textes
de Jean-Michel Iribarren
"L'Insecte", 2000, éditions du Seuil, collection Solo dirigée par René de Ceccatty
extrait : "et c'est pourquoi moi virus du sida j'aide Sang Inquiet à parler d'
eux, je l'aide comme je peux parce que je ne peux pas tout lui dire, il ne peut pas tout comprendre, parce que Sang Inquiet lui-même lutte contre l'implacable système immunitaire de "la vie", je fais ce que je peux, je dis ce que je sais, par exemple que
les autres ont "intériorisé" cette idée fausse que moi virus du sida j'étais revenu pour les punir
eux,
eux les pédés, que
les autres ont intériorisé cette idée fausse parce qu'elle leur plaisait et que même si
les autres nient avoir eu cette idée en disant que j'invente et en trouvant toutes les exceptions qui les servent, toutes les exceptions ne changeront jamais que
les autres les ont ignorés
eux parce que justement
les autres ont toujours eu cette idée fausse que j'étais une punition contre
eux et qu'ils ont tellement bien intériorisé cette idée fausse qu'alors
les autres vraiment sont devenus punition contre
eux,
eux les pédés qui se mouraient du sida:
les autres furent la pire des maladies opportunistes qui les attaqua
eux, parce que
les autres ont fait bien pire que les tuer
eux, ils ont nié leur existence. ©"
"Parce qu'eux", 1989, éditions Saint-Germain-des-Près
" Sachez-le ! Rien n'est ici à sa place et tout y sonne juste. L'amour surgit de ces poèmes comme de rites impurs (" des anges y croisent des robes noires "), le désespoir affleure sans l'emporter jamais. Car…, là où le verbe nous entraîne, " l'écume au loin des vagues éclaire un peu ces lieux ". Force et lucidité de la vie incarnées dans les mots. " (H.L.)
extrait : "(
les survivants)
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Mon cher amour
Sait-on le temps qu'on se connaît
Ceux qui nous croisent dans la rue
Amours anciens, amis qui vont
Nous revoient toujours tous les deux
On est si jeunes et malgré tout
C'est un vieux couple que nous formons
C'est toi que j'aime, pas un reflet
Tu me connais, tu me devances
Cet amour-là que nous savons
Comme il est drôle, qui aurait dit ?
Il ressemble si peu à nos rêves
Ces rêves que nous avons gardés
En sachant bien que toi et moi
Nous sommes à l'abri de tout
Savoir cela, en être sûrs
Nous sommes les seuls
Les autres jamais n'y croiraient
Ils souriraient
Les autres comme on s'en fout et malgré tout
Au bout de tout ce temps passé ensemble
Ma seule souffrance c'est que les autres
Ne sauront jamais rien de rien
On en a mis du temps pour tout
c'est de ce temps que nous sommes faits
Je m'émerveille à chaque instant
Que tu sois toujours près de moi
Que ce soit toi et non un autre
Pour ce film dont je veux parler
Ou cet exploit qui comptera
Ce monde où nous étions avant
Etrangers comme le sont tant d'autres
Nous est devenu supportable
Je ne suis rien sans toi
Mais avec toi je me demande
Ce qui pourrait me faire peur
Je voudrais tant te dire merci
Même ces quelques pauvres mots
Je n'aurais jamais pu sans toi
Ecrire cela, l'imaginer
Sommes-nous heureux ? Quelle importance !
On s'est quitté cent mille fois
De rêves brisés en déceptions
L'important c'est qu'on soit toujours là
L'amour c'est d'avoir survécu
D'avoir appris même à s'aimer
Dans les absences et nos faiblesses
C'est de tout que tu me tiens lieu
Tu es dans tout finalement
Le jour où je t'ai vu souffrir
Presqu'impuissant près de ton lit
Je souffrais tout autant que toi
Moi l'égoïste si près de moi
Près de ton lit cette nuit-là
J'ai compris combien je t'aimais
J'ai su la force aux pieds d'argile
Car finira par arriver
Ce jour que je ne peux pas dire
Mais toi et moi on en a vu
Et je me dis qu'au bout du compte
On restera des survivants ©"
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"Vie d'Ange" (1990)
extrait : "Après ce jour de fin novembre il était donc revenu gare de l'Est, chaque soir vers dix-huit heures. Il ignorait pourquoi mais c'était là qu'il devait être. La réponse se précisait un peu à chaque fois. Ange la sollicitait et la repoussait en même temps. Venger. Ne pas trahir. Flouer. Toutes ces heures sur les quais au milieu de la foule et une angoisse terrible. L'impression que tout allait lui être repris. Mais qu'il s'y opposerait, qu'il n'en serait jamais question. Alors pourquoi la peur ? Dans cette gare crasseuse Ange s'accrochait encore à lui. C'était bien trop brutal toutes ces questions qu'il se posait, trop nouveau. Et malgré tout la volonté de ne pas fuir. Il ne cherchait pas d'explications. Il s'en foutait. Simplement trouver une réponse. Peut-être que pour la première fois Ange avait envie d'aimer. Insupportable la solitude de ces heures. Il était faible et fort. Pourtant il n'aurait pas permis le moindre avis extérieur. Et qui aurait pu le lui donner ? Au bout du compte il voulait être seul. Tout lui semblait insoluble. Avant de retrouver la gare, lorsqu'il n'allait pas au lycée, il marchait dans Paris. Il imaginait les issues les plus folles. Tout aurait été possible. Mais finalement aucune solution n'était satisfaisante. Manquait toujours cette cohérence, la cohérence dont il était l'unique référence. Ne rien ôter à la vie qu'il avait menée jusque là. Durant ses déambulations Ange traquait toutes les occasions de se vider le corps. C'était indissociable. Il se rendait dans des saunas. Dans les bains de vapeur une foule de mains anonymes le touchaient. Un garçon aux cheveux courts lui fit respirer un flacon qui lui faisait monter le sang et le rendait fou. Alors il oubliait mais jamais tout à fait. Même au plus fort des mains qui branlaient ou du foutre qui jaillissait, quelque chose le raccrochait à ce qui se passait dans sa tête. "Là c'est comme si j'allais mourir." Il se représentait la mort ainsi. Quand il regagnait la gare à la tombée de la nuit, il ne savait plus rien. C'est dans la gare qu'il remettait de l'ordre dans ses pensées.
©"

"L'œil gauche de Vladimir" (1991)
extrait :"Sa voix émergeait des silences qui entrecoupaient ses phrases. Des phrases jamais finies, elles avaient une drôle d'allure ses phrases ! Les mots s'ajoutaient lentement, aventures à eux seuls. Et ils flottaient dans l'air renfermé de l'appartement dont Ferdinand oubliait toujours d'ouvrir les fenêtres. Il était loin du lac de sa Belgique natale et si près à la fois. Ses mots prenaient des chemins contournés pour rejoindre Anna qui parfois fermait les yeux. "J'ai toujours l'idée d'être loin des choses. Il faut les pénétrer." Anna le laissait dire sans savoir si au mot suivant elle n'allait pas partir, quitter ce monde insensé où il la conduisait, ou bien alors rester, se risquer jusqu'au bout. Le nom de Ferdinand ne lui aurait rien dit. Elle ignorait tout de lui. Souvent elle ne comprenait pas mais elle n'y attachait pas d'importance. Lui-même savait-il bien ce qu'il lui racontait ? Ces heures irracontables où il se coltinait la matière, ces longs face-à-face avec elle, les désespoirs et la lumière au bout quand il la maîtrisait enfin. Ferdinand n'en finissait pas de parler. Quand il était parti, on ne l'arrêtait plus. Chez lui, la parole et le silence ne faisaient qu'un. Il n'avait jamais bien su la différence. Il s'arrêta lorsqu'il la sentit se lever. La peur qui l'avait abandonné revint au grand galop. Elle posa sa main sur son épaule. Il pensa qu'elle avait des yeux de chat. Il s'apaisa quand elle lui dit qu'elle cherchait les toilettes. Il l'entendit de loin. Elle revint avec une bougie qu'elle avait trouvée dans un placard. Il ne chercha pas à comprendre comment elle s'y était prise. Probablement qu'ils étaient différents. Elle agrippait les choses, il sculptait des idées. Ou ils se ressemblaient. Elle avait fait le chemin à la lumière de la bougie qu'elle avait allumée. Ferdinand devinait son visage pour la première fois. Les cheveux noirs. Les yeux. Elle remit la radio. Il était vingt et une heures. L'origine de la panne avait été rapidement identifiée. On préparait les gens à une longue attente. Elle tourna le bouton. "On ne va plus la rallumer. Après tout, on verra bien si la lumière revient. Tiens ! ils n'ont pas parlé de la mort du Président." La nuit serait longue pour ces deux-là qu'elle avait réunis. A la seule ombre d'une bougie. Elle devinait le visage de l'homme. Elle s'assit, croisa les jambes. C'était un incendie qu'il leur faudrait allumer pour y voir un peu clair. ©"

"Le Violeur" (1993)
extrait : "Barbe Bleue était là qui le fixait. Alors Alexandre lui rendit son regard. Il y plongea les yeux, ses yeux venus de la mer jusqu'au cœur de Barbe Bleue, bleus ou noirs, toutes les couleurs de la première heure il venait de les traverser, seulement les traverser, il était temps de s'arrêter. L'endroit s'était élargi à son insu, la pièce dans laquelle il se trouvait était grande mais il en devinait les limites. Son regard fut attiré dans un coin, pressentiment. Le cadavre de l'aigle dormait là, les ailes refermées, il lui semblait si petit, il reconnut ses yeux. Alexandre attira l'aigle inanimé vers lui et le prit dans ses bras. Sans rien dire. Il posa à nouveau sa tête contre la sienne. Il aurait voulu lui murmurer des mots une dernière fois, il connaissait les mots, certains qu'il lui avait déjà dits et puis d'autres, les mots n'auraient servi à rien, il serra l'aigle encore plus fort puis le reposa doucement, l'oiseau attendait ça de lui, toujours messager, laisse-moi, regarde, regarde bien. L'aigle lui montrait la direction. Regarde là, à côté. "Bobby, c'est toi ? Ce n'est pas vrai ! Teddy ?…" Alexandre ne bougeait plus. Fou. Il pensa qu'il était devenu fou. Avant on le lui avait dit. Pas Encore Fait. Barbe Bleue l'observait goguenard. Alexandre lui avait dit merci innocemment, sans se douter que le château lui avait joué un tour de plus, inoculé cette folie qu'Alexandre avait devinée dès le premier jour. Il fut saisi de tremblements. La peur. Il savait bien qu'il n'était rien qu'un enfant, il suppliait qu'on l'épargnât, la flamme éteinte, prière à Barbe Bleue, il se rendait, ne voulait plus se battre. Pourtant durant le temps que dura son effroi il contemplait sa peur, il aurait presque pu la disséquer froidement, comme lorsqu'il était petit il comprenait sa folie et elle s'en trouvait diminuée, il se força à rallumer le briquet. "Jamais je n'aurais cru… je suis tellement heureux… je vous enviais… j'avais peur comme vous… je comprenais votre départ et en même temps…", Alexandre pleurait des larmes inaudibles, il émettait des sons qui se voulaient des mots. "Pourquoi vous ne dites rien ? Pourquoi ? On ne me dit jamais rien !" Dans l'air flottait l'odeur à l'entrée du blockhaus, des haleines d'enfants arrêtées dans leur course, intactes de douceur. Il n'y avait pas prêté attention en entrant dans la pièce, il avait imaginé d'autres tableaux, des hommes sur les tableaux, amis du Christ, maintenant il réalisait qu'il n'était pas seul, les anges qui l'avaient escorté s'étaient groupés autour de lui, en silence pour ne pas le déranger mais ils étaient bien là, il repensa à l'aigle tout près de lui, ne pas le décevoir, il se rapprocha des jumeaux, tendit la main, caressa la joue, les cheveux, ils n'avaient pas changé, plus beaux qu'avant leur disparition, disparue dans leurs yeux cette crainte qu'on ne voyait pas tout de suite. Muets. Bobby et Teddy ne regardaient pas Alexandre. Ils regardaient ailleurs. Peut-être bien s'émerveillaient-ils d'une dernière heure qui n'en finissait plus. Alexandre comprit qu'il n'était pas fou, pas plus que les jumeaux, pas plus que l'aigle, il se laissa aller dans les bras de Teddy, repu du voyage, dépossédé des forces qu'il avait déployées sur le chemin sans la moindre fatigue, ébahi, tout ce que Barbe Bleue avait pu obtenir de lui...
©"

"H" (1994)
extrait : "(lettre adressée à H, 18 avril 1992) J'ai dîné avec R... samedi. Evidemment j'ai pensé à toi. Tu restes ce qui compte le plus pour moi. Nous ! Nous ! Je n'ai fait que penser à nous depuis que je te connais. Jamais je n'ai voulu que la vie ait le dernier mot, mais seul je ne peux rien contre elle. J'ai combattu la vie dans ce qu'elle a de dégradant quand cela ne dépendait que de moi. Ici nous sommes 2 contre elle. Je t'aime comme tu n'es peut-être pas capable d'imaginer. Mais jamais je ne me résignerai à accepter la fatalité, l'abandon de ce à quoi nous avons toujours cru, cette chose qui nous lie depuis le début, qui a fait de nous des frères, cette idée de toi et de nous je lui resterai fidèle, jamais je n'accepterai de me résigner à être comme les autres. Dis-toi bien que je t'aime, envers et contre tout, contre toi-même, contre la vie, le temps, contre moi. JM ©"
"L'acharnement de soi-même" (1995)
extrait : "Lorsque la masse des fidèles s'estima rassasiée les enfants s'en allèrent comme ils étaient venus. On ralluma les lumières, il était tard,
I'm painting the town red, musique, et le spectacle continue. Des convives épuisés sous leurs masques s'en débarrassèrent avec violence. La majorité préféra jouer le jeu jusqu'au bout. Il faut souffrir, assurait Jérémy. La souffrance se lisait dans les corps, elle n'épargnait personne, avoir trop attendu, pour rien pensaient certains, avoir trop vu, trop espéré. Rompues la vie et la mort dormaient enlacées, on en voyait des traces au bord d'âmes à nu. La fin de la nuit libéra les corps et la parole. Finir, ce n'était pas le fort d'Hugo. Toute fin lui paraissait improbable, vulgaire. Il vit le docteur Beersheva s'éclipser, voulut aller à sa rencontre mais l'autre l'évita ostensiblement. On dansait autour de lui. La comtesse fatiguée déclina son invitation d'une voix maternelle. Il eut alors envie de s'éloigner, juste un moment les laisser à leur fin, Jérémy avait chanté, on avait exposé les sculptures, l'air lui manquait, retrouver ses esprits et la mer, il alla sur la terrasse. Qu'avaient-ils pu penser ? Son inquiétude chavira dans l'écume, l'air humide l'enveloppait doucement, il ouvrit les boutons de sa chemise blanche, alluma une cigarette, derrière lui la musique de Bill lui rappelait sa vigilance, l'aube si proche qui reviendrait tout recommencer. Son corps meurtri réclamait d'autres voyages, des oiseaux bleus terrifiants, des eaux calmes aussi, et puis s'enfoncer à nouveau dans la nuit. Que pouvaient-ils se dire de l'autre côté ? et que lui restait-il ? Tu es là ? j'ai besoin de toi pour retourner vers eux, on insuffle des tempêtes, on croit qu'il ne restera rien, tu vois, il reste toujours quelque chose, c'est insupportable et en même temps on se sent soulagé, les lumières s'éteignaient et elles brillaient quand même. Le vent lui fit du bien. Envie de rire. Les salons commençaient à se vider. Il restait des enfants, des masques et quelques damnés bien résolus à ne pas s'en laisser compter. Les damnés du Palais que jamais il ne connaîtrait. Il les avait vus s'enfermer de solitude ou exhiber leur mal, se prendre pour des gens du monde quand les vrais ne faisaient plus illusion qu'à eux-mêmes, ils s'étaient gavés comme peut-être jamais plus, cette nuit ils se savaient protégés par d'autres forces, ils ne doutaient pas d'avoir été le point de mire, c'étaient eux qu'on avait applaudis, au bout du compte c'étaient eux l'objet des convoitises, eux et les autres, jamais rien n'avait autant ressemblé à rien. ©"

"La solitude du Mal" (1997)
extrait : "Il se lève d'un mouvement, envie de faire un tour dans le jardin avant que ne sévissent les imbéciles qui ferment les jardins. Dans sa hâte il bouscula quelqu'un. Dieu sait pourquoi il demanda pardon, d'ordinaire il se gardait des excuses. L'autre ne répondit rien, son blouson noir remontait jusqu'au cou, il fixait l'eau souterraine parsemée de pièces de monnaie. Avait-il seulement senti qu'on l'avait bousculé. Léo en oublia le jardin et ses geôliers. Le garçon lui rappelait David. David quand il l'avait rencontré pour la première fois, ils avaient dix-huit ans, assis l'un à côté de l'autre le jour du bac. La même blondeur, cette douceur. Il vit ses mains, longues aussi comme celles qui peignaient. Mais David ne portait pas toutes ces bagues aux doigts. Silencieusement penché vers l'eau qui l'indifférait, il resta à côté du garçon. Après quelques secondes et une gorgée pour donner du courage, il murmura trois mots et l'autre répondit. Ils continuèrent ainsi plusieurs minutes, sans se voir, ils parlaient de Paris, de l'eau puis de la mer. "Bonsoir, je m'appelle Coutil." Il venait de se tourner vers Léo en lui tendant la main. Ce fut là qu'il découvrit son visage. Il était beau. De cette beauté que Léo avait si peu côtoyée et qu'il créait parfois entre deux mots. Une beauté pleine, devant laquelle on restait interdit. Léo connaissait trop ces beaux qui ne l'étaient que le temps d'un regard, ils finissaient par être laids du vide qu'ils remuaient. Rien de cela chez le garçon, ses yeux donnaient de la douceur au tourment de la mer. Léo ne lui proposa pas de partager sa fiole. Il se contenta de l'interroger sur l'origine de son prénom. "Ce n'est pas mon prénom officiel, c'est ma mère qui m'a appelé ainsi, dit-il en riant, en souvenir d'une histoire que lui racontait sa grand-mère, le héros s'appelait Coutil et il fendait l'océan en deux pour aller délivrer des enfants prisonniers!" Et puis il ajouta: "C'est Coutil: C, O, U, T, I, L, et on prononce le L! Je te laisse, ravi de cette rencontre!". Léo lui tapa sur l'épaule. Il le vit s'éloigner et se perdre dans le jardin sombre. ©"

"Aile" (1998)
extrait : "Il n'y a pas de début. Qui m'en veut? Rien que manigances et compagnie. Et le visage de Tadzio quand il dort avec une patte sur l'épaule. Vieille et cabossée comme les vieilles de mes photos. Rien que des trains pour Trouville à rechercher Julien. Et dire que mon frère me reprochait de ne pas entrer dans la vie. Tout est vieux. Comme cet arbre dans une rue à Paris. C'est une des photos prises avec le VL. Sur la photo tu vois les racines de l'arbre. Elles ont craqué le sol. Elle voit des serpents immobiles les uns contre les autres. Tout a fini par remonter à la surface. Elle attend le plus venimeux. Julien. Le plus beau. Elle se prépare aux retrouvailles. Il ne m'échappera plus longtemps maintenant. Le venin Julien Rivière. C'était un ange. Le 8 novembre 1982 au Père-Lachaise. Je me méfiais, son sourire. On ne la fait pas à une photographe. Est-ce-que je lui ai seulement dit que je venais d'enterrer ma mère? Non sûrement elle n'a rien dit. Elle enterre toujours dans le silence. Une histoire aquatique, parce que le 8 novembre 1982 je ne photographiais pas encore. Puisque c'est lui qui me l'a refilé l'appareil, le VL. Son sourire et le venin. Elle n'a jamais voulu guérir, juste voulu le retrouver il faut bien que quelqu'un paye. Pauvre Julien, le venin ça se refile tôt ou tard. D'accord, ça prend son temps, le temps de ne plus rien laisser debout. Des morts, même les morts d'avant Julien Rivière on va les lui refiler. Qui sait s'il n'avait pas déjà tout manigancé, même papa. ©"

"Le temps de Yaguine" (2000)
extrait : "MOI: Alors, c'est pas une question de couleur?
YAGUINE: L'argent. Ca vient de chez vous.
MOI: Vous en auriez besoin d'argent.
YAGUINE: Pas d'abord. Dans l'avion j'ai pensé à l'argent et j'ai eu peur, alors j'ai tué la peur.
MOI: Avant aussi, tu avais peur?
YAGUINE: Tout le temps. Dès le matin. C'est ça qui me faisait me lever, la peur. La peur de tout, la seule peur que je n'avais pas c'était mourir.
MOI: C'est rien la mort.
YAGUINE: Tu ne sais pas ce que tu te dis.
MOI: Moi, j'ai peur de mourir.
YAGUINE: Tu dis que ce n'est rien.
MOI: Il n'empêche. On ne connaît rien d'autre que la vie. On se déteste de trop l'aimer, c'est la seule ennemie.
YAGUINE: Peut-être bien. Si c'était une amie on n'en voudrait plus.
MOI: On est les seuls à penser ça! Tu ne vois que des gens qui flattent la vie, en bataillons rangés...
YAGUINE: Chez nous aussi mais je les aimais pour ça. D'être encore là. C'est pour eux que j'ai eu envie de m'envoler.
MOI: Comment je pourrais m'envoler, moi?
YAGUINE: On s'envole n'importe où.
MOI: C'est faux. J'en connais qui s'envoleront jamais. Cloués au sol.
YAGUINE: La faute à qui?
MOI: Ce n'est pas mon problème.
YAGUINE: Alors c'est quoi ton problème? Tu sers à quoi?
MOI: Je m'en fous de servir à quelque chose. Pourquoi tu me demandes ça?
YAGUINE: Moi, je voulais servir.
MOI: A quoi tu auras servi?
YAGUINE: Tu es là, non? Tu es là, tout perdu devant un nègre.
©"
"Undead" (2002)
extrait : "j'ai marché toute la journée, je sais plus où, dans ces grandes avenues où je sentais le souffle de ma vie, où ma vie était déjà là sans moi qui m'attendait, y avait en ce temps dans Paris une partie de moi qui me courait après, qui désarmait pas… vers le soir j'ai pris le chemin du retour, je suis monté dans un bus qui me ramènerait chez moi, rien avait changé, simplement j'avais arrêté de travailler le temps d'une journée, j'étais assis au fond du bus, à un moment j'ai regardé en face de moi : il devait avoir mon âge ou un peu moins, il était blond, il était magnifique de beauté, je lui ai jamais parlé, il sait pas qui je suis, je lui dois tout... c'est en le voyant lui, ce garçon blond qui avait je crois un manteau vert, qu'en une seconde j'ai basculé : vers moi, en une seconde j'ai tiré un trait sur les
pourcentages, pour ce que j'ai toujours appelé
l'acceptation, pas la résignation, l'acceptation des garçons, que ce serait ça et pas autre chose, que depuis toujours j'étais homosexuel, sale mot mais puisque c'est le mot : c'est ce que j'étais, en une seconde ça m'a paru magnifique de l'être, et stupéfiant d'avoir tant attendu, j'allais le dire à la terre entière, la terre entière allait le savoir, je voyais celui que j'étais déguerpir sans demander son reste, il reviendrait plus jamais, je le plantais là l'
inaudible, il me laissait aucun regret, il me dégoûtait presque et avec lui tous ceux qui l'avaient forcé à rester inaudible... en même temps j'avais envie de leur dire merci à ceux-là, tous, les humiliateurs, les empêcheurs, je leur devrais toujours tout aux humiliateurs et aux empêcheurs, je leur devrais toujours cette seconde dans le bus, sans eux y aurait jamais eu cette seconde, ce moment où tout a basculé, où demain s'est écrit d'un seul coup, tout ce qui allait venir, j'en voudrais jamais au malheur comme les autres lui en veulent, le malheur m'a tout donné de jamais l'avoir accepté, les empêcheurs de jamais leur avoir cédé, cette seconde restera pour toujours indescriptible, y aura jamais de mots pour dire ce que c'est de devenir soi-même, ç'allait se voir physiquement le changement dû à cette seconde dans le bus, ç'allait se voir pour tout, je viens de cette seconde qui elle-même vient de si loin que je saurai jamais d'où : de l'enfance peut-être, de l'oppression que c'est l'enfance, que ce sera toujours et quelle que soit l'enfance, l'oppression que c'est la famille, que ce sera toujours et quelle que soit la famille, elle venait la seconde du garçon à la barque qui me souriait près du canal et que j'avais laissé repartir, de cet autre croisé devant un marchand de journaux, elle venait peut-être de Lucien quand il avait dit l'important c'est d'aimer, elle venait de la solitude, ces nuits passées seul avec Kali dans ses pattes et son flanc, de tous les regards assassins que j'avais dû affronter, elle venait du meurtre ma seconde, de tous ceux qui sont morts parce qu'ils ont jamais eu comme moi une seconde dans un bus une fin d'après-midi : elle venait de tous les autres, de lui le garçon blond qui saura jamais ce que je lui dois, ceux d'avant moi qui comme moi un jour s'étaient pas résignés, ceux d'après moi qui comme moi se résigneraient pas que le monde soit ce qu'il est, impitoyable et sans aucune raison, assassin et sans aucune raison, et nos bourreaux, un grand merci à nos bourreaux d'être ce qu'ils sont, on leur doit à nos bourreaux de pas leur ressembler, de pas aimer la vie qu'ils servent avec tant de zèle et sans aucune raison, qu'ils continueront de servir avec autant de zèle qu'avant et sans aucune autre raison que celle de faire des victimes, toujours davantage de victimes, elle venait ma seconde de Vincent et elle lui reviendrait, tout pouvait commencer. ©"

"L'éternité, Berlin" (2011)
extrait : "Rien suffit jamais. Une ville non plus. J'ai bien eu des angoisses quand j'ai dû quitter la maison à dix-sept ans, malgré Paris c'est dire. Paris, Paris, Paris.
Mauvais la nostalgie mais comment faire. Nostalgie de quoi ? De la mort ?
Nostalgie du temps qui était devant. L'éternité. Tu avais l'éternité et tu en as pas mal usé, quand d'autres l'ont vue leur éternité se rabougrir d'un coup : l'âge adulte. Et maintenant, tu devrais dire Berlin, Berlin, Berlin. Mais l'éternité a changé. Arrange-toi avec ça. Ecris avec ça. Apprendre une nouvelle langue, une de plus après l'espagnol. La cigarette que je fume en écrivant s'éteint déjà.
Je vais donc faire un tandem avec la moustachue vue hier. Physiquement elle me déprime un peu.
J'ai le corps qui débloque, les jambes, l'œil malade. Le corps débloque de trop vivre, d'avoir trop vécu. On contrôle plus rien. L'Ange m'a énervé hier. Quand je baragouinais mon allemand au café avec la moustachue, il était impatient avec moi.
Des années que j'avais plus écrit en français. Je sais plus quoi dire. Avant j'avais des choses à dire, j'avais ma vision des choses. Qu'est-ce qui a changé ? Je l'ai toujours ma vision mais elle a trop servi. Je suis trop moi-même. Je voudrais me réinventer, me recommencer. Je regrette rien, à peu près. L'Ange pour moi c'est tout. C'est un peu lui maintenant l'éternité.
On marche dans Berlin, dans Berlin devenue réalité. On pousse des portes, on s'émerveille. Un café, sans fenêtres. A côté, une exposition permanente sur Anne Frank. Berlin c'est plein de juifs morts. De mémoire. Et toi, ton étoile de David autour du cou. Prosélytisme, dit l'Ange. Mais moi je suis pas juif. Encore que des fois, je me demande. Ce hasard de vivre à Berlin aujourd'hui...
©"
-divers poèmes-
extrait : "(
et quoi 20 ans!)
L'amour était bien dans mes rêves
Mais j'ignorais encore
Les nuits blanches à se perdre
En souriant dans d'autres yeux
En se disant cette fois ça y est !
Ces putes qui ont l'air et plus que ça
Avec leurs culs à plus dormir
On me disait tu as 20 ans et quoi 20 ans !
J'passais mes journées dans les livres
A m'assurer un avenir
Et même si au jour qu'il est
J'assume tout sans rien renier
J'avais envie d'aller derrière
Faire ce qui ne se fait pas
Ils me disaient tu as 20 ans et quoi 20 ans !
J'allais le dimanche à la messe
On perd pas vite ses habitudes
Et puis Jésus on a fait pire
N'empêche leurs gueules à la sortie
Leurs yeux baissés pour pas donner
Un sou au clodo du quartier
Un jour j'ai préféré mes potes
Ils me disaient tu as 20 ans et quoi 20 ans !
J'avais la gueule de mes journées
Des yeux qui cherchaient leur regard
J'avais des préjugés
Je n'me connaissais pas
C'est long d'se ressembler
J'aimais bien mes parents
Ça ça n'a pas changé
Mais faut savoir partir
Un jour pour mieux aimer
On me disait tu as 20 ans et quoi 20 ans !
J'faisais pas de politique
Mais j'aimais déjà l'homme
Qui regardait les arbres
J'étais plutôt de droite
Mais j'aimais pas l'argent
Qui peut tout qui méprise
Je voyais l'injustice
Et ne savais que faire
On me disait tu as 20 ans et quoi 20 ans !
Je voyais tous les films
Et des aéroports
Je regardais les autres
Le monde m'attendait
Un jour je le savais
Ce monde m'appartiendrait
Un jour j'aurais la lune
Même l'amour ne suffirait plus
Je le savais j'avais le temps
On me disait tu as 20 ans et quoi 20 ans !
©"
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textes en espagnol - textos en español :
"Lo que fue será" (2005)
extracto : "Theo no había regresado. Hella tenía 7 años. 1943. Al final de la guerra no había regresado. Dijo que hoy él tendría 80 años de haber regresado, pero no había regresado. En 1943, Theo tenía 20 años. "Nuestros padres dijeron que se había ido de viaje pero yo sabía." Desde el principio ella había sabido. No por qué su hermano se había ido pero sí que no era un viaje como querían hacerle creer. Otro viaje, que se convertiría en el suyo, el único viaje que habrá hecho nunca, el viaje de Theo. Supo enseguida que le estaban mintiendo, que tendría que luchar contra esto, la mentira, ya a los 7 años. El porqué lo supo después, un día supo que era porque Theo era homosexual. A no ser que también eso lo supo enseguida, sin saberlo precisamente, sin nombrarlo, homosexualidad, sólo porque era Theo, su hermano que quería ser escritor, que ya había escrito "cosas" como ella decía, un vínculo entre los dos que hacía que a a ella no se la podía engañar sobre su hermano. Los padres tenían una librería en que Theo pasaba largos ratos leyendo, se acordaba de ello, Theo leyendo en la librería, a veces él la ponía sobre sus rodillas mientras seguía leyendo, le acariciaba el pelo, no decía nada, le sonreía. Ahora dice que, en esos momentos, era como si ya se sintiera algo, como si los dos adivinaran algo, los dos, el viaje, que no podía durar, él leyendo así, ella cerca de él, no podía durar, es lo que ella se decía ahora, hablaba de una amenaza de la que se había enterado después. ©"

"La tentación de Berlín" (2008)
extracto : "Por la noche, cenaron los cuatro en el First Floor. Julián no le dijo nada a Madrid sobre sus proyectos, tampoco Jérôme a París. Madrid hablaba de Manuel, su escritor ya no publicado y ahora hospitalizado. Con lo que París pensó en el Padre y en la Actriz. Monique le había reenviado aquí una carta de la parisina, en que decía que el Padre no estaba peor, sólo que a veces se escapaba de su habitación para entrar en las de los demás pacientes. París se dijo que el Padre ya se creía en el paraíso y empezaba a visitar a sus nuevos amigos, en las habitaciones del más allá. En cuanto a la Actriz, no tenía noticias de ella, así que ignoraba que la Actriz volvía a tener una vida, allá en el centro de Alzheimer, una vida de lágrimas y gritos, y de amor también, pero ¿con menos miedo que antes? Después de la cena, Jérôme terminó el retrato de París. Ésta, al descubrirlo después, no se reconoció, sólo intuyó que Jérôme iba a dejarla, se alegró. Las dos tardaron en dormirse. París se miraba a través de los ojos de Jérôme. Madrid se reunió otra vez con la Muerte pero al día siguiente no sabía si había sido un sueño o un encuentro como los de antes. La muerte le había anunciado que acababa de casarse. En la mañana del día de la salida, un 8 de julio, París y Madrid tomaron el último desayuno en el mercado de la Wittenbergplatz. Un pájaro se posó sobre la mesa y a las dos les pareció que este pájaro les era familiar. Se miraron. Finalmente no sabemos nada de las pruebas que nos hicieron al principio, dijo una. ¡Muchas pruebas!, dijo la otra. En los días siguientes, Georg Aschenbauer y Fritz Sauerzapf empezaron a redactar, para su documentación personal, el informe sobre sus sendas pacientes. Concluyeron que las dos eran mujeres locas, bastante peligrosas y posiblemente judías. ©"

"El Insecto" (traduction de "L'Insecte", 2004)
extracto : "y por eso yo virus del sida ayudo a Sangre Inquieta a hablar de
ellos, le ayudo como puedo, no puedo decirle todo, él no puede comprender todo, porque Sangre Inquieta también lucha contra el implacable sistema inmunitario de " la vida ", hago lo que puedo, digo lo que sé, por ejemplo que
los otros " interiorizaron " esa falsa idea de que yo virus del sida había regresado para castigarles a
ellos, a los homosexuales, que
los otros la interiorizaron porque les gustaba esa falsa idea y aun si
los otros niegan haber tenido esa idea y dicen que invento y buscan todas las excepciones que les convienen, todas las excepciones jamás cambiarán el hecho de que
los otros les ignoraron a
ellos porque precisamente
los otros siempre han tenido esa falsa idea de que yo era un castigo contra
ellos e interiorizaron tan bien esa falsa idea que
los otros se convirtieron
de verdad en castigo contra
ellos,
ellos los homosexuales que se morían de sida:
los otros fueron la peor enfermedad oportunista que les atacó a
ellos porque
los otros hicieron mucho peor que matarles a
ellos, negaron su existencia. ©"
"Undead" (traduction de "Undead", 2006)
extracto : "caminé todo el día, ya no recuerdo dónde, en aquellas grandes avenidas donde sentía el soplo de mi vida, donde mi vida ya estaba ahí sin mí esperándome, había en aquel tiempo en París una parte de mí que me corría detrás, que no se rendía… hacia el atardecer tomé el camino de regreso, subí a un autobús que me llevaría de vuelta a casa, nada había cambiado, sencillamente había dejado de trabajar un día, estaba sentado al fondo del autobús, en un momento miré frente a mí: debía de tener mi edad o un poco menos, era rubio, era magnífico de belleza, nunca le hablé, no sabe quién soy, se lo debo todo… fue al verlo a él, a ese chico rubio que llevaba creo un abrigo verde, cuando en un segundo basculé: hacia mí, en un segundo volví la espalda a los
porcentajes, para lo que siempre he llamado
la aceptación, no la resignación, la aceptación de los chicos, que sería esto y no otra cosa, que desde siempre yo era homosexual, fea palabra pero como sea que es la palabra: es lo que yo era, en un segundo me pareció magnífico serlo, y asombroso haber esperado tanto, se lo iba a decir al mundo entero, el mundo entero iba a enterarse, veía a aquel que yo era largarse corriendo, nunca volvería, lo dejaba plantado allí al
inaudible, no lo echaría de menos, casi me daba asco, él y todos cuantos lo habían forzado a permanecer inaudible… al mismo tiempo tenía ganas de darles las gracias a aquellos, todos, los humilladores, los impedidores, yo se lo debería siempre todo a los humilladores y a los impedidores, siempre les debería este segundo en el autobús, sin ellos nunca habría habido este segundo, ese momento en que todo basculó, en que el mañana se escribió de golpe, todo lo que iba a llegar, nunca estaría resentido contra la desgracia como los otros están resentidos contra ella, la desgracia me lo ha dado todo por nunca haberla aceptado, los impedidores por nunca haberles cedido, este segundo permanecerá para siempre indescriptible, nunca habrá palabras para decir lo que es el convertirse en sí mismo, iba a verse físicamente el cambio debido a este segundo en el autobús, iba a verse en todo, vengo de este segundo que él mismo viene de tan lejos que nunca sabré de dónde: de la infancia quizá, de la opresión que la infancia es, que siempre será y sea cual sea la infancia, la opresión que la familia es, que siempre será y sea cual sea la familia, venía el segundo del chico del barco que me sonreía cerca del canal y al que había dejado volver a irse, de aquel otro cruzado ante una tienda de prensa, quizá venía de Lucien cuando dijo lo importante es amar, venía de la soledad, aquellas noches pasadas a solas con Kali en sus patas y su costado, de todas las miradas asesinas a las que había tenido que enfrentarme, venía mi segundo del asesinato, de todos los que murieron porque nunca tuvieron como yo un segundo en un autobús en una atardecer: venía de todos los demás, de él, el chico rubio que nunca sabrá cuanto le debo, los de antes de mí que como yo un día no se resignaron, los de después de mí que como yo no se resignarían a que el mundo fuera lo que es, despiadado y sin ninguna razón, asesino y sin ninguna razón, y nuestros verdugos, mil gracias a nuestros verdugos por ser lo que son, les debemos a nuestros verdugos el no parecernos a ellos, el no amar la vida que sirven con tanto celo y sin ninguna razón, que seguirán sirviendo con tanto celo como antes y sin ninguna razón más que la de causar víctimas, siempre más víctimas, venía mi segundo de Vincent y volvería a él, todo podía empezar. ©"

textes en anglais - texts in english ; textes en allemand - Texte auf Deutsch :
"The insect" (traduction en anglais de "L'Insecte",
éditions du Seuil)
Translation into english of "L'Insecte", 2011
Extract : "and it is for this reason that I, AIDS virus, help Worried Blood talk about
them, I help him as I can, because I cannot tell him everything, he cannot understand everything, because Worried Blood himself is fighting against the merciless immune system of "life", I do what I can, I tell what I know, for example that
the others have "internalized" that false idea that I, AIDS virus, had come back to punish
them,
them, the homosexuals, that
the others have internalized that false idea because they liked it, and that even though
the others deny having had this idea and say that I am inventing and find all the exceptions that serve them, all the exceptions will never change the fact that
the others ignored
them precisely because
the others always wrongfully thought that I was a punishment against
them and they internalized so well this false idea that finally,
the others truly became punishment against
them,
them, the homosexuals who were dying of AIDS:
the others were the worst of the opportunistic diseases that attacked
them, because
the others did much worse than kill
them, they denied their existence. ©"
"Das Insekt" (traduction en allemand de "L'Insecte",
éditions du Seuil)
Übersetzung ins Deutsche von "L'Insecte", 2011
Auszug : "und ich, Aidsvirus, helfe deshalb Ängstlichem Blut, über
sie zu schreiben, ich helfe ihm, so gut ich kann, weil ich ihm alles nicht sagen kann, alles kann er nicht begreifen, weil Ängstliches Blut selbst gegen das gnadenlose Immunsystem von "des Lebens" kämpft, ich tue, was ich kann, ich sage, was ich weiß, beispielsweise, dass
die Anderen diesen falschen Gedanken "verinnerlicht" haben, dass ich, Aidsvirus, zurückgekommen war, um
sie zu bestrafen,
sie, die Schwulen, dass
die Anderen diesen falschen Gedanken verinnerlicht haben, weil er ihnen gefiel, und auch wenn
die Anderen abstreiten, diesen Gedanken gehabt zu haben, und sagen, ich erfände, und nach allen Ausnahmen suchen, die sie brauchen könnten, um abzuleugnen, werden nie alle Ausnahmen die Tatsache ändern, dass
die Anderen sie ignoriert haben, genau weil
die Anderen immer diesen falschen Gedanken gehabt haben, dass ich eine gegen
sie Strafe war, und dass sie so gut diesen falschen Gedanken verinnerlicht haben, dass dann
die Anderen wirklich Strafe gegen
sie geworden sind,
sie, die Schwulen, die an Aids starben:
die Anderen waren die schlimmste opportunistische Infektion, die
sie attackiert hat, weil
die Anderen weit schlimmer gemacht haben, als
sie zu töten, ihre Existenz haben sie geleugnet. ©"
presse : "Le livre du jour" par Philippe Vallet, France Info, 14-06-2000, L'Insecte, de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil (traduction en anglais, allemand et espagnol à la suite)
Philippe Vallet : Le silence était insupportable au début de l’épidémie du sida, c’est ce que rappelle dans son premier livre, L’Insecte, Jean-Michel Iribarren, un pamphlet féroce et dérangeant où le virus parle à la première personne.
Jean-Michel Iribarren : J’ai voulu raconter et dénoncer et théoriser le silence qui a entouré la mort des homosexuels par le sida dans les années 80. Alors on me dira qu’il n’y a pas eu de silence parce qu’on en a beaucoup parlé, ce que je crois être totalement faux, parce que je pense que ce qu’on a dit, ce qu’on a entendu, ce n’est rien par rapport à l’histoire incroyable qui a été l’histoire de mort dans le silence des garçons homosexuels dans les années 80.
Ce que vous dites, c’est que ce silence a été une manière de tuer...
Je pense effectivement ça a été une deuxième façon de tuer, je fais un parallèle avec les juifs pendant la guerre, je sais que j’ai hésité à faire ce parallèle mais j’ai rencontré des gens qui ont des relations avec les camps de concentration, avec la Shoah, et des gens éminents, et qui m’ont justifié dans cette comparaison.
Qu’est-ce qu’il aurait fallu dire?
Il aurait moins fallu parler de virus, moins parler de médecine, il aurait fallu être humain peut-être tout simplement.
Dans votre livre il y a « eux » et « les autres », est-ce que « eux » ce sont les homosexuels et « les autres » les hétérosexuels ?
« Eux », c’est les garçons homosexuels qui sont morts et ceux, les homosexuels, qui étaient à leur côté et qui à mon sens sont morts aussi un peu, sans mourir, ce qui parfois est pire, et sans pouvoir le dire, sans pouvoir en parler, peut-être aussi parce qu’il y avait quelque chose qui était indisible dans ça. « Les autres », c’est ceux qui confortent ce que j’appelle le système de la vie, qui est un système qui écarte le mal et le malheur, donc « les autres » ponctuellement ça a peut-être été les hétérosexuels, mais « les autres », c’est en fait : tout le monde.
Comment expliquez-vous que votre livre gêne la communauté homosexuelle?
Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il la gêne mais je pense qu’elle ne le soutient pas vraiment, parce que la communauté homosexuelle ne veut pas être assimilée à cette image de souffrance, à cette histoire du sida, ce qui est aussi une manière de ne plus en parler non plus.
press : "Le livre du jour", presented by Philippe Vallet, France Info radio, 14-06-2000, "L'Insecte", by Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview (translation to English)
Philippe Vallet : The silence was unbearable at the beginning of AIDS epidemic, that's what Jean-Michel Iribarren recalls in his first book, "L'Insecte", a violent and disturbing pamphlet in which the virus speaks in the first person.
Jean-Michel Iribarren : I wanted to tell and denounce and theorize the silence that surrounded the death of the homosexuals by AIDS in the Eighties. So I will be told there was no silence because people talked a lot about it, which I believe is totally wrong, because I think what was said, what was heard, is nothing compared to the real story, the unbelievable "death story" of the homosexual boys in the Eighties.
You say this silence was a way to kill...
Yes, in fact it was a second way to kill. I draw a parallel with Jews during the war, I know that I was reluctant to draw this parallel, but I met people who have links with the concentration camps, with the Shoah, eminent people by the way, who made me feel the comparison was valid.
What should have been told?
They should have talked less about viruses, less about medicine, should have been more human, maybe just that.
In your book there is "them" and there is "the others", are "them" the homosexuals and "the others" the heterosexuals?
"Them" are the gay boys who died and also the gay boys who were at their side and who in my opinion died also a little, without dying, which is sometimes worse, and without being allowed to speak, without being allowed to talk about it, perhaps also because in this there was something untellable. "The others" are those who enforce what I call the system of life, which is a system that rejects the pain and the misery, so finally, maybe in this case "the others" were the heterosexuals, but "the others" are in fact everyone: we all are "the others".
How do you explain that your book bothers the gay community?
I can't really say it bothers them, but I think the gay community doesn't really support my book, because gays don't want to be connected to this image of pain, to this AIDS story, which is yet an other way of never talking about it again.
presse : "Le livre du jour", Sendung von Philippe Vallet, France Info Radio, 14.06.2000, "L'Insecte", von Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, Interview (Übersetzung ins Deutsche)
Philippe Vallet : Am Anfang der Aids Epidemie war das Schweigen unerträglich. Das erinnert Jean-Michel Iribarren in seinem ersten Buch, "L'Insecte", einer scharfen und störenden Streitschrift, in der der Virus in der Ich-Form spricht.
Jean-Michel Iribarren : Ich habe das Schweigen erzählen und anprangern und zu einer Theorie machen wollen, das in den achtziger Jahren den Aids-Tod von den Schwulen umgegeben hat. Dann wird man mir sagen, es habe kein Schweigen gegeben, weil darüber viel geredet wurde, was meiner Meinung nach vollkommen falsch ist, weil ich denke, das Gesagte, das Gehörte, seien überhaupt nichts gegenüber dieser unglaublichen Geschichte, der verschwiegenen Todesgeschichte von den homosexuellen Jungen in den achtziger Jahren.
Sie sagen, dieses Schweigen sei eine Weise zu töten gewesen...
Ich denke nämlich, das sei eine zweite Weise zu töten gewesen. Eine Parallele ziehe ich zu den Juden während des Kriegs. Ich weiß, dass ich mich gescheut habe, diese Parallele zu ziehen, aber ich habe Menschen getroffen, die mit den Konzentrationslagern zu tun haben, mit der Shoah, hervorragende Menschen, die mich rechtfertigt haben, was diesen Vergleich betrifft.
Was hätte gesagt werden müssen?
Man müsste weniger von Viren, von Medizin, gesprochen haben, vielleicht müsste man einfach menschlich gewesen sein.
In Ihrem Buch gibt es "sie" und "die Anderen", sind "sie" die Schwulen und "die Anderen" die Heterosexuellen?
"Sie" sind die Schwulen, die gestorben sind, und auch die Schwulen, die an ihrer Seite standen, und die von mir aus auch ein bisschen gestorben sind, ohne zu sterben, was manchmal schlimmer ist, und ohne es sagen zu können, ohne davon erzählen zu dürfen, vielleicht auch, weil es daran etwas Unsagbares gab. "Die Anderen" sind jene, die das verstärken, was ich das System des Lebens nenne, dieses System, das Übel und Unglück ausstößt, also vielleicht sind "die Anderen" punktuell die Heterosexuellen gewesen, aber tatsächlich sind "die Anderen": jeder.
Wie erklären Sie, dass Ihr Buch die homosexuelle Gemeinschaft stört?
Ich würde nicht so weit gehen, zu sagen, es störe sie, aber ich denke, sie unterstützt es nicht wirklich, weil die homosexuelle Gemeinschaft mit diesem Leiden-Image nicht in Verbindung gebracht werden will, mit dieser Aids-Geschichte, was auch eine Art ist, nie wieder darüber zu reden.
prensa : "Le livre du jour", programa de Philippe Vallet, France Info radio, 14-06-2000, "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, entrevista (traducción al castellano)
Philippe Vallet : Al principio de la epidemia del sida, el silencio era insoportable, eso es lo que recuerda en su primer libro, "L'Insecte", Jean-Michel Iribarren, un panfleto feroz y turbador en el que el virus habla en primera persona.
Jean-Michel Iribarren : Quise contar y denunciar y teorizar el silencio que rodeó la muerte de los homosexuales por el sida en los años 80. Entonces me dirán que no hubo silencio porque se habló mucho de ello, lo que creo que es totalmente falso, porque pienso que lo que se dijo, lo que se oyó, no es nada en relación con la historia increíble que fue la historia de muerte en el silencio de los chicos homosexuales en los años 80.
Lo que usted dice es que este silencio fue una manera de matar...
Creo efectivamente que fue una segunda manera de matar, establezco un paralelismo con los judíos durante la guerra, sé que dudé en establecer este paralelismo, pero encontré a gente relacionada con los campos de concentración, con la Shoah, gente eminente por cierto, que me han justificado en esta comparación.
¿Qué se debería haber dicho?
Se debería haber hablado menos de virus, menos de medicina, quizás se debería haber tenido un comportamiento más humano, nada más.
En su libro están "ellos" y "los otros", ¿son "ellos" los homosexuales y "los otros" los heterosexuales?
"Ellos" son los chicos homosexuales que murieron y los chicos que estaban a su lado y que desde mi punto de vista también murieron un poco, sin morirse, lo que algunas veces es peor, y sin poder decirlo, sin poder hablar de ello, quizás también porque en esto había algo indecible. "Los otros" son los que fortalecen a lo que yo llamo el sistema de la vida, que es un sistema que desecha el mal y la desgracia, así que "los otros" quizás aquí fueran los heterosexuales, pero "los otros" en realidad somos todos.
¿Cómo explica usted que su libro moleste a la comunidad homosexual?
No llegaría a decir que la molesta pero creo que no lo apoya realmente, porque la comunidad homosexual no quiere estar identificada con esta imagen de dolor, con esta historia del sida, lo que también es una manera de ya no hablar de ello.
presse : "Du jour au lendemain" par Alain Veinstein, France Culture, 28-07-2000, "L'Insecte", de Jean-Michel Iribarren, éditions du Seuil, interview
Alain Veinstein : Vous êtes né en 58 Jean-Michel Iribarren et votre éditeur nous informe que vous avez exercé divers métiers dans la politique et le cinéma, la politique et le cinéma c'est pas tout à fait la même chose...
Jean-Michel Iribarren : II y a beaucoup de gens qui disent que c'est pareil, je ne sais pas... Vous voulez que je vous dise exactement ce que j'ai fait? ...
Dites ce que vous voulez, vous êtes libre ...
C'est vrai que j'ai fait beaucoup de choses... le parcours qui m'a mené a l'écriture a été long... j'ai commencé à écrire tard, à l'âge de 30 ans à peu près et je crois que ce que j'ai fait avant n'a pas franchement d'intérêt... ce qui est intéressant, c'est que tout ça menait à l'écriture, que l'écriture était déjà là même quand je n'écrivais pas, que mon meilleur ami, dont je parle dans le livre, lui, voulait écrire depuis qu'il était petit, ça a été long...
Et vous c'est une décision plus tardive?
Ce n'a pas été une décision, c'est toujours une chose qui m'a étonné... J'ai toujours voulu, ça paraît un peu bête à dire comme ça, je ne sais pas: trouver sa place, m'exprimer dans une chose artistique, et ça a pris des chemins contournés, j'ai fait de la radio, j'ai voulu être comédien, et cette place je ne la trouvais pas... j'ai même tourné un rôle dans un moyen métrage de Jean-Luc Godard, et je crois que ça date de là, je me suis dit: c'est vraiment lui qui crée quelque chose, moi rien... alors je me suis dit qu'est-ce qu'il me reste? il me reste écrire, alors j'ai écrit... parce que ce livre, c'est quand même pas le premier que j'ai écrit, c'est le premier publié mais c'est pas le premier que j'ai écrit.
J'allais vous poser la question
J'en ai écrit beaucoup ...
Et pourquoi n'ont-ils pas été publiés... d'après vous?
C'est très difficile que l'auteur dise ça, parce que s'il dit : c'est la faute des autres, on va dire c'est facile... je crois que le chemin qui mène de toute façon à une certaine reconnaissance, il est long et j'ai toujours dit que tout le temps que j'ai écrit sans être publié, j'avais une extraordinaire liberté, je crois que peut-être je n'aurais pas écrit L'Insecte si je n'avais pas été autant refusé, parce que j'ai vraiment été extraordinairement refusé, partout.. . j'ai rencontré des gens qui me disaient en substance: c'est bien ce que vous faites mais on ne va pas l'éditer ou... enfin il y avait toujours des raisons, honnêtes ou moins honnêtes, je n'en sais rien... je n'en sais rien, c'est difficile parce que maintenant je suis publié, je suis dans une maison d'éditions, alors je ne peux pas non plus cracher dans ma propre soupe, mais en même temps pourquoi pas...
Vous êtes publié mais en même temps, avec ce premier livre publié, vous faites une expérience dont vous m'avez parlé par écrit, puisque vous m'avez envoyé votre livre avec une lettre, une longue lettre, bien intéressante, vous faites l'expérience du silence, vous êtes heurté, c'est le mot que vous employez, au silence qui a accompagné la sortie de ce livre qui est sorti il y a 2-3 mois, et depuis 2-3 mois pas assez d'articles selon vous, pas assez de retentissement médiatique...
Non, il n'y a pas que ça, parce que si ce n'était que ça... On m'a dit aussi que c'était le propre de tout auteur de se heurter, quand il a écrit, à un certain silence... vraisemblablement... Mais ce livre parle du silence, et en l'écrivant, et dans ce que j'ai écrit, j'ai dit qu'il se heurterait au silence ... j'avais un peu anticipé le silence parce que je croyais qu'il ne serait pas publié, alors il l'a été, et même à bras ouverts, de manière presque un peu inquiétante, et le silence c'est plutôt après, ce n'est pas un silence total, c'est un silence sournois... Ce livre je m'attendais à ce qu'il soit - peut-être naïvement, alors que ce que j'ai écrit n'est, je crois, pas naïf, mais c'est peut -être ce qui prouve que je suis encore dans la vie dans ce qu'elle peut avoir de... je ne sais pas comment dire... - donc les gens qui auraient dû soutenir ce livre ne le soutiennent pas, on me dit qu'ils ne savent pas comment en parler...
Et vous pensez qu'un livre ne peut pas se défendre tout seul...
Oui... oui, à la limite c'est d'ailleurs ce qui pourrait lui arriver de mieux, sûrement même ce qui pourrait lui arriver de mieux, parce que je pense que quelquefois dans la manière dont on défend un livre il y a beaucoup de malentendus aussi... mais c'est difficile pour un livre de se défendre tout seul, je ne sais pas si c'est plus difficile aujourd'hui qu'avant... mais le problème d'écrire, c'est qu'on est très libre quand on écrit, presque trop, presque trop parce qu'on est quand même coupé d'une certaine réalité, même si c'est bien aussi de s'en couper de cette réalité, parce que peut -être si on n'en était pas coupé on n'écrirait pas, et peut-être qu'on est plus proche d'une réalité plus essentielle... mais en même temps quand ce livre est écrit, il a besoin des autres, il a besoin d'être défendu, moi depuis 2-3 mois je me pose la question: est-ce qu'un auteur doit vraiment défendre ce qu'il a écrit? c'est une question ... en fait je réponds toujours oui, il faut défendre ce qu'on a écrit... mais peut-être que l'on devrait laisser les mots ... et puis tant pis s'il ya le silence, peut-être qu'on devrait se résoudre à ça... je crois qu'il y a un orgueil aussi de l'écrivain qui est mal placé, il y a une envie de reconnaissance, de gloire, de gloire oui, enfin de gloire c'est exagéré, qui est mal placée aussi, qui est mal placée mais en même temps si on a écrit c'est parce qu' on a envie que ses mots "passent", les mots qui ne "passent" pas ils meurent, et moi je parle du silence alors si ce livre reste dans le silence, c'est aussi un échec du livre.
C'est un livre, c'est le moins qu'on puisse dire, qui crée un trouble ... chez le lecteur...
C'est-à-dire...
L'Insecte, là, que vous publiez dans la collection de René de Ceccatty, Solo, parce que d'abord on ne sait pas si c'est un roman, ou si c'est un récit autobiographique ...
C'est déjà son problème, pour ceux qui seraient chargés de le défendre... c'est un livre qui ne rentre pas dans une catégorie, c'est pas un essai, ça pourrait l'être, c'est pas vraiment un témoignage mais ça l'est aussi, alors au bout du compte je dis que c'est un roman, je pense qu'à partir du moment où j'ai fait parler le virus du sida...
Oui, parce que ça, c'est l'autre élément du trouble, c'est que dans ce livre-là, et à ma connaissance il n'y en a pas beaucoup qui en font autant, vous donnez la parole au mal, qui aujourd'hui en effet est le mal absolu, le mal qui à l'intérieur même du roman tue les personnages...
Il les a tués déjà... oui... est-ce que c'est le mal absolu?... Ce qui est écrit aussi dans le livre, c'est que le mal absolu, c'est peut -être de ne pas regarder le mal...
L'indifférence...
Oui, l'indifférence... mais l'indifférence quelquefois ça n'est pas voulu, alors qu'il y a aussi une volonté de ne pas regarder le mal, il y a une forme d'organisation qui est basée, bâtie sur : ne pas regarder le mal... Ce que j'ai essayé d'écrire, c'est que ce qui fonde la vie, c'est aussi de ne pas regarder le mal, que tout se ramène finalement à ça... Le virus du sida, le pauvre, il a fait son travail de virus du sida et si je lui ai donné la parole c'est parce que justement je me suis dit que personne ne pouvait raconter, que j'en étais là, que personne ne pouvait raconter ce qui s' était passé et que justement celui qui pourrait le mieux le dire, ce serait le virus du sida... mais à partir de là on est quand même dans un romanesque, c'est pour ça qu' on peut dire que c'est aussi un roman mais c'est vrai que je ne raconte pas vraiment une histoire...
Non, c'est pas vraiment un roman à l'eau de rose... donc, il parle, il monologue, ce virus dans un livre écrit par un autre, un certain Sang Inquiet, qui est séronégatif, et qui vit avec Or Vif...
Sang Inquiet, c'est celui qui écrit le livre... donc c'est moi... et Or Vif, c'est la personne avec laquelle je vis, oui...
Sang Inquiet, c'est de l'encre noire...
Qu'est-ce que vous voulez dire?
II est très noir...
Je ne crois pas.
... par son inquiétude même...
Non, ce qui est noir c'est justement de ne pas être inquiet, alors franchement je trouve que les gens qui vivent sans être inquiets sont... inquiétants ... et qu'est-ce que ça veut dire être noir?...
Noir comme l'encre...
Mais encore ...
l'encre de l'écriture de ce livre... parce que c'est tout de même un livre...
ah oui, c'est un livre...
un livre ça ne s'écrit pas avec rien, ça s'écrit avec son sang, c'est-à-dire avec de l'encre...
Oui mais ça reste des mots... on ne sait pas en fait ce que c'est... et quand on a écrit un livre, on se dit que si ce n'est qu'un livre c'est pas la peine, si ce n'est qu'un livre...
Et qu'est-ce que ça peut être d'autre...
Peut-être qu' on écrit aussi pour le savoir... je crois qu' on se pose tout le temps la question... mais vous me disiez c'est noir, je sais que les gens qui ont aimé ce livre ne l'ont pas ressenti justement comme un livre "noir", ils l'ont ressenti comme un livre qui, je ne sais pas, qui leur donnait envie de lutter, qui n'était pas un livre désespéré, et que justement peut-être en disant le désespoir, en disant le mal, en approchant le mal, c'est là qu'on s'en sortait... C'est quand même ce que j'ai voulu raconter : que mes amis qui sont morts, ou ceux que je ne connaissais pas, j'ai eu l'impression que justement ils n'étaient pas morts pour rien, et que c'était le silence des autres qui voulait que cette mort soit vraiment une mort définitive... Dans la première page, je parle de colera alegria, j'ai voulu écrire une colère joyeuse, parce que ceux qui sont morts, dont on n'a pas parlé, n'ont pas cessé de rire, n'ont pas eu peur d'affronter leur mal... Mais la vraie question c'est quand même celle que vous m'avez posée, vous me dites c'est un livre, évidemment c'est un livre mais on se dit quand même, même si on a écrit ça, qu'un livre c'est pas grand-chose quelquefois, on ne peut pas se contenter de se dire qu' on a écrit, parce que quand on a écrit un livre on se sent un peu "quitte" aussi avec ce qu'on a écrit... je crois qu'on écrit pour savoir ce que c'est qu'un livre...
Qu'est-ce qu'il vous a appris ce livre-là sur vous-même?
II m'a appris que j'étais encore en vie... je ne sais pas s'il m'a vraiment appris quelque chose sur moi-même... et il continue de s'écrire ce livre, peut-être qu'il m'apprend presque plus de choses maintenant, peut-être qu'il me met aussi au pied du mur maintenant, puisqu'on parlait du silence qui peut aussi entourer ce livre, se dire: qu'est-ce que je fais maintenant, par rapport à ce livre? est-ce que je me dis: je l'ai écrit voilà ou est-ce que je le défends?... Et les autres continuent à écrire ce livre, je crois qu'on écrit avant, on écrit pendant et on écrit après, on écrit même quand on n'écrit pas. Est-ce qu'il m'a appris quelque chose sur moi? je ne sais pas si on attend d'un livre... c'est pas une psychanalyse, un livre... on n'attend pas d'écrire un livre pour apprendre des choses sur soi, je crois que c'est plus d'aimer qui vous apprend quelque chose sur soi... c'est la confrontation au mal aussi qui vous apprend quelque chose sur soi, je n'essaie pas de me chercher dans mes livres... je pense que quand on écrit il ne faut pas non plus avoir une idolâtrie de la chose écrite, il faut être assez humble aussi, il faut aller vers les mots mais les mots... il y a quelque chose de très impuissant dans les mots, j'ai toujours dit qu' on écrivait plutôt entre les mots que les mots eux-mêmes... en même temps il y a cette chose quand on a écrit de dire : c'est écrit, alors c'est écrit c'est fini, et moi je déteste ce qui est fini, je ne crois pas a la fin, je ne crois pas à la fin d'aimer quand on aime, et je ne crois pas à la fin d'un livre, je pense que ce livre je l'avais commencé avant, que je le continuerai après...
II n'y a pas de dernier mot...
Non... on aimerait...
Même pour le virus...
Vous savez le virus, je l'ai fait parler mais je ne le connais pas si bien que ça, je crois que celui qui a écrit le livre... qui n'est pas totalement là, parce que c'est quand même un grand problème de venir parler de son livre, d'un livre, peut-être d'un livre comme celui-là...
C'est pas vous Jean-Michel Iribarren...?
Oui, mais... vous savez j'aime beaucoup Barbara et elle disait : quand je chante c'est moi et ce n'est pas moi alors c'est moi et ce n'est pas moi... C'est peut-être ça, la recherche de soi-même...
Et là c'est qui aujourd'hui qui est en face de moi...?
Ecoutez, c'est celui qui a écrit le livre qui est dans un studio de radio et qui... qui écrit mieux vraisemblablement qu'il ne parle...
Ou l'inverse...
Qui parle mieux qu'il n'écrit?...
C'est possible, non?
... oui, j'aime bien parler... j'aime bien parler de ce que j'écris... il faut trouver le mot, la chose qui va vous faire dévider la pelote, quand on parle... Vous savez, j'ai écrit un livre à propos des homosexuels qui sont morts et je sais qu'il y en a qui se sont dit : bon c'est très bien ce qu'il écrit mais ce n'est qu'un livre, lui il n'a pas milité, il n'a pas combattu, il est séronégatif en plus, ce n'est qu'un livre... ils n'ont pas tout à fait tort non plus mais ils ont tort aussi quand même, parce qu'un livre c'est quand même beaucoup, on ne peut pas dire que c'est tout mais c'est quand même beaucoup... peut-être que c'est ça aussi le silence sur ce livre, c'est de mésestimer la force d'un livre... parce qu'il y a une force des mots... et que les mots peuvent aller contre la mort, contre le mal...
Ça, vous le pensez?...
ah oui si je le dis, quand même...
C'est une drôle de confiance que vous leur faites aux mots...
Oui mais regardez... Je sais que le personnage que j'appelle Tête Perdue dans le livre, mon meilleur ami, qui est mort en 1993, qui était écrivain, Hervé Loyez, je sais que cette histoire avec lui continue et je sais qu'elle a beaucoup continué par les mots, ce qui prouve bien que les mots ne sont pas que les mots ... Si je devais un peu mieux expliquer: il y a eu dans beaucoup de choses qu'il a écrites et que j'ai écrites avant sa mort, des choses qui anticipaient sur notre histoire "après" la mort... vous savez quand on pense que quelqu'un est mort mais qu'il est quand même encore avec vous, on est bien désemparé devant cette présence qu'on sent et qui est quand même absente, elle est quelque part, si on en est persuadé elle est quelque part, elle peut être dans les mots... c'est peut-être un peu bizarre pour celui qui entendra ça... mais oui je leur fais confiance aux mots, c'est un fait, mais je ne les crois pas tout-puissants, et puis je pense qu'il y a les mots et puis il y a les mots, et puis il y a ce qu'il y a entre les mots, et puis il y a sa propre vie quand même, je pense qu'on ne peut pas dissocier les mots de sa propre vie, et que beaucoup d'auteurs écrivent, et sûrement moi aussi, sans se dire : où est ma propre vie dans tout ça?... vous comprenez, si l'on est qu'une institution, ou quelqu'un qui vient faire son livre comme ça... les mots se vengent de ça, les mots attendent quelque chose dans votre propre vie... les mots exigent de vous, ou alors ils vous rattrapent...
Vous n'êtes pas le maitre du jeu (je)...
On l'est trop et pas assez, on l'est trop parce que rien ne vous empêche quand on écrit, on se sent un peu tout-puissant... on ne l'est pas assez parce que tout ce qu'on cherche à dire on ne l'atteint jamais, qu'on a vraisemblablement trop parlé de soi aussi, qu'on veut écrire pour se déporter de soi mais que les mots vous ramènent toujours à vous-même quand même... je ne sais pas si cela a un rapport quand vous me demandiez : se connaître soi-même...
Je vous ai demandé ça, moi?
Oui... vous m'avez demandé si en écrivant je me connaissais mieux...
Je vous ai demande ce que le livre vous avait appris sur vous-même...
Ce n'est pas la même chose…?
Pas tout à fait mais enfin ne chicanons pas... II y a les mots et il y a les noms, il ya les noms que vous avez donnés aux personnages: Tête Perdue, Sang Inquiet, Or Vif... comme des noms d'indiens...
C'est un peu ça oui... c'est parce que je ne voulais pas que ces noms soient... je voulais un peu qu'ils soient symboliques, emblématiques, que ce ne soit pas totalement la réalité, mais j'ai donné aussi d'autres noms... voilà, ça c'est fait comme ça, je n'étais pas à Paris d'ailleurs, je réfléchissais à ça et j'ai trouvé ces noms-là, Sang Inquiet, Tête Perdue, Petit Balafré... mais bon, il ne faut pas y voir plus qu'il n'y a...
Et les indiens ont subi toujours de terribles hécatombes...
Peut-être, c'est vrai que quand on écrit il y a beaucoup de choses qui... on se dit après : tiens j'ai écrit ça... effectivement, peut-être... peut-être c'est en ça qu'un livre n'est jamais fini parce qu'il s'inscrit dans un lien, alors pourquoi pas, oui, avec les indiens... c'est drôle ce que vous me dites parce que j'en parle presque plus dans le livre que je viens d'écrire, de l'histoire des indiens...
Vous écrivez sur les indiens...
Non. Mais j'ai écrit un livre là, mais je ne sais pas si c'est très intéressant qu'on en parle maintenant, à propos des deux petits Guinéens qui avaient été trouvés morts dans la soute de l'avion il y a un an... j'ai imaginé un dialogue entre moi et un des garçons de cet avion... et c'est vrai que là, il y a des histoires d'indiens oui...
Et là dans L'Insecte, il y a une ligne, le livre suit une ligne qui est une ligne de partage entre "eux" et "les autres"...
Alors il faut que je vous dise qui sont "eux" et qui sont "les autres"...? C'est ça?
Bien, oui... mais vous pouvez y renoncer aussi mais ça serait dommage parce que c'est quand même au centre du livre...
"Eux", ce sont les homosexuels qui sont morts du sida et ceux qui étaient à leur côté, les homosexuels qui étaient a leur côté; alors "les autres", c'est... comment dire? C'est le grand problème des autres, les autres! Beaucoup me disent: "les autres", c'est les hétérosexuels, je sais qu'on a envie que ce soient les hétérosexuels, c'est vrai que ponctuellement dans cette histoire du sida c'est les hétérosexuels mais pour moi ce livre ne tient pas si on dit que "les autres" ce sont les hétérosexuels ", les autres" c'est : tout le monde, et "eux" se sont détachés des autres dans cette histoire du sida, ils sont devenus : eux.
Tout le monde, c'est-à-dire...
Tout vivant. Tout vivant qui participe a cette perpétuation de la vie, à ce système qui ne veut pas regarder le mal... tout ce qui est complice de ce qui fait la vie...
Vous laissez entendre que "les autres", ce sont les vrais malades... ceux qui disent n'importe quoi, qui disent par exemple que le sida a tué l'amour...
Oui, cette chose du sida qui a tué l'amour, alors ça je... le problème, c'est qu'il faudrait que je raconte tout le livre si je me mets à parler de ça, parce que le sida n'a pas tué l'amour non, ça arrangeait de dire que le sida tuait l'amour mais le sida n'a jamais empêché personne d'aimer... je pense que ce qu'on appelle l'amour est quelque chose qui soutient aussi ce que j'appelle le système de la vie... aimer vraiment c'est aller contre la vie, vous savez cette histoire de dire que l'amour est plus fort que la mort... on nous fait croire que l'amour est partout alors que c'est faux, parce que s' il était vraiment partout la vie ne serait plus ce qu'elle est... aimer va contre la vie... et le sida n'a pas tué l'amour mais le dire c'était un moyen de laisser dans le silence la mort des homosexuels...
Le sida n'a pas tué le rire non plus...
Non, parce que tous ceux qui sont morts ont beaucoup ri, beaucoup vécu, sûrement bien plus que ceux qui sont vivants, et qu'on plaisantait de la mort... Un jour je me suis levé, à un de mes meilleurs amis je lui ai dit: "alors pas encore mort!"... il y a eu une extraordinaire dignité là-dedans... et beaucoup de vie... Moi, ce qui m'embête aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que, même chez les homosexuels, on ne veut pas parler de cette histoire du sida, parce que la vie aussi fonctionne comme ça, sur l'oubli... alors que je pense que, si on n'oublie pas, si on regarde le mal, si on regarde la mort, c'est là qu'on est vraiment vivant, je pense que c'est ceux qui oublient, ceux qui n'ont plus la mémoire, ceux-là sont morts... et ça se retrouvera...