversation sur le temps, le présent qui ne prend son sens qu'après, le passé et le désert de Dieu ! Et si le dîner a été formidable cela a été dû bien sûr davantage à la conversation qu'à la nourriture, comme toujours. J'étais dans un de ces états, le vin aidant, où ma vie est là, avec ses mystères, où je peux comme la toucher, l'expliquer, où je suis à fleur de peau et conquérant à la fois. Je disais que mes instants de malheur me rendaient le bonheur encore plus fort quand il était là. J'étais proche de lui comme il m'est souvent arrivé, nous étions nous, et un. J'ai dit que je ne regrettais pas le désert parce qu'il y avait dans le désert quelque chose de spirituel. D'ailleurs je ne suis pas du genre à regretter quoi que ce soit fait avec lui, même quelque chose de raté, justement parce que même ce qui est raté fait partie de l'histoire : tout se tient. Et surtout, oui, nous avons parlé du temps. De cette chose que ce que l'on vit, notamment dans nos voyages, les choses intenses, ne se vivent pas seulement sur le moment. Souvent elles prennent tout leur sens après, juste après ou longtemps après, dans le souvenir, le temps ce n'est sûrement pas que le présent, Matteo était d'accord. On le sent quand on vit quelque chose de fort, d'heureux, le présent s'échappe tout de suite, on ne peut pas retenir, on ne retient qu'après, dans son âme. On a parlé de tout cela, c'était formidable. © »

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"Parce qu'eux" 1989                        "L'infini" 2026

 
                       


« (fin d'été)

C'était curieux ces départs-là
Au petit jour mal réveillés
On n'avait pas très bien dormi
On gardait les rites jusqu'au bout
Petit-déjeuner sous l'auvent sans avoir faim
On répétait que si on était triste
C'est parce que tout s'était bien passé
On avait envie de pleurer
Se dire combien tous on s'aimait
Encore la veille près de minuit
Je m'étais mis dans mon fauteuil
Tout au fond du jardin
J'avais oublié d'le rentrer
Ça devait être un signe
Je me disais que décidément
Tout prenait un autre prix lorsqu'il fallait partir
Ne plus voir l'eau, les vagues
Les garçons qu'on avait remarqués
Sans jamais oser leur parler
Et d'ailleurs c'était mieux comme ça
Il était 8 heures du matin
Catherine passait l'aspirateur
Sûrement pour ne pas trop penser
Elle l'aurait passé au jardin
On avait tous les papillons
Pourtant depuis trois jours déjà
J'avais envie de Paris
Ça n'empêchait pas d'être triste
Même si je le savais bien
L'année allait passer si vite
Sans avoir le temps de penser
Je retrouverais mon fauteuil
Thierry aurait 21 ans
Bref c'était tout le temps les larmes
On passait sa vie à pleurer
Et puis à oublier très vite
Je ne serais pas plus resté
Que j'étais triste de partir
À Paris il fallait compter
Réussir vite le temps passait
C'était à portée de la main
Et puis y avait pas que l'amour
Il fallait pouvoir être monstre
Tu t'attendris et t'es foutu
On avait tellement été mal
Qu'à l'arrivée devant la gare
On n'avait plus envie de pleurer
C'était avant ou bien jamais
Papa serait à Hossegor à midi
Histoire de pas laisser maman seule
Pauvre maman qu'on n'aimait pas se séparer
On part toujours de toute façon
Même quand on aime
Fallait s'y faire ! © »

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France Culture : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein : "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview 2000

Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...

Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait ?...


Dites ce que vous voulez, vous êtes libre...

C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...


Et vous c'est une décision plus tardive ?

Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas : trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit : c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste ? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.


J'allais vous poser la question

J'en ai écrit beaucoup...


Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous ?

C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout... j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance : c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...


Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...


Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...


Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...

Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut-être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question : est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit ? c'est une question... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots... et puis tant pis s'il y a le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.


C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble... chez le lecteur...

C'est-à-dire...


L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique...

C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...


Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...

Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu ?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...


L'indifférence...

Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s'était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu'on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...


Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...

Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...


Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...

Qu'est-ce que vous voulez dire ?


II est très noir...

Je ne crois pas.


... par son inquiétude même...

Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants... et qu'est-ce que ça veut dire être noir ?...


Noir comme l'encre...

Mais encore...


l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...

ah oui, c'est un livre...


un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...

Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...


Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...

Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu'on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...


Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même ?

Il m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire : qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre ? est-ce que je me dis : je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends ?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi ? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu'on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...


II n'y a pas de dernier mot...

Non... on aimerait...


Même pour le virus...

Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...


C'est pas vous Jean-Michel Iribarren... ?

Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...


Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi... ?

Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...


Ou l'inverse...

Qui parle mieux qu'il n'écrit ?...


C'est possible, non?

... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...


Ça, vous le pensez ?...

ah oui si je le dis, quand même...


C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...

Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots... Si je devais un peu mieux expliquer : il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça ?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...


Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...

On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...


Je vous ai demandé ça, moi ?

Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...


Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...

Ce n'est pas la même chose... ?


Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...

C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...


Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...

Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...


Vous écrivez sur les indiens...

Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...


Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...

Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"... ? C'est ça ?


Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...

"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire ? C'est le grand problème des autres, les autres ! Beaucoup me disent : "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels, "les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.


Tout le monde, c'est-à-dire...

Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...


Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...

Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s'il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...


Le sida n'a pas tué le rire non plus...

Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit : "alors pas encore mort !"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...


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"L'envol"

 
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(lettre de ma mère)

samedi 27 avril 1985

Mon chéri
Quoi qu'il en soit, j'étais contente d'entendre que M. était bien. Arrivé à un moment, à un âge, il est normal de faire sa vie sans ses parents derrière, d'ailleurs, ils vous énervent, on les trouve "petits" et on pense que pour nous, nous ferons les choses bien mieux, au fur et à mesure des années on voit que ce n'est pas très facile, à tous points de vue. Avant, on ne disait rien aux parents, on en pensait pas moins, mais pour ces derniers c'était + reposant, c'est certain, maintenant je ne suis pas sûre que ce soit si bien de tout dire, car les Parents sont les Parents, les Enfants sont les Enfants - J'ai bien changé en moi au fur et à mesure que la vie passe car on s'aperçoit que cette vie sans être dramatique n'est pas si drôle. Truffaut disait "je n'écris pas de pures comédies, car la vie n'est pas tellement drôle, ni de purs drames car la vie n'est pas si tragique".
Papa est tellement bon, il est ce qu'il est et dans tout, il y a l'envers de la médaille. Quand je pense à son petit coin d'Errazu d'où il est sorti, ce que fut sa vie là-bas, pendant sa jeunesse, c'est sûr, je suis émerveillée par ce qu'il a fait, ce qu'il est devenu. Que M. soit tranquille, je suis bien avec Papa même si je ne fais pas de voyage, ni certaines autres choses, la vie c'est bien plus compliqué que ça... ce n'est nullement de la résignation mais une façon de voir les choses.
...qui me sortira, me tiendra "branchée"... c'est bien, car j'aime tout ça, je suis bien moins tranquille que Papa, mais je sais aussi qu'on obtient, pour moi, un certain bonheur qu'avec pas mal de choses auxquelles on a dit non, d'autres auraient dit oui et cela aurait été le désastre.
Jean-Mi, je sais que tu as beaucoup de choses en toi que j'aime et dans le coin de mon cœur je pense que tu m'éblouiras comme Papa.
Je t'embrasse fort.
Maman

Jean-Michel Iribarren


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